3.
1 | Un domaine évolutif en quête d’une terminologie
propre
Comme il arrive presque toujours lorsqu’un nouveau
champ de la connaissance humaine se fait jour, les acteurs de ce champ
s’empressent de créer des étiquettes afin de décrire
les concepts nouveaux, mais aussi de circonscrire et de défendre leur
territoire. Dans un domaine comme celui des Nouvelles Technologies, où
l’évolution technique est extrêmement rapide, où les
usages fluctuent et se multiplient, on constate une inévitable
labilité des terminologies. Les Nouvelles Technologies sont
elles-mêmes un vecteur non négligeable de propagation des
néologismes en tout genre qu’elles produisent. Elles
s’opposent en cela à la « révolution
Gutenberg » qui – si elle avait aidé en son temps
à répandre les écrits anciens et contemporains –
avait également fortement contribué à fixer l’usage
des mots et leur orthographe. Enfin, la mode venue d’outre-Atlantique des
sigles et
acronymes
324
a sévi et continue plus que jamais à sévir dans le domaine
des Nouvelles Technologies, où elle se révèle très
productive, surtout en anglais. S’il convient de ne pas accorder une
importance exagérée aux étiquettes, il faut
reconnaître que les choix terminologiques ne sont jamais innocents et
qu’ils fournissent souvent une indication précieuse sur les
représentations (conscientes ou inconscientes) que se font leurs
utilisateurs des concepts ainsi désignés. Un examen attentif sinon
exhaustif des divers termes et sigles en usage pour décrire
l’« apprentissage (des langues) avec les machines » au
cours de ces vingt dernières années devrait mettre en
évidence les thèmes récurrents du domaine, ainsi que les
évolutions et les modes qui les ont affectés. Cette
évocation succincte des références méthodologiques
et conceptuelles qui ont influencé et influencent le domaine nous
fournira quelques éléments pour aborder ensuite les trois
paradigmes évoqués plus haut. Nous nous attarderons en particulier
sur deux termes omniprésents dans la littérature du domaine, ceux
de
technologie et de
multimédia, afin d’essayer
de clarifier leur emploi.
3.
1. 1. Évolution de la terminologie dans les années 1980 et
1990
Afin d’expliciter le titre principal de leur
ouvrage De
l’EAO
aux NTF,
Demaizière et Dubuisson consacrent deux pages à brosser
l’historique de la terminologie du domaine depuis les années 1960
(op. cit. :
11-12). Notre propos n’étant pas de dresser un tableau
terminologique complet, nous nous contenterons de nous appuyer sur une liste
sélective et subjective de titres d’ouvrages, de numéros
spéciaux de revues ou d’intitulés de colloques de ces vingt
dernières années, en nous limitant à la langue
française.
|
Date
|
Titre (et sous-titre
éventuel)
|
Ouvrage,
revue ou colloque
|
|
1981
|
Exercices informatiques
d’anglais Utilisation de
l’informatique dans l’enseignement des langues
|
Houlez
et
al.
|
|
1985
|
Enseigner Apprendre avec
l’Ordinateur
|
Hermant
|
|
Informatique Premiers Pas
|
Le français dans le
monde
|
|
1986
|
Enseignement assisté
par ordinateur
|
Demaizière
|
|
Informatique et enseignement des langues
|
Les amis de
Sèvres
|
|
1987
|
Les logiciels
éducatifs
|
Picard et Braun, Que-sais-je ?
|
|
1988
|
Nouvelles technologies et apprentissage des langues Le
point sur l’EAO
|
Le français dans le
monde
Les langues modernes
n° 5
|
|
1990
|
Des machines et des
hommes Apprendre avec les
nouvelles technologies
|
Linard [1996],
1ère
édition
|
|
Les technologies de
l’intelligence
|
P. Lévy
|
|
1992
|
« L’enseignement et l’apprentissage
assistés par ordinateur »
(EAO)
|
Chapitre
in
De Landsheere
|
|
De
l’EAO
aux
NTF Utiliser
l’ordinateur pour la formation
|
Demaizière et Dubuisson
|
|
1993
|
Informatique et technologies modernes dans
l’enseignement et la formation
|
Sous-titre de la revue EPI
septembre
|
|
1996
|
Du Multimédia et des
Hommes
|
Toma
|
|
Les formateurs face aux
nouvelles technologies : le sens du changement
|
Annoot
|
|
Le multimédia dans tous ses états
|
Les langues modernes
n° 1
|
|
Outils multimédia et stratégies
d’apprentissage du FLE
|
Colloque Lille 3
|
|
1997
|
Apprendre avec le
multimédia Où en
est-on ?
|
Crinon et Gautellier
|
|
Du laboratoire de langues
à la salle de cours multi-médias
|
Ginet, Alain, (dir.)
et
al.
|
|
Les Nouvelles Technologies Éducatives dans
l’apprentissage des langues vivantes (NTE)
|
Colloque INSA Lyon
|
|
1998
|
Apprentissage des Langues et Systèmes d’Information
et de Communication (ALSIC)
|
Revue sur la Toile
|
|
1998
|
Intégrer les
nouvelles technologies de l’information (NTI)
|
Tardif
|
|
Les environnements
d’apprentissage multimédia, Analyse et
conception
|
Depover, Giardina et Marton
|
|
1999
|
L’utilisation des stratégies
d’apprentissage d’une langue dans un environnement des TICE
|
Atlan, Colloque
EUROCALL
|
|
2000
|
Les nouveaux dispositifs d’apprentissage des langues
vivantes
|
Les langues modernes
n° 3
|
|
2001
|
Des outils pour des
langues, Multimédia et Apprentissage
|
Bertin
|
Tableau 3.1
–Évolution
terminologique 325
|
Avant d’interpréter les indices fournis par
le Tableau 3.1 sur l’évolution de la terminologie du domaine, nous
noterons tout d’abord que se superpose à cette évolution
celle qui concerne les conceptions de la
DLE, évoquée dans notre
précédent chapitre. Il s’agit tout particulièrement
du passage d’une perspective de centration sur l’enseignement
à celle d’une centration sur l’apprentissage : le terme
d’enseignement cède peu à peu la place à celui
d’apprentissage, changement qui coïncide avec le changement de
décennie. On note également un déplacement
d’intérêt des machines et des techniques vers les
systèmes, environnements et dispositifs.
- Informatique :
utilisé en parallèle avec
ordinateur, ce terme typiquement
français326
n’est plus guère utilisé pour désigner les
applications pédagogiques de l’ordinateur au-delà du milieu
des années 1980. On parle alors
d’informatique pédagogique
ou des applications pédagogiques de
l’ordinateur327
ou encore de logiciels
éducatifs.
- Ordinateur : le
terme est très présent dans les années 1980 ; il a
tendance à être remplacé par
multimédia dans la
décennie suivante, suivant en cela l’évolution des
matériels. Outre le fait qu’il entre dans la composition de
l’acronyme EAO, le terme
d’ordinateur apparaît comme un « auxiliaire de
créativité », un « auxiliaire de
l’enseignant » ; il permet un « enseignement
interactif »328
- Nouvelles
Technologies : d’après Demaizière et Dubuisson
(op. cit.) terme
dérivé de l’anglais
(new) information
technology au cours des années 1980. Ces auteures regrettent la
connotation « techniciste » du terme
technologie présent dans les
nombreux sigles et expressions qui se sont développés au cours des
années 1980 et 1990. Nous aurons l’occasion d’y revenir.
