- Angel Olivera
Almozara, qui est âgé de 43
ans, travaille dans une agence de
voyages.
- Il
réalise des bandes dessinées,
qu'il publie essentiellement dans des fanzines,
ainsi que des travaux
- graphiques pour la ville de Cadix,
en Andalousie, où il
réside.
- Il a
publié un roman et en a d'autres en
préparation.
- La
maison aux deux escaliers a paru dans Miniature
n°14,en avril 2000.
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La Maison aux deux escaliers
Angel Olivera Almozara
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Depuis quelque temps, j'habite
une maison très particulière, au cœur de la
vieille ville. C'est un bâtiment de pierres vétuste
et de construction très ancienne, dont on dit qu'il
se dressait ici, dans la partie la plus élevée
du plus vieux quartier, avant tout autre immeuble du coin.
Je me suis aussi laissé dire qu'il abrita, en d'autres
temps, un couvent de religieuses cloîtrées ;
ce que je crois volontiers car c'est une des maisons les plus
bizarres de la ville.
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Quand tu viens de la rue, tu
passes la porte cochère et, après avoir ouvert
la porte intérieure, qui est toujours fermée
à clé, tu accèdes à un vieux patio
rempli de pots de fleurs et de plantes, avec un puits à
droite et des parois très hautes et tout écaillées
qui se dressent jusqu'au ciel, lequel découpe, au sommet,
un quadrilatère irrégulier. À gauche
s'ouvrent deux arches dont chacune correspond à un
escalier. Ces deux escaliers, chose unique dans la ville,
occupent le même espace, en s'enroulant l'un autour
de l'autre. Ainsi unis, ils montent jusqu'à la terrasse,
à laquelle ils accèdent par des portes différentes.
Des lucarnes ovales à barreaux séparent les
deux escaliers et, quand on monte l'un d'eux, on aperçoit,
à travers les lucarnes, les gens qui montent ou qui
descendent l'autre escalier. Au-dessus de l'arche de droite,
celle qui se trouve tout au fond du patio, il y une série
de niches ou d'embrasures, l'une au-dessus de l'autre, jusqu'au
niveau de la terrasse, chacune étant protégée
par une grille de fer et correspondant à un palier
de l'escalier. C'est à dire des deux escaliers, puisque
la première niche correspond au premier escalier, la
seconde au second escalier, la troisième à nouveau
au premier escalier et ainsi de suite jusqu'au dernier étage
où on devine une multitude de pots de fleurs.
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J'habite le deuxième
étage du premier escalier, et je n'ai jamais emprunté
l'autre, car je n'ai rien à y faire. Par ailleurs,
les occupants de la maison sont peu communicatifs, chacun
vit pour soi, et je ne connais donc pas les gens qui habitent
l'autre escalier, pour la plupart des veuves âgées
et des retraités qui ne sortent jamais de chez eux.
Je connais mon escalier, bien entendu, mais je vais rarement
jusqu'à la terrasse. Ma femme y va, cependant, quand
elle monte étendre le linge, mais elle ne l'a jamais
fait de nuit. Au fond, l'escalier et la maison lui font peur,
ce que je ne lui reproche pas, car, d'une certaine manière,
l'édifice est assez sinistre.
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L'escalier proprement dit est
étroit, et deux personnes ne peuvent y passer en même
temps. Les volées sont courtes et, à partir
du deuxième étage, assez irrégulières.
Mon escalier a un premier étage, un deuxième,
porte à droite. Donc, certains étages donnent
sur un escalier, les autres sur l'autre escalier, d'une manière
plutôt chaotique. Ainsi, le second escalier n'a pas
- il me semble - de troisième étage, puisque
deux appartements donnent sur mon escalier, et ils me paraissent
assez spacieux. Dans mon escalier, au quatrième, il
y a une porte ; puis la cage se divise en deux, et la partie
droite monte, chaque fois plus raide, vers la petite porte,
moisie et grinçante, de la terrasse ; l'autre forme
un coude qui vient finir, quelques marches plus bas, sur un
autre étage dont, à première vue, on
peut difficilement dire s'il s'agit du quatrième ou
du cinquième, encore que la maison, à ma connaissance,
n'ait que quatre étages.
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Il se trouve que, dans l'escalier,
il n'y a pas de lumière. Simplement, celles qui éclairaient
la porte de chaque occupant et celle qui existait quand nous
nous sommes installés ici avaient été
branchées subrepticement sur le courant de la rue.
