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Auteur-compositeur-interprète, Jean Lapierre a aussi assuré la rubrique Chanson - Rock - Jazz au "Dauphiné Libéré" et au "Progrès de Lyon". Il poursuit ses collaborations dans diverses publications, tout en proposant des conférences sur la chanson.
Novembre 2005 : sortie de son livre "LA CHANSON DE PARIS", Préface de Georges Moustaki chez "Aumage Editions".

Jean Lapierre a réalisé l'entretien avec Xavier Lacouture dans le n°2 de "Tranches de Scènes", un magazine musical sur DVD. Tous renseignements ici

SOMMAIRE
Article sur Léo Ferré pour "BIBLIOthèque(s)", la revue de l'Association des Bibliothécaires Français (N°11/ 12 Décembre 2003)
Article sur Léo Ferré pour "Ecouter-Voir" (Novembre 2002, N° 131)
Article critique : Gainsbourg
(1988 - D.L.)
Article sur Jean Dréjac
("Les nouvelles de Grenoble" Mai 1996)

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BARBARA, LA LONGUE ROUTE


" J'ai appris sur le tas grâce à ce flux vivant que m'a toujours renvoyé le public, un public qui a toujours été pour moi un accoucheur. Je n'ai fait en somme qu'essayer de retourner une part des beautés contenues dans cet amour immense qui me fut donné… "

Ah ! Le chemin fut long, long, pour Barbara, celle qui voulait chanter… D'abord les mots des autres sont venus dans sa gorge, puis les siens ont surgi, comme des flots, une marée recouvrant les terres intérieures… Dès le début, des fidèles, pris de passion par cette femme de chant, poussaient la porte des cabarets, pour la suivre "sur le bout des lèvres." Déjà, elle était plus qu'une chanteuse. Elle, qui avait connu bien des errances, sur les routes de l'exil, sur les pavés des villes, en attente du succès, ne renonça jamais.
Un jour, elle leva les bras sous les projecteurs des grandes salles, se souvenant toujours de l'Ecluse, "à deux pas de la Seine", où elle forgea ses conversations chantées, donnant des couleurs au "mal de vivre"… Un jour, elle pu dire enfin : "Ma plus belle histoire d'amour c'est vous !"

Un fameux public


Mais le voyage ne s'arrêta pas là… Entrée en chanson comme en religion, Barbara s'était levée "pour projeter son émotion au rythme de son souffle"…
"Et puis mon corps s'est mis à chanter, des cordes vocales aux orteils. J'ai eu besoin de marcher, besoin d'une liberté de mouvements, non plus seulement assise à mon piano, mais debout…"
Un fameux public, qui se renouvela toujours - car Barbara avait le cœur ouvert sur le monde, sur la musique - l'acclamait de partout. Cent fois, elle voulu arrêter la course… Elle l'annonça même… Mais, comme la chanteuse de "Lily-Passion", elle revint dans le cercle de lumière…
"On ne sait d'où viennent les mots : quand tu chantes, ils se mâchent, s'allongent, se distordent, se consument, déboulent de ta gorge à tes lèvres, redescendent dans ton corps, dans le pli de ta taille, dans ta hanche. Ils t'obligent à tendre la jambe, à plier l'épaule, à courber l'échine, à redresser les reins le long desquels ils se faufilent jusqu'à redescendre jusqu'aux extrémités où ils irradient parfois comme une douleur ou un plaisir intenses…"

"Un beau jour..."

"Un beau jour ou peut-être une nuit", celle qui avait tant donné, s'était recluse derrière les murs de sa maison de Précy, reliée par des fils invisibles à ses amis, à ces gens connus ou inconnus avec qui elle communiquait par fax…
"Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte. Mais quand la rumeur passe, je referme ma porte…"
"Dame brune" pour les uns, "aigle noir" pour les autres, Barbara a suivi "la longue route qui menait vers nous…"
Proche et lointaine à la fois, elle nous dit de vivre. Fermons les yeux, elle est là qui avance, quittant le piano, dans le silence de la nuit, frôlant les visages avec sa voix criant les doutes et les espoirs…
"En chantant, je retrouve cette sensation de mots jadis avalés, déglutis, engloutis, qui remontent douloureusement par ma gorge, avant que je ne les exhale avec violence ou douceur dans une chanson…"

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CLAUDE NOUGARO : "MINIM'S BAR" (texte à paraître)

