Toutes les bonnes histoires ont un épilogue ou une morale, c'est bien connu.
"Vers le milieu des années 70, presque tous les éditeurs américains recouraient aux photographes de mode plutôt qu'aux illustrateurs pour orner leurs calendriers de pin up et de beautés glamour Avec leurs top modèles photographiées dans des lieux exotiques, les calendriers évoluèrent vers une nouvelle forme d'art populaire qui perdure encore aujourd'hui. Leurs pin up ne faisant plus recette, les illustrateurs se tournèrent vers le portrait, d'autres formes de peintures de chevalet, ou rangèrent simplement leurs pinceaux. L'avènement de la photographie mit également fin à la carrière des illustrateurs traditionnels qui travaillaient pour la publicité et la presse populaire..."
Charles G. Martignette.
Mais ai-je encore droit à ce titre?
Je me pose la question car je constate que la firme Adobe® a déposé le nom et prétend donc détenir, seule, le monopole de ce nom et donc de cette profession.
Avons-nous attendu ce merveilleux logiciel pour exister?
De son côté, MetaCreations™ ne s'accapare-t-il pas le titre de Painter™ !
Cette dictature insidieuse veut que si vous tapez aujourd'hui, à l'attention de votre moteur de recherche, "Illustrator" ou "Painter", les cinquante premières réponses concerneront ces deux imposteurs!
Non, non, mon vieux Leonardo: Tu n'as plus le droit de te dire Peintre. Ce titre est déposé!
Ah, et toi, cher Gustave: Ne revendique plus le statut d'illustrateur. Il est, lui-aussi, confisqué.
Alors, que sommes-nous donc, avec nos antiques pinceaux, nos vélins surannés, nos gouaches et nos aquarelles obsolètes?
Il nous reste le titre: "Illustratore", substantif italien qui sonne si bien et que je dépose ici, en laissant la jouissance à tous ceux, comme moi, que la scélératesse des marchands du Temple prive de leur identité.L'Illustration, donc, ou la chronique d'une mort annoncée.
Lentement mais inexorablement, notre domaine s'est réduit et les illustrateurs travaillant à main levée (avec, je le répète, des crayons, des pinceaux et toutes sortes d'encres et de pigments tellement exotiques, les couvrantes gouaches, les douces aquarelles, les affreuses acryliques, les profondes encres de chine, les fades couleurs à l'eau) sont condamnés à rejoindre les rangs des activités obsolètes, celles des scribes, des copistes et des enlumineurs.
Oh, non: Ne dites pas: "Pauvre type, l'amertume lui a fait perdre la tête. Il est la proie d'une de ces crises où les fadas de son obédience se croient victimes de l'imbécillité béate et satisfaite de leurs contemporains!
Descartes parle ainsi de ces malheureux dans son best-seller "D'où vient que les envieux sont sujets à avoir le teint plombé".
"...Au reste, il n'y a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes que celui de l'envie: car, outre que ceux qui en sont entachés s'affligent eux-mêmes, ils troublent aussi de tout leur pouvoir le plaisir des autres, et ils ont ordinairement le teint plombé, c'est-à-dire mêlé de jaune et de noir et comme de sang meurtri..."
Oh, non, ce n'est pas l'amertume qui motive mes propos.
Suivez ma rhétorique.
Jadis le territoire des illustrateurs était vaste et giboyeux. Jugez plutôt :
Couvertures de magazines, affiches publicitaires, affiches de propagande, pochettes de L.P, lettrines, en-têtes, culs-de-lampes, frontispices, affiches de cinéma, affiches de spectacles et de festivités, illustrations pleine-page, avec habillage de texte, ex-libris...
Ah, et les merveilleuses réclames pour la santé!
Ah oui, tout cela est terminé et sans le moindre espoir de retour.
Car avez-vous vu, dernièrement, un de ces domaines traité par un illustrateur traditionnel?
La campagne CANDEREL dessinée par Kiraz? Je vous l'accorde et tant mieux pour ce dernier!
Ainsi donc, une nouvelle imagerie, mélange dans des proportions variables, de photographies traditionnelles, de retouches sous Photoshop® et d'images de synthèse, s'est imposée, rendant caduque et démodée la technique de l'illustration dessinée.
Ces dernières années, la couverture de livres, dernier refuge des illustrateurs, capitula à son tour sous la pression des commerciaux, adeptes d'une imagerie propre, lisse, et surtout qui ne raconte rien du roman. Distingue-t-on une couverture des Presses Pockett (collection policière) d'une autre du Livre de Poche (idem)? Même format, même cartouche avec utilisation du jaune, même iconographie venant du stock Corbis ou Getty...
Oui, regardez bien, la prochaine fois que vous passerez devant les mètres linéaires d'une grande surface du livre. Qu'y verrez-vous: Des photographies et des reproductions oeuvres picturales en couverture, dont beaucoup de visages. Pas mal de peintres du XIX eme, un Waterhouse pour un grand format (Lady of Shalott), recadré.
Du coup, les dessins d'illustrateurs semblent détonner, vestiges archaïques d'un temps révolu.
