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Jean-Pierre Planque
Le Chat philosophe fait
partie de ces lettres aux amis écrites en
une soirée et revues le lendemain... C'était en 2003. Il est déjà
paru sur le site Le jardin des Zen...
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À
certaines heures pâles de la nuit, quand la lune est au
plus bas, j'écris. Hommes, femmes et animaux dorment
placidement apaisés dans des rêves. Je suis seul
et j'écoute le chant de la nuit.
Les coqs ne dorment pas. On dirait qu'ils profitent
de l'humaine absence pour affirmer l'existence de leur communauté.
C'est à qui lancera vers les étoiles le plus beau
chant. Et lequel de ces mâles pourra se prévaloir
de l'organe le plus puissant ? Les chiens se sont tus peu à
peu. J'imagine qu'ils rêvent secrètement d'être
un jour des coqs avec une foule de jeunes poulettes à
l'affût de leur crête, de leurs ergots et de leur
chant glorieux...
Les animaux sont des cons, je vous le dis. Ils n'ont
que notre exemple pour tenter de s'élever dans l'échelle
de l'évolution. C'est pitoyable. Que pouvons-nous faire
pour eux ? J'en ai parlé avec Fred, mon chat, pas
plus tard qu'hier soir.
— Qu'est-ce que t'en penses, toi, m'a-t-il
demandé. Ça vaut vraiment le coup d'être
un homme ? »
J'avoue avoir hésité un moment. Cette
question m'interrogeait au plus profond.
— Franchement, ai-je répondu un peu
lâchement, je m'en tape ! »
Fred a passé une de ses pattes sur son oreille.
— Tu t'en fous vraiment ? m'a-t-il demandé.
— Non. J'ai souvent rêvé d'être
un chat. Vous semblez tellement à l'aise dans votre corps.
Pour moi, le chat a toujours été un symbole d'harmonie.
Un chat, c'est beau, c'est gracieux, et habile avec ça !
Et puis, vous, au moins, vous n'aboyez pas à longueur
de nuit...
— Hum, dit Fred, je te demande si ça
vaut le coup d'être un homme et tu me réponds que
tu aimerais être un chat. Est-ce une caractéristique
humaine de tout ramener à soi tout en désirant
être un autre ? »
J'avais du mal à suivre, mais il me semblait
bien que mon chat était plein de bon sens.
— Oui, répondis-je, les humains sont
pétris de contradictions... C'est peut-être ce
qui distingue l'homme de l'animal. En tout cas, des questions,
nous ne cessons de nous en poser. Tiens, connais-tu le paradoxe
du chat de Schrödinger ?
— Oui, répondit Fred, j'en ai vaguement
entendu parler. Ce type avait imaginé d'enfermer un chat
dans une boite et de le bombarder avec un électron. Je
crois que mon congénère avait 50% de chances de
s'en tirer. N'empêche qu'avant d'ouvrir la boite pour
voir si le chat était mort ou vivant, on pouvait
dire que, scientifiquement, il était à la fois
mort et vivant ! Ce qui était pour le moins
paradoxal... Pourquoi me parles-tu de ça ?
— Parce qu'on se pose trop de questions, merde.
J'aurais jamais l'idée de t'enfermer dans une boite et
de te bombarder d'électrons...
—Délicate attention, remarqua Fred,
mais tu n'as toujours pas répondu à ma question
: ça vaut-il le coup, oui ou non, d'être humain ? »
Il commençait à me gaver, ce connard
de chat. Je l'avais récupéré un soir de
pleine lune au bord de la mangrove. Je vous dis pas comme il
puait ! Je l'avais ramené ici dans ma 205 Junior,
mieux que le SAMU. Je l'avais jeté dans la baignoire,
lavé, brossé, séché. À croire
que j'avais un vieux compte freudien à régler
avec ma troisième femme qui était morte au CHU
de Pointe-à-Pitre. La pauvre, quand j'y songe... Elle
faisait sous elle en permanence et y'avait personne (en tout
cas pas moi) pour nettoyer les selles qui s'épandaient
dans sa misérable chambre. Oui, bon, on ne va pas me
refaire le coup de la culpabilité. C'est le libéralisme
appliqué à la Santé qui fait que la merde
des uns rejaillit sur tout le monde... Il était urgent
de trouver une réponse.
— Écoute, Fred, dis-je. Je suis assez
heureux d'être ce que je suis. Je peux écrire des
histoires drôles (je peux te le prouver ; certaines de
mes copines m'ont envoyé leurs strings pissés
de rire, tiens, sens celui-là...) tout en étant
terriblement sérieux. Le propre de l'homme, c'est de
rire, de prendre de la distance, de se foutre de sa propre gueule. »
Le frigo choisit ce moment-là pour relancer
son programme. Bruit parasite dans la cuisine. Demain, ce connard
de frigo allait me poser des questions invraisemblables. Y'avait
pas photo !
Un frigo qui m'avait coûté tout juste
150 €, que j'avais nettoyé, dégivré,
repeint en vert... Il allait me pourrir la vie !
Je me suis accordé une minute, le temps de
finir mon ti' punch et de fumer une clope. Puis j'ai demandé
à Fred :
— Tu connais le paradoxe du chat philosophe
enfermé dans un frigo ? »
© JPP, mai 2003.
© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec
l'aimable autorisation de l'auteur.
26/08/06 |
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