Je me souviens… Toulouse, les faubourgs, le " Minim's bar ", avec son enseigne au néon…
Et je pensais à Claude Nougaro, entre les odeurs de pastis et la route à faire…
Un jour, la corrida n'a pas eu lieu, et dans la ville ça sentait la castagne. J'ai vu l'église St Cernin. J'ai vu la place du Capitole comme un grand éclat de vie, avec les chœurs de l'Opéra chantant à perdre voix le soleil de midi.
Sur la nationale 113, Claude, tu swinguais dans le poste, attendant les zones de dépassement… Toi tu dépassais les rimes de la chanson française, occitant rythmant la langue près de Montségur, troubadour tapant sur le tempo de l'Afrique l'appel à l'amour…
En fait, il suffisait de t'entendre parler pour comprendre… La danse arrivait dans le jeu des sons s'entrechoquant. Mais ceux qui ne voyaient qu'un jeu, ou un procédé, comme dans le sketch parodique de Bedos, oubliaient l'essentiel.

 

" Le jeu des maux ( !)"


" Mis en situation, disait-il, le jeu de mots n'est jamais gratuit. On paye comptant, cela ressemble à la vie… Lorsque j'écris : sur l'écran noir de mes nuits blanches/ Moi je me fais du cinéma, voilà j'ai planté le décor de ma chanson, mon ciné-mot… "
Comme sa démarche chaloupée, Nougaro vous embarquait immédiatement au cœur des thèmes de jazz qui lui inspiraient des visions, de petits films haletant dans la nuit de la passion… Claude ne se disait pas chanteur de jazz. Homme (" bête " ? ) de scène, il exprimait devant la page blanche, avec ses mots, les couleurs de la musique…
" Comme si le vocabulaire était un clavier, et que j'appuie sur les touches musicales des mots : je joue les mots, je joue sur les mots… "
En ces années, Claude traversa bien des déserts, toujours soutenu par ses musiciens, frères de virages et de lignes blanches, bien avant les autoroutes : Maurice Vander, Eddy Louiss, et les autres… Et même si on ne connaissait pas trop le jazz, avec Claude cette musique prenait tout son sens, retrouvant la danse originelle, la pulsation de l'âme, l'intensité du dépassement…
" Il ne faut pas oublier l'âme de l'homme à travers tous ces jeux qui risquent sinon de devenir pur divertissement intellectuel.On doit sentir des tripes, voir des viscères qui bougent. Sinon le jeu de mots devient une forme de dandysme… "
J'entendais Claude dans quelques radios, quelques émissions, toujours les mêmes : " Campus ", de Michel Lancelot, " La fine fleur " de Luc Bérimont… Ceux qui écoutaient avant tout les groupes anglais l'acceptaient comme un des rares chanteurs français " acceptables " !


" Le soleil dansera camarade… "


Assoiffé par le sel des vents contraires, Claude avançait toujours, lançant ses bouteilles à la mer.. Et un jour, quelques uns allaient trouver le message caché, " la note bleue ", celle qui fait chavirer " body and soul ", corps et âme, la grande alliance de l'esprit et du corps.
" Un texte où ne se trouve que le sens, qu'un renseignement de l'ordre de la raison, de l'intelligence, ne m'intéresse pas. Il faut trouver le son, la vibration de la syllabe…Avec la musique comme support, les mots peuvent atteindre leur maximum charnel et mental… "
Un jour, aussi, Nougaro vit New-York, " un souffle barbare ", et enfin les ondes l'acceptèrent au milieu des bruits de la ville. Mais il ne s'arrêta pas là… Comme un peintre qu'il était aussi, il cherchait sur la toile une issue de secours, peut-être " l'île Hélène ", une toulousaine qui a su ce qu'il fallait faire avant l'entrée dans l'arène du " petit taureau "…
Il y eut un jour, il y eut un matin, et la Garonne chanta un vieil air d'opéra sur le piano autoritaire de sa mère… A-t'il réuni le chant classique de son père et la trompette d'Armstrong entendu dans la TSF de ses grands parents ? En tout cas, comme un passeur, il nous a guidé à travers les maquis de la chanson, résistant avec ses mots, dessinant les contours de la Beauté sur la palette du coeur, dépassant les laideurs du siècle et ses bidonvilles… " Le soleil dansera camarade ! "