- Le
multimédia est sans aucun doute
le terme le plus répandu au cours des années 1990. Mais, comme
nous le verrons ci-dessous, il s’agit d’un concept relativement
flou. Enfin, le tout dernier mot à la mode utilisé par les
disciplines concernées par l’apprentissage, la didactique et la
formation en relation avec les nouvelles technologies est celui de
dispositif.
En
résumé, on constate tout d’abord un abandon progressif des
termes d’informatique et
d’ordinateur, ainsi que du sigle
EAO, tandis que le terme
technologie fait preuve d’une
belle vitalité, incorporé dans des sigles variés ;
enfin la décennie 1990 voit l’émergence du
multimédia. Quelle
évolution des représentations du domaine des Nouvelles
Technologies sous-tend cette évolution terminologique ? Le terme
d’informatique semble maintenant réservé à des usages
techniques ou spécialisés : on ne parle plus comme on le
faisait au début des années 1980 d’exercices
informatisés, ni d’ailleurs d’informatique
pédagogique. Quant à l’ordinateur,
c’est-à-dire, à la fin des années 1990,
l’ordinateur multimédia, on pourrait presque croire que cet
« outil » s’est banalisé au point de devenir un
« auxiliaire pédagogique » au service de
l’enseignement, au même titre que le manuel, le magnétophone,
ou la vidéo. De même qu’on ne parle plus guère en
DLE d’enseignement audio-oral,
d’enseignement audiovisuel ou d’enseignement assisté par
vidéo, l’outil-ordinateur aurait-il été
digéré par le système au point qu’il ne soit plus
nécessaire de parler d’EAO ni
d’apprentissage multimédia ? Pourquoi alors continue-t-on à
parler de Technologies éducatives, de Technologies pour
l’Enseignement, de Technologies de l’Information et de la
Communication, etc. ? Et jusqu’à quand les Technologies
actuelles continueront-elles à être qualifiées de «
Nouvelles » ? Faut-il établir un parallèle avec les
technologies qui les ont précédées et se sont
chevauchées, le laboratoire de langues et l’audiovisuel, dont la
« durée de vie » a été de quinze à vingt
ans ? Dans cette hypothèse, faut-il penser que la vie didactique des
Nouvelles Technologies, au bout d’une vingtaine d’années,
touche elle aussi à son terme ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons au
contraire que l’ordinateur est un instrument d’une nature
fondamentalement différente de celle de tous les artefacts et de toutes
les technologies qui l’ont précédé. La
variété des étiquettes que les utilisateurs des nouvelles
technologies se sont ingéniés à lui accoler témoigne
de l’impossibilité de réduire l’ordinateur à un
« outil » à vocation unique. En effet, comme
l’écrit Papert,
the computer is the
Proteus of machines. Its essence is its universality, its power to simulate.
Because it can take on a thousand forms and serve a thousand functions, it can
appeal to a thousand tastes (1980: xxi).
3.
1. 2. Sigles et acronymes
— Chez
les anglo-saxons
Au cours du survol terminologique du domaine des
Nouvelles Technologies qui précède, nous avons rencontré
quelques sigles. De même que la terminologie du domaine fournit des
indices sur l’importance relative que ses utilisateurs accordent à
ses différents aspects, sigles et acronymes tentent de décrire, de
définir un point de vue, de la manière la plus concise possible.
Ainsi que l’écrit Levy :
“The acronyms provide
one window onto how
CALL
is conceptualized (1997 : 83)”. Cet auteur ne consacre pas moins
d’une demi-douzaine de pages à passer en revue les divers sigles du
domaine des Nouvelles Technologies pour l’apprentissage en
général – qu’il désigne par le sigle
générique de CAL
(Computer-Assisted
Learning) – et pour l’apprentissage des langues en
particulier – pour lesquelles il parle de
CALL
(Computer-Assisted Language
Learning). Nous reproduisons ci-dessous une adaptation de la liste
proposée par Levy (op. cit. : 77 & 80).
Tableau
3.2 –Sigles et acronymes de langue anglaise
Nous retiendrons de l’intéressante
discussion de ces sigles par Levy les points qui suivent. L’emploi des
termes
“Instruction”
et
“Education”
est typiquement américain, les anglais utilisant toujours
“Learning”.
La présence des termes
“Based”
ou
“Managed”
dans un sigle signale une tendance à confier à la machine un
rôle prédominant et très directif dans la situation
d’apprentissage, allant jusqu’à l’évaluation
finale. Le terme
“Intelligent”
renvoie aux applications de l’intelligence artificielle et des
systèmes experts à l’apprentissage avec les machines.
L’emploi de
“mediated”
dans le sigle
Cm
C
est assez différent de que nous avons défini comme la
médiation dans la situation pédagogique : ce terme recouvre
ici les diverses situations de communication électronique telles que la
messagerie électronique, les listes de discussion, la
téléconférence, ou encore ce qu’on a appelé la
télématique en
France
329.
En ce qui concerne les sigles du domaine de
l’
ALAO, Levy signale deux nouveaux
venus :
CELL et
TELL. Il voit dans le passage de
“computer”
à
“technology”
le signe d’un élargissement du champ et la reconnaissance
que l’ordinateur n’est que l’une des technologies
utilisées de nos jours pour l’apprentissage des langues. Quant au
remplacement de
“assisted”
par
“enhanced”,
il s’agit de mettre en évidence le rôle de l’ordinateur
comme facteur d’amélioration de l’efficacité de
l’apprentissage. Perrin décrit
TELL comme
“a very fortunate
tell-tale acronym” (1997a : 26). Nous partageons son point de
vue et regrettons comme lui que le mot ne se laisse pas facilement traduire ou
transposer pour nous fournir un acronyme aussi éloquent en
français
330.
Nous sommes également d’accord avec ce dernier auteur
lorsqu’il insiste sur l’heureuse présence de
“Learning”
dans ces différents acronymes, contrastant avec le point de vue
centré sur l’enseignement que désigne le sigle
d’
EAO (Perrin, 1999 :10). Pour
justifier son choix de
CALL, pour le titre de
son ouvrage, Levy avance trois arguments convaincants. Cet acronyme est
établi de longue date, il est toujours utilisé dans la
littérature du domaine et les thèmes de colloques. Le paradigme de
l’ordinateur comme assistant, comme auxiliaire pédagogique,
continue d’être utile et offre l’avantage d’être
précis et clair pour tout le monde. Enfin, le glissement
d’intérêt vers le multimédia et Internet qui
s’est produit au cours des années 1990 ne relègue pas
l’ordinateur à un rôle secondaire, puisqu’au contraire
l’ordinateur est plus que jamais l’interface indispensable à
la communication « en ligne » comme « hors
ligne ». Ce dernier argument rejoint le point de vue de Lévy
pour qui une caractéristique essentielle de l’informatique de la
fin du
XXe
siècle est le passage « de l’ordinateur au
cyberespace » :
À la limite, il n’y a plus qu’un seul
ordinateur, mais il est devenu impossible de tracer ses limites, de fixer son
contour. C’est un ordinateur dont le centre est partout et la
circonférence nulle part, [...] le cyberespace lui-même
(1997 : 52).
— Dans
la communauté francophone
Comme nous l’avons mentionné plus haut,
Demaizière et Dubuisson conservent le terme
d’EAO, faute de mieux, en admettant
qu’il s’agit d’un
terme un peu dépassé aujourd’hui [en
1992], restrictif par rapport à la dualité
enseignement–apprentissage, mais parfois plus satisfaisant [que
NTF] dans ses connotations
(op.
cit. : 12).
