
Les grandes
amitiés, version moderne
(à propos de La tyrannie de la
réalité, de Mona Chollet[1])
Mona
Chollet entretient avec quelques écrivains ce que Raïssa Maritain, la femme du
philosophe, appelait les grandes amitiés. L’expression a un sens précis.
Il s’agit de relations situées d’emblée en une zone de nécessité intérieure ou
spirituelle, et qui s’y maintiennent. On pourrait parler de rencontres sur l’essentiel
si l’expression ne renvoyait aujourd’hui à une provisoire concordance d’opinions
toute tournée vers l’intérêt réciproque, c’est-à-dire, nonobstant l’habillage
savant et avantageux de la chose, à des acoquinements de négociants ou à des marchandages
de gredins.
Je
ne savais rien de Mona Chollet avant qu’on ne me mette sous les yeux, publié sur
son site Périphéries, un texte d’elle sur mes dialogues avec Jacques Berque.
Elle allait droit à l’essentiel. Je retrouvais avec stupéfaction, chez cette toute
jeune femme, le sens aigu de la relation signifiante qui caractérisait précisément
les grandes amitiés. Elle saisissait avec une extrême précision de quoi
il était question entre Jacques Berque et moi, elle allait droit à notre souci
commun. L’amitié intellectuelle enfante, pourvu qu’elle soit droite et désintéressée,
un quelque chose que je ne sais nommer. Fantôme crédible ? Appel de vérité,
comme on dit appel d’air ? Bulle d’être ? Ce quelque chose, Mona Chollet
l’avait immédiatement et fortement repéré.
Quoique
venue du journalisme, et donc très capable de fédérer la capacité d’agacement
de Berque et la mienne, elle entrait de plein droit dans notre ronde. J’étais
certain qu’il l’y aurait, comme moi, accueillie avec joie, qu’il aurait aimé,
lui aussi, sa manière chaleureuse et intraitable d’être au monde. Dans les
grandes amitiés, j’oubliais de le signaler, le pacte de non vulgarité, c’est
de ne jamais se demander qui reçoit et qui donne, ni à qui, ni comment, ni dans
quelles proportions, ni quand la roue tourne et pourquoi.
« Si
ce monde est un piège vicieux, il en va également ainsi de celui qui le dit, et
c’est l’hôpital qui se moque de la charité. » Assez juste ce propos d’Alan
W. Watts, même s’il faut quand même que les choses soient dites ! Comprenez
que vous ne trouverez pas dans La tyrannie de la réalité un énième démontage
de la mécanique de la modernité : sauf quand Baudrillard fouille avec gravité
les ruines des Twin Towers, ce genre d’opération tourne désormais au caquetage.
Non. Mona Chollet parle aux autres en se parlant à elle-même. Elle se tient avec
ses lecteurs dans la seule relation qui vaille : elle a besoin d’eux et ils
ont besoin d’elle. Elle est en eux. Ils sont en elle. Elle parle avec eux, en
leur nom. Il y a entre elle et eux un on rapide et pudique, manière d’éviter
un nous trop solennel. « C’est pas une vie la vie qu’on vit ! »
disait-on jadis au café-théâtre. Le temps n’est plus à cette gentille dérision.
La phrase a perdu son point d’exclamation, s’est alourdie d’affirmation ;
sa drôlerie s’est chargée de tristesse, d’amitié aussi, et d’exigence, et de fermeté.
« Pas une vie, la vie qu’on vit. » Berque le pensait. Je le pense. Mona
Chollet le pense. Aucune raison de faire semblant. Il suffit d’ouvrir les yeux, de sortir un instant de sa monomanie existentielle,
de tolérer un peu de vague dans son regard, de laisser traîner une oreille. Toute
cette fatigue, toute cette méfiance. Le plus terrible n’est pas là d’ailleurs,
mais dans le désir de vivre que chaque visage tente vainement de réprimer, dans
cette fraîcheur qui devine qu’elle sera trahie, ou qu’elle se trahira.
.
J’étais
plongé dans La tyrannie de la réalité quand m’est arrivé un
message de quelqu’un que j’avais perdu de vue depuis trente ans. Grande école,
cadre, famille nombreuse, des principes : tout pour être heureux, comme grognent
les porcs. Ça donne ceci : « Je sais que je fais semblant. Je le sais en permanence, je ne l’oublie pas une
minute. Mais quelle fatigue, quel poids,
de vivre en permanence dans la schizophrénie. Et quelle honte. Et quel gâchis.