Je me souviens… " Le Minim's bar ", dans le nord de la ville, avec son enseigne au néon… Je pensais à toi Claude Nougaro… Et la nationale 113 emportait vers l'Espagne et la Méditerranée, dans les brouillards du matin, tes rêves de Brésil et l'ivresse d'une musique disant le voyage, quelque part dans une terre vibrante, où un projecteur projète en boucle des images de vies ardentes, le Chant Profond de l'Homme…
" Sur la page, je cherche d'abord à faire chanter les mots… Il existe une interpénétration entre le chanteur et l'homme textuel. Le chant, la note juste, le phrasé, la musicalité, l'expressivité ou les nuances, tout est mécanisme de l'âme pour chanter plus haut que sa bouche… "

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Claude Nougaro dans la nuit..

Nougaro dans la nuit criait un hymne assoiffé, brûlant de mille feux. Comme sur les lumières du noir, il peignait une vie obscurcie par les doutes et les dérives.
Chantant dans la neige en négatif, pygmée occitan, il barbouillait de rose les heures grises et rythmait sur les routes du soir une danse ethnique. Pour lui la métrique signifiait des mots chaloupés vibrant au profond de l'âme.
Comme une lame de fond emportant tout sur son passage, il s'agrippait aux planches de la scène, bougeant aux sons des musiques, celles qui le prenaient aux tripes.
Qu'a-t'il fait ? Simplement chanter ? Non, il a couru à perdre haleine sur les chemins de la beauté. Quelques fois, les cailloux l'empêchaient d'avancer. Il partait à travers chant, avec sa voix de rocailles et de soleil. Dans les rues des villes, il s'est frotté aux décibels barbares, pour éclater sous les sunlights du jour, sortant d'un désert où il s'est fait, avec ses compagnons de voyage, un costume de lune, pierrot swinguant dans les rêves et les utopies.
Bien longtemps encore, Nougaro chantera comme un soir à l'Olympia où il força les barrages de l'ordre, clamant un appel à la Parole, envers et contre…

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Article sur Léo Ferré pour "BIBLIOthèque(s)", la revue de l'Association des Bibliothécaires Français (N°11/ 12 Décembre 2003)

Léo Ferré : " Une vie d'artiste… "


" Je ne vais tout de même pas te raconter comment et pourquoi j'écris des chansons, non ? C'est comme ça ! Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil et ça marche. Je suis " dicté ". J'ai un magnétophone dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui n'arrête pas. Alors je copie cette voix qui m'arrive de là-bas, et je la reconnais à chaque fois. Ca fait comme un déclic et ça se déclenche… "


" Porte-parole d'un monde perdu ", comme il le disait, Léo Ferré est allé au fond de lui décrypter des paysages inconnus. Comme un passeur, il nous a guidé sur les routes d'un voyage, rempli de mots et de musiques liés par cette voix venue du lointain de la nuit, une voix comme une lumière disant l'Amour, les mains tendues sous les projecteurs…
Homme de spectacle, poète, musicien, chef d'orchestre…, Léo ne peut se laisser enfermer dans la petite case : " chanteur auteur compositeur de chansons ". Il a toujours cherché, dès ses débuts à voir de l'autre côté du miroir, loin des castes conformistes… Et 10 ans après son départ, son œuvre, multiforme et immense, témoigne d'un parcours hors-norme qu'on n'aura pas fini de découvrir.


Un orchestre imaginaire…
Déjà, sur les remparts de Monaco, où il était né, Léo dirigeait, tout petit, des orchestres imaginaires. " Je n'avais jamais entendu de musique, et je jouais à faire tous les instruments. Je pensais que tous les enfants chantaient à l'intérieur aussi… " Mais il se rendit vite à l'évidence : il était le seul à faire ça. " J'étais à part, quoi. Et ce jour-là, je me suis caché. J'ai eu un peu honte.. " Il se rappelait aussi d'une après-midi où il avait entendu la " 5ème " de Beethoven dans une " latteria " avec sa mère : " j 'avais 9 ans et demi. Je me mis à pleurer. Quand ma mère m'a demandé pourquoi je pleurais, je lui ai dis : parce que tu vas t'en aller. Mais ce n'était pas vrai. C'était pour la musique… "
Diriger un orchestre, " faire " de la musique : tout cela était en lui. Mais il en a fallu du temps et des pleurs pour arriver à diriger les musiciens tout en chantant. Une gageure pour beaucoup, regardée avec mépris par le monde officiel de la musique… Léo, qui avait eu une grande émotion en 33, en assistant à un concert de Ravel, qui, loin des conservatoires, se plongea dans les méandres de l'harmonie, de l'écriture musicale, a, dès ses débuts voulu composer des œuvres plus ambitieuses. Un opéra en 50 : " la vie d'artiste ", un oratorio radiophonique avec Jean Gabin comme récitant : " De sac et de cordes " (51), un ballet pour Roland Petit " La Nuit " en 56, finalement refusé par le chorégraphe, et puis " La chanson du mal-aimé " d'Apollinaire mis en musique sous forme d'oratorio symphonique… Alors qu'il courait les cabarets de St Germain, avec " les copains d'la neuille ", il expérimentait d'autres formes, loin des 3 minutes réglementaires de la chanson…