Il est certain en effet que
CALL
a mieux résisté aux modes terminologiques que le terme
d’
EAO des langues. Tout
d’abord, l’acronyme anglais intègre la dimension de
l’apprentissage, alors que le français en reste à
l’enseignement. Le sigle
AAO est
attesté dans un article de
1988
331, mais
cette création sera sans lendemain, probablement en raison d’un
problème d’euphonie
rédhibitoire
332.
Ensuite, la communauté française en général
s’est montrée nettement moins enthousiaste et empressée
à l’égard des Nouvelles Technologies que la
communauté
anglo-saxonne
333.
Les enseignants de langues ont été constamment réticents
vis-à-vis des « machines » tout au long des
années 1980 et leur intérêt n’a progressé que
lentement au cours de la décennie suivante. Du coup, peu de sigles
incorporant le paramètre spécifique d’apprentissage des
langues ont vu le jour et en tout cas aucun ne s’est imposé
à l’égal de l’acronyme anglo-saxon
CALL.
Tableau
3.3 –Sigles et acronymes de langue française
Le contenu du Tableau 3.3 confirme d’une part la
prédominance des sigles comportant le terme « Technologies »
(toujours au pluriel) dans l’
EAO
général et d’autre part le nombre restreint de sigles propres
au domaine de la
DLE. Il faut d’ailleurs
insister sur le fait que l’expression «
EAO
des langues » a été de loin la plus utilisée
dans les années 1980 ; si elle est moins usitée actuellement,
elle n’est pas remplacée pour autant par les sigles
ELAO,
ALAO (utilisés
surtout au Québec
334) ou
ALSIC , mais par une
nouvelle combinaison d’un sigle général et du mot « langues »,
comme par exemple «
TIC
et apprentissage des langues ». On remarque de plus que le concept
d’apprentissage est quasiment absent des sigles concernant l’enseignement–apprentissage
général (il n’est attesté que dans la
deuxième
acception d’
EIAO, sigle d’utilisation
rare) mais qu’il trouve sa place dans deux des sigles proposés
pour tenter de se débarrasser du malencontreux mais quasi indispensable
«
EAO ».
Le balayage des termes, sigles et acronymes
utilisés au cours de ces vingt dernières années dans le
domaine de l’apprentissage avec les machines nous a permis de relever la
présence fréquente du mot « technologie », en
tout cas dans le contexte français. Nous allons tout d’abord
essayer de voir si ce premier terme a une valeur explicative suffisante pour
être retenu au sein d’une expression décrivant le domaine, ou
s’il convient de lui trouver un substitut plus adéquat.
3.
1. 3. Nouvelles technologies éducatives ?
En France, tout au long des années 1990, le terme
de technologies de l’information et de
la communication (TIC) est
très utilisé par les médias et les instances officielles.
Ces technologies ont d’abord été qualifiées de
nouvelles (NTIC), mais ce qualificatif a
subi l’usure du temps et aurait tendance à disparaître. La
variante TICE
(E =
éducatives ou
pour l’éducation) est
également utilisée. Cette omniprésence du mot
technologies pose un problème
dans la mesure où, comme l’écrit Hottois, « [il]
est utilisé selon des sens multiples et même
contradictoires » (1992 : 188). Il convient tout d’abord de
définir précisément ce qu’on entend par
technologie et en quoi ce terme
s’oppose à celui de
technique. Son association avec le mot
éducatives comme dans les
NTE (Nouvelles technologies de
l’éducation / éducatives) ne résout rien,
puisqu’on tombe dans une autre ambiguïté. Certains proposent
de remplacer technologies par
systèmes et parlent des
SIC (Systèmes d’information
et de communication), sigle qui, appliqué au domaine de
l’apprentissage des langues, devient
l’ALSIC.
— Technologie
vs technique
D’après le Robert, Dictionnaire historique,
1992 :
Technique
: Au
XVIIIe,
l’adjectif signifiait « qui appartient à un domaine
spécialisé de la connaissance ou de
l’activité ». Au
XIXe,
il qualifie l’activité appliquée à l’industrie,
à la production d’objets, par rapport aux domaines abstraits et
théoriques. La technique devient donc un ensemble de
procédés empiriques employés dans la production d’une
oeuvre, l’obtention d’un résultat. Par extension, ce nom
désigne couramment une manière précise de procéder,
en quelque domaine que ce soit. Depuis 1960-1970, le substantif est
concurrencé par l’anglicisme
technology.
Technologie
: Dans l’antiquité [et jusqu’au
XVIe
siècle] le mot désignait un « traité ou
dissertation sur un art, exposé des règles d’un
art ». Au
XIXe,
le mot désigne la terminologie technique. De nos jours, le mot tend
à être employé par anglicisme
(
technology)
pour désigner une technique de pointe, moderne et complexe, sinon toute
technique moderne, avec une connotation méliorative, publicitaire ou
politique
335.
Dans son ouvrage consacré à
l’étude des « nouvelles technologies, outils
d’enseignement », Dieuzeide souhaite conserver ce qui fait
l’apport de la technologie par rapport à la technique,
l’étude, la réflexion qui accompagne chez celle-ci
l’usage de celle-là :
la tradition distingue entre
la technique, ensemble de
procédés employés pour obtenir un résultat
déterminé (à l’origine la production de biens
matériels) et
la technologie,
qui est l’étude de l’emploi des ces outils, appareils,
machines, matériaux en vue d’une action définie et
l’étude de leurs effets (1994 :
12)
336.
Pour Hottois,
il y aurait « technologie
», à la différence de « technique », dès
lors que la production et la maîtrise de dispositifs techniques
matériels [...] est
[
sic]
médiée, étayée et
rendue possible par la disposition et la fécondité de
connaissances qui, par contraste, apparaissent alors comme théoriques. La
technique moderne, développée en constante interaction avec la
science moderne, serait intégralement technologique (1992 :
189).
Il semble donc qu’on voit apparaître,
à l’époque contemporaine, une sorte d’hybridation
entre technique et technologie, entre pratique et
théorie :
La technologie se situe entre la science et la technique
et se caractérise par pénétration mutuelle [Daumas,
cité dans Hottois,
idem].
Cette idée d’une technologie « à
cheval » sur la science et la technique rappelle une autre association,
celle du génie et de la technique, proposée par Bachelard
:
[...] l’essor de la
pensée scientifique dans ses formes contemporaines se
révèle comme une solidarité du génie et de la
technique. La nature est alors vaincue deux fois, vaincue dans son
mystère et vaincue dans ses forces. L’homme ordonne la nature en
mettant à la fois de l’ordre dans ses pensées et de
l’ordre dans son
travail.
337
Dans un plaidoyer pour une intégration
réussie des nouvelles technologies dans l’enseignement des langues,
Perrin établit un parallèle tout à fait pertinent entre
praxéologie et technologie, qui rejoint les points de vue
évoqués ci-dessus :
[...] dans la démarche praxéologique qui est
celle de tout didacticien des langues, la théorisation de la pratique
nécessite la référence tant aux avancées de la
science qu’aux progrès de la technique (1999 : 6).
Une conception plus large de la technologie, et plus
particulièrement de ce qu’on appelle les « nouvelles
technologies », consiste à considérer celles-ci
« au sein de [leurs] conditions sociales, culturelles et
économiques de formation, de développement et de
diffusion » (Rieu, cité par Hottois,
op. cit. : 190).
