2.
2 | Évolution des approches et méthodologies en
DLE depuis un demi-siècle
Avant de parcourir brièvement
l’évolution de l’enseignement des langues au cours de la
seconde moitié du
XXe
siècle, nous souhaitons faire plusieurs remarques en guise de mise en
garde.
Même s’il s’agit d’une
évidence souvent répétée, rappelons qu’il
n’y a pas – dans l’enseignement scolaire des langues
étrangères dans un pays donné – une succession
chronologique des méthodologies, mais plutôt des chevauchements,
des enchevêtrements, des retours en arrière, des adaptations. Par
ailleurs, si les sources d’information permettant de savoir quelles sont
les méthodologies en usage dans un pays à un moment donné
ne sont pas rares (Instructions
Officielles, rapports, préfaces de manuels scolaires, ouvrages
didactiques à l’intention des enseignants), il n’est pas
aisé pour autant d’en déduire la réalité des
pratiques sur le terrain de la classe. Il convient donc d’être
prudent dans l’appréciation de cette
réalité.
Il faudra en particulier distinguer, dans les sources
citées, les citations d’auteurs
contemporains de l’époque
où la méthodologie décrite était d’un usage
répandu, et les écrits postérieurs à cette
époque. Tandis que les premiers nous présentent les arguments qui
fondaient une méthodologie et en justifiaient un usage contemporain, le
point de vue des seconds y ajoute un recul critique. Ces deux types de points de
vue se complètent utilement.
Nous avons nous-même pratiqué la plupart des
méthodologies qui seront mentionnées dans ce panorama, ayant
enseigné l’anglais dans toutes les classes de l’enseignement
secondaire pendant près de trente
ans
92.
Bien que cette situation puisse être considérée comme
problématique du point de vue de la recherche, et que nous avouions une
sympathie marquée pour l’une des méthodologies
discutées, nous tâcherons de préserver
l’impartialité de rigueur dans le cadre d’une recherche
à visée scientifique. Enfin, notre intention n’est nullement
d’établir un panorama complet de la
DLE au cours de la période
indiquée ; d’autres l’ont déjà fait de
manière
utile
93.
2.
2. 1. Du behaviorisme aux méthodologies audio-orales et
audio-visuelles
Au cours de notre étude des théories et des
formes d’apprentissage, nous avons eu l’occasion
d’évoquer à plusieurs reprises les travaux de Skinner,
considéré comme l’un des représentants les plus
célèbres de la théorie de la psychologie de
l’apprentissage connue sous le nom de behaviorisme. Tous les auteurs du
domaine s’accordent sur l’importance considérable (et
durable) de cette théorie dans l’enseignement des langues. Pour
Bailly, par exemple,
[le] courant behavioriste, [...] marquera fortement les
conceptions de l’enseignement des langues pendant plus d’un
demi-siècle, en proposant des théories essentiellement
associativistes (postulant des procédures imitatives-mémorielles)
pour rendre compte de l’activité d’acquisition de Langage
(1997 : 33).
— De
Pearl Harbor... (années 1940)
C’est une conjonction de facteurs qui a promu
l’approche behavioriste au rang de référence incontournable
dans l’enseignement des langues pendant plusieurs décennies.
- Ginet
et al. (1997 : 11)
rapportent que l’événement déclencheur aurait
été l’attaque japonaise sur Pearl
Harbor94,
événement qui a fait prendre conscience à
l’Amérique de la nécessité d’une formation
linguistique massive et rapide de ses officiers, nécessité
à laquelle devait répondre un programme d’enseignement des
langues connu sous le sigle
d’ASTP95.
- Les
linguistes de ce programme fondaient leur méthodologie sur
l’utilisation intensive de deux machines parlantes : le phonographe
et le magnétophone.
- Après
la guerre, Skinner publie Les machines
à enseigner (Science,
1958, chapitre 3 de Skinner, 1968) puis, un peu plus tard,
La révolution scientifique de
l’enseignement (1968), où il expose en détail
l’application de sa théorie à la pratique de
l’enseignement.
- La
linguistique structuraliste de l’école de L. Bloomfield a
constitué le versant linguistique des conceptions behavioristes de
Skinner, comme le mentionnent Ginet
et
al. :
Dans le domaine de
l’apprentissage des langues, les théories de Skinner trouvent tout
à la fois une théorie d’appui et un levier cohérent
chez un autre behavioriste, linguiste cette fois, Leonard Bloomfield
(op.
cit. : 18).
Il faut d’ailleurs rappeler que c’est
grâce à la participation de linguistes tels que Bloomfield que le
programme intensif pour l’armée américaine avait pu
être mis au point dès 1941.
— ...
à la méthode audio-orale (années 1950-1960)...
C’est la méthode audio-orale (en
américain :
audio-lingual
method, ci-après
MAO) que
l’on considère comme l’application la plus évidente du
behaviorisme à l’apprentissage des langues. Voici un
résumé des principes de cette méthode, adapté de
Gaonac’h (1991 : 26), Martinez (1996 : 56-59) et Gantier
(1968) :
- Le
langage est un « comportement », qui ne peut être
acquis qu’en le pratiquant.
Enseigner une
langue vivante, c’est d’abord faire [...] manipuler les formes afin
que s’implante progressivement un système de réflexes,
c’est
conditionner96
les réactions des élèves selon un effort méthodique
(Gantier, 1968 : 51).
- La
forme orale est prédominante
(“language is
speech”) . L’ordre immuable de l’apprentissage est
le suivant : l’élève doit écouter, puis parler,
ensuite lire, puis écrire.
- Il
convient de simuler le plus possible les situations réelles :
d’où l’utilisation de dialogues. Afin de se rapprocher des
conditions de l’acquisition de la langue « en milieu
naturel », l’usage de la langue maternelle est strictement
banni.
- L’apprentissage
d’une langue est un processus mécanique de formation
d’automatismes ; il faut renforcer les mécanismes fondamentaux
de manière intensive.
- L’élève
doit produire des réponses exactes, par imitation et vérification
immédiate de ses productions.
- La
réflexion grammaticale est bannie – tout au moins dans les
débuts : « À ce stade, toute théorie
grammaticale ou phonétique paraît superflue et même
dangereuse » (Gantier,
ibid.). Un manuel de
pédagogie datant de la fin de cette époque
précise :
Il s’agit de
créer de véritables ‘réflexes linguistiques’
qui, dans une situation donnée, appellent l’intonation,
l’expression, la forme grammaticale appropriée
sans intervention consciente de la
réflexion97
(Brossard, 1970 : 223).
- L’apprentissage
de la grammaire se fait par la mise en place de mécanismes (voir § 4
ci-dessus), et l’on passe à la généralisation par
analogie et changements minimaux.
Tandis que la
MAO a pu former la base même de
l’enseignement des langues étrangères aux États-Unis
pendant les années de l’après-guerre, elle a dû
lutter, en France, contre la concurrence de la méthode active, qui
continuait à être prônée par les Instructions
Officielles de 1950, restées en vigueur jusqu’en 1969. La
MAO s’est principalement
incarnée dans les exercices structuraux, qui ont été
abondamment utilisés parallèlement aux autres méthodes
scolaires. « L’engouement [pour les exercices structuraux] en
France dure jusqu’en 1975 » (Ginet
et al., op. cit. :
21). À partir des années 1960, et surtout dans les années
1970, les technologies de reproduction du son font du magnétophone
d’abord, puis du laboratoire de langues (léger ou lourd) un
équipement qui se répand rapidement dans les institutions
où on enseigne les langues. Il en résulte une situation que
l’on pourrait qualifier d’idéale, puisque les enseignants de
langues disposaient en même temps de deux théories scientifiques
(l’une psychologique, l’autre linguistique), d’une
méthodologie fondée sur ces théories et d’une
technologie qui en rendait l’application
possible
98.
Mais cette situation idéale – à la
Brave New World
– est peut-être bien ce qui a causé la perte du laboratoire
de langues et des exercices structuraux. En effet, selon Puren,
la superposition parfaite entre le niveau de la
théorie et celui des matériels [...] a provoqué un
appauvrissement radical des problématiques prises en compte et des
pratiques d’enseignement (1994 :
20)
99.
On a reproché aux exercices structuraux
« exécutés » par les élèves en
laboratoire de langues leur dé-contextualisation, qui menait à un
psittacisme vide de tout sens et finalement inefficace. L’image
allait-elle apporter cette contextualisation salvatrice qui faisait
défaut à la
MAO ?
— ...
et aux méthodes audio-visuelles (années 1960-1970)
Il faut tout de suite dissiper un malentendu et
préciser qu’une méthode audio-visuelle (ci-après
MAV100)
n’est pas seulement une
MAO à
laquelle on aurait rajouté
l’image
101.
Les
MAV semblent certes fondées sur
les mêmes théories behavioristes de l’apprentissage que la
MAO. Dans un ouvrage intitulé
Problèmes psychologiques des
méthodes audio-visuelles, on évoque abondamment ces
théories, la loi de l’effet de Thorndike, et le rôle de
l’enseignant y est décrit comme celui d’un
« distributeur de renforcements positifs ou
négatifs »
102
(Guimelli et Rouquette, 1979 : 20). Elles sont également
fondées sur une théorie linguistique explicitement structurale.
Mais l’introduction de l’image, sa forte intégration au
support audio et une conception globalisante de la communication donnent aux
MAV une spécificité
réellement nouvelle par rapport à la
MAO. Sur le plan de la description de la
langue, à la suite des travaux lexicologiques britanniques sur le
Basic English et, en
France, de l’élaboration du
Français
fondamental (1959), les
MAV
s’appuient sur un corpus des mots les plus fréquents dans la langue
étudiée.
Nous considérerons ici que la méthodologie
la plus représentative des
MAV (en
France) est la méthode audio-visuelle structuro-globale
(
SGAV), dite aussi « de
Saint-Cloud-Zagreb »
103.
Parmi les méthodes produites dans le cadre de la méthodologie
SGAV on peut citer
Voix et Images de France,
L’anglais par la méthode
audio-visuelle
(
Filipović &
Webster)
104,
All’s Well et
Vida y diálogos de
España. Pour décrire les caractéristiques
principales d’une méthode
SGAV, nous suivrons Jean Cureau (1968),
pour qui les termes décrivant la méthode sont significatifs par
eux-mêmes
105 :
- « audio » :
primauté à la langue parlée, entendue et vécue dans
le cadre de la civilisation (et à un corpus lexical
‘fondamental’) ;
- « visuelle » :
mise en situation, re-contextualisation (du dialogue entendu) ;
- « structuro » :
volonté de considérer la langue sous sa forme structurée
tant au plan phonologique que grammatical ;
- « global » :
une conception globale de la perception.
Une
méthode audio-visuelle de type
SGAV
se présentait sous forme de sketches enregistrés (sur bandes
magnétiques), accompagnés de films fixes. Les images des films
étaient reprises dans un livre de l’élève, soit
accompagnées du texte des dialogues (comme une bande dessinée)
soit en version muette. Dans sa version orthodoxe, la leçon se
déroulait selon
quatre
phases immuables :
- Présentation :
écoute du dialogue enregistré et compréhension globale de
la situation (grâce au support visuel) ; appréhension des
liens logiques et contextuels.
