14.11.07
Vu à la télé Sollers parler bêtement de Modiano ; on voyait qu'il en parlait avec la petite terreur que Modiano fasse un meilleur score que lui, et la réflexion qu'il faisait sur Modiano était vraiment stupide ; il était dans ce rapport qui donne à Duras l'idée et le pouvoir de séparer Bataille et Sartre en deux camps, le camp de ceux qui écrivent et celui de ceux qui croient écrire. Marguerite aurait défendu Modiano bien sûr. Avec Bataille.
Le dernier livre de Patrick Modiano : Dans le café de la jeunesse perdue 
(dont je trouve le titre emprunté à Debord un brin tartignolle) m'a vraiment beaucoup touché, c'est peut-être ce que j'ai lu de plus beau et de plus poignant de lui avec Dora Bruder. La confession de l'héroïne et le récit de son amant, ensuite, jusqu'à la fin du livre, m'ont mis les larmes aux yeux. Biensûr, il y a cette façon que je ressens aussi d'appréhender Paris, et les questions récurrentes si j'ose dire, du hasard, des choix, des histoires d'amour perdues, de l'effacement, qui me touchent et me parlent, me bouleversent et qui constituent également la majeure partie de mes préoccupations. Et puis cela m'a fait sourire qu'il ait situé le moment le plus heureux de son livre, le plus accompli pour ses deux personnages, pile à l'endroit où j'habite.
Il y a aussi autre chose que je collecte en filigrane en lisant le livre, même si ce n'est pas du tout une idée du livre, mais si - comme tout bon livre - sa lecture me fait dériver vers des idées que j'ai pour moi, il y a cette idée personnelle et qui est la suivante (idée vaine, impossible et limitée) : Je veux toujours réparer l'enfance des femmes que j'aime. Les brinquebalements de l'enfance.
J'avais allumé ma télé juste pour écouter parler Sollers avec le sentiment qu'un peu d'intelligence ferait du bien à ma télévision et puis le voir et l'entendre taper sans en avoir l'air sur Modiano m'a juste dégoûté. On sentait l'attaque inutile, cette vague jalousie typiquement parisienne et qui est avant tout une appréhension vis-à-vis du problème du score.
De toute façon aujourd'hui la plupart des gens qui travaillent dans l'artistique confondent la valeur et le score. Bon, Gainsbourg le disait déjà à l'époque citant Wilde : "Le cynisme c'est connaître le prix de tout et la valeur de rien" Sauf qu'aujourd'hui les gens ne sont même plus cyniques, c'est de bonne foi, en criant au génie, qu'ils confondent la valeur et le score.
Si Comme elle se donne avait fait un score jamais les gens du label dans lequel j'étais n'auraient laissé pourrir la situation et ne m'auraient (aussi vite) donné envie de partir ; et si Comme elle se donne avait fait un score, les directeurs artistiques des labels encore en activité se presseraient pour signer mon deuxième disque.
D'ailleurs si demain, par un quelconque malentendu ou une débauche de moyens marketing, je fais un score, la plupart des gens de la musique qui m'auront laissé dans l'underground (si j'ose dire), applaudiront et loueront l'étendue et la valeur de mon travail. Pour le moment, je suis dans la marge et travaille dans l'indifférence générale moins quelques uns.
 
L'autre soir, lors d'un dîner, j'ai discuté avec un type fort sympathique qui me détaillait par le menu toutes les drogues qu'il avait prises en dressant le palmarès des sensations, et pour celle qu'il vénérait par-dessus tout, qu'il plaçait le plus haut (et lui avec elle) il appuyait ses motifs du fait qu'elle était la seule à lui procurer tous les états de conscience à la fois. Devant mon interrogation digne d'un apprenti Yogi à savoir en quoi consiste la maîtrise de tous les états de conscience, le type m'expliquait que si on lui posait la question : Est-ce que tu aimes le chocolat ? sous l'emprise de cette drogue lui apparaissaient toutes les réponses possibles -  les réponses basiques, raisonnées, le oui, le non, mais aussi les craintes que peuvent susciter l'envers d'une telle question, la défiance envers celui qui pose la question, la peur, la confiance, etc. Bref, toutes les pistes à la fois.
Je pensais à part moi : C'est donc ça ce qu'on atteint ? Mais ce n'est que de l'hypersensibilité ! Quand on me pose une question je n'ai pas besoin d'être sous une quelconque drogue pour que m'apparaissent toutes les pistes possibles, et même au-delà des pistes, et même ce qu'il y a de blessant dans les écarts entre la question, l'interlocuteur, les réponses possibles, bref mon hypersensibilité réduirait en poudre (si j'ose dire) toutes les drogues à portée des soirées parisiennes ? Hum. Bien entendu je n'ai pas fait part de mes réflexions - je n'aime pas casser le trip des gens - et j'ai approuvé avec une certaine admiration feinte les propos de mon sympathique interlocuteur : "Ah ! C'est génial ! Tous les niveaux de conscience à la fois ! Bravo ! Vive la cocaiïne !"
 
Journée d'aujourd'hui plutôt accablante, je voulais travailler et ce soleil trop fort trop crû m'a bien découragé, je préfère la tempête et le temps gris, la pluie fine d'automne, mais c'est une journée où sans rien vraiment écrire je sais que des choses se sont mises en place, à force d'y penser, de leur trouver de nouvelles ramifications ou au contraire appuyer leur élan du départ, et au moment venu, tout ira très vite. C'est comme ça que j'ai toujours travaillé jusqu'ici d'ailleurs.
J'ai de plus en plus de mal avec le franc soleil. Quand je suis amoureux d'une fille ça va, parce qu'il y a toujours un corps à portée pour gagner en attraction et faire ombre à cet astre rondouillard et stupide qui joue les projecteurs alors que rien ne se passe et feint la solidité confiante alors que tout fout le camp.
Il y a tant de moments dans la journée où le soleil aurait des raisons de la mettre en veilleuse. L'arrogance m'épuise.
 
Pensée qui me vient et que je note ici : Il y a des situations dans la vie où il vaut mieux avancer vaillant, comme de petits chiens vaillants courant après une balle, et des situations dans lesquelles sa fragilité doit rester comme un secret bien gardé.
Le problème c'est que la plupart du temps ceux qui courent comme de petits chiens vaillants le font après des balles qu'ils n'ont pas d'eux-mêmes lancées. Et ils atteignent le mur avant même que la balle n'ait effectué un rebond.
 
Charlotte Gainsbourg, belle puissance très belle en photo de couverture du Elle magazine de cette semaine.  
 
Hier rencontré S. dans le métro. J'adore en elle ce mélange immédiat de spontanéité et de profondeur.
 
 
 
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