Seule la science-fiction a échappé à cette mainmise des commerciaux et à l'éviction des directeurs de collections.
Mais les couvertures, utilisant des photos des films-phares de l'entreprise de lobotomisation et de crétinisation hollywoodienne, se voient de plus en plus.
Enfin, ce bon vieux Bill, via Corbis, rachète l'agence Sygma et licencie 42 photographes. L'un d'eux, Jacques Langevin écrit: "...Ce qui intéresse Corbis, c'est de disposer d'un fond d'archives utilisable à volonté, sans avoir à acquitter de droits ni se soucier de la propriété artistique..."
Les éditeurs recourrent donc, et c'est bien leur liberté, à ce fond.
Finalement, aucun corps de métier à la source même de la matière première, c'est à dire de l'imagerie, n'en sort indemne! Seul le grand capital s'y retrouve, plus fort et plus dominateur que jamais. Mais cette chanson, vous êtes las de l'entendre? J'avais remarqué, camarades!
Vous l'aurez compris: Mon propos n'est aucunement de refuser les nouvelles technologies.
J'ai précieusement mis dans un dossier la publicité du dernier NIKON COOLPIX 5000 ou celle du premier parfum de Lolita de LEMPICKA.
Ce que je déplore, c'est en fait l'établissement d'une dictature sournoise qui prétend imposer une seule image, un seul son, une seule pensée.
Pas un jour ne passe sans que je vois un document consacré à l'inestimable apport de l'infographie: A quoi bon écrire un script puisque existent les effets spéciaux?
La forme surpasse le fond et la vitesse supplée la réflexion.
Mais à quoi bon récriminer? Ce terrorisme est tel que, si l'on ne communie pas dans la Grand Messe télévisuelle, des péripéties et états d'âme des acteurs de ce paysage audiovisuel ou de la fièvre consumiériste, le système vous fait passer pour un rabat-joie, un pisse-vinaigre, pire un parfait cinglé...
"Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
En plaisantant de moi-même, je disais dans "Les Lieux du Mystère":
Oscar Wilde écrivit: " Les artistes que j'ai connus et dont le commerce était agréable étaient de mauvais artistes. Les artistes authentiques n'existent qu'au travers de leur œuvre et, dans la vie, ne présentent absolument aucun charme. "
Ce garçon s'appelle Jean-Claude CLAEYS et il illustre parfaitement cet aphorisme. C'est la moindre des choses : Il est illustrateur ! Il a froid. C'est l'hiver…
Même le café, dont il est grand consommateur, ne parvient plus à le réchauffer. Pire, les doses massives de caféine ne font que stimuler l'infernale effervescence de sa cervelle. Il souffre de cette singulière maladie qui ravage les races à bout de sang: la mélancolie noire!
" Ainsi, c'est à l'ombre de la croix que se développe au Moyen Age, dans les monastères, une étrange affliction que l'on appela le démon de midi, l'acedia (chagrin). C'est à tord qu'elle fut confondue avec la paresse puisqu'il s'agit d'une tristesse désespérée.
La Mélancolie, Cassien en a donné cette description:
" Le malade qu'obsède l'acedia garde les yeux fixés sur la fenêtre et son imagination lui dépeint un visiteur fictif ; à un grincement de la porte, il saute sur ses pieds ; à un bruit de voix il court regarder par la fenêtre … il retourne s'asseoir à sa place comme engourdi et frappé de stupeur. S'il lit, l'inquiétude l'interrompt et il se glisse presque aussitôt dans le sommeil … "
Ce démon, dès lors qu'il entreprend d'obséder l'esprit de quelques malheureux, lui inspire de l'horreur pour le lieu où il se trouve, de l'aversion pour sa cellule et du dégoût pour les frères qui vivent avec lui, et qui lui semblent négligents et grossiers. Il lui fait paraître au-dessus de ses forces toute activité qui s'exerce entre les parois de sa cellule, il lui interdit d'y demeurer en paix et de s'appliquer à la lecture.
Voici le malheureux qui se lamente de ne retirer aucun profit de la vie monacale ; avec force soupirs il se plaint que son esprit restera stérile tant qu'il demeurera où il est ; il se lance dans un éloge hyperbolique de monastères lointains et introuvables et évoque les lieux où il pourrait en pleine santé couler des jours heureux …
Inversement, tout ce qu'il trouve à portée de sa main lui semble âpre et difficile, ses frères lui paraissent dépourvus de toute qualité et même la nourriture lui paraît exiger beaucoup d'efforts …
Pour finir, une confusion mentale s'abat sur l'insensé, pareille au brouillard qui enveloppe la terre et le laisse inerte et comme vide. "
Plus personne ne croit, aujourd'hui, à la présence dans notre corps de liquides organiques - les humeurs justement - qui seraient responsables des différents tempéraments. Pour le Moyen Age, les quatre humeurs (le sang, la bile jaune, le phlegme, la bile noire ou mélancolie) sont associées aux quatre âges de l'homme, aux quatre saisons ou aux quatre éléments. Par le symbolisme du chiffre quatre, les humeurs sont rattachées à l'humain et au terrestre. Cette mélancolie libère et développe les facultés peu contrôlables de l'imagination.