On retrouve cet élargissement de l’application du concept de
technologie dans la définition proposée par
Linard :
ensemble des discours, des pratiques, des valeurs et des
effets sociaux liés à une technique particulière dans un
champ particulier (1996 : 191) ;
et dans celle proposée par
Lévy :
ce que l’on identifie grossièrement sous la
dénomination de « nouvelles technologies » recouvre
[...] l’activité multiforme de groupes humains, un devenir
collectif complexe qui se cristallise notamment autour d’objets
matériels [...]. C’est le processus social dans toute son
opacité, c’est
l’activité des autres, qui
revient vers l’individu sous le masque étranger, inhumain, de la
technique (1997 : 30).
On passe ainsi d’un point de vue d’inclusion
hiérarchique où la technologie englobe les techniques à un
point de vue de complémentarité entre science et technique, puis
à une vision des dimensions sociales des nouvelles technologies. Nous
avons illustré cette évolution dans la Figure 3.1
ci-dessous.
Figure 3.1
– Évolution
des points de vue sur la technologie
Si effectivement l’usage actuel du terme
technologie dans le domaine de
l’éducation renvoyait toujours à la réflexion sur les
pratiques, les valeurs et les effets sociaux liés aux techniques
[avancées]
338
que sont les techniques informatiques, nous ne verrions aucun
inconvénient à utiliser ce mot dans notre terminologie. Il faut
malheureusement reconnaître que son usage le plus courant est
l’usage abusif justement dénoncé par les dictionnaires,
à savoir la confusion avec
techniques. La confusion augmente
encore lorsqu’on utilise ce mot dans le contexte de
l’éducation.
— Technologie
éducative : deux sens distincts
Parallèlement au terme
(Nouvelles) Technologies de
l’information et de la communication, les expressions de
Nouvelles technologies
éducatives et de
Technologies
modernes de l’éducation sont utilisées au cours des
années 1990. Il s’agit là de la résurgence d’un
terme forgé dans les années 1960 en Amérique du Nord. Pour
compliquer les choses, ce terme recouvre deux concepts, comme l’expliquent
Scholer (cité par Demaizière et Dubuisson, 1992 : 130) et
Raynal et Rieunier (1997). Nous empruntons les définitions ci-dessous
à l’article
TECHNOLOGIE DE
L’ÉDUCATION de ce dernier ouvrage.
Dans la littérature pédagogique, ce terme a
deux sens :
1) rationalisation de l’activité de formation
par l’intermédiaire : a) de la définition précise des
objectifs
[
cf.
la pédagogie par objectifs ou
PPO] ; b) de
l’élaboration de stratégies adaptées au public et au
type d’apprentissage visé ; c) de l’utilisation
d’outils d’évaluation afin de mesurer le niveau
d’atteinte des objectifs ; etc.
2) utilisation des machines qui
peuvent aider les enseignants (vidéo, magnétophone,
etc.)
L’ambiguïté résultant de ces deux
significations a conduit les pédagogues et psychologues américains
à abandonner le terme de
educational
technology au profit de celui
d
’instructional
design [qu’on pourrait traduire en français par]
« design
pédagogique »
339.
Pour les auteurs cités par Demaizière et
Dubuisson (op. cit.),
le sens 1 ci-dessus correspondrait à la « technologie
de
l’éducation », préoccupée par
l’efficacité de l’enseignement, tandis que le sens 2
correspondrait à la « technologie
en éducation »,
c’est-à-dire à l’utilisation de machines et
techniques. Il y a certes un lien entre la recherche d’une certaine
rationalisation de l’enseignement d’une part et l’utilisation
de machines et de techniques pouvant contribuer à cette efficacité
accrue de l’autre. L’exemple typique, voire archétypique, de
cette alliance idéale est bien entendu l’enseignement
programmé :
L’enseignement
programmé est
une technologie
éducative qui est née dans les années cinquante et
qui, outre son propre succès, a entraîné de multiples
progrès dans des technologies voisines. Officiellement
présentée en 1954 par B. F. Skinner, qui l’a
inventée,
cette technique a
aussitôt connu un succès considérable. Elle inspire toutes
les applications de l’informatique à l’enseignement et tous
les efforts de rationalisation des procédures d’apprentissage et de
leur contrôle (
EU, article
PROGRAMMATION ET TECHNOLOGIE DE
L’ENSEIGNEMENT)
340.
Cet extrait d’un article de
l’EU illustre tout d’abord
la confusion terminologique que nous avons dénoncée plus haut, en
présentant dans deux phrases consécutives l’enseignement
programmé tout d’abord comme une
technologie (éducative) puis
comme une technique. Il illustre
également le double usage du terme de
technologie éducative :
rationalisation de l’enseignement–apprentissage et applications de
techniques (l’informatique).
De Rosnay dénonce « les illusions de la
technologie
pédagogique », terme sous lequel il range aussi bien
l’audiovisuel que l’enseignement programmé et
l’
EAO (1975 : 294).
Dieuzeide, déjà cité, propose quant à lui une
définition oecuménique, rassemblant tout à la fois les deux
sens de technologie éducative définis ci-dessus
et la dimension écologique ou
sociale des nouvelles technologies évoquée plus
haut
341 :
Nous proposons d’utiliser le terme
technologie éducative pour
désigner la mise en oeuvre raisonnée d’une ou plusieurs
techniques pour obtenir un résultat éducatif,
mais aussi les discours, les valeurs et
les effets supposés ou réels attachés à ces
pratiques
(
op.
cit. :
12)
342.
Le contenu de cette définition serait tout
à fait acceptable, mais le terme de
technologie éducative nous
paraît trop marqué historiquement et chargé de connotations
pour être retenu, même ainsi
redéfini
343.
Pour conclure, nous partageons le point de vue de Demaizière et Dubuisson
qui dénoncent l’aspect réducteur de toute terminologie du
domaine utilisant le mot
technologie
(
op. cit. : 131).
Si toutes les raisons évoquées ci-dessus nous amènent
à rejeter ce mot, il reste la tâche difficile de lui trouver un
remplaçant.
— Technologies
et systèmes d’information et de communication
Nous avons à plusieurs reprises dans les chapitres
précédents parlé de la puissance explicative de la notion
de système dans le cadre de la situation complexe qu’est la
situation pédagogique. Nous avons ainsi présenté le
modèle systémique d'Altet ;
nous avons évoqué, avec Edgar Morin, une vision systémique
de la réalité, qui vise à associer art et science, à
réconcilier science humaine et science physique. On peut mettre cette
idée de « réconciliation » en parallèle
avec la
«
solidarité du génie et de la technique »
dont parle Bachelard. Ajoutons enfin que les notions d’information (axe de
la didactique) et de communication (axe de la pédagogie) font partie
intégrante de notre modèle de la situation pédagogique,
depuis notre modèle triangulaire initial jusqu’au modèle du
carré pédagogique élaboré à la fin du
chapitre précédent. Toutes ces raisons mises ensemble nous
poussent à trouver séduisante la proposition faite par Chanier de
l’expression « Systèmes d’Information et de
Communication », déclinée sous la forme de
l’acronyme
ALSIC dans le domaine de
l’apprentissage des
langues
344.
Bien que l’usage des sigles
SIC et
ALSIC soit actuellement limité
à une communauté de chercheurs regroupée autour de la revue
portant ce nom, nous relevons l’utilisation du terme
système dans une publication
officielle
française
345.
L’avenir dira si l’on est fondé à interpréter
cette occurrence comme un signe de l’émergence de ce concept dans
la terminologie officielle dans notre pays.
Malgré l’intérêt qu’offre
la présence du concept de
système au sein du terme
SIC, il reste, dans le domaine
spécifique à l’apprentissage des langues, un problème
d’articulation entre
AL d’une
part et
SIC de l’autre.
S’agit-il d’apprentissage des langues
avec / assisté par /
médié / médiatisé par les
SIC ? À défaut de
trancher, les utilisateurs de ce sigle parlent parfois
d’
AL &
SIC346.