Quand sont venues les fêtes et qu'ils ont installé
les illuminations de la rue, la compagnie d'électricité
a découvert la combine et nous a laissés sans
lumière, comme il se doit pour des coupables. De sorte
que la porte d'entrée est toujours dans l'obscurité
; dans la cour on ne voit rien la nuit, on risque de buter
contre le puits, de tomber dedans, et l'escalier est un trou
noir. Le propriétaire dit que ce n'est pas son affaire,
mais celle de la collectivité, mais comme ici il n'y
a pas de collectivité et que les gens se fichent de
tout, il n'y a pas moyen de se mettre d'accord, personne n'est
disposé à assumer quoi que ce soit, et la maison
reste dans l'obscurité, à l'exception de la
lampe extérieure située au-dessus de la porte
de chaque appartement et branchée sur l'installation
intérieure, lampe que l'occupant allume et éteint
juste le temps nécessaire pour entrer et sortir. Les
vieilles de l'autre escalier, je ne sais pas combien il y
en a, mais je crois qu'il y en a beaucoup, montent et descendent
avec des bougies qui projettent de grandes ombres, mouvantes
et spectrales, à travers les cages et les ouvertures
ainsi que sur les parois de la cour et les marches de mon
escalier.
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Non seulement c'est sombre et
incommode, ce qui vous oblige à utiliser des lampes
de poche quand vous venez de la rue, mais on a une curieuse
impression quand on monte l'escalier et que l'on entend quelqu'un
d'autre monter de l'autre côté, surtout la nuit,
quand on voit, à travers les lucarnes, les lumières
vacillantes et fantomatiques de celui qui monte et de celui
qui descend tandis que - c'est le plus curieux - vous vous
entendez en même temps monter ou descendre votre propre
escalier.
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Tous les samedis, une locataire
doit, à tour de rôle, nettoyer la cour. Comme
cela se passe dans tous les immeubles, une occupante, qui,
d'ailleurs, habite l'autre escalier, est chargée de
dire qui doit faire le ménage et quand. Elle ne le
dit pas personnellement, et nous ne connaissons même
pas cette dame, mais elle établit une liste au crayon
feutre sur papier, puis elle la placarde sur la porte du patio.
La liste donne les noms des locataires et indique le jour
où chacune d'elles doit faire le ménage. La
dame a inscrit le nom de ma femme, mais celle-ci ne la connaît
pas non plus, et les voisins de notre escalier ne la connaissent
ni de vue ni de nom. Mais moi, je sais de qui il s'agit.
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Elle habite le quatrième
étage, le dernier. Plusieurs fois, je l'ai vue depuis
la cour alors qu'elle regardait en bas. J'ai vu sa silhouette
à demi cachée par une petite fenêtre à
barreaux, derrière des rideaux bonne femme et un gros
rideau à demi tiré. Chaque fois que j'ai regardé
là-haut, je l'ai vue, de jour et de nuit, toujours
à la fenêtre, toujours entre les barreaux, toujours
en train de regarder vers le bas, vers la cour, toujours en
train de surveiller. Et, la nuit, je ne vois que sa silhouette
sombre, se découpant sur la faible lueur d'une bougie
allumée à l'intérieur de son appartement.
Personne ne sait son nom, mais elle a toujours été
là, au quatrième, et on a raconté à
ma femme qu'elle était déjà là
quand les parents des locataires les plus anciens sont venus
habiter notre immeuble.
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Après tout, malgré
ses particularités, c'est, en définitive, une
maison comme les autres. Tout au moins, je le pensais jusqu'à
une date récente.
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Ce fut le mois dernier, quand
nous avons invité un groupe d'amis à dîner.
Il s'est alors produit quelque chose de tout à fait
bizarre.
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Nous étions tous réunis
au salon, à bavarder et à boire tran-quillement
une bière. Rosi, une de nos invitées, a demandé
la permission d'aller aux toilettes. Celles-ci se trouvent
au fond de l'appartement, au delà de la salle à
manger et de la cuisine, car l'appartement est en forme de
J renversé, disposé autour de la cour et de
l'escalier. Rosi quitta le salon par le couloir, tandis que
nos bavardages animés se poursuivaient. Nous ne faisions
pas attention, jusqu'au moment où elle est revenue
en pleine crise de nerfs, pleurant de façon hystérique.
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Nous nous sommes tous levés,
et les dames l'ont faite asseoir dans un fauteuil. Ma femme
lui a offert une bière, mais elle ne l'a pas acceptée.
Elle a continué à pleurer pendant un long moment
; je la voyais si mal en point que j'ai cru qu'elle allait
s'évanouir. J'étais persuadé qu'elle
avait vu une souris ou un rat, mais il fallait que celui-ci
soit bien gros pour l'avoir mise dans cet état. Si
bien que j'ai pris un balai, suis passé par le couloir,
la salle à manger, la cuisine, et suis arrivé
dans la salle de bains où j'ai regardé dans
tous les coins, sans rien trouver de particulier. Mais ma
surprise fut grande quand je suis revenu et que Rosi, essuyant
ses larmes, expliqua, tout en sanglotant, qu'elle était
arrivée à la cuisine et que là, elle
nous avait tous rencontrés en train de bavarder et
de boire ! Nous nous sommes tous regardés, déconcertés,
sans savoir que penser de notre amie. Elle jura ses grands
dieux qu'elle nous avait vus dans la cuisine, après
nous avoir laissés au salon, et il n'y eut pas moyen
de la convaincre de son erreur, malgré tous nos efforts,
tant elle y mettait de véhémence.