Et quel temps perdu… Je me replie, comme tant d’autres, sur ma famille, petite
sphère égoïste, pré carré, château fort, d’où on lutte pied à pied pour tâcher
de sauver l’essentiel. Mon épouse (…) continue à y croire, à aller vers les autres,
à s’ouvrir au monde. Pour moi, je me transforme de plus en plus en ours, en grognon,
en Alceste. (…) Une épouvantable désolation m’envahit devant ce que devient notre
monde. Mon seul espoir réside dans l’attente de l’Apocalypse : nous allons
vivre, au cours des cent prochaines années, une catastrophe climatique de grande
ampleur et, parallèlement, la fin des sources d’énergie fossile. Même si quelques
guerres ne s’y rajoutent pas, des hommes vont disparaître, beaucoup. Bach, Shakespeare,
et quelques autres, continueront-ils à tenir compagnie aux survivants ? (…)
Tout cela est un peu lointain et pas très folichon. À court terme, deux questions
m’obsèdent. La première a trait aux enfants. (…) Que leur dire ? En choisissant
une famille nombreuse, mon épouse et moi pensions, notamment, contribuer à la
construction d’un monde meilleur. Aujourd’hui, nos enfants voient bien que je
n’y crois plus. Je ne peux que leur transmettre ma conviction que nous nous enfonçons
toujours plus avant dans le totalitarisme, l’américanisation de notre mode de
vie et de nos consciences, l’« économisme », la veulerie, la fascination
de la consommation et de l’avoir, la recherche du confort matériel, la peur, l’obsession
du sexe, etc. Nous réussissons tant bien que mal à leur éviter de tomber dans
le piège des objets, du prêt à penser, du déshonneur… même si c’est parfois dur,
pour eux, d’être « décalés ». Mais si j’arrive à leur dire contre
quoi lutter, je ne trouve plus à leur dire pour
quoi… Ma seconde question : comment entrer en résistance ? »
.
Être informée,
ça a quand même du bon. Mona Chollet va au centre du problème quand elle cite
cette prodigieuse formule d’Ernest-Antoine Seillière : « L’entreprise
est la cellule de base de la société. » Une telle pensée suffit à désigner
en cet auteur le plus grand marxiste français de l’époque, et sans doute le seul.
Un cran au-dessous de Marx, peut-être, mais enfin… Seillière est à la fois théoricien,
praticien, philosophe, homme politique : qui dit mieux ? Et quelle clarté
dans cette définition, quelle puissance dans ce qu’elle sous-entend ! Si
l’entreprise est la cellule de base de la société, tout le reste en est, au mieux,
la superstructure, au pire, l’accident ou l’alibi. Que dire d’autre ? Si
la mauvaise fortune avait englouti les œuvres de Descartes à l’exception des trois
mots du cogito, il serait tout de même passé à la postérité. Réduit à dix
mots, Ernest-Antoine Seillière domine de son haut la pensée de l’époque. Vous
croyez que je plaisante ?
Cogito
ergo sum appelle le commentaire, l’éclaircissement, l’interprétation.
L’affirmation seillièrienne, elle, n’admet que l’adhésion ou le refus. L’entreprise
est-elle, oui ou non, la cellule de base de la société ? C’est oui ou c’est
non ; ce ne peut être ni oui ni non. Seillière dit oui. Je dis non. Le seul
débat possible entre nous consiste à examiner ce point. Je ne vais pas lui reprocher
d’être baron, ou riche, ou je ne sais quoi. Je ne vais pas jouer à la table ronde
avec ses domestiques. D’autres sont bien obligés d’y jouer, direz-vous. Ouais…
J’hésite à l’avouer tant je vais faire rire, ou indigner : ils ont tort.
Il y a une chose et une seule à dire à Ernest-Antoine Seillère : l’entreprise
n’est pas la cellule de base de la société ; cette idée est contraire à la
raison et constitue une offense pour l’esprit. Les gens qui négocient avec le
Medef doivent entrer en séance, exprimer solennellement leur condamnation du propos
présidentiel et se retirer immédiatement si le débat n’est pas ouvert sur ce point.
Toute autre attitude est une capitulation ; elle aggrave mécaniquement le
désastre ; sous prétexte d’apaiser des difficultés qui réapparaîtront forcément,
elle valide la déraison et accorde ses lettres de noblesse au néant.
Mona Chollet
n’écrit pas pour les spécialistes du débat truqué, pour les pitoyables du malgré
tout et du quand même, pour ceux qui se contentent de l’envers d’eux-mêmes.