Si l’utilisation de la conjonction de coordination laisse le champ libre
à tous les types de rapports envisageables entre ces deux domaines, il
nous semble que le choix d’une articulation indiquant clairement la place
et le rôle des
SIC par rapport
à l’apprentissage des langues renforcerait la cohésion de
l’expression. La voyelle initiale des mots
aidé ou
assisté, qui a jadis permis de
forger les sigles
EAO,
ALAO ou
ELAO, permettrait de construire un
acronyme
ALASIC de bon aloi, mais
l’aide ou l’assistance ne semblent pas des concepts suffisamment
dynamiques. Nous préférerions introduire le concept de
médiation, mais il serait d’une part difficile de choisir entre
médier et médiatiser et la lettre initiale M ne permettrait pas de
créer un acronyme prononçable.
Pour en revenir maintenant aux termes
d’« information » et de
« communication », la présence parallèle de
ces concepts dans la situation pédagogique d’un côté
et dans le domaine des nouvelles techniques de l’informatique de
l’autre renforce la cohésion de la formule. Il ne faut pas oublier
pour autant que ces deux termes sont tout aussi difficiles à cerner et
à définir que ceux de « technique » et de
« technologie ». Dans son essai consacré à
l’utopie de la communication, Ph.
Breton affirme en effet que « le mot ‘communication’ [veut
dire] tout et rien », qu’il s’agit d’« un
colosse terminologique aux pieds d’argile » tandis que
« le terme ‘information’, qu’on pourrait croire plus
précis ou plus concret, apparaît lui aussi entouré de brumes
propices à la confusion » (1992 : 128, 130). Nous ne
tenterons pas de proposer nos propres définitions de ces termes, mais
nous souhaitons simplement attirer l’attention du lecteur sur le flou
terminologique qui caractérise chacun des termes d’une expression
aussi utilisée que celle de « technologies de
l’information et de la communication ».
3.
1. 4. Le multimédia interactif
Lors de notre survol de la terminologie du domaine, nous
avons constaté que l’emploi du terme
« multimédia » est très répandu au
cours des années 1990. Il s’agit à la fois d’un terme
fédérateur des pratiques d’enseignement–apprentissage
avec les nouvelles technologies et d’un mot fourre-tout qui recouvre aussi
bien des matériels que des logiciels, des dispositifs de formation que
des produits purement ludiques, des lieux (« laboratoires
multimédias », centres de langues, médiathèques,
espaces langues) que des types d’activités. Les usages
hésitent entre dispositifs « multi-médias »
d’une part et « le multimédia » de
l’autre. Historiquement, à l’époque où
l’ordinateur ne pouvait être que le vecteur du texte, le son et
l’image étaient nécessairement transmis par d’autres
médias (diapositive, bande son et vidéo, vidéodisque),
d’où l’usage d’une étiquette comme
«
EAO
multi-médias »
347.
À partir du moment où l’ordinateur de type multimédia
est devenu le support unique de ces différentes modalités, on a
parlé de
multimédia
348 :
Il semble aujourd’hui qu’un consensus se soit
à peu près établi pour ne qualifier de
multimédia qu’un produit
proposé sur un support informatique et regroupant en un seul et
même objet plusieurs médias (Demaizière, 1996a :
21).
L’étiquette
« multi-médias » n’est cependant pas devenue
obsolète pour autant ; Ginet (1997) propose une approche qu’il
qualifie de « neuropédagogie multi-médias »,
dans laquelle on associe plusieurs médias (sur des supports distincts).
Ce même auteur regrette de ne pouvoir utiliser le qualificatif de
« polymédia » pour désigner le regroupement de
plusieurs médias sur un support unique, terme qui serait non ambigu mais
peu élégant. D’autres encore ont proposé le terme
d’« unimédia »
349.
— Les
attributs du multimédia
Ainsi que le souligne Alberganti, le critère du
regroupement de plusieurs médias sur un seul support (définition
de Demaizière ci-dessus) est insuffisant pour justifier
l’attribution du qualificatif multimédia. En effet,
écrit-il, « avec une telle définition, la
télévision aurait mérité le qualificatif de
multimédia » (1996 : 250). Il faut y ajouter le
paramètre de l’interactivité, apporté par
l’informatique
350.
Petitgirard y ajoute la nécessité que les divers médias
soient présents sous forme
numérique
351.
Ainsi, des produits baptisés « paquet
multimédia » dans les années 1960, composés de
« documents parfois très hétérogènes,
accompagnés d’une cassette audio ou d’un vidéogramme
récupéré à la hâte d’une production
commerciale »
352
ne sauraient être considérés comme relevant du
multimédia tel qu’il se définit à la fin des
années 1990. Les attributs du multimédia décrits dans
Lancien (1998) sont : l’hypertexte ; la
multicanalité ; la multiréférencialité et
l’interactivité.
La multicanalité, « coexistence sur un
même support de différents canaux de communication »,
n’est pas un phénomène nouveau introduit par le
multimédia, mais l’attribut d’interactivité propre
à celui-ci permet (ou peut permettre) à l’utilisateur de
décider du choix du canal utilisé. La
multiréférencialité est « étroitement
liée à l’hypertexte et à la multicanalité, qui
rend possible la diversification des sources d’information autour
d’un thème donné ». Nous aurons l’occasion
de revenir dans un prochain chapitre sur les caractéristiques de
l’hypertexte et celles de l’interactivité comme
éléments essentiels de la médiatisation du savoir dans un
environnement multimédia. Nous donnerons pour l’instant notre
propre définition de ce type d’environnement.
Un
environnement d’apprentissage multimédia se
caractérise par le regroupement sur un même support d’au
moins deux des éléments suivants : texte, son, image fixe,
image animée, sous forme numérique. Ces éléments
sont accessibles via un programme informatique (logiciel) autorisant un
degré plus ou moins élevé
d’
interactivité
entre l’utilisateur et les éléments précités.
Par interactivité nous entendons les possibilités de navigation,
d’hypernavigation (par le biais d’hyperliens), de recherche
d’information (libre ou guidée) et d’aide en
ligne
353.
Dans le cas où le produit propose des activités de type
« exercice », la qualité du feedback (tant positif
que négatif) fourni par le logiciel – quels que soient la forme et
le canal emprunté – sera un critère déterminant de la
qualité du produit. Dans le cas d’un produit destiné
à un usage institutionnel, la possibilité de conserver une trace
de l’activité de l’apprenant à destination de
l’enseignant sera considérée comme un atout
supplémentaire. Dans le cas d’un produit destiné à un
usage « en ligne », la possibilité d’entrer en
communication synchrone ou asynchrone avec des pairs ou avec un enseignant sera
considérée comme une caractéristique
souhaitable.
Dans le domaine spécifique de
l’apprentissage des langues, outre les caractéristiques
énumérées ci-dessus, un environnement multimédia
pourra présenter l’une ou l’autre des caractéristiques
suivantes. L’apprenant pourra enregistrer et réécouter sa
voix afin de la comparer à un modèle enregistré. Cette
comparaison s’accompagnera éventuellement d’une visualisation
de la courbe sonore du modèle et de celle de l’apprenant, ou encore
d’un système de reconnaissance de la parole. Un système de
synthèse de la parole permettra de faire prononcer des mots isolés
ou des phrases choisis par l’apprenant dans les textes qu’il
consulte. Dans une situation en réseau ou « en
ligne », l’apprenant pourra échanger des messages
écrits ou oraux avec ses
pairs
354
ou avec un enseignant.