De la pop-music à la musique symphonique...
Et puis arriva le mois de mai 68… Tout d'un coup, Léo, artiste connu par les amateurs de chanson, allait rencontrer le grand public, et surtout la jeunesse… Devenant une espèce de
" père idéal " pour beaucoup, ses spectacles n'étaient plus de simples récitals mais de véritables célébrations " insurrectionnelles " ! Ce fut vraiment un " état de grâce " pour lui, avec une grande rupture personnelle. Il s'installe en Toscane avec Marie. 3 enfants vont naître. Il finit " Benoit Misère ", roman autobiographique. Il ose extirper de ses cartons des textes qui existaient déjà comme " Les anarchistes ". De nombreux poèmes du recueil "Poètes vos papiers ! " publié en 56 deviendront ainsi des chansons. Il gardait tout, et souvent écrivait, réécrivait, retaillait. Ainsi, avant d'arriver dans les sillons du disque, sa chanson " La mémoire et la mer ", considérée comme un sommet, a eu de nombreuses moutures. D'autres chansons sont issues de la première version appelée tout d'abord " les chants de la fureur " puis " Guesclin "
Porté par la grande vague des années 70, Léo va " surfer ", se produisant même avec un groupe pop les " ZOO " ! Il faut dire qu'il était déjà allé à New-York pour enregistrer " le chien ", en fait le premier récitatif de sa discographie, si on peut le qualifier ainsi… Jimi Hendrix (et oui !) devait jouer avec lui. Mais comme il n'était pas venu, le guitariste John Mc Laughlin, le batteur Billy Cobham et le bassiste Miroslav Vitous, qui ont fait depuis une grande carrière, l'avaient remplacé. Leur version servi de modèle à l'équipe des " ZOO "
Et enfin, Léo allait oser écrire les arrangements sans passer par un " spécialiste ". Après " le chien ", d'autres textes, souvent prophétiques, où la voix clame, gueule, récite…, en étroite complicité avec la musique qu'il va désormais lui-même diriger, vont voir le jour, notamment le fameux " Il n'y a plus rien " : " Ecoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l'heure… "
Pour Ferré, la poésie ne pouvait rester enfermée dans la typographie. Il fallait que la voix la porte jusqu'aux oreilles grandes ouvertes… " Elle doit être entendue comme la musique… " Egalement, il devint son propre producteur : une quinzaine d'albums, en studio, en public, des doubles, des triples dont " l'opéra du pauvre ", retravaillé à partir de " la Nuit " de 56…
Et puis ce fut la réalisation de son rêve d'enfance. On le vit sur une espèce de promenoir diriger un grand orchestre et des chœurs, tout en chantant avec un micro-cravate. " Bernstein avait dit à des amis : Léo a raison car, au début, aussi, le Chef chantait ! ". A la fin de de ce spectacle hors du commun, Ferré prenait la main de la violoniste et entraînait tous les musiciens vers les coulisses !


Les poètes

Mais Léo aimait aussi à se retrouver dans son atelier d'imprimerie installé dans sa maison de Castellina-in-Chianti, au milieu des vignes et des oliviers. Des recueils, des programmes, sortirent de ses presses personnelles, sur des papiers choisis avec goût au moulin de Pescia.
On l'imagine là-bas, sur les chemins de terre, ou avec la famille et les amis à table, pour des discussions passionnées… On l'imagine dans la solitude de l'écriture devant le piano, avec au-dessus un texte de Baudelaire qui devient tout-à-coup musique par la magie de la voix et des touches… Outre Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, Aragon, l'ami Caussimon…, se sont échappés, eux aussi, des livres, pour devenir chansons… Léo a traqué dans le filigrane de leurs mots des mélodies pour les mener jusqu'à nous, des musiques au service du poème. " Quand tu me manques, Baudelaire, je te mets en musique, humblement. C'est vraiment la seule rose que je puisse apporter sur ta tombe… "


Avec le temps
" L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie. La lumière ne se fait que sur les tombes. Nous vivons une époque épique, nous n'avons plus rien d'épique. La musique se vend comme du savon à barbe… " disait-il dans " Préface ".