- Explication :
compréhension des rapports à tous niveaux.
- Répétition :
mise en place des structures phonologiques, éventuellement avec les
procédés de correction de la méthode
« verbo-tonale ».
- Transposition :
réflexion sur les éléments morphosyntaxiques ;
manipulations de type exercices structuraux mais toujours en
situation (à l’aide de l’auxiliaire visuel
constitué de figurines sur un tableau de feutre) ; manipulation
guidée de ces éléments ; manipulation libre et
finalement expression libre (sous forme de sketches créés par les
élèves).
Il nous faut
également mentionner une
MAV
concurrente de
L’anglais par la
méthode audio-visuelle dans le domaine de l’enseignement de
l’anglais :
Passport to English
(ci-après
Passport). Cette
méthode – publiée également dans les années
1960 – fut plus répandue que la première dans les classes de
premier cycle de l’enseignement secondaire en France, sans doute pour
trois raisons. Elle présentait tout d’abord l’avantage
d’avoir été dès le départ conçue pour
des élèves du premier cycle du secondaire, contrairement à
la première, conçue pour un public d’adultes. Par ailleurs,
l’un des deux auteurs
de
Passport (Denis
Girard) était inspecteur de l’Éducation Nationale, ce qui
apportait à la méthode une garantie institutionnelle. Enfin, nous
semble-t-il, la méthodologie de
Passport était
moins susceptible que la méthodologie
SGAV de dérouter les enseignants
d’anglais qui suivaient jusqu’alors une méthodologie directe
prônée par les Instructions Officielles de 1950 (modifiées
en 1969). En effet, bien que fondée sur des principes (linguistiques et
psychologiques) semblables à ceux invoqués par les méthodes
audio-visuelles de type
SGAV et mettant en
oeuvre les mêmes techniques, bien que révolutionnaire par rapport
à la méthodologie directe, la méthodologie de
Passport était
moins radicale dans son approche. Cette
méthodologie comportait trois phases (plus une, le passage à
l’écrit)
106 :
- Présentation :
correspondant aux phases 1 (présentation), 2 (explication) et 3
(répétition) de la méthodologie
SGAV décrite plus haut.
- Exploitation :
correspondant en partie à la phase 4 (transposition) en
méthodologie SGAV.
- Fixation :
l’objectif à atteindre est la création d’automatismes,
grâce à une répétition active.
- Lecture
du texte imprimé.
Outre les
différences mentionnées ci-dessus entre les deux types de
méthodologies nous aimerions évoquer quelques points importants de
divergence
107.
Une composante essentielle à nos yeux de la
méthodologie SGAV était due
à la présence, dans l’équipe de chercheurs qui
l’a créée, de Petar Guberina, qui avait abordé le
domaine de l’enseignement des langues étrangères par celui
de la pathologie du langage (et de la réhabilitation de
l’audition). Pour Guberina,
[...] tout être qui apprend une langue
étrangère est véritablement sourd à certains sons de
cette langue, et particulièrement à ceux qui n’existent pas
dans le système phonétique de sa langue maternelle (Renard,
1965 : 51).
Les chercheurs de Zagreb en tirent la conclusion
qu’un véritable conditionnement, une
rééducation de
l’audition est indispensable à qui veut apprendre une langue
étrangère, et dans ce but ils mettent au point une méthode
originale de correction phonétique : le système
verbo-tonal.
L’une des idées fondamentales du
système verbo-tonal [...] est que l’oreille normale en contact avec
des sons d’une langue étrangère se comporte comme une
oreille pathologique : c’est pourquoi la rééducation de
l’audition et la correction de la prononciation se font
d’après les mêmes principes
(Vuletić, 1965 :
5).
Des procédés nombreux et variés sont
suggérés par les phonéticiens de la méthodologie
SGAV pour cette rééducation,
procédés qui ont été abondamment
répertoriés et commentés dans la
Revue de Phonétique
Appliquée, à partir de 1965. Nous avons nous-même mis
en oeuvre le système verbo-tonal de correction phonétique avec des
élèves du premier cycle de l’enseignement secondaire, et
nous avons pu constater des résultats tout à fait satisfaisants,
voire remarquables chez certains individus. Dans le but
d’accélérer ce « processus de
conditionnement » de l’audition-prononciation, un appareil
électronique avait même été mis au point, tout
d’abord destiné au traitement de la surdité, puis dans une
version spéciale enseignement : le
Suvag-Lingua
108.
Pour clore cette évocation du système verbo-tonal, nous aimerions
exprimer un regret et un étonnement. Il nous paraît regrettable
que, conformément à la coutume des « modes
didactiques » qui veut qu’à chaque changement de
méthodologie on jette le bébé avec l’eau du bain, on
n’ait pas conservé les précieux acquis de la
rééducation verbo-tonale lorsque la méthodologie
SGAV est tombée en discrédit
et en
désuétude
109.
Il nous semble étonnant que les principes qui avaient trouvé leur
application dans la machine – ingénieuse mais fort coûteuse
à l’époque – qu’était le Suvag-Lingua
n’aient pas, à notre connaissance, été repris et
incorporés à une méthode de langues multimédia, ce
qui ne poserait aucun problème technique à notre
époque.
Une autre différence entre les tenants de la
méthodologie de
Passport
et ceux de la méthodologie
SGAV est leur divergence de point de vue
sur les exercices structuraux et le laboratoire de langues. Les promoteurs de la
méthodologie SGAV
[...] se sont toujours refusés à publier
[des exercices structuraux]. [...] pas plus que le recours à la
traduction, à la répétition servile ou à la
mémorisation automatique, les opérations mentales primaires que
supposent les exercices dits « structuraux » ne
préparent vraiment à l’utilisation spontanée de la
langue – orale ou écrite – dans les situations réelles
de la communication (Rivenc, 1977 : 346).
[Il] est bon d’insister sur le fait que, dans la
méthodologie SGAV, le
laboratoire n’est qu’un auxiliaire à n’utiliser
qu’avec prudence (Renard,
op.
cit. : 77).
Tout au plus reconnaissent-ils au laboratoire de langues,
bien utilisé, le mérite d’individualiser
l’enseignement, d’offrir à l’élève timide
un rempart contre les railleries de ses camarades et le moyen de progresser
à son rythme.
En revanche, les exercices structuraux sont le support
idéal de ce que la méthodologie
de
Passport appelle la phase de
fixation. Il semblerait
d’ailleurs qu’il y ait eu dissension entre les auteurs à ce
sujet, puisque dans les lignes citées ci-dessous, Girard (l’un des
auteurs de Passport)
semble pencher pour le point de vue de la méthodologie
« concurrente » de la sienne :
Au
CREDIF [...] on s’est
toujours méfié des exercices de création
d’automatismes qui risquent d’éloigner
l’élève de l’utilisation naturelle du langage à
des fins de communication. [...] D’autres auteurs, comme Jean
Guénot et Guy
Capelle
110,
sont au contraire convaincus de l’efficacité des exercices
structuraux qui permettent la « fixation » de ces structures
de base (Girard, 1974 : 135).
Enfin, les auteurs des méthodes de langues
appliquant la méthodologie SGAV ont
insisté probablement plus que n’importe lesquels de leurs
concurrents sur l’impérieuse nécessité pour les
enseignants qui désiraient adopter leurs ouvrages d’être
formés à leur
utilisation. Pour le plus ardent promoteur de
L’anglais par la méthode
audio-visuelle, Jean Cureau,
il était patent que, si l’on ne voulait pas
se contenter de professeurs appliquant mécaniquement une
méthodologie, une formation très sérieuse et très
poussée devait être donnée aux futurs utilisateurs de ces
méthodes (1972 : 364).
Les concepteurs des méthodes
SGAV (et leurs éditeurs) avaient
même un temps envisagé que les enseignants désireux de faire
acheter une telle méthode par leur institution seraient
tenus de suivre au préalable une
formation. Les lois du marché en décidèrent autrement, mais
l’idée suivit son chemin et, en 1975, lors du lancement de
All’s Well,
méthode SGAV destinée au
marché de la formation continue, l’achat de l’ensemble
pédagogique donnait droit à un stage d’initiation gratuit.
Ironie du sort, alors que les promoteurs des méthodes
SGAV voyaient dans la formation un rempart
contre leur « application mécanique », c’est le
résultat inverse qui s’est produit. C’est en tout cas ce
qu’affirme Besse, critiquant, il est vrai, non pas
précisément les méthodes
SGAV mais toutes les méthodes
publiées entre 1960 et 1975, qu’elles soient d’inspiration
audio-orale ou d’inspiration audio-visuelle :
L’utilisation dogmatique de leurs matériels,
encouragée par nombre de stages de formation et par la publication
(demandée par les éditeurs et les professeurs) de guides
pédagogiques ou de fichiers pour le maître, n’a pu
qu’aggraver ces
insuffisances
111.
Il est sans doute difficile d’imaginer, une
trentaine d’années plus tard, et après bien d’autres
révolutions tant didactiques que technologiques, les passions que les
MAV en général et la
méthodologie
SGAV en particulier
ont pu susciter, dans un contexte social et professionnel fortement
marqué par les « événements » de mai
1968. Nous n’avons pas retrouvé de statistiques indiquant quel fut,
au moment de l’apogée des méthodes de type
SGAV, le nombre total de leurs
utilisateurs en France – tant dans l’enseignement secondaire que
dans la formation continue des adultes – et le nombre d’apprenants
concernés. Girard (1974 : 138-139) mentionne une enquête
conduite en 1969 auprès de 40 professeurs et d’un millier
d’élèves. Il est certain en tout cas que ce nombre ne fut
jamais très important et que leurs utilisateurs firent presque partout
figure de pionniers, d’expérimentateurs voire d’excentriques.
Il est d’ailleurs tout aussi probable que ces caractéristiques
firent leur succès puis leur perte. En effet, on a vu apparaître
dans les classes audio-visuelles, comme dans toutes les expériences
pédagogiques de ce type, une combinaison de deux effets bien connus en
psychologie du comportement, l’effet Hawthorne et l’effet
Pygmalion
112.
Dans un rapport sur l’expérimentation des
MAV dans l’académie de Lyon,
un inspecteur général
concluait que celles-ci
n’étaient pas généralisables, et que
le nombre des utilisateurs [était] resté
limité à une trentaine d’excellents professeurs, de ceux qui
apportent tant d’eux-mêmes au matériau pédagogique
[...] qu’ils en assurent en tout état de cause et en toutes
circonstances la rentabilité et le
succès
113.