— Évolution
ou révolution ?
L’apport le plus immédiatement perceptible
d’un environnement d’apprentissage multimédia
(EAM) tel que nous l’avons
défini ci-dessus est celui de la multiplicité. Multiplicité
des attributs : multicanalité,
multiréférencialité, hypernavigation ;
multiplicité des outils mis à la disposition de l’apprenant
et lui permettant de manipuler texte, son et images à sa guise ;
multiplicité enfin des tâches et activités
d’apprentissage rendues possibles par l’usage de ces
différents outils. Mais au-delà de cette perception
immédiate de la multiplicité des médias réunis en un
seul dispositif, qui est révolutionnaire c’est bien leur
intégration en un média unique associé à un
dispositif technique qui en permet un usage interactif.
a) De
l’EAO à
l’EAM
Afin de prendre la mesure de la révolution que
constitue l’apparition de
l’EAM, il est possible de retracer
son histoire en suivant deux chemins différents (parmi d’autres).
On peut tout d’abord considérer
l’EAM comme une évolution de
l’EAO ou encore de
l’EIAO, dans la deuxième
acception de ce sigle, « Environnements Interactifs
d’Apprentissage par Ordinateur ». Ici, c’est
l’attribut d’interactivité – propre à
l’EAO depuis ses débuts en
raison de ses origines informatiques – qui perdure, enrichi des
possibilités de multicanalité et
multiréférencialité de
l’EAM. C’est le point de vue
adopté par T. Toma, qui parle
d’« EAO
multimédia » dans lequel le multimédia apporte
« une plus grande richesse dans les moyens mis en oeuvre pour
communiquer les informations (1996 : 13). C’est également le
point de vue adopté par Depover
et al. dans leur
ouvrage consacré aux environnements d’apprentissage
multimédia :
L’enseignement assisté par ordinateur nous
[paraît] constituer un point de départ judicieux pour envisager
ensuite l’apport des aspects multimédias. [...] c’est en
termes d’élargissement par rapport à l’enseignement
par ordinateur que nous tenterons de circonscrire le champ d’application
du multimédia interactif [...] (1998 : 20-21).
b) L’évolution
de l’accès à l’image
On peut également s’intéresser au
média qui a le plus « visiblement » enrichi
l’
EAO lorsqu’il est devenu
l’
EAM, à savoir l’image
et plus particulièrement l’image animée. Dans les
années 1970, à l’époque où les
MAV avaient intégré
l’image fixe comme support de compréhension et de mise en
situation, la concurrence de l’image animée de la
télévision commençait à se mettre en place, avec la
diffusion d’émissions de télévision scolaire. Mais,
tandis que le magnétophone – qui permettait l’enregistrement
du son et sa manipulation aisée avec les fonctions de pause et de retour
arrière – faisait partie de l’équipement standard des
classes de langues, le magnétoscope n’était encore
qu’un équipement lourd, très coûteux, non
standardisé et peu répandu. Dans les années qui ont suivi,
la standardisation des formats, la mise sous cassettes des
bandes
355,
la baisse des coûts et l’apparition de fonctions de ralenti et
d’arrêt sur image ont fait du magnétoscope un outil presque
aussi répandu que le magnétophone dans l’enseignement des
langues. Perrin parle à ce propos de « la prodigieuse
amplification de la mémoire collective de l’humanité que
représente l’invention du magnétoscope »
(1997b : 8). Dès le début des années 1980, des
dispositifs techniques ont été mis au point pour permettre le
pilotage du magnétoscope par l’ordinateur, mais, encombrants et peu
fiables, ces dispositifs n’ont jamais été suffisamment
convaincants pour se répandre
largement
356.
Le vidéodisque, également couplé à
l’ordinateur, a fait un moment figure de pionnier de
l’
EAM, mais n’aura
été qu’un feu de
paille
357.
C’est finalement le passage de l’analogique au numérique qui
a vraiment permis, dans les années 1990, l’intégration de
l’image animée aux
EAM.
c) La révolution
numérique totale
Comme le rapporte N. Negroponte dans l’ouvrage
qu’il a consacré à ce sujet (1996), le passage de
l’analogique au numérique, « des atomes aux
bits », est la grande révolution de la fin du
XXe
siècle. Tant que le son, l’image et le texte étaient
produits (et reproduits) de manière analogique, sur des supports
différents, ce cordon ombilical qui continuait à relier leur
représentation avec leur existence dans le monde réel
fonctionnait, certes, mais empêchait de les considérer comme des
objets de même nature. Avec le numérique, son, image et texte sont
codés sous forme de bits identiques, que l’on peut stocker sur un
même support, transmettre sur les mêmes réseaux de
communication, reproduire à l’infini sans aucune perte
d’information. Il y a sans doute un prix à payer pour cette
déréalisation : à l’heure actuelle, et en
dépit de la qualité et de la convivialité des interfaces
qui restituent l’image, le son et le texte, l’écran de
l’ordinateur paraît un médium bien froid comparé
à la feuille de papier sur laquelle glisse la plume (ou la bille). Les
mélomanes nostalgiques se plaignent que le son numérique du CD
audio ne restitue pas la même coloration que le 33 tours d’hier. Et
pourtant, pour les prophètes de l’âge du tout
numérique comme Negroponte, il n’y a pas de doute que cette
dernière frontière va tomber :
Multimedia will become more book-like, something
with which you can curl up in bed and either have a conversation or be told a
story. Multimedia will someday be as subtle and as rich as the feel of paper and
the smell of leather
(op.
cit. : 71).
Pour conclure ce paragraphe sur le multimédia interactif,
quelle valeur explicative peut-on accorder au terme « multimédia »
dans le domaine de la
DLE ? On constate
tout d’abord que la notion d’interactivité fait partie intégrante
de la définition de l'environnement d'apprentissage multimédia
que nous avons donnée
en page
233. Il est donc superflu parce que tautologique de parler de « multimédia
interactif ». Par ailleurs,
notre définition renvoie à deux notions que l’on pourrait
a priori considérer
comme contradictoires : la notion d’environnement d’apprentissage
d’une part et celle d’intégration des ressources sur un support
unique de l’autre. Dans le premier cas de figure, on envisage la multiplicité
des médias venant enrichir l’environnement d’apprentissage
du sujet apprenant : l’intérêt est centré sur
l’apprenant et l’apprentissage (ses relations avec l’environnement
multimédia). Le second cas de figure semble davantage technocentrique
dans la mesure où c’est l’aspect de concentration des ressources
sur un support matériel qui est mis en avant. L’interactivité
demeure une caractéristique essentielle du multimédia quel que
soit le point de vue adopté : elle est la condition essentielle
qui transforme un environnement en dispositif d’apprentissage.
3.
1. 5. Les nouveaux dispositifs d’apprentissage
— L’émergence
des « dispositifs »
Si l’on utilise à nouveau comme indicateur
terminologique la revue
Les langues modernes, en
lisant le titre des dossiers consacrés à
l’
ALAO, depuis 1983, on constate que
l’on est passé de l’
EAO
(1983, 1 ; 1988, 5) au « multimédia » (1996, 1)
puis aux « nouveaux dispositifs d’apprentissage »
(2000, 3). D’après l’éditorial de ce dernier
numéro des
LM, le changement
intervenu dans la teneur des articles entre 1988 et 1996 n’était
que de l’ordre de la technique (passage de
l’
EAO au multimédia). En
revanche, l’innovation des années 1996-2000, c’est
« la création de dispositifs pédagogiques
utilisant les nouvelles
technologies », avec « la mise en place des laboratoires de
langues multimédia et des centres de ressources en langues »
([P. Frath]
op.
cit. : 3).