Il ne nous en voudra pas de penser à lui, comme un phare qui éclaire, qui dit d'être debout… Ses chansons ont mis du temps à sortir de la longue nuit de " la solitude " qu'il avait forgé, déjà, dans les dortoirs du pensionnat. " Avec le temps " est reprise par de nombreux artistes, citée comme une des plus grandes chansons du 20 ème siècle. Léo affirmait : " un artiste vit toujours demain ". Alors aujourd'hui écoutons-le.
Au-dessus de la rumeur quotidienne il chante, avec son sens de la formule, en appelant à l'homme libre, toujours. On l'a souvent réduit à un " chanteur engagé anarchiste ". Certes, il n'a pas eu peur de crier - " les plus beaux chants sont des chants de revendication " - mais c'était avant tout un formidable créateur plein de générosité et de chaleur, comme dans la vie, sur les scènes du monde, ou sur la terrasse de Toscane, devant le verre de l'amitié.


" A l'école de la Poésie et de la Musique on n'apprend pas, on se bat ! "

Jean Lapierre

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Article sur Léo Ferré pour "Ecouter-Voir" (Novembre 2002, N° 131)

Léo Ferré :
" A l'école de la poésie et de la musique, on n'apprend pas, on se bat ! "


En 1969, après " le mois de mai ", toute une jeunesse découvrait cet homme debout qui chantait, " gueulait " des mots d'amour. Léo Ferré venait de loin - il avait débuté à la fin des années 40 - et allait balancer ses mots " comme des armes ", dans la démesure et la fulgurance, faisant craquer les verrous d'une chanson conformiste…

Familier des poètes comme Baudelaire, Apollinaire, Rimbaud, Verlaine…, et des musiciens (" la musique dans la rue ! "), Léo a promené sa crinière sous les projecteurs des salles prises de passion pour ce chanteur hors-norme, à la voix puissante… Allant même jusqu'à se produire avec le groupe pop " Zoo ", ou chantant en dirigeant un orchestre symphonique et des chœurs, sortant des " 3mn " de la chanson réglementaire, il a imposé son style, avec des formules fortes et généreuses…

Certains retiennent " Paris canaille ", " Pauvre Rutebeuf ", ou " Jolie môme "…, d'autres " La mémoire et la mer ", " Il n'y a plus rien ", ou " Les Anarchistes "…, ou bien " C'est extra ", " Avec le temps "… En tout cas, son œuvre est immense, riche et diverse. On n'a pas fini de la découvrir, avec au fond des mots, cet homme " qui savait la solitude ", celle qu'il avait forgé devant son piano, dans la longue nuit de l'antichambre du succès. Léo a été bien mieux qu'un " chanteur de variété ". Il parlait au cœur de chacun, comme " un père idéal "


Depuis Monaco jusqu'à la Toscane finale, Léo a tracé son parcours, l'anarchie brandie comme une bannière d'espoir et d'amour, poursuivant son inlassable quête de liberté. Sa voix est toujours là et nous dit :

" L'argent c'est le sourire du désespoir.
Et demain, c'est aussi le désespoir. Alors, Demain tu seras riche, mon camarade. Car ce que je te donne n'a pas de prix.
Accepte-moi comme je t'accepte.
Demain, je t'aime. " (extrait de " Demain ")

Entretien avec Léo Ferré :
" A cause de la voix "

" C'est la voix qui a tout précédé. Si je n'avais pas eu une voix, je n'aurais pas écrit. D'ailleurs, je ne pensais pas que je savais le faire… "

" Dans une loge d'artiste où s'arrête la gloire ", Léo Ferré est là, avec dans la lueur du regard, toutes les images passées, cette vie lui remontant de la mémoire, comme une partition éternelle.