— Les
insuffisances des méthodes audio-visuelles
Si on utilise comme indicateur la teneur des articles
parus dans la principale revue professionnelle des enseignants de langues
vivantes en France,
Les langues
modernes114,
c’est à l’époque où les
MAV sortent du ghetto de
l’expérimentation pour commencer à se répandre dans
les classes « normales » que surgit la controverse (fin des
années 1960 – début des années 1970).
a) Les ambiguïtés de l’image
On sait l’importance du support visuel dans les
MAV en général et dans
celles de type SGAV en particulier. Il
n’est donc pas surprenant qu’elles aient été tout
d’abord attaquées sur la validité du rôle
qu’elle font jouer à ce support. Comme l’admet Girard, dans
la situation audio-visuelle,
[...] un certain décalage subsiste entre le
signifiant visuel, qui est à cheval sur A et B, et le signifiant sonore,
qui appartient entièrement à B. Ce qui est important, dans la
démarche audio-visuelle, c’est la mise hors circuit de tout
signifiant de la langue 1, qui ne peut être que source de perturbation,
dans un premier temps, et l’inscription du signifié dans
l’ensemble sémio-culturel B (Girard, 1974 : 133).
Figure 2.1
– Perception
de l’image d’après Girard (1974)
Pour effectuer cette « mise hors
circuit », l’auteur recommande le recours aux ressources de la
pédagogie active : gestes, mimiques, croquis, etc.
Malheureusement l’image est essentiellement
ambiguë, nous rappelle Linard, citant Barthes à
l’appui :
Toute image est polysémique, elle implique [...]
une chaîne flottante de signifiés dont le lecteur peut choisir
certains et ignorer les autres. La polysémie produit une interrogation
sur le sens... La parole répond d’une façon plus ou moins
directe, plus ou moins partielle, à la question
« Qu’est-ce que c’est ? » [...] [Elle]
correspond bien à un ancrage de tous les sens possibles de l’objet
(Barthes, s. d., cité par Linard, 1969 : 54).
Mais si, pour « ancrer » les sens
possibles de l’image ambiguë, on dispose
d’énoncés eux-mêmes mal définis, cette
superposition du flou sur l’ambigu ne peut guère mener à la
clarté souhaitée (Linard,
op.
cit. : 55).
Les expérimentateurs des
MAV sont bien conscients des
difficultés qui existent au niveau de l’interprétation de
l’image
115.
Certains balayent ironiquement les objections faites à ce sujet, comme
Rivenc, pour qui
seuls parlent avec angoisse des
« ambiguïtés de l’image » ceux qui
n’envisagent la question que sous ses aspects théoriques, sans
jamais l’avoir sérieusement utilisée dans leur classe
(Rivenc, 1977 : 348).
Une à deux décennies plus tard, la question
de l’image refait surface en force avec le multimédia.
b) Une pédagogie
fondée sur « une conception étroitement behavoriste de
l’apprentissage »
Il s’agit là du reproche le plus
fréquemment adressé aux MAV.
Plus précisément, on reproche à ces méthodes –
en interdisant le recours à la traduction et même l’usage de
la langue maternelle à des fins de conceptualisation de la syntaxe de la
langue étrangère – une conception purement mécaniste
et anti-cognitiviste de l’apprentissage d’une langue. Ces reproches
sont très clairement exposés par Linard dès 1969
(op. cit., passim),
c’est-à-dire à l’époque où les
MAV commençaient tout juste
à sortir du milieu « protégé » des
classes expérimentales pour commencer à se répandre plus
largement dans l’enseignement secondaire français. Voici quelques
passages extraits de l’article de cette auteure.
[Le présupposé] qui postule que mettre en
équivalence directe une situation en images et un énoncé en
langue étrangère permet de court-circuiter la phase analytique qui
prédispose aux traductions [est]
une
conception très
behaviouriste116
de la chose [et] un peu simplifiée
(
op. cit.
54).
L’auteure admet que le « bon
élève » saura effectivement (dans la phase de
transposition-fixation de la leçon) procéder aux opérations
linguistiques lui permettant de se passer de la phase de réflexion
analytique absente de la méthodologie des
MAV. Elle s’inquiète en
revanche du cas de l’élève lent ou peu
intuitif :
Chaque fois il rapprendra par coeur une nouvelle
séquence, chaque fois il manquera l’occasion de passer au stage des
généralisations qui permet de transférer un
élément d’une situation dans une autre parce qu’on est
capable de le retrouver sous ses variantes
(ibid. :
55).
Elle ne propose pas pour autant de renoncer aux
MAV, mais
d’inverser les phases
prévues par leur méthodologie, en commençant
par
une espèce mixte de
présentation-exploitation des structures au tableau de feutre [...] de
façon à amener une prise de conscience de la règle
sous-jacente (ibid.)
On reconnaît là une volonté de
s’appuyer sur les nouvelles données de la linguistique
transformationnelle et de la psychologie cognitiviste, clairement
invoquées par l’auteure. C’est d’ailleurs par cette
brèche dans ses fondements que la méthodologie audio-visuelle
s’effondrera, avec ce que l’on a appelé le retour du
cognitivisme.
c) Des lacunes dans le domaine de la communication
Lorsque l’approche communicative a
émergé en DLE,
accompagnée entre autres des notions d’authenticité et
d’objectifs communicatifs, on s’est avisé de certaines
lacunes des MAV par rapport à la
réalité de la langue,
lacunes d’autant mieux ressenties que ces
méthodes mettaient l’accent sur la situation, le dialogue,
l’échange, et attiraient donc l’attention sur le
phénomène de la communication. Le décalage entre
l’intention déclarée (enseigner à communiquer) et les
moyens que l’on se donnait (dialogues édulcorés en
situations neutralisées) devenait vite sensible au praticien (Dalgalian
et
al., 1981 : 38).
Ce reproche adressé à la pauvreté
des dialogues des
MAV
était certainement justifié et les versions successives des
méthodes ont essayé d’y remédier. Ajoutons
qu’il s’appliquait surtout au Niveau 1 et que l’on a
constaté de nettes améliorations avec le Niveau 2 des
MAV117.
Il ne faut pas oublier cependant qu’un pas considérable avait
déjà été franchi entre des pseudo-dialogues du
type
“- Where
is my pen ? - It is on the desk” et autres
“- Number one is
a duck - Number two is a goose” typiques des manuels pour
débutants en usage en France dans les années 1960 et les dialogues
« en situation » du type
“Your flowers are
lovely. – Thank you. – Who’s your gardener ? – I
am.” proposés par les
MAV118.
d) Les critiques de
l’école « énonciativiste »
Cette école a été
représentée en France dans les années 1970 et 1980 par les
disciples de Culioli, et elle connaît actuellement un certain renouveau.
On trouvera une critique argumentée des
MAO et
MAV dans une thèse
représentative de l’école énonciativiste en
DLE, Gauthier (1981 : chapitres 2 et
3). Cet auteur adresse deux types de reproches à ces méthodes, le
premier est celui déjà évoqué des liens originels
avec le behaviorisme. Le second tient à l’approche
conceptualisatrice propre à l’école énonciativiste,
selon laquelle
un système qui ne fait sa place ni à
l’analyse ni à l’erreur ne peut pas déboucher sur un
apprentissage (Gauthier, 1981 : 102).
Concernant le rôle de l’enseignant, ce
même auteur estime que le développement des techniques
audiovisuelles nouvelles risque de le modifier dans un sens
négatif :
Le maître
n’est plus la source unique du savoir, ni même
le médiateur obligé entre
l’élève et la langue étrangère qu’il
était il y a vingt ans. [...] [son rôle] va consister, non plus
à
servir de modèle et de
référence – les auxiliaires audio-visuels peuvent
s’en charger – mais à susciter l’intérêt
et la participation active des élèves aux différentes
phases de la leçon,
à les amuser
tout autant qu’à les instruire. [...] [L’approche des
MAV] tend à faire du
maître un animateur, [...]
un meneur de
jeu plus qu’un formateur des esprits
(
idem :
107-108)
119.
Essayons de décrypter cet amalgame de reproches
adressés aux
MAV par l’un des
principaux représentants de l’approche
énonciativiste-conceptualisatrice. En posant tout d’abord la
disparition du maître comme « source unique de
savoir », l’auteur se réfère explicitement au
modèle des pédagogies magistrales. Ces pédagogies mettent
l’accent sur les connaissances, considèrent le savoir comme un
précieux liquide que l’on transvase du cerveau du maître (la
« source ») vers celui de l’élève, et
« priment
la stricte imitation du modèle ».
L’auteur s’appuie par ailleurs sur l’importance
accordée à la correction de la prononciation dans les
MAV pour situer ces méthodes dans
le prolongement des méthodes traditionnelles
(
op. cit. : 124).
En caricaturant le professeur utilisateur de
MAV comme un
« animateur » ou un « meneur de jeu »,
en refusant de croire qu’un élève apprenant une langue dans
un tel cadre puisse inventer et parler en son nom
propre
120,
en accusant les
MAV d’utilitarisme,
d’éclectisme et de superficialité, Gauthier cherche à
déconsidérer non seulement ces méthodes, mais aussi le
courant notionnel-fonctionnel et l’approche communicative, pour
prôner la supériorité de l’approche
énonciativiste-conceptualisatrice.
— Les
apports de la méthodologie audio-visuelle à la didactique des
langues
Alors que ses concepteurs et utilisateurs ont vécu
la MAV comme une véritable
révolution, pour Puren,
si l’on excepte quelques emprunts [...] ponctuels
à la méthodologie audio-orale américaine, la
MAV française reprend
massivement l’héritage
direct
121,
qui en constitue comme la matière première méthodologique
(1988 : 29).
Parmi les facteurs qui ont pu, selon lui, provoquer une
telle occultation de cet héritage [et donc donner l’illusion que
cette méthodologie était révolutionnaire], cet auteur
mentionne :
- la
longévité de la méthodologie active officielle [1925-1969,
donc encore en vigueur au moment où les
MAV sont nées] qui a fini par faire
figure de « méthodologie traditionnelle » ;
- le
fait que les MAV soient nées en
dehors du système scolaire « officiel »
français ;
- l’apparition
de lieux institutionnels (CREDIF,
BELC,
CLAB122)
visant la valorisation de la nouveauté au détriment de la
tradition
(ibid.).
Sans
vouloir nier l’influence de ces facteurs, nous pensons – pour avoir
vécu cette époque et avoir fait partie de ces utilisateurs de
MAV – que la liste dressée
par Puren est incomplète. Plus exactement, nous affirmons que la
méthodologie SGAV a
été une entreprise foncièrement révolutionnaire mais
trop souvent caricaturée par ceux qui ne l’ont pas
pratiquée.
Sur le plan des fondements théoriques tout
d’abord, nous avons mentionné à plusieurs reprises que
l’on a reproché aux MAV leur
« conception étroitement behavioriste » de
l’apprentissage. En réalité, concepteurs et utilisateurs des
méthodes se réclamant de la méthodologie
SGAV protestent énergiquement
contre cette étiquette que leurs détracteurs cherchent à
leur coller. Il s’agit pour eux d’un
« héritage » de la méthodologie audio-orale
qu’ils refusent catégoriquement d’endosser, comme en
témoigne l’un deux :
Nous avons le sentiment de devoir bien plus à
Saussure, à l’école de Prague, à Ch. Bally, à
Benveniste [...] qu’aux écoles bloomfieldiennes et skinneriennes
auxquelles nous nous sommes toujours
très violemment
opposés123,
notamment dans leurs applications pédagogiques sous la forme des
« exercices structuraux » si justement mis en accusation par
Chomsky (Rivenc, 1977 : 344-345).