Le terme de « dispositif »
n’est pas nouveau dans le domaine de la formation en général
et nous l’avons déjà rencontré au cours de notre
travail. Dans le modèle ternaire de la formation de Carré
et
al.358
le méso-niveau technicopédagogique est celui des
« dispositifs de formation ». Ce niveau est décrit
comme :
le domaine de
l’
ingénierie (étude
globale des différents aspects d’un projet pédagogique) et
de la
technologie (au sens large, de
théorisation et formalisation spécifique des
« façons de faire » en matière
éducative
359)
(1997 : 39).
Ces auteurs citent une synthèse des trois courants
de l’autoformation dans Galvani, qui reprend les termes de leur
modèle ternaire cité ci-dessus, à cette différence
près que le (micro-) niveau psychopédagogique devient chez
Galvani le courant « bio-épistémique ». Nous
extrayons de cette synthèse les éléments typologiques qui
suivent (idem, Tableau
2 : 107-109).
Tableau 3.4 – Courants de l’autoformation,
d’après Galvani
Pour le courant
technico-pédagogique, les
méthodes utilisées sont « la guidance et
l’évaluation de l’apprenant dans un dispositif
pédagogique qui organise l’accès autonome aux
informations ». Les sources philosophiques et théoriques
concernant ce courant sont les suivantes : « les théories
de l’information, l’enseignement à distance, le
multimédia, l’EAO, la
psychologie expérimentale et le modèle
mécaniste ». Il peut paraître curieux de trouver
l’EAD, le multimédia et
l’EAO cités dans cette liste,
et Galvani fait en effet remarquer qu’on ne trouve pas « [pour
ce courant technico-pédagogique] un auteur représentatif qui
puisse le qualifier par la cohérence de sa propre démarche
théorique » (cité par Carré
et al.,
op. cit. : 109).
Face à l’aspect réducteur du « dispositif
technico-pédagogique » ainsi décrit par Galvani,
Carré et al.
défendent un point de vue qui se rapproche davantage de
l’apprentissage autodirigé tel qu’il est défini par
Holec, en affirmant qu’un tel type d’apprentissage n’est pas
lié à l’absence du formateur
(idem :
111).
L’aspect réducteur du courant
technico-pédagogique souvent incarné dans la notion de
« dispositif » vient de la tendance à focaliser sur
les ressources matérielles que le dispositif met en oeuvre.
D’après Carré
et al.,
[cette tendance] est amplifiée par le financement
des investissements, les financeurs voulant pouvoir inaugurer quelque chose qui
se voit [même s’il ne s’agit que de] coquilles technologiques
vides (op.
cit. : 112).
Cette tendance est également
dénoncée par Poteaux, qui met en garde contre
l’équivalence trop rapidement formulée entre technique et
dispositif :
On a tendance à associer le concept de
nouveauté à des nouveautés tangibles, matérielles,
techniques. [on assimile] une technique à un dispositif sans toujours
prendre en compte le contexte éducatif et les personnes qui la font
fonctionner en tant qu’usagers (2000 : 10).
Pour cette auteure, les nouveaux dispositifs sont bien
plus que de nouvelles techniques. Il s’agit de prendre en compte la
totalité de la nouvelle situation pédagogique créée.
Les nouveaux dispositifs « engendrent de nouvelles
dispositions », que nous résumons ci-dessous
(idem).
Tableau 3.5 – Nouveaux dispositifs, nouvelles
dispositions (Poteaux)
On peut considérer le modèle des
« nouveaux dispositifs » décrit par Poteaux comme une
synthèse des conceptions les plus récentes en matière de
DLE (intégrant en particulier les
points de vue sur l’autonomie et l’apprentissage autodirigé),
jointe à une intégration raisonnée des Nouvelles
Technologies. Un tel modèle des « dispositions »
induites par un dispositif d’apprentissage des langues centré sur
l’apprentissage autodirigé, guidé par l’enseignant,
utilisant des ressources médiatisées par celui-ci grâce
à des supports de type multimédia ou multi-médias, et
tenant compte de l’importance des espaces et du temps, est tout à
fait compatible avec notre propre modèle du carré
pédagogique
360.
Le modèle de Poteaux confirme l’importance qu’il convient
d’accorder – dans la situation pédagogique en langues –
aux instruments, aux relations de médiatisation et de médiation,
ainsi qu’aux composantes « Espaces »,
« Temps » et « Autres Sujets » de
l’Environnement. Reste à savoir si le terme même de
« dispositif » mérite d’être introduit
dans notre propre modèle, c’est-à-dire s’il
mérite d’être considéré comme un concept
à part entière.
— Dispositifs
et instruments d’apprentissage
Linard affirme
qu’« introduire la notion de dispositif dans le domaine des
TIC et du design des Interactions
Humains–Machines (
IHM) marque une
position épistémologique qui transforme le terme en
concept ». Cette auteure propose pour le terme de
« dispositif » la définition
suivante :
Organisation ou
agencement systématique par un agent intentionnel des
éléments et des moyens (physiques et symboliques, naturels et
artificiels) d’une action et/ou situation en vue de générer
certains résultats (2000 : §1).
Comparons avec l’évolution historique du
terme « dispositif » telle qu’on peut la suivre
à travers les sens 2., 3. et 4. indiqués par le
GRE. On passe du sens
de « moyens mis en oeuvre pour obtenir un résultat »
à la « manière dont sont disposés les
pièces, les organes d’un appareil » puis à
« ce mécanisme lui-même ». Enfin, au sens
figuré, un dispositif est « agencement, arrangement,
méthode, procédé ». La définition de
Linard met l’accent sur l’organisation systématique des
moyens plus que sur les moyens eux-mêmes, ainsi que sur la finalité
de cette organisation, c’est-à-dire l’obtention de
résultats. Cette auteure s’appuie sur les théories de
l’action (modèle hiérarchique de A. N. Leontiev et
modèle cyclique de Bruner) pour considérer l’apprentissage
comme une action particulière. Faisant référence à
la distinction établie par
Piaget entre « comprendre
en action » ou réussir et « comprendre en
pensée » ou dégager la raison des choses, elle
écrit :
Apprendre pose donc le problème non seulement de la
réussite immédiate de l’action (de premier niveau), mais
celui de son maintien dans la durée et de son dépassement
réflexif vers un autre ordre, plus ardu, de connaissance
(op.
cit. : § 5).
Cherchant à définir le parcours
d’action comme un dispositif pour la formation, Linard distingue un niveau
global (macro-niveau) et un niveau local (micro-niveau). Cette distinction et
les questions qui en découlent concernant la conception et la mise en
place de systèmes en éducation et formation permettent
d’attribuer une place distincte aux dispositifs d’apprentissage
et aux instruments.
- Au
niveau global des dispositifs de formation : comment mettre utilement
à [la] disposition de l’apprenant les diverses ressources
disponibles, les siennes, celles de son environnement humain (enseignants et
pairs) et celles des
TIC
et comment les répartir de façon appropriée aux divers
moments du parcours d’action et l’apprentissage?
- Au
niveau local des outils et des interfaces : comment concevoir des logiciels
qui, sans harasser ni abandonner à lui-même
l’utilisateur-apprenant, l’aident à s’auto-aider en
résolvant autant que possible par ses propres moyens, les
difficultés cognitives et socioaffectives rencontrées
(op.
cit. : § 6) ?