Elle écrit pour les écrasés que nous sommes. Le plus beau dans son livre, le plus
rare, c’est l’attention qu’elle porte à son lecteur, même et surtout quand elle
se fait, à bon droit, tranchante. « La source des dysfonctionnements de la
société, écrit-elle, est en nous, à travers la conception que nous nous faisons
de notre identité, de notre place dans le monde, des relations que nous entretenons
avec les autres, avec notre environnement. » Phrase centrale. Je jette ce
gant sans hésiter au visage de Seillière ; c’est la seule déclaration de
guerre à son égard qui soit autre chose qu’une élégance de style ou une restriction
mentale. Oui, la source des dysfonctionnements et des drames de la société est
en nous. Oui, nos malheurs individuels et collectifs viennent premièrement de
l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Oui, cette idée-là copine comme cul
et chemise avec la définition de Seillière, même et surtout si nous faisons profession
de marxisme, de socialisme, de christianisme : s’il en était autrement, l’homme
du Medef, à peine voudrait-il articuler son propos, serait changé en une montagne
de tomates. Non, un Seillière ne serait pas concevable si le fond de nos existences
n’était pas en accord profond avec les prémisses de sa proposition, à savoir que
tout commence et tout finit par l’argent. Oui, riches ou pauvres, nous croyons
avec Seillière, même quand nous feignons de le déplorer, qu’il y a dans la sécurité
financière et dans le progrès matériel la condition de tout. Oui, toute l’éducation
des enfants tient dans cette idée barbare : le reste est décoration. Oui,
ce que nous appelons liberté, et qui se transforme vite en une cagnotte de rêves
oiseux, nous leur apprenons à le vendre d’emblée, comme nous l’avons vendu. Oui,
nous élisons les politiciens qui favorisent cette liquidation : nous nous
lions à eux par cette vilenie secrète, la meilleure alliée de leur ambition. Oui,
c’est de ce renoncement discret, tolérable, gentiment quotidien, que personne
n’irait nous reprocher, que procèdent, par un enchaînement impitoyable, les servitudes
sur lesquelles nous faisons semblant de gémir, celles qu’on nous impose et celles,
plus délicieuses encore, que nous nous imposons à nous-mêmes : nous les aimons
tant, nous les aimons à en mourir. Oui, presque tout le monde, en France, en Europe,
en Occident, est seillièrien. Tous les partis, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite,
sont seillièriens : ils se distinguent seulement par la manière dont ils
font semblant de ne pas l’être, par le genre. Toutes les religions sont
seillièriennes, et surtout ce christianisme qui devrait pourtant avoir tellement
en horreur le souci de l’argent, et qui, abruti comme le reste par le marketing,
baptise à tour de bras ce qu’il devrait nous inviter à brûler.
Ces délicats
d’Occidentaux renoncent vite à la bonne herbe de la liberté pourvu qu’en échange
on leur promette du bonheur en croquettes. C’est qu’ils ne supportent pas le pessimisme,
ces chérubins ! Au fond de la marmite de l’esclavage, il leur faut encore
lécher un peu de plaisir. Je ne sais si je l’ai bien ou mal lu : le livre
de Mona Chollet me rend les choses très simples. Continuez comme ça, mes amis,
vivez entre l’illusion de la liberté et la réalité de l’étouffement. C’est parfait.
Mais n’allez pas jusqu’à exiger qu’on se montre optimiste à votre égard, ni quant
à l’avenir du monde où vous fourmillez : là, vous seriez vraiment des imbéciles.
Car, continuant comme ça, vous aurez tout, la peste, les sauterelles, Raffarin,
Seillière, leurs descendants, leurs symétriques opposants, la totale jusqu’à la
fin du monde ! Bien fait pour vous. Oui, tout ça, vous l’aurez, et mieux
encore : ceux qui vous disent le contraire sont des maquereaux. Par contre,
si vous voulez, vous pouvez changer. Ça ne tient qu’à vous. Je ne suis pas ivre :
ça ne tient qu’à vous. Dur, très dur, évidemment, mais imparable. Vous rendre
l’aventure, vous rendre vous-mêmes à vous-mêmes, vous rendre les autres, et le
chant, et les matins fragiles, et les aurores qui frémissent : tout ça, vous
le pouvez, et plus encore. Vous le pouvez tout seuls, c’est-à-dire en direct avec
les autres. Sans aucun César, le grand diviseur, étrange anagramme de races…
Sans tyrans imbéciles, sans cons sultans. Pas besoin de faire profession
d’optimisme ; le bonheur, vous l’enclenchez à volonté, comme la cinquième
sur l’autoroute.
Comment la
vie peut-elle être vivante, demandait déjà Sénèque, comment la vie peut-elle être
la vie ? Une espérance discrète parcourt le livre de Mona Chollet. Elle ne
préconise pas d’inventer le parti de la liberté, le club des désaliénés, l’association
pour la félicité, l’amicale anti-modernité. Elle a raison de le souligner :
« Les délivrés-en-vie n’existent pas ». Se méfier des imitations, des
raccourcis. Le « changer la vie » de Rimbaud a fini sa carrière en argument
pour la construction des gymnases municipaux. En face du Barnum de la modernité,
la résistance, c’est forcément une histoire de boiteux, d’aveugles, de paralytiques.
Qu’on pense un peu quelle vertigineuse descente dans la bêtise il a fallu pour
que l’équipe - le team - qui fabrique les déodorants, les yaourts aux essences
de fruits ou le papier hygiénique quadrifolié soit considéré, sans que personne
n’éclate de rire, comme la cellule de base de la société ! Les nouveaux seigneurs,
bien plus vicieux que leurs prédécesseurs, nous exploitent, mais sans nous protéger ;
et nous, tout fiers du décervelage qu’ils nous infligent, nous nous reprochons
de mal retenir leurs leçons. Comment repartir ? La politique ? Pas nécessaire
de choisir la plus détestable, bien sûr. Mais Mona