" Je ne me suis pas rendu compte que j'étais musicien. C'est venu tout seul. Depuis, j'ai chanté en dirigeant l'orchestre. En Belgique Bernstein a dit à des amis : Léo a raison ! Car au début, le chef d'orchestre chantait aussi… "

Léo garde au fond du cœur un fameux concert, à Barcelone, devant 20 000 personnes " sur la place publique "

" La ville de Barcelone m'a donné l'orchestre. Ca s'est très bien passé. En France, c'est toujours difficile. Il y a un projet avec le grand orchestre de Bratislava et les chœurs du Rhône-Alpes. Moi, je préfèrerais attendre pour écrire une œuvre pour l'anniversaire de la Révolution Française. Mais c'est dur de travailler avec les musiciens. Les syndicats : c'est la mort de la musique !
Tiens, l'autre jour, à la télévision, j'ai vu une violoniste jouer le concerto de Mendelssohn… J'aimerais la contacter. Mais comment faire ?C'est ça aussi la solitude. On n'est rien ! En 1945, on s'était cotisé pour l'enterrement de Béla Bartok. C'est terrible ! "

Les notes de Bartok, Ravel, Debussy, passent dans l'air, comme une émotion. Léo parle de son " Opéra du pauvre ", enregistré en onze jours à Milan, et cette partition de " La Nuit ", attendant depuis 1956…

" Roland Petit m'avait commandé une musique pour un ballet qui ne devait pas être très dansant. Je l'ai écrite en un mois et demi. Après la première, ils pleuraient tous. Roland Petit disait : c'est fantastique ! Seulement la critique parisienne a descendu ma musique en écrivant : " que vient faire ce mélodiste ? " Alors, le lendemain, Petit m'a demandé de couper 18 minutes. J'ai refusé… Il a ajouté : " Stravinsky l'a fait, pourtant ! " Je lui ai rétorqué : " je ne suis pas Stravinsky, et vous n'êtes pas Diaghilev ! "

" Avant, on venait te chercher… "

Les anecdotes passent : son travail à Radio Monte Carlo, où il faisait tout, le piano, le balayage du studio, la voix (" maintenant, ils ne passent pas mes chansons "), " le Bœuf sur le toit " en 1946, Michèle Arnaud qui le chante, accompagnée par un certain Gainsbourg, pianiste…

" Les choses ont changé, aujourd'hui. Un type d'Odéon était venu au cabaret en me disant à la fin : enregistrez chez nous ! Maintenant, il faut frapper aux portes. C'est l'embouteillage. Imaginez Prost et Alboreto place de la Concorde, à 6h, le soir. Ils ont beau être champions, ils sont bloqués comme les autres ! La différence est grande… "

Il y a aussi l'histoire de la chanson " A une chanteuse morte ".

" Je regardais la télé avec Pépée, mon chimpanzé. J'ai vu Mireille Mathieu. La chanson m'est venue. Mais je ne voulais pas me moquer. Il paraît que Stark, son imprésario, est intervenu. Lorsque je reçois un exemplaire de mon disque, la chanson n'y était plus. J'ai pris un avocat que je connaissais un peu : Floriot… J'arrive, un matin, au Palais. Il me dit : " Ferré, vous n'avez pas de cravate ? " Je lui réponds : " vous en avez une, ça suffit ! " A l'intérieur, l'avocat de Barclay se lève et dit : " M. Ferré est un anarchiste. Et il est venu en Rolls ! " Alors moi, je me lève aussi, en criant : " cette Rolls ressemble étrangement à une D.S. Break facilement reconnaissable, parce que cabossée… " le Président me prie de me taire. Alors je suis parti. J'ai perdu. Mais dans mon prochain album, je la mets. Je suis libre. Je vais tous les avoir ! "

" Les deux autres… "

" J'ai lu un article intitulé " Léo The Last ". On nous a toujours assimilés avec Brel et Brassens. Mais on ne se connaissait pas bien. J'étais plus âgé qu'eux… J'aurais aimé, peut-être, les rencontrer plus. Mais on avait des personnalités différentes… "

La route continue. Au bout, les verts de la Toscane appellent le silence que Léo traque depuis longtemps, cherchant toujours l'ailleurs…

" Un jour, peut-être, dans 10 000 ans ! "

Jean Lapierre
(Propos recueillis à Nantes, le 15 octobre 1985)

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Article critique : Gainsbourg (1988 - D.L.)