Nous
retrouvons dans les éléments qui participent du premier niveau, le
niveau global, la plupart des ressources mentionnées dans le
modèle de Poteaux décrit plus haut. Quant au deuxième
niveau, le niveau local, nous proposons de renommer
« instruments » les « outils et
interfaces » de Linard. Alors que les dispositifs de formation ont
pour fonction de fournir le cadre spatio-temporel et les ressources
nécessaires à l’apprentissage considéré comme
action, les instruments se situent au plus près de l’apprenant pour
fonctionner comme des médiateurs des relations entre le sujet et
l’objet. C’est précisément ainsi que Rabardel, que
nous citons à nouveau ici, définit les instruments.
La position intermédiaire de l’instrument en
fait un médiateur des relations entre le sujet et l’objet [...]
l’instrument est un moyen qui permet la connaissance de l’objet
[...] l’instrument n’est pas seulement un univers
intermédiaire, mais le moyen de l’action (et de
l’activité) (1995 : 90).
D’après Linard, le modèle HELICES
qu’elle propose « ne permet sûrement pas de
répondre à toutes les questions aux deux niveaux, mais il en
éclaire beaucoup ». Il permet dans un premier temps de montrer
un lien possible entre dispositifs et instruments d’apprentissage. Il
permet également de prévoir les difficultés de
l’apprenant et les remédiations à y apporter, par
« une combinaison raisonnée de médiation humaine et de
design
technique
361 »
(
op. cit. : §
6). Il s’agit là d’un modèle tout à fait
séduisant sur le plan théorique mais qu’un praticien
engagé comme nous dans une recherche-action souhaiterait voir
appliqué dans un certain nombre de domaines, dont évidemment celui
de l’apprentissage des langues.
•
• •
De
l’EAO au multimédia
Tout au long de ce parcours terminologique du domaine de
l’apprentissage avec les machines dans la période 1980-2000, nous
avons pu constater à la fois la variété des termes
utilisés et le flou des concepts qu’ils désignent. Nous
pouvons cependant dégager quelques éléments de
réponse à la question de l’évolution des
représentations que sous-tend l’évolution terminologique.
Les années 1980 représentent une
première période charnière dans cette évolution. Le
début de cette décennie voit l’arrivée de
l’informatique et de
l’ordinateur
362
dans les classes de langues. Étant donné la rareté des
logiciels dédiés à cet enseignement, les enseignants qui
désirent utiliser l’« outil informatique »
doivent acquérir des notions de programmation, d’où la
perception de l’enseignant – et, dans une moindre mesure, de
l’élève – qui utilise l’ordinateur comme
quelqu’un qui « fait de l’informatique ». Chez
nos collègues anglo-saxons, l’ordinateur est très vite
adopté comme un support d’enseignement au même titre que
d’autres ressources, et surtout comme une aide à
l’apprentissage, d’où l’adoption rapide de
l’acronyme
CALL
qui met l’accent sur l’apprentissage, alors que les français
doivent se contenter pour un certain nombre d’années du sigle
EAO, fortement connoté par ses
origines behavioristes d’enseignement programmé. Dès la
première moitié des années 1980 en Grande-Bretagne, et dans
la deuxième moitié de ces années en France, apparaissent
des logiciels auteur qui permettent aux enseignants de développer des
activités pédagogiques sans avoir à programmer. Le
détournement de logiciels professionnels appartenant au domaine de la
bureautique à des fins d’enseignement est une autre voie qui se
fait
jour
363.
Si l’on compare l’irruption de l’informatique dans
l’enseignement des langues au cours des années 1980 avec
l’irruption de l’audiovisuel dans les années 1970, une
constatation s’impose. Avec l’audiovisuel sont apparues, à
côté des « auxiliaires audiovisuels » que sont
le magnétophone, la télévision, etc., les méthodes
et les
méthodologies
audiovisuelles. L’informatique, en revanche, n’a pas
donné naissance à des méthodes ou des
méthodologies
informatiques : on ne parle que de
l’« outil » informatique, ou des
« utilisations /applications pédagogiques de
l’informatique ». Cette différence tient peut-être
à la nature
protéiforme de
l’ordinateur qui, pouvant servir à de multiples usages, ne saurait
se résumer à être le support d’une méthodologie
unique.
Les années 1990 sont une deuxième
période charnière, marquée par un accroissement quantitatif
et qualitatif des « machines à enseigner ». Le nombre
des ordinateurs dans les institutions d’enseignement s’accroît
sensiblement, leurs capacités techniques et celles de leurs
périphériques font de grands progrès, qui rapprochent ces
machines des auxiliaires audiovisuels déjà largement
utilisés en langues. On ne parle plus d’informatique mais de
Nouvelles Technologies, l’ordinateur devient l’ordinateur
multimédia, puis « le multimédia » tout court.
L’omniprésence du terme de « technologies »
pose toutefois problème, dans la mesure où il renvoie à
deux concepts liés mais différents : la technologie
de l’éducation d’une
part et la technologie ou les technologies
en éducation de l’autre.
Plusieurs propositions terminologiques sont faites pour éliminer
l’ambiguïté que présente l’emploi de ce terme,
qu’il soit associé à « éducation /
éducatives » ou à « information et
communication ». Certains auteurs parlent de
« systèmes d’information et de
communication », d’autres d’« environnements
d’apprentissage multimédia » ou encore de
« multimédia interactif ». L’introduction du
concept de
système dans la
terminologie du domaine offre l’avantage de suggérer un
rapprochement avec une vision systémique de la situation
pédagogique. Quant au terme de « multimédia »
il met l’accent sur la multiplicité de ses attributs, gage
potentiel d’une richesse d’apprentissage. La plupart des auteurs
s’accordent à dire qu’à la fin des années 1990,
les Nouvelles Technologies sont devenues adultes, ou encore qu’elles se
banalisent au sein de ce qu’on appelle les « nouveaux
dispositifs »
364.
Sans vouloir anticiper sur les conclusions du chapitre en
cours, nous voudrions dès à présent indiquer nos propres
préférences terminologiques. Dans la suite de ce chapitre,
étant donné que notre revue des différents paradigmes du
domaine sera en grande partie historique, nous serons contraint de conserver le
sigle daté mais très utilisé
d’
EAO (et celui
d’
ALAO pour
l’
EAO des langues). Malgré
les réserves exprimées plus haut, nous continuerons
également à parler de Nouvelles Technologies (de
l’Information et de la Communication) et à utiliser le sigle
NTIC, car il est d’un usage
très répandu au moment où nous rédigeons cette
thèse. Toutefois, ainsi que nous l’avons indiqué dans le
§
3. 1. 5. , nos
préférences vont à deux autres termes. Nous nous situons
dorénavant dans le cadre de l’enseignement–apprentissage des
langues avec les Nouvelles Technologies, mais nous souhaitons éviter
l’emploi de ce dernier terme. Le concept
d’
un environnement d’apprentissage multimédia
et celui de « dispositif » tel que le définit
Linard nous amènent à
proposer le terme de «
dispositif
multimédias d’apprentissage des langues »,
utilisable au
niveau global de la
situation
pédagogique
365.
Quant au niveau local, nous avons proposé le terme d’instruments
d’apprentissage pour désigner les matériels
d’enseignement, les logiciels didactiques ou didactisés, en bref
tout ce qui fonctionne comme médiateur des relations
d’apprentissage entre le sujet apprenant et l’objet de
connaissance.
Afin de mieux comprendre comment on en est arrivé
au degré d’intégration élevé que
représentent les dispositifs multimédias d’apprentissage des
langues de la fin des années 1990, il nous faut examiner tour à
tour les grands paradigmes qui ont influencé le domaine, à
commencer par le modèle de l’enseignement
programmé.