En effet, dans le domaine de la psychologie, le principal
fondement théorique, qui fait l’apport original de la
méthodologie
SGAV, est à
rechercher non dans le behaviorisme mais dans la Gestaltpsychologie. Ce point de
vue est défendu et illustré par Gaonac’h (1991 :
74-82), à qui nous empruntons les explications suivantes du
« structuro » et du « global » dans la
méthodologie
SGAV :
- Il
faut tenir compte de l’ensemble des aspects de l’activité
langagière. Cette prise en compte ne se fait pas seulement au niveau
formel des structures linguistiques, mais par
la globalisation des acquisitions... Les structures syntaxiques ne sont
jamais exercées à vide [contrairement à ce qui se passe
avec les exercices structuraux de la méthodologie audio-orale].
- La
structuration du matériau linguistique par l’apprenant suppose une
activité de sélection... Les acquisitions reposent sur
une activité structurante de la
part de l’élève, et non sur
des apprentissages structuraux. En
d’autres termes, la méthodologie
SGAV
ne vise pas à l’acquisition de
structures, mais à la constitution d’une
structure...124
La structuration du langage met en jeu une activité cognitive qui a pour
caractéristique essentielle d’être
orientée.
Parmi ces différents
« aspects de l’activité langagière »,
dont l’enseignant de langues doit tenir compte pour un enseignement
global, figurent notamment l’affectivité, la prise en compte de la
psychologie de l’élève et du groupe. Pour
Cureau,
l’enseignement audio-visuel est un enseignement de
communication et d’expression : en aucun cas il ne saurait être
un enseignement mécanique [...] [C’est un enseignement]
révolutionnaire dans son essence même [car il] invite
[l’enseignant] à reconsidérer les rapports à
l’intérieur de la classe, à reconsidérer le
développement même de l’apprentissage (1972 :
368).
Si l’on fait la somme des diverses
caractéristiques de la méthodologie
SGAV, tant sur le plan des fondements
théoriques que sur celui des pratiques, on ne peut qu’être
d’accord avec Cureau sur l’essence révolutionnaire de cette
méthodologie. Elle reprenait certes l’héritage de la
méthodologie « directe » du début du
XXe
siècle, mais il ne s’agissait là que de l’aspect
cyclique de sa révolution. Dans la composante
« spirale » de l’évolution de la
DLE, on peut affirmer que
la méthodologie
SGAV
portait en germe la plupart des concepts qui devaient s’épanouir
dans les décennies qui ont suivi : approche communicative et
cognitive, authenticité, centration sur l’apprenant et
développement de l’autonomie de celui-ci. Enfin, la tendance
naturelle qui consiste à associer progrès mécanique et
déshumanisation, tendance qui – nous le verrons plus loin –
ne fait que croître avec les progrès de la technologie
contemporaine, a conduit leurs détracteurs à adopter un point de
vue caricatural sur les MAV. Nous
souscrivons sans réserves à la réponse faite à ces
détracteurs par Hélène Gantier :
Il semble qu’il ressorte deux tendances
caractéristiques de ce nouvel enseignement : la mécanisation,
d’une part, avec l’apparition des machines à enseigner, des
laboratoires de langues, de la programmation du contenu notionnel, de
l’atomisation des connaissances, et, d’autre part,
l’individualisation avec une programmation adaptée aux
possibilités de l’enfant, aux structures mentales et aux
réactions de l’élève, avec des moyens divers qui
favorisent l’expression de la personnalité et
l’épanouissement de l’individu.
Loin de s’opposer, ces deux tendances
actuelles se complètent et
s’équilibrent125
(1968 : 66).
Si nous nous sommes attardé sur les
MAV en général et la
méthodologie
SGAV en particulier,
ce n’est pas pour des raisons de nostalgie personnelle, mais bien parce
qu’il s’agissait là de la première
« intrusion »
126
en force des « machines » dans la
DLE127.
Le degré d’intégration de ces machines dans la
pédagogie de l’enseignement, les rejets dont elles ont fait
l’objet, la redéfinition qui s’est ensuivie du rôle de
l’enseignant sont évidemment des sujets de réflexion qui
nous seront utiles pour situer historiquement notre propos sur la
médiation pédagogique en environnement multimédia dans
notre prochain chapitre.
2.
2. 2. En Europe : les approches notionnelle-fonctionnelle et communicative
(années 1980-1990)
— La
crise de l’enseignement des langues
Les années 1970-1980 sont
considérées par plusieurs auteurs comme une étape
importante dans l’évolution de la
DLE. Girard évoque la
« crise de l’enseignement des langues » qu’il
date de
1970
128.
Pour cet auteur, la
DLE des trois
décennies de 1940 à 1970 a été marquée
– positivement – par la linguistique appliquée sur le plan
des théories linguistiques et – négativement – par
« une confiance excessive dans le conditionnement » sur le
plan des théories de l’apprentissage. Après les violentes
critiques adressées par Chomsky au behaviorisme, on pouvait
s’attendre à un retour du cognitif. Mais le pôle cognitif a
eu du mal à se faire une place dans la
DLE, en raison de la complexité des
grammaires génératives et transformationnelles. En France, une
tentative a été faite pour appliquer la théorie de
l’énonciation d’Antoine Culioli à l’enseignement
de l’anglais, tentative qui a abouti à la publication des manuels
de la collection
Charlirelle, mais
n’a pas fait école en dehors d’un cercle étroit
d’initié(e)s.
129
Le principal reproche adressé par Strevens
à l’enseignement des langues lors de ces quelques décennies
qui ont précédé les années 1970 n’est pas tant
qu’il s’appuyait sur des théories (linguistiques et
psychologiques) mauvaises en soi, mais que la
DLE de cette époque était
strictement applicationniste et surtout qu’elle croyait à
l’existence d’une méthodologie scientifique, unique et
universelle. Or, nous dit cet auteur, l’enseignement des langues
n’est encore qu’un art, pas une science :
[...] unlike the scientific disciplines of
linguistics and psychology with which it has been linked in the past two decades
[1955-1975], language teaching has remained an art and a craft whose theoretical
and philosophical foundations are only now being elaborated. [...] the belief in
a unique, best method has perhaps been fed by the heated partisanship of the
various schools of linguistics. [...] [The fact] that the superiority of a
teaching method depends on its being founded in linguistics [...] strikes me as
flying in the face of experience (1977 : 3 et s.).
Ainsi, au début des années 1970, il
n’est plus possible de croire qu’appliquer une bonne théorie
linguistique conduise
ipso
facto à dispenser un bon enseignement des langues. Pour Girard, il
faut « craindre d’être trop tributaire de la recherche
linguistique pour pouvoir en même temps tenir compte des
nécessités de l’apprentissage » (1995 : 9).
Ces deux auteurs se rejoignent pour formuler le même voeu, que la
DLE se débarrasse enfin de la
tutelle des sciences fondamentales, et qu’elle commence à voler de
ses propres
ailes
130 :
Il s’agit pour la didactique des langues
d’élaborer sa propre théorie, en échappant à
l’emprise de la linguistique [...] (Girard,
op. cit.
idem).
[...] a number of scholars [are now] working
towards a general theory of language teaching in its own right, making use of
insights from linguistics and psychology when they are relevant yet retaining as
their central focus the unique and complex set of events which take place when a
learner learns a language through the mediation of a teacher (Strevens,
op.
cit.:
12).
C’est donc dans ce contexte d’une
volonté marquée d’émancipation de la
DLE que prennent place ce que l’on a
coutume d’appeler les « travaux du Conseil de
l’Europe », qui ont fortement marqué le renouveau de
l’enseignement des langues dans le dernier quart du
XXe
siècle (en tout cas en Europe) et qui ont abouti aux approches
communicative et notionnelle-fonctionnelle. Ces deux approches sont souvent
confondues ou tout au moins traitées en même temps dans les
études de DLE. Ainsi pour Martinez,
décrivant les travaux du Conseil de l’Europe :
l’émergence d’un corps de la doctrine
communicative [...] procède d’une demande institutionnelle et
politique européenne du début des années [19]70 [qui
aboutit à la publication du]
Threshold
Level, programme communicatif de niveau minimal défini pour
l’anglais (1996 : 70).
Pour Springer, en revanche, les deux approches ne se
confondent pas, mais sont complémentaires :
[alors que] l’enseignement fonctionnel a
opéré un renversement didactique, [...] l’approche
communicative opère un renversement pédagogique (1997 : 161).
Nous suivrons l’analyse de cet auteur, qui
présente à nos yeux l’avantage de traiter
séparément les deux « forces » en
présence dans la relation
pédagogique
131.
La description qui suit s’inspire largement de Springer
(
op. cit.).
— L’approche
fonctionnelle : un renversement didactique
Au point de départ de la réflexion sur
cette approche, on trouve la question des contenus : que faut-il
enseigner ? L’un des théoriciens de l’approche
notionnelle-fonctionnelle, D. A. Wilkins, évoquant
l’évolution de l’enseignement des langues, relève
à ce sujet un contraste surprenant :
[There has been an] enormous diversity of
methodology over the years but a remarkable stability in the principles
underlying the choice of language to be taught and its arrangement (1979:
82).
S’il faut rappeler que lors de
l’élaboration du
Français fondamental un
progrès important avait été accompli dans le processus de
sélection du contenu à enseigner, grâce à la mise en
oeuvre d’une méthode fondée sur la fréquence
d’usage des mots dans la langue-cible, il est vrai que les principes de
sélection et de présentation des éléments de la
langue restaient fondés sur un modèle de description de la langue.
Ce qui est nouveau dans l’approche prônée par Wilkins,
c’est le passage d’un programme grammatical à un programme
situationnel et, puisque l’apprenant fait partie de la situation
d’apprentissage au moins autant que la langue, à un programme
centré sur les besoins de l’apprenant :
[According to the
situational syllabus approach,]
language always occurs in a social context, [which suggests that] it is possible
for people to concentrate learning upon the forms of language that are most
appropriate to their needs. This creates the possibility of a learner-based
syllabus to replace the
subject-based
grammatical syllabus (Wilkins,
op.
cit.: 83).
Springer (1996 : 85 et s.), citant
Wilkins
132,
explique comment ce changement radical de stratégie amène un
« renversement de perspective didactique ».
- La
stratégie synthétique, caractéristique du courant
méthodologique traditionnel, s’appuie sur deux opérations
didactiques : la sélection des éléments de la langue
s’appuie sur un modèle descriptif de celle-ci ; ensuite, il
s’agit d’ordonner ces éléments suivant une progression
qui respecte une logique linguistique (qui va du plus simple au plus
complexe).