Serge Gainsbourg au Summum :
" Dans la nuit étoilée… "

Volutes de fumées qui s'électrisent dans les lumières, aurore boréale s'installant dans les carcasses d'une usine s'enfonçant dans les siècles, Samantha, Melody, Marilou, héroïnes de vinyle prenant vie dans les rythmes… Vous avez reconnu : Serge Gainsbourg et son univers de mots-musiques, ciselés avec précision, était, lundi soir, au Summum, pour le partage intense des corps et des âmes…
Ses mains de peintre traçaient dans l'espace des portraits, des jeux de sonorités, des images vibrantes, qui s'entrelaçaient dans les musiques, les voix des " ricains ", formant véritablement un groupe.
La salle comble faisait bloc, bougeant sur le tempo, prenant avec force les chansons puissantes, où la densité bouleverse aussitôt…
Au hasard d'une nappe planante de synthés, d'arpèges de guitares, la nuit étoilée des briquets s'installait… " Manon ", " La javanaise ", "Sombre dimanche "… L'émotion était au summum…
On comprend pourquoi Serge Gainsbourg aime ces flammes qui montent dans le noir, le poussant à la scène. Il avait visiblement très envie de chanter. Sa voix ne se perdait pas dans les gitanes, mais clamait l'appel aux " enfants de la chance ", suivant du bout des lèvres anciennes chansons revisitées, ou toutes dernières, comme l'hommage au petit Lulu " Hey man, amen "
Spectacle roulant avec justesse, un des plus grands moments de la saison, le tour du père Gainsbourg restera dans nos mémoires, gardant l'homme en jean et ses souffles, allant de musicien en musicien, au gré des solos, sous les trajectoires des projecteurs braqués sur la passion...

J.L.

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Article sur Jean Dréjac ("Les nouvelles de Grenoble" Mai 1996)

Jean Dréjac : Souvenirs d'une jeunesse grenobloise

" Ah le petit vin blanc ", " Sous le ciel de Paris ", " Le p'tit bal du samedi soir ", " L'homme à la moto ", " La chansonnette "… Savez-vous que l'auteur de ces chansons s'appelle Jean Dréjac ? Il est né le 3 juin 1921 à Grenoble… Rencontre…

Dans le métro, les passants affairés courent vers leurs occupations. Entre les affiches, un accordéoniste fait la manche en chantant " Le petit vin blanc ", cet air éternel qu'on croit venu du fond des temps. Et pourtant, un jour de 1944, un certain Jean Dréjac, après avoir gagné une petite somme au champ de courses du Tremblay avec un copain, mange dans une auberge des bords de la Marne. Dans le calme de l'après midi, lui vient le rythme : " Voici le printemps, la douceur du temps nous fait des avances, partez mes enfants… " Et puis, c'est l'arrivée chez Borel-Clerc, un compositeur célèbre d'avant-guerre, que Jean Dréjac a eu le culot de rencontrer. Au loin, se profilent la fin des tourments, la Libération, les bals qui s'empareront du " Petit vin blanc ", amenant l'étoile de la chance sur la plume de Jean Dréjac…

Et les succès fleuriront au bas de ses pages. Ses mots partiront sur les lèvres de Piaf, de Montand, de Marcel Amont, de Reggiani, de Greco, et de bien d'autres, pour un grand voyage chantant, sur les chemins de l'émotion…

La volonté

Jean Dréjac se souvient de sa volonté extraordinaire. Pour lui, " c'était comme traverser un mur ". Il fallait y croire, en effet, pour quitter Grenoble ! Car lui, le fils d'un artisan-gantier descendu du Queyras, et d'une mère arrivée de Chambéry, avait " reçu " deux révélations, en quelque sorte… Il se rappelle ces jours où il a entendu dans l'arrière-boutique du magasin "Deshairs ", place Victor Hugo, la voix de Charles Trenet, amenant " une véritable révolution dans la chanson française ".

