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« On utilise généralement la page dans le sens de sa plus grande dimension. Il en va de même pour le lit. Le lit (ou, si l'on préfère, le page) est un espace rectangulaire, plus long que large, dans lequel, ou sur lequel, on se couche communément dans le sens de la longueur. On ne rencontre de lit " à l'italienne" que dans les contes de fée (le petit Poucet et ses frères, et les sept filles de l'Ogre, par exemple) ou dans des conditions tout à fait inhabituelles et généralement graves (exode, suites d'un bombardement, etc.). Même quand on utilise le lit dans son sens le plus fréquent, c'est presque toujours un signe de catastrophe que de devoir y dormir à plusieurs : le lit est un instrument conçu pour le repos nocturne d'une ou deux personnes, mais pas plus. » Extrait d'Espèces d'espaces. |
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« Il fait nuit. De rares voitures passent en trombe. La goutte d'eau perle au robinet du palier. Ton voisin est silencieux, absent peut-être ou mort déjà. Tu es étendu, tout habillé, sur la banquette, les mains croisées derrière la nuque, genoux haut. Tu fermes les yeux, tu les ouvres. Des formes virales, microbiennes, à l'intérieur de ton oeil ou à la surface de ta cornée, dérivent lentement de haut en bas, disparaissent, reviennent soudain au centre, à peine changées, disques ou bulles, brindilles, filaments tordus dont l'assemblage dessine comme un animal à peine fabuleux. Tu perds leur trace, tu les retrouves ; tu te frottes les yeux et les filaments explosent, se multiplient. Du temps passe, tu sommeilles. Tu poses le livre ouvert à-côté de toi, sur la banquette. Tout est vague, bourdonnant. Ta respiration est étonnamment régulière. Une petit bestiole noire vraisemblablement irréelle ouvre une brèche insoupçonnée dans le labyrinthe des fissures du plafond. Tu traînes dans les rues, la nuit, le jour. Tu rentres dans les cinémas de quartiers où flotte l'odeur insistante des désinfectants, tu manges des sandwiches à des comptoirs, des frites dans des cornets, tu traverses les fêtes foraines, tu joues au billard électrique, tu vas dans les musées, dans les marchés, dans les gares, dans les bibliothèques de lecture publique, tu regardes les vitrines des antiquaires rue Jacob, des marchands de verrerie rue du Paradis, des marchands de meuble faubourg Saint-Antoine. Au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons, tu te déprends de tout, tu te détaches de tout. Tu découvres, avec presque, parfois, une sorte d'ivresse, que tu es libre, que rien ne te pèse, ne te plaît ni ne te déplaît. Tu trouves, dans cette vie sans usure et sans autre frémissement que ces instants suspendus que te procurent les cartes ou certains bruits, certains spectacles que tu te donnes, un bonheur presque parfait, fascinant, parfois gonflé d'émotions nouvelles. Tu connais un repos total, tu es, à chaque instant, épargné, protégé. Tu vis dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses et dont tu n'attends rien. Tu es invisible, limpide, transparent. Tu n'existes plus : suite des heures, suite des jours, le passage des saisons, l'écoulement du temps, tu survis, sans gaieté et sans tristesse, sans avenir et sans passé, comme ça, simplement, évidemment, comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine de matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant ou comme un vieillard, comme un rat. » Extrait d'Un Homme qui dort |
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- 1967 : roman Un Homme qui dort - 1973 : film Un Homme qui dort (avec Bernard Queysanne) |
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« Ce n'est plus la fascination, mais le "refus" des choses, le refus du monde. (...) Ce n'est pas du tout l'impossibilité de communiquer ; ce n'est pas du tout métaphysique. C'est vraiment l'histoire de quelqu'un qui, un jour, a envie de dire : "Foutez-moi la paix ! Laissez-moi tranquille", qui ne passe pas un examen, et qui traîne pendant deux ans. » Entretien avec Jean Duvignaud |
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« Un Homme qui dort dit
l'inappétence à vivre et le désespoir
blanc. (...) Ce tu et ce
présent de parcours arrêté n'entrainent
aucun anedoctique. Pas de narration ou de confidences dans
cette contre-aventure. Tu est en
principe le pronom de l'altérité. Ici, il est
plutôt celui de dédoublement. De fait, qui
parle - et à qui ? Claude Burgelin |
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« Il tomba alors dans une sorte de neurasthénie ; une léthargie singulière dont apparemment rien ne parvint à le réveiller. Ceux qui eurent l'occasion de le rencontrer à cette époque eurent l'impression qu'il vivait en état d'apesanteur, une sorte d'absence sensorielle, une espèce d'indifférence à tout : au temps qu'il faisait, à l'heure qu'il était, aux informations que le monde extérieur continuait à lui faire parvenir mais qu'il semblait de moins en moins disposé à recevoir : il se mit à mener une sorte de vie uniforme, s'habillant toujours de la même façon, mangeant tous les jours dans la même friterie, debout au comptoir, le même repas : un complet, c'est-à-dire un steack-frites, un grand verre de vin rouge, un café, lisant tous les soirs au fond d'un café Le Monde ligne à ligne, et passant des journées entières à faire des réussites ou à laver trois de ses quatre paires de chaussettes ou une de ses trois chemises dans une bassine de matière plastique rose. » Extrait de La Vie mode d'emploi |
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« J'aime rester étendu sur mon lit et regarder le plafond d'un oeil placide. J'y consacrerais volontiers l'essentiel de mon temps (et principalement de mes matinées) si des occupations réputées plus urgentes (...) ne m'en empêchaient si souvent. J'aime les plafonds, j'aime les moulures et les rosaces : elles me tiennent souvent lieu de muse et l'enchevêtrement des fioritures de stuc me renvoie sans peine à ces autres labyrinthes que tissent les fantasmes, les idées et les mots. » Extrait d'Espèces d'espaces |
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