- Dans
la stratégie analytique, en
revanche, on part des besoins langagiers de l’apprenant : il
s’agit premièrement d’identifier ces besoins, puis de
constituer des inventaires (selon une logique qui n’est pas celle de la
langue) et enfin d’organiser les contenus. Brumfit, faisant
également référence à Wilkins
(op.
cit.), précise que si, dans ce deuxième type de
stratégie, l’enseignant a procédé à
l’analyse des besoins de l’apprenant, le matériau
linguistique qu’il lui présente n’a pas été,
lui, analysé :
It is expected
that the student will himself analyse this data, probably subconsciously, and
convert it functionally to his use. This procedure resembles what the native
speaker is held to do with his language as he acquires it (1979:
184).
Cette dernière phrase de Brumfit montre bien les
liens qui unissent l’approche fonctionnelle à la méthode
naturelle, que l’on voit ici réapparaître, ainsi qu’une
allusion à la querelle qui oppose
l’apprentissage en milieu
institutionnel à
l’acquisition en milieu
naturel.
L’approche fonctionnelle met l’accent sur la
définition des buts de l’enseignement et sur la clarification des
objectifs de l’apprentissage, c’est-à-dire l’analyse en
amont de l’enseignement permettant de préciser le résultat
attendu de l’apprentissage (Springer : 94).
On se trouve, avec cette approche situationnelle qui
définit en termes de capacité le résultat d’un
apprentissage, dans le droit fil de la pédagogie par objectifs
(
PPO). Il
n’est donc pas surprenant que l’approche
situationnelle-fonctionnelle ait suscité les mêmes espoirs, se soit
appuyée sur les mêmes principes, pour faire finalement
l’objet des mêmes critiques que la
PPO.
Rappelons que c’est le « technologue de
l’éducation » américain R. F. Mager qui,
s’inspirant de
Thorndike
133
et de Tyler, a popularisé la notion d’« objectif
pédagogique ». Dans son ouvrage de
1962
134,
Mager décrit ainsi les critères auxquels doivent répondre
les objectifs définis dans le cadre d’un enseignement
programmé :
- L’objectif
doit décrire le comportement
observable de l’élève prouvant
l’apprentissage.
- Il
doit également décrire les
conditions de réalisation du
comportement attendu.
- Il
doit enfin préciser la performance
minimale à
atteindre.
D’après Raynal et
Rieunier,
ces trois critères se justifient parfaitement [...]
pour une situation d’apprentissage dans laquelle les élèves
apprennent seuls, hors de la présence d’un enseignant, un contenu
parfaitement circonscrit
(op.
cit. : idem).
Ce point de vue suppose que la totalité de
l’intervention de l’enseignant se déroule en
amont (définition des objectifs : généraux,
intermédiaires et spécifiques et didactisation du matériau
d’apprentissage) et en aval (évaluation) de la situation
d’apprentissage elle-même.
Il convient pour conclure de préciser, avec
Springer, que le niveau-seuil issu des travaux du Conseil de l’Europe
n’a jamais prétendu être un programme pédagogique. Il
s’agit essentiellement d’« un outil de
référence permettant de spécifier des objectifs
pédagogiques ». Pour cet auteur, il est donc « abusif
de parler de méthodologie notionnelle-fonctionnelle »
(op. cit. : idem).
Si cette approche a conduit à un retournement de point de vue
didactique, c’est du
côté de l’approche communicative qui lui a tout naturellement
succédé qu’il faudra se tourner pour trouver une
méthodologie, un programme pédagogique.
— L’approche
communicative : un renversement pédagogique
Comme nous l’avons dit plus haut, les approches
communicative et notionnelle-fonctionnelle, considérées
globalement comme issues des travaux du Conseil de l’Europe, sont souvent
confondues. Une analyse plus fine permet cependant de les distinguer, aussi bien
par l’étendue de leur impact dans le temps que par leurs points de
vue prioritaires dans la situation
d’enseignement–apprentissage.
Bailly associe le
« notionnel-fonctionnel » à ce qu’elle appelle
« le communicatif de première
génération », en vogue dans les années 1980.
Cette première génération du communicatif ne serait pas,
selon cette auteure, sans rappeler certains concepts du behaviorisme. Des
progrès vers une « pratique raisonnée de la
langue » marquent le communicatif « de deuxième
génération », caractéristique des années
1990 (Bailly, 1998b : 40-42).
L’analyse de Springer rejoint celle de Bailly en ce
qui concerne les critiques faites à l’approche
notionnelle-fonctionnelle. En effet, ce type d’enseignement ne remet pas
en cause le premier postulat de la pédagogie traditionnelle, à
savoir « l’idée qu’un bon enseignement explique et
implique un bon apprentissage », et « n’apporte
qu’une simple modification par rapport au deuxième
[nécessité d’une bonne analyse de la langue] en
remplaçant la norme linguistique par la norme sociale »
(op. cit. :
161-162). En somme, et bien qu’ayant qualifié de
« renversement didactique » l’approche
notionnelle-fonctionnelle, Springer semble dire que c’est bel et bien
l’approche communicative qui lui a succédé qui a
été responsable d’une véritable
« révolution pédagogique » en
DLE :
L’approche communicative [...] peut être
considérée comme une refonte pédagogique nécessaire
à une mise en cohérence entre les principes didactiques,
déterminés par la centration sur l’apprenant, et une
nouvelle vision de l’apprentissage
(idem).
Le concept de communication dans cette approche
communicative est certes d’une nature différente de celui de la
communication qui s’établit dans la relation pédagogique. Il
est néanmoins intéressant de noter les similitudes entre cette
citation de Springer et les trois axes du triangle pédagogique tels que
nous les avons définis plus
haut
135.
La question des contenus (la gestion de l’information) se trouvait au
centre de la réflexion sur l’approche notionnelle-fonctionnelle qui
a amené le
renversement
didactique déjà évoqué. Le
renversement pédagogique est
amené par une nouvelle façon d’envisager
l’économie de la communication. On pourrait poursuivre
l’analogie et dire que, conjointement, les approches
notionnelle-fonctionnelle et communicative, fondées sur cette nouvelle
vision de l’apprentissage, ont amené un renversement ou tout au
moins un renouvellement du processus « enseigner », la mise
en cohérence évoquée par Springer relevant du
« génie de l’organisation ».
En quoi l’approche communicative est-elle
fondée sur un renversement de point de vue ? À la suite des
travaux de l’École
d’Oxford
136
et de l’intérêt pour les aspects sociolinguistiques de la
communication, on est passé de la « compétence
linguistique » (ou « grammaticale ») de Chomsky
à la notion de « compétence de
communication ». En d’autres termes, il ne suffit pas de
connaître le système linguistique, il faut pouvoir l’utiliser
de manière appropriée. On retrouve cette insistance sur la
distinction cruciale qu’il convient d’établir entre les
normes grammaticales et les normes d’emploi chez tous les auteurs de cette
période, avec des formulations parfois différentes.
H. G. Widdowson consacre un chapitre entier de son
ouvrage fondateur Teaching
Language as Communication à la distinction entre
« usage »
et
« use »,
ainsi qu’à leurs valeurs positives respectives de
« correctness »
et
« appropriacy »
(1978).
Dans une communication faite dès 1966,
publiée en 1971 puis en 1979, Hymes écrivait :
There are rules of use without which the rules of
grammar would be useless (1979: 15).
Non content de distinguer – avec Chomsky –
deux types de jugements sur la recevabilité du langage, à savoir
la grammaticalité, liée à la
compétence du locuteur, et
l’acceptabilité, liée à sa
performance, cet auteur propose de
subdiviser la compétence de communication en quatre types,
résumés dans le tableau suivant.
Tableau 2.1 – Les
compétences de communication d’après Hymes
Le type [1] recouvre la notion de compétence
grammaticale / linguistique de Chomsky. Le type [2] traite de phrases qui sont
grammaticalement correctes mais peu vraisemblables. Avec le type [3], nous
retrouvons les notions de
«
usage »
et
«
appropriacy »
de Widdowson. Enfin, la quatrième catégorie est celle des
occurrences, un domaine qui intéresse vivement les linguistes et les
didacticiens de langues depuis une quinzaine d’années, avec en
particulier l’apparition des
concordanciers
137.
L’approche communicative a entraîné
d’importants changements de point de vue dans la relation
pédagogique, avec la centration sur l’apprenant, le
développement de son autonomie, la recherche de
l’authenticité, et une modification du rôle de
l’enseignant. Nous y reviendrons plus loin, lorsque nous chercherons
à synthétiser les changements qui se sont produits dans la
façon d’envisager la relation pédagogique au sein de la
DLE.
Parmi les reproches adressés aux approches
notionnelle-fonctionnelle et
communicative
138,
on trouve principalement ce que Bailly appelle « l’illusion
immersionniste », qu’elle définit comme « [une
attitude] qui méconnaît la spécificité de
l’apprentissage en milieu scolaire, coupé du pays où se
parle la langue étudiée ». Cette auteure oppose à
cette illusion « l’absolue nécessité d’une
approche DIDACTIQUE et non ‘naturaliste’ de
l’enseignement–apprentissage » (1997 : 104, note
29)
139.
En effet, le renversement didactique
entraîné par le passage d’une stratégie
synthétique à une stratégie analytique relance le
débat acquisition (en milieu naturel) / apprentissage (en milieu
scolaire)
140.
D’autre part, si l’approche communicative s’est centrée
sur l’apprenant et a fortement investi l’axe
Enseignant–Apprenant de la pédagogie et de la communication, elle
n’a pas apporté de réponses spécifiques à la
question de l’apprentissage (l’axe
Apprenant–Savoir).
2.
2. 3. En Amérique du Nord : le courant de la
Second
Language Acquisition Research (années 1970-1990)
Au début des années 1970, alors que la
réaction européenne à la crise de l’enseignement des
langues se traduit par les travaux du Conseil de l’Europe qui
mèneront à l’approche communicative, la réaction
nord-américaine au désenchantement causé par la
méthode audio-orale se concrétise par le courant de la
SLAR
(Second Language Acquisition
Research). Ce courant marque une rupture avec l’optique
méthodologique traditionnelle pour qui l’apprentissage
dépend de l’enseignement. Cette rupture n’est certes pas une
nouveauté dans le domaine de l’enseignement en
général : avec le retour cyclique de la dénonciation
de l’illusion pédagogique, ce courant s’inscrit dans la
tradition idéaliste et innéiste. Mais il présente
l’intérêt majeur de poser la question (éludée
par l’approche communicative) de la définition d’une
théorie de l’acquisition de la langue seconde (L2). De cette
recherche qui a accumulé un grand nombre de données sur plusieurs
décennies, nous ne retiendrons que les hypothèses essentielles
telles les rapporte la littérature du domaine.
— Chomsky :
l’inné et l’acquis
De l’apport considérable de Chomsky aux
recherches sur l’acquisition/ apprentissage d’une langue seconde,
nous retiendrons l’hypothèse innéiste sur l’origine et
le fonctionnement du langage. Ainsi que le rapporte Mounin (1972 : 195),
cette hypothèse cherche à répondre à deux
questions :
- Pourquoi
les gens les plus stupides arrivent-ils à parler, tandis que les singes
les plus intelligents n’y arrivent pas ?