Si les fantasmes sont un instrument de la séduction diabolique selon les moralistes, l'époque moderne a vu dans le penchant mélancolique une explication possible du génie. La mélancolie ouvre les portes du songe et, par là même, du monde de la fiction.
Associée à l'activité créatrice, l'humeur noire inscrit dans le texte le moment de l'inspiration, suivant une pensée que le Moyen Age attribuait à Aristote :
le Problème XXX explique pourquoi les hommes d'exception sont " manifestement mélancoliques, et certains au point d'être saisis par les maux dont la bile noire est l'origine ".
" Et il dit que je pleure abondamment, alourdi que je suis par le vin ", nous confie Homère. II se trouve que l'humeur de la vigne et le mélange de la bile noire contiennent du vent. C'est pourquoi les maladies venteuses et les maladies hypocondriaques, les médecins les attribuent à la bile noire.
Et le vin est venteux par son action.
C'est bien pour cela que le vin et le mélange sont de nature semblable. Ce qui rend évidente la nature venteuse du vin, c'est l'écume, et le vin noir plus encore que le vin blanc, parce qu'il contient plus de chaleur et plus de corps. C'est pour cela que le vin incite les gens à l'amour, et c'est à juste titre qu'on dit que Dionysos et Aphrodite sont liés l'un à l'autre; et les mélancoliques, pour la plupart, sont obsédés par le sexe. Car l'acte sexuel met le vent en cause.
La preuve en est le pénis, la façon dont il connaît, de petit qu'il est, une extension rapide, parce qu'il gonfle sous l'effet du vent. Et de plus, avant qu'ils ne puissent émettre du sperme, naît un certain plaisir chez ceux qui sont encore enfants quand, tout près de leur puberté, ils se laissent aller à frotter leur pénis.
II est clair que cela se produit parce que le vent parcourt les canaux par où, plus tard, le liquide se transporte. L'épanchement du sperme dans les rapports et l'éjaculation, il est évident que leur origine est la poussée qu'exerce le vent; si bien que, parmi les nourritures et les boissons, sont réputées à bon droit aphrodisiaques toutes celles qui rendent venteuse la région voisine du sexe. Ce qui explique que le vin noir, plus que tout, rend les gens tels que sont les mélancoliques, c'est-à-dire venteux.
Après l'acte sexuel la plupart se sentent athymiques ; mais ceux qui, avec le sperme, rejettent beaucoup de superfluidité, se sentent plus euthymiques car ils sont soulagés de ce qui est superflu, du vent et de la chaleur excessive. Mais les autres sont plus fréquemment athymiques car ils sont refroidis après l'acte sexuel, pour s'être privés de quelque chose d'utile. Ce qui le montre, c'est que la quantité émise est peu abondante.
Donc pour résumer, parce que la puissance de la bile noire est inconstante, inconstants sont les mélancoliques. Et, en effet, la bile noire est trop froide et trop chaude. Et parce qu'elle façonne les caractères, (car, parmi ce qui est en nous c'est le chaud et le froid qui façonnent le caractère), comme le vin mélangé à notre corps en plus ou moins grande quantité façonne notre caractère, elle nous fait tel ou tel. Tous les deux, le vin et la bile noire, contiennent du vent.
Mais puisqu'il est possible qu'il y ait un bon mélange de l'inconstance, et que celle-ci soit, en quelque sorte, de bonne qualité, et qu'il est possible, au besoin, que la diathèse trop chaude soit en même temps, tout au contraire, froide (ou inversement en raison de l'excès qu'elle présente, tous les mélancoliques sont donc des êtres d'exception, et cela non par maladie, mais par nature."
Une dernière chose cependant, les crédits des images reproduites:
Norman Rockwell, couverture pour "The saturday evening post", décembre 1941
Anonymes mais un illustrateur ne dessine pas pour avoir son nom en haut de l'affiche: Il sert une cause!
Pochette de 33 tours dessinée par Lee Conklin (SANTANA, CBS, 1969). Cet exemple d'un art défunt, celui de "la pochette de disque-oeuvre d'art", est extrait de "Album Cover Album" chez: A Dragon's World Book, 1977)
Affiche pour "The Big Brother and the Holding Company" scannée dans le merveilleux "MOUSE & KELLEY" chez A.M.P. Détournement d'une affiche d'Alphonse MUCHA pour le papier à cigarettes JOB et ré-intitulée: "Girl with green hair".
"The Blue Dalhia", affiche anonyme scannée dans "Raymond CHANDLER in Hollywood" de Al Clark.
Illustration de Heath ROBINSON, le frère doué de Charles, pour " A midsummer Night's Dream" du grand Will.
En-tête de Aubrey Beardsley pour "The Birth, Life, and Acts of King Arthur" deThomas Mallory (1894).
Il était courant de dessiner aussi des frontispices...
et des culs de lampe!