" Ca m'a tout de suite impressionné " raconte-t'il. C'était complètement nouveau, en contradiction avec ce qui se chantait à ce moment-là… Pour nous, c'était un peu comme de nos jours quand les jeunes préfèrent le rock… "

En 1936, Jean Brun (le vrai nom de Jean Dréjac), attiré par la scène, reçoit l'autre révélation en découvrant à " l'Eden ", cours Jean Jaurès, les chanteurs qui passent, comme Allibert, Albert Préjean… Lui aussi veut monter sur les planches, " dans ces costumes brillants …" Ce sera très vite chose faite. Car Jean n'a pas peur de demander au jeune premier d'une compagnie d'amateurs " le Studio Cinfonia " de le présenter aux membres de cette société. " Il en fallait du culot pour faire ça ! Dire à Roland Léonard qui deviendra par la suite partenaire de Mistinguett, puis Directeur du Moulin Rouge : Fais-moi entrer dans la troupe. C'était une sacrée démarche ! " Avec les chansons de Trenet, et celles venues du midi, Jean se retrouve sur les scènes du dimanche. S'il a bien essayé d'écrire sur des musiques de son ami Carminatti, devenu depuis le clown Carmine, cela reste encore timide.

Un jour, dans un cinéma de la place Grenette, Le Rex peut-être, il gagne un radio-crochet organisé par Radio-Cité.

" Sous le ciel de Paris "

Comme cette victoire lui donne le droit de passer sur les ondes de cette radio parisienne, Jean ne tergiverse pas. A seize ans et demi, il arrête ses études, sans même aller jusqu'au bac. Il monte à la capitale…

" Mes parents se sont inclinés. Ils étaient âgés et avaient eu, auparavant, une fille, morte de la grippe espagnole. Ils me laissaient un peu faire ce que je voulais. Ma mère m'a accompagné à Paris… " Si on trouvait beaucoup moins de chanteurs avant-guerre, leur chemin était déjà pavé de nombreuses difficultés. " Peu de chanteurs interprétaient leurs propres œuvres, à part Trenet, Georges Ulmer… "

Entre les Cours Simon, les petits music-halls très nombreux à cette époque, Jean Dréjac se met à écrire. Alors les succès du " Petit Vin Blanc ", du "P'tit bal du samedi soir ", vont le porter sur la haute vague de la chanson, avec tous ces grands qu'il " habillera " de paroles vibrantes.

Piaf et les autres

L'ombre de Piaf passe… " Ce fut une grande amitié. Je garde le souvenir de quelqu'un de formidable, de très gaie, et non pas une droguée, une poivrote, comme certains l'ont décrite… " C'est au cours d'une tournée d'Edith aux Etats-Unis qu'est né le fameux " Homme à la moto ", adapté de " Black denim trousers and motorcycle boots ". " C'est le film " L'équipée sauvage " avec Brando qui m'a inspiré ainsi que tous ces jeunes en blouson de cuir qui apparaissaient dans les banlieues. "

En parcourant la liste des cinq cent chansons écrites par Jean Dréjac, on remarque des périodes bien déterminées : Piaf, Montand (" La chansonnette "), Amont (" Bleu, blanc, blond "), Chevalier (" Au revoir "), Reggiani (" Edith "), Salvador (" Un air de France "), Legrand (" Un été 42 ")…, au fil de cinquante ans d'écriture.

" J'ai quand même continué à chanter de temps en temps. Mais progressivement ça s'est espacé. Je n'aimais pas la répétition… "

La photo des lieux familiers

Jean n'oublie pas sa ville natale. " Je ne viens pas assez souvent à Grenoble, hélas " nous dit-il, devant une gravure où l'on aperçoit la maison du 40, quai de France, où il a habité, tout petit. " Mais j'ai bien dans la tête et dans mon esprit les lieux qui m'ont été familiers… " Il revoit l'église St André où il a été baptisé, le Jardin de Ville, où Bach, le célèbre comique, montait sur le kiosque pour faire plaisir aux gens lui demandant un sketch… S'il n'a pas retrouvé la petite place près d'une caserne où les parents de son ami Carmine tenaient une épicerie, il a revu presque intact le centre-ville.

" Vous savez, quand je suis parti, Grenoble n'avait que 50 ou 60 000 habitants, en fait, surtout autour de la Place Grenette. " Il y a aussi le souvenir des chanteurs de rue, avec des porte-voix, place Saint Bruno, " là où on installait la Fête foraine… "

Et même si Grenoble ne s'est pas concrétisé dans une chanson, Jean garde au fond de son cœur les visages, les images, les balles de tennis, tombées du Jardin des Dauphins, qu'il ramassait, l'école Jean Jaurès, Voreppe, où il a également habité, et puis sa passion de la chanson, née en écoutant des 78 tours grinçants dans l'arrière-boutique d'un magasin…

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