- Comment
expliquer l’aptitude du locuteur à produire et à comprendre
un nombre infini de phrases qu’il n’a jamais entendues ni
prononcées
auparavant ?141
La
solution de Chomsky est de postuler l’existence d’un dispositif
d’acquisition de la langue, le
language acquisition device
(LAD),
dont l’enfant serait doté à la naissance (et qui serait une
caractéristique propre à l’espèce humaine).
Même en admettant l’existence de ces capacités innées,
de cet « instinct du
langage »
142,
comment expliquer l’apparition chez l’enfant de la langue
parlée dans sa communauté ?
Il se pourrait fort bien [écrit Chomsky],
qu’une grammaire fût acquise par la simple différenciation
d’un schéma fixe
inné, plutôt que par l’acquisition
[skinnérienne] progressive de données, de séquences,
d’enchaînements et d’associations nouvelles (cité par
Mounin, op.
cit. : 196).
Cette possession innée de mécanismes
linguistiques universels est la « compétence » du
locuteur, un « savoir intuitif », une
« connaissance implicite » de la langue. Cette
compétence correspond à la « langue » au sens
saussurien, tandis que la « performance », sa
réalisation concrète dans des énoncés, correspond
à la « parole ».
De nombreux auteurs ont critiqué la manière
ambiguë dont Chomsky utilise les notions de compétence et de
performance. Par exemple Girard (1974) oppose une conception faible et une
conception forte de la notion de compétence, cette deuxième
(illustrée par la citation suivante) serait en fait proche de la notion
de performance.
A person who has learned a language has acquired a
system of rules that relate sound and meaning in a certain specific way. He has
[...] acquired a certain competence that he puts to use in producing and
understanding speech (Chomsky, 1970: 184).
Ce qui pose problème, c’est la distinction
à établir entre d’une part une « compétence
linguistique innée » un savoir linguistique tacite, implicite,
que l’on suppose identique pour tous les êtres humains, et
d’autre part une « compétence acquise » qui ne
serait finalement pas si éloignée de la
performance définie comme la
mise en opération de ce
savoir
143.
Le flou constaté dans les différentes
définitions de cette (ou de ces) compétence(s) chez Chomsky
amène Matthey à nier l’intérêt
d’établir une distinction entre
compétence et
performance, en tout cas dans le
domaine qui nous intéresse, celui de l’acquisition de la
langue :
Postuler un savoir linguistique identique chez tout le
monde mais qui varie selon les facteurs [psychologiques et socioculturels]
revient à considérer sous un même angle les variables
socio-économiques, affectives et situationnelles. Pour le dire
d’une manière plus imagée, être enrhumé ou
travailleur portugais sur un chantier affectent pareillement la
compétence. La distinction compétence/performance, si elle peut
bien sûr constituer le point de départ d’une théorie
de linguistique générale, est [...] fort peu pertinente en
linguistique de l’acquisition (1996 : 11).
On voit mal, au bout du compte, ce que les
théories de Chomsky peuvent apporter à la
DLE, ni d’ailleurs en quoi
l’enseignement peut contribuer à l’acquisition d’une
langue. C’est d’ailleurs ce que dit Chomsky
lui-même :
[...] l’affirmation selon laquelle le langage est
non seulement appris mais enseigné [...] n’a de fondements ni
empiriques ni
conceptuels
144.
On constate que la référence à
Chomsky est fréquente dans les ouvrages consacrés à
l’apprentissage des langues des années 1970. Par exemple, dans un
ouvrage destiné aux enseignants de langues en France (Girard, 1974),
Chomsky est de loin l’auteur le plus cité – avec 21 citations
(plus 7 références bibliographiques). Il figure même dans
une épigraphe placée par l’auteur en exergue de son ouvrage,
en guise de mise en garde :
C’est au professeur de langue lui-même
qu’il appartient de valider ou de réfuter toute proposition
spécifique, et il y a bien peu de chose en psychologie et en linguistique
qu’il puisse accepter
aveuglément
145.
Si Chomsky intéresse toujours les psycholinguistes
(il figure en bonne place dans Gaonac’h, 1991), sa place a
singulièrement diminué dans les ouvrages de
DLE publiés dans les années
1990
146.
Nous résumerons ci-après les « applications »
pédagogiques de la théorie chomskyenne retenues par cet auteur
(
op. cit. : 104 et
s.).
- Si
l’acquisition du langage s’appuie sur un dispositif inné, ce
dispositif n’est fonctionnel qu’en liaison avec une exposition
minimale à un matériau linguistique.
- Ce
matériau peut être quantitativement limité, mais il permet
une phase d’incubation (donnant la priorité à
l’audition) qui doit permettre l’induction de règles et,
partant, la déduction de nouvelles phrases.
- Enfin,
ce qui compte n’est pas l’exercice d’une structure, mais sa
présentation dans des conditions
adéquates.
Gaonac’h,
considérant le postulat de l’existence d’universaux
linguistiques dans la théorie de Chomsky, en tire la conséquence
qu’un apprentissage bien conçu de la L1 doit non seulement conduire
à des connaissances générales du système, mais avoir
des effets bénéfiques sur l’apprentissage d’une L2.
Ceci ne nous semble pas confirmé par l’expérience. En effet,
si un enfant peut apprendre sans problèmes sa langue maternelle, voire
deux langues – même très différentes – lors de
la période favorable d’activation du
LAD (entre un et
quatre ans), il semble bien qu’il n’en aille pas de même
ensuite. Tout semble se passer comme si, une fois que sa
« compétence linguistique innée » a permis
à l’enfant, dans le contexte d’une communauté parlant
une langue donnée, d’acquérir le système de
règles de cette L1, le
LAD cessait
d’être disponible pour l’acquisition d’une L2. Sinon
– pour paraphraser
Mounin –
comment peut-on répondre à la question :
Pourquoi les enfants les plus stupides arrivent-ils à parler une L1,
tandis que l’acquisition d’une L2 pose tant de problèmes
à des adolescents (et à des adultes) intelligents ?
Si Chomsky reste muet sur cette question de
l’acquisition d’une L2, il faudra nous tourner vers d’autres
théoriciens.
— Krashen :
acquisition
vs
apprentissage
Après Chomsky, Krashen est probablement le
théoricien de l’acquisition des langues qui a eu le plus
d’influence sur la DLE durant le
dernier quart du
XXe
siècle. Il est la principale référence dans un débat
qui fait partie des conflits permanents du domaine de la
DLE, comme nous l’avons dit plus
haut. Nous allons exposer brièvement les cinq hypothèses qui
forment – prises ensemble – la théorie de cet auteur sur
l’acquisition d’une L2 (Krashen, 1982, chapitre 2).
a) La distinction acquisition-apprentissage
Krashen se situe dans la perspective nativiste de Chomsky
en postulant comme lui l’existence d’un dispositif inné
d’acquisition de la langue chez tout être humain
(LAD). Mais il affirme que ce dispositif
ne disparaît pas à la puberté : c’est
également le
LAD qui permet
à l’adulte (ou à l’adolescent)
l’acquisition d’une L2.
Mais si un adulte peut ainsi acquérir une L2 d’une manière
relativement semblable à celle dont il a acquis sa L1 étant
enfant, il dispose en outre d’un deuxième moyen :
l’apprentissage. Acquisition et
apprentissage sont deux dispositifs distincts et indépendants qui
concourent à développer une compétence en L2. Le tableau
ci-dessous résume cette dichotomie :
Il est important de préciser ici, afin
d’éviter toute confusion et toute assimilation du terme
« acquisition » avec celui
d’« acquis », que, tout comme l’apprentissage,
l’acquisition est bien présentée dans la théorie de
Krashen comme un processus dont le
résultat est une
« compétence acquise ». Pour Krashen, la correction
des erreurs semble n’avoir pratiquement aucun effet sur
l’acquisition (d’une L1). D’ailleurs – souligne-t-il
– dans les situations d’interaction parents–enfant, les
premiers s’attachent beaucoup plus à la
valeur de vérité de ce
que dit l’enfant qu’à la correction grammaticale de ses
énoncés. De plus, alors que la correction des erreurs est un
procédé classique de l’enseignement des langues, son impact
sur l’apprentissage est loin d’être prouvé.
b) L’hypothèse de l’ordre naturel
d’acquisition
Krashen présente comme l’une des
découvertes les plus intéressantes du domaine la constatation que
l’acquisition des structures d’une langue se produit dans un ordre
prévisible. D’après les recherches citées à
l’appui de cette thèse, cet « ordre naturel »
se retrouve aussi bien dans l’acquisition d’une L1 – quelle
que soit cette langue – que dans l’acquisition d’une L2. Bien
qu’il soit tentant de tirer argument de cette constatation pour remplacer
– dans un enseignement de L2 – la gradation grammaticale
traditionnelle par une gradation tenant compte de cet ordre naturel, Krashen
rejette fermement comme inopérante toute gradation
grammaticale
147.
Il rejoint en ceci les tenants de l’approche communicative et leur rejet
d’un programme
grammatical
148.
c) L’hypothèse du moniteur
D’après cette hypothèse, les
processus d’acquisition et d’apprentissage interviennent chacun de
manière très différente dans la production
langagière. C’est la compétence acquise qui est à
l’origine du processus de communication et qui est responsable de la
fluidité
(
fluency149)
de la production de l’apprenant d’une L2. La seule fonction du
processus d’apprentissage, considéré ici dans son rôle
de Moniteur, est de contrôler l’exactitude
(
accuracy) de la
production, soit en amont soit en aval
(
cf. Figure 2.2
ci-dessous). Ici encore, Krashen s’appuie sur un certain nombre de
recherches qui l’amènent à minimiser l’impact du
savoir métalinguistique
(“formal rules or
conscious learning”) dans la performance langagière. Il
précise en outre que, pour que les apprenants puissent avoir accès
à ce Moniteur, trois conditions doivent être réunies. Il
leur faut disposer de suffisamment de temps, ce qui explique que le Moniteur
soit plus fréquemment mis en oeuvre lors d’une production
écrite qu’orale. Il faut également que l’apprenant ne
soit pas à ce point impliqué dans le
contenu de sa production qu’il ne
puisse pas accorder son attention à la
forme qui l’exprime. Enfin, le
Moniteur ne peut s’appuyer que sur la connaissance qu’a
l’apprenant de règles grammaticales.
Figure 2.2
– The Monitor model (Krashen, 1982: 16)
Conscious
learning is available only as a “Monitor”, which can alter the
output of the acquired system before or after the utterance is actually spoken
or written. It is the acquired system which initiates normal, fluent speech
utterances.