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L'affaire gâcha notre
soirée. Plusieurs d'entre nous insistèrent pour
raccompagner Rosi chez elle, et tous finirent par s'en aller
sans avoir touché au dîner.
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Je ne me considère pas
comme superstitieux, je ne crois pas aux maisons hantées,
aux esprits, aux fantômes, ni à rien de la sorte.
Je reconnais que j'aime ce genre d'histoires, comme j'aime
les récits de fantastique, de science fiction et de
terreur. Mais bon, cela ne veut pas dire pour autant que j'y
croie. Et, bien entendu, ce que j'ai pensé de notre
amie Rosi, c'était qu'elle était timbrée
ou qu'elle avait fumé un joint avant de monter. Cependant,
deux nuits après, j'ai commencé à m'inquiéter.
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Pili et moi, nous dormions tranquillement
quand nous avons été réveillés
en sursaut par un chahut considérable. On aurait dit
que quelqu'un ou quelque chose tombait bruyamment dans l'escalier
et venait frapper avec fracas contre notre porte. La petite
Marta se réveilla elle aussi et se mit à pleurer.
Pili la prit dans ses bras, et moi, troublé, je m'approchai
de la porte palière. J'allumai la lampe extérieure,
jetai un coup d'œil par le judas, mais ne vis absolument rien,
sinon l'escalier totalement vide. Tout était normal.
Je criai : "Qui est-ce ?", mais, bien entendu, personne ne
répondit. J'écoutai un moment, mais le silence
était total, à part un chien qui se mit à
aboyer de l'autre côté de la rue. Enfin, m'armant
de courage, j'ouvris le guichet grillagé qui se trouve
au milieu de la porte, vestige probable du temps des religieuses,
ce qui me permit de voir le palier et ma partie de l'escalier,
dans son ensemble, sans ouvrir la porte, ce que, de toute
façon, je n'avais pas l'intention de faire. Naturellement,
il n'y avait rien, et tout était absolument tranquille,
à l'exception de ce maudit chien qui n'arrêtait
pas d'aboyer et qui allait encore réveiller la petite
que ma femme avait réussi à rendormir.
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Peut-être en d'autres
occasions serais-je sorti dans l'escalier pour vérifier,
mais l'aventure de Rosi était trop récente dans
mon esprit et dans celui de Pili, et nous en sommes restés
là. Quoi qu'il en soit, la même chose s'est produite
dans l'autre escalier, ou dans la maison d'en face, après
tout. Dans cet immeuble si particulier, on entend des voix
et des pas qui paraissent venir de son propre étage
et qui, en réalité, viennent de l'étage
voisin. Cette nuit-là, en outre, il y avait un peu
de vent. Nous nous trouvons dans un angle particulièrement
exposé aux vents violents qui nous apportent des bruits
et des voix de très loin. Et, quand la benne à
ordures passe dans la rue, on dirait qu'elle traverse notre
chambre à coucher.
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-
Et l'histoire de la douche ?
Ça, je ne l'ai pas raconté à Pili, mais,
la semaine suivante, j'ai entendu de nouveau des choses bizarres,
alors que je me douchais.
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L'eau coulait à flot
sur moi, et le bruit qu'elle faisait était tel qu'il
couvrait tous ceux de l'appartement et de l'immeuble en général.
Je n'entendais plus ni la télévision, ni le
va-et-vient de Pili dans la cuisine où elle préparait
le repas, ni la voix de Marta, ni les bavardages des voisins.
Quand, tout à coup, il me sembla que, sous ce bruit,
perçait, très faiblement, comme une voix. C'était,
en un sens, comme les voix et les images inexistantes que
tu crois deviner dans le haut parleur et sur l'écran
du téléviseur quand tu essaies de capter une
chaîne, que l'imagination te fait croire que tu vois
et entends, alors qu'en réalité tu ne vois et
n'entends rien, en dehors d'un fourmillement continu. De la
même manière, si tu laisses courir ton imagination,
tu crois percevoir certains sons sous le crépitement
de l'eau qui tombe en abondance et sans arrêt sur toi,
sur ton visage et sur tes oreilles. Et moi, à ce moment-là,
influencé par les événements des jours
précédents, je laissais effectivement mon esprit
fébrile vagabonder plus que de raison. Soudain, je
crus entendre, d'abord avec difficulté, puis très
nettement :
-
– Au secours ! au
secours ! Tirez-moi de là ! Je veux sortir ! Au secours !
AU SECOURS !

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27/12/02
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