L’usage du Moniteur est sujet à variation
individuelle, et Krashen recense trois types d’apprenants
d’après cet usage. Il s’agit tout d’abord de ceux qui
sur-utilisent le Moniteur
(Monitor over-users),
pour des raisons qui peuvent tenir soit à l’historique de leur
apprentissage (et au type de méthode utilisée) soit à leur
personnalité, c’est-à-dire à leur style cognitif.
À l’opposé, les
Monitor under-users
ne s’appuient pas sur des stratégies métacognitives, soit
parce qu’ils n’ont pas appris à le faire soit par
préférence personnelle. L’apprenant idéal
(optimal Monitor
user) a recours à ces stratégies à bon escient,
c’est-à-dire lorsqu’elles n’interférent pas avec
la communication.
d) L’hypothèse
concernant l’exposition au matériau
langagier150
(The
input hypothesis)
D’après Krashen lui-même, il
s’agit ici de l’hypothèse la plus importante, tant pour ses
implications théoriques que pratiques. Voici comment il la formule, en
quatre points :
- The
input hypothesis relates to acquisition, not learning.
- We
acquire by understanding language that contains structure a bit beyond our
current level of competence (i + 1).
This is done with the help of context or extra-linguistic information.
- When
communication is successful, when the input is understood and there is enough of
it, i + 1 will be provided
automatically.
- Production
ability emerges. It is not taught directly (Krashen, 1982:
21-22).
L’apport principal de cette
hypothèse à la
DLE est un
renversement de point de vue sur l’apprentissage, qui vient
compléter les renversements didactique (de l’approche
notionnelle-fonctionnelle) et pédagogique (de l’approche
communicative) étudiés plus haut. En effet, contrairement au point
de vue de la pédagogie traditionnelle, selon lequel l’apprenant
commence par apprendre des structures, puis les pratique afin de
développer sa compétence de communication, cette hypothèse
nous dit que l’acquisition procède de la compréhension
à l’expression, du sens à la forme (point 2 ci-dessus). Le
matériau langagier doit être compréhensible, suffisant et
situé dans une zone légèrement au-delà du niveau
actuel de compétence de l’apprenant. Bien que cet auteur ne soit
pas explicitement cité par Krashen, il semble que l’on retrouve ici
la notion de
ZPD de Vygotski. Le
médiateur qui présentera le matériau langagier en
s’assurant qu’il remplit les conditions
ad hoc sera la
mère (ou la nourrice) dans le cas de la langue maternelle. C’est
l’enseignant qui jouera ce rôle dans le cadre d’un
enseignement de
L2
151.
Étant donné l’importance qu’il
accorde à l’apport du matériau langagier pour
l’acquisition de la L2, Krashen consacre un chapitre entier de son ouvrage
de 1982 à l’application de l’hypothèse de
l’input
152
dans l’enseignement (
op.
cit. chap. III
“Providing Input for
Acquisition”). Il y décrit les points forts et les limites
de la classe de langue : cet environnement d’apprentissage ne sera
jamais et ne doit pas chercher à remplacer l’environnement
« naturel », et son point fort est de procurer à
l’apprenant un input compréhensible (et une médiation). On
trouve également dans ce chapitre des commentaires, des exemples
détaillés et des conseils sur les qualités que doit
présenter un bon matériau linguistique. Ce matériau doit
avant tout être
compréhensible, donc
adapté à la compétence actuelle de
l’apprenant
153.
Krashen donne la liste de quelques procédés propres à aider
à la compréhension, mais il insiste surtout sur la primauté
à accorder à la
communication, but final et guide
inconscient dans cette tâche. Il cite le psychologue R. Brown, auteur de
nombreux travaux sur le
“caretaker
speech” :
There is no set of rules of how to talk to a child
that can even approach what you unconsciously know. If you concentrate on
communicating, everything else will
follow
154.
Le matériau langagier doit également
être intéressant, utile et pertinent pour l’apprenant,
critères qui n’ont rien de révolutionnaire en
DLE. Plus sujet à controverse,
parce que tout à fait contraire aux usages en
DLE traditionnelle, est le refus de
Krashen d’admettre l’utilité d’une gradation
grammaticale (“optimal
input is not grammatically sequenced”). Il admet avoir
été tenté (en 1975) par l’application de
l’hypothèse de l’ordre naturel d’acquisition à
un programme suivant cet ordre
(a natural syllabus)
mais y avoir renoncé pour les raisons expliquées dans le tableau
comparatif suivant (op.
cit. : 70) :
Tableau
2.2
–
The case against the grammatical syllabus (Krashen, 1982)
e) L’hypothèse du filtre affectif
Cette hypothèse, formulée par Dulay et Burt
(1977), postule l’importance des facteurs affectifs sur
l’acquisition d’une langue. Le « filtre
affectif » s’interpose entre le matériau
d’entrée et le mécanisme d’acquisition et peut
contrarier ou, dans des cas extrêmes, bloquer complètement le
processus d’acquisition. Le rôle de l’enseignant est donc
d’organiser des conditions d’apprentissage dans lesquelles le niveau
de ce filtre est le plus bas possible. L’hypothèse du filtre
affectif se situe dans la mouvance des approches humanistes de
l’enseignement des langues
(
cf. point suivant).
Krashen fait explicitement référence à l’un des
promoteurs de ces approches, Earl W.
Stevick
155,
ainsi qu’à la suggestopédie et à la
Total Physical
Response de Asher.
f) Points de vue sur la
distinction acquisition/apprentissage
De même que la dichotomie
compétence/performance établie par Chomsky a été
à la fois productive et critiquée dans le domaine de la
DLE, la distinction
acquisition/apprentissage a eu ses détracteurs. Nous citerons
quelques-unes des propositions faites pour réconcilier ces deux notions
ou au contraire nier la validité de la dichotomie.
Vygotski anticipe à sa manière
l’opposition acquisition/apprentissage de Krashen, mais il attribue
entièrement les
caractéristiques du processus
d’acquisition (inconscient et non
intentionnel) à l’apprentissage de la langue maternelle, et celles
de l’apprentissage à celui
de la langue étrangère.
L’enfant assimile à l’école une
langue étrangère tout autrement qu’il n’apprend sa
langue maternelle. On peut dire que cette assimilation suit une voie directement
opposée à celle qu’emprunte le développement de la
langue maternelle. [...] L’enfant assimile sa langue maternelle de
manière non consciente et non intentionnelle alors que
l’apprentissage d’une langue étrangère commence par la
prise de conscience et l’existence d’une intention. [...] le
développement de la langue maternelle se fait de bas en haut, tandis que
celui de la langue étrangère se fait de haut en bas ([1934]
1997 : 375).
Pendanx propose d’articuler les deux notions, dans
une formulation qui assimile l’apprentissage à un processus et
l’acquisition à un résultat :
[...] l’apprentissage serait considéré
comme le
traitement du matériau
langagier (qu’il soit imposé de l’extérieur [...] ou
qu’il s’exerce dans le cadre d’un auto-apprentissage plus ou
moins guidé) et l’acquisition [...] comme ce qui est
automatisé et intériorisé, et qui
résulte156
d’opérations conscientes et non conscientes de traitement langagier
(1998 : 59).
Le même point de vue est exprimé par
Richterich dans son article sur la compétence
stratégique :
Toutes les actions visibles de l’apprenant [...]
poursuivent un seul but : l’apprentissage de contenus dans la
perspective de l’acquisition [...] (1996 : 55).
Dans sa contribution au même ouvrage, Holec dit la
même chose en ce qui concerne le but de
l’apprentissage :
L’apprentissage est ce comportement particulier que
l’on adopte pour réaliser une acquisition (mais l’on peut
apprendre sans atteindre cet objectif, sans acquérir)
(1996 : 83).
Mais, contrairement à Pendanx, cet auteur
définit ensuite l’acquisition comme un processus et non comme un
résultat :
L’acquisition est le processus cognitif
d’internalisation des savoirs et savoir-faire constitutifs d’une
compétence langagière
(idem).
Bailly propose d’utiliser le terme
d’
appropriation
(angl.
“internalization”),
qu’elle définit comme :
terme générique référant
à l’atteinte d’une bonne maîtrise de la langue, 1 ou 2,
et coiffant aussi bien l’acquisition que
l’apprentissage157.
[...] s’agissant de la L2, ce terme signifie que l’on ne prend pas
en considération [...] la distinction entre le fait que la langue ait
été acquise de façon spontanée en immersion ou bien
apprise hors immersion, avec guidage (1998b : 11).
Cette auteure précise un peu plus loin que le
terme d’appropriation peut
référer aussi bien au processus
d’apprentissage qu’à son
résultat réussi, et fait
appel en ce qui concerne le processus
au concept cognitivo-constructiviste
d’assimilation.
Parmi les différents points de vue exprimés
par ces auteurs, nous retiendrons pour notre part celui de Holec, qui reste le
plus proche de la distinction établie par Krashen, et surtout qui est
directement opératoire dans la perspective de l’apprentissage
autodirigé développée par cet auteur au
CRAPEL158.
En effet, écrit-il,
c’est l’apprentissage qui peut, ou peut ne
pas, être autodirigé, c’est-à-dire être ou ne
pas être, de la responsabilité de l’apprenant lui-même.
Le processus d’acquisition est nécessairement celui de
l’apprenant et n’implique pas de prise de décision
(1996 : 83).
Notons par ailleurs que Bailly consacre un article de son
Lexique de la didactique des langues
à ACQUISITION et un autre à
APPRENTISSAGE, sans citer une seule fois
Krashen, ce qui constitue un tour de force (ou un oubli volontaire). Tandis que
Krashen minimise le rôle de la réflexion sur la langue (rôle
assumé par le Moniteur), qui
intervient uniquement au moment de contrôler l’exactitude de la
production langagière, Bailly assigne à l’objectif de
conceptualisation une place aussi importante qu’aux objectifs
communicationnel et culturel. En effet, la réflexion sur la langue doit
contribuer à « fixer solidement les acquisitions »,
ce qui est très éloigné du point de vue de Krashen. Il ne
faut pas oublier que le point de vue de cette auteure est celui de la
DLE en milieu institutionnel (et plus
précisément dans le cadre de l’enseignement secondaire en
France). Elle concède cependant que l’objectif de conceptualisation
doit rester « instrumental », subordonné à
l’objectif de communication. La justification
« première » de la réflexion
métalinguistique est une prise en compte réaliste de la situation
d’apprentissage en classe :
En effet, dans la mesure où l’on ne peut pas
compter en classe sur la seule « immersion au
compte-goutte [
sic] »
[...] pour imprégner les élèves des
régularités de la langue au point de leur permettre, comme en
langue maternelle, d’induire par catégorisations naturelles et
spontanées les principes de fonctionnement de cette langue, [...] il y a
nécessité,
de manière
substitutive159,
de montrer aux élèves comment les structures grammaticales
expriment les opérations de la pensée [...] ils contrôleront
et corrigeront ainsi plus efficacement leur propre pratique dans cette langue
(Bailly, 1997 : 116).
Bailly répondrait en quelque sorte à
Krashen que, puisque les conditions d’apprentissage d’une L2 dans le
cadre institutionnel ne peuvent en aucun cas garantir une exposition au
matériau langagier
quantitativement suffisante pour mener
à une acquisition optimale de celle-ci, il est nécessaire de
développer le rôle du Moniteur, pour compenser le processus
insuffisant d’
acquisition par un
apprentissage
renforcé
160.
Le « retour du cognitivisme » des
années 1990 amène Springer à exprimer un point de vue
semblable :
Krashen aurait donc raison de vouloir favoriser
l’optique de l’acquisition naturelle en milieu institutionnel [...]
Mais il a tort de considérer le
“Monitor”
comme un appendice. Le
Monitor
[...] est une pièce maîtresse de la construction des savoirs
(op.
cit. : 210)...
J. Walski exprime la même idée en
d’autres termes :
D’un côté, Krashen a raison de dire que
l’enseignement magistral direct, autrement dit la tentative
d’imposer des concepts linguistiques à l’apprenant est vaine
et, de fait, impossible : il est amplement prouvé qu’elle
reste sans grand effet sur les aspects pratiques de l’apprentissage
d’une langue. De l’autre, de cette observation juste, Krashen tire
des conclusions extrêmes, qui l’amènent, à tort,
à dénier toute validité au savoir métalinguistique
aussi bien pour l’élève que pour le professeur (1992 :
19).
— Les
approches « humanistes »
Comme nous l’avons vu
plus haut, l’hypothèse du « filtre affectif »
de Krashen fait explicitement référence à des approches que
l’on a qualifiées de
“humanistic
approaches”161,
“alternative
methods”162
ou « pédagogies
nouvelles »
163.
Ces approches se sont principalement développées aux
États-Unis au début des années 1960 ou 1970, mais
n’ont été connues en Europe que bien plus tard, au
début des années 1980, avec le développement de la
psycholinguistique et tout particulièrement la centration sur
l’apprentissage et sur l’apprenant. Pour des raisons que l’on
peut comprendre mais regretter, elles sont restées cantonnées dans
le secteur de la formation continue des adultes. De ce fait, ces approches
semblent avoir eu un impact très faible sur la
DLE institutionnelle en France, et il est
frappant de constater qu’elles sont relativement peu mentionnées
dans la littérature du domaine dans notre pays. Un autre point
commun de toutes ces approches est qu’aucune n’a été
élaborée au départ dans une optique visant
spécifiquement l’enseignement des langues, mais qu’elles y
ont trouvé un terrain d’application favorable. Nous donnons
ci-après une brève description des trois approches
considérées comme les plus
représentatives
164.
a) Le
Community
Language Learning
(CLL)
de Charles A. Curran
Cette approche s’inscrit dans la mouvance de la
non-directivité
Rogerienne
165,
de type psychothérapeutique, où l’apprenant est un
« client » mis en relation avec un
« conseiller ». Selon Curran, l’apprentissage
d’une L2 implique une transformation de l’être, le
développement d’une nouvelle personnalité, la naissance
d’un nouveau « moi en langue
étrangère ». L’interview est l’une des
techniques préférées du
CLL, utilisée à travers les
cinq stades qui mènent le groupe et l’apprenant vers
l’autonomie vis-à-vis de l’enseignant. Nous empruntons
à La Forge (1982 : 72-73) la description de ces stades.
- Le
stade embryonnaire : le groupe se forme par l’établissement
d’un « contrat » ;
- le
stade de l’affirmation de soi, au cours duquel sont établis
l’identité du groupe et ses objectifs communicationnels ;
- le
stade de l’existence séparée, où
s’établissent des liens d’amitié entre les membres du
groupe, stade qui s’achève par une « crise
d’adolescence » ;
- le
stade de la redéfinition des rôles, qui permet de sortir de cette
crise : alors que dans les trois premiers stades (l’enfance)
l’enseignant-conseiller a assumé un rôle de
compréhension et d’acceptation envers les apprenants, c’est
maintenant au tour des apprenants d’accepter et de comprendre les
idées de l’enseignant, y compris son rôle dans la correction
de la langue ;
- les
apprenants atteignent enfin le stade de l’âge adulte : ils
peuvent se séparer du professeur et de leurs camarades, ayant
été préparés à l’indépendance et
à l’autonomie.
b) Le
Silent
Way de Caleb Gattegno
Tout comme le CLL
de Curran, l’approche de Gattegno – qui date du début des
années 1950 – n’était pas au départ
spécifique à l’apprentissage des langues. Le
Silent Way repose sur
une théorie de l’apprentissage visant à
« subordonner l’Enseignement à
l’Apprentissage », et qui s’inscrit donc dans la
perspective innéiste et idéaliste de l’enseignement. Ainsi
que le rapporte Stevick, la théorie de Gattegno insiste sur le rôle
de la conscience dans l’apprentissage :
Learning involves two steps. The first is a
conscious and deliberate act of the will, guided by the intelligence, which
results in some mental action. The second is the process of assimilating the
results of that action, through formation of new images or reshaping of old ones
(Stevick, 1980: 80).
Par ailleurs, trois qualités du Moi
caractérisent l’apprenant : l’indépendance, qui
indique qu’on ne peut compter que sur ses propres ressources
internes ; l’autonomie qui consiste à faire des choix
délibérés, à prendre des initiatives et enfin la
responsabilité qui résulte de l’exercice du libre-arbitre
lors de ces choix. Le rôle de l’enseignant est de
« cultiver » l’autonomie de l’apprenant en
créant délibérément des situations où
celui-ci aura des choix à effectuer. Le « silence »
auquel fait allusion cette approche est principalement l’expression
d’une volonté de non-interférence de la part de
l’enseignant, comme le rapporte
Young :
Le silence rappelle à chaque instant [à
l’enseignant] que son rôle n’est pas d’apporter des
connaissances, mais de construire des situations claires que
l’élève peut explorer comme il le veut, construisant ainsi
pour lui-même et par ses propres prises de conscience, une langue vraiment
vivante, qui a les propriétés de sa langue maternelle (Young,
1984 : 182).
Le tableau suivant, extrait de Stevick (1980 : 51),
explicite le rôle de l’enseignant et de l’apprenant par
rapport aux principes généraux de la théorie de
l’apprentissage de Gattegno.
Tableau 2.3 – The
Silent Way (in
Stevick, 1980)
On remarquera, dans la distinction qu’il fait entre
deux types de mémoire, la tentative de Stevick pour établir un
lien avec les concepts d’apprentissage et d’acquisition. La
mémorisation
(
“remembering”)
se rapporte au premier stade de l’apprentissage, conscient et
délibéré, au
processus apprendre. La mémoire
(
“retention”),
quant à elle, correspond au deuxième stade : elle est le
résultat de
l’apprentissage, c’est l’acquisition ou l’assimilation.
Lorsque la L2 a été assimilée, elle n’a plus besoin
d’être mémorisée, ce qui fait dire à
Gattegno :
“No
one remembers his native language” (cité par Stevick,
op. cit. :
40)
166.
Ce point de vue sur l’acquisition comme assimilation est très
proche de celui exprimé par Bailly, que nous avons cité lors de
notre discussion de la dichotomie acquisition/apprentissage établie par
Krashen
167.
c) La Suggestopédie de Georges Lozanov
De même que les deux approches humanistes
précédentes, la suggestopédie est une émanation
d’une théorie plus générale, la suggestologie,
née de recherches conduites à Sofia, en Bulgarie dans les
années 1960. La suggestopédie fait partie des méthodes de
langues que Krashen (1982 : chapitre 5) passe en revue afin
d’examiner dans quelle mesure elles remplissent les conditions optimales
de ses cinq hypothèses sur l’acquisition d’une L2. Cet auteur
remarque que le point fort de la suggestopédie est de mettre en oeuvre un
certain nombre de techniques visant à abaisser le « filtre
affectif » :
Practically every feature of Suggestopedia is
aimed at relaxing the student, reducing anxieties, removing mental blocks, and
building confidence
(op.
cit.: 144).
Le confort de la salle de classe, la musique, les
exercices de respiration concourent à créer cette
atmosphère favorable. Les données neurophysiologiques et
neuropsychologiques qui sous-tendent cette approche sont également mises
à contribution dans d’autres approches telles que la sophrologie,
le biofeedback ou encore dans des approches neuro-pédagogiques telles que
celle d’Hélène
Trocmé-Fabre
168.
D’ailleurs, la mode des « techniques de relaxation »
s’est répandue – dans les années 1970 et 1980 –
dans bon nombre de situations d’enseignement des langues en France,
quoique davantage dans le cadre des écoles de langues pour adultes que
dans le cadre de l’enseignement scolaire. Ce dernier point tient sans
doute partiellement au fait que dès le départ l’enseignement
des langues par la suggestopédie a été prévu pour un
enseignement intensif à des adultes, c’est-à-dire exactement
le contraire des conditions de l’enseignement scolaire.
Deux caractéristiques de la mise en pratique de la
suggestopédie pour l’enseignement des langues vont à
contre-courant des méthodes qui lui sont contemporaines. Il s’agit
de la quantité du matériau langagier en L2 présenté
aux apprenants et de son accompagnement d’une traduction intégrale
en L1. Le but de la masse d’information présentée aux
apprenants dès les premières leçons est de leur
suggérer indirectement qu’ils sont capables d’assimiler ce
matériau
169.
Quant à la traduction, elle est destinée (particulièrement
pour des apprenants adultes) à éviter l’angoisse et les
blocages dus à la non-compréhension.
Le point de vue suivant nous semble bien résumer
l’opinion générale des didacticiens vis-à-vis non
seulement de la suggestopédie mais de l’ensemble des
méthodes alternatives :
Suggestopedy is a philosophy of learning and
teaching that arouses strong enthusiasm in the devotee and much suspicion among
the orthodox. Even those who are sympathetic to its principles feel
uncomfortable at some of its claims and their lack of sound verification, yet if
these claims can be proven even in part mankind will benefit very greatly
(O’Connell, 1982: 110).
Il est malheureusement certain que la présentation
des résultats obtenus par la suggestopédie, comme par exemple dans
Belanger (1978), est loin de répondre aux critères scientifiques
habituels de la recherche en acquisition des langues et reste au niveau
d’un enthousiasme suspect.
Pour conclure ce bref exposé, nous citerons
Girard, qui écrit à propos des approches humanistes
qu’« on aurait tort d’ignorer toutes ces tentatives pour
rendre plus efficaces l’enseignement et l’apprentissage des langues,
bien que beaucoup d’entre elles en soient restées au stade
expérimental [...] ». Il en tire la conclusion que
« la profusion de méthodes et de conceptions
méthodologiques invite à se montrer éclectique »
(1995 : 151). Cet auteur précise qu’il prône un
« éclectisme positif » comme seule réponse
raisonnable face au défi des classes hétérogènes. Il
convoque à l’appui de ce point de vue un certain nombre de
didacticiens de langues, dont Strevens (1977), Sharwood-Smith (1981), Galisson
(1983). Nous verrons cependant plus loin que l’éclectisme n’a
pas nécessairement la faveur de tous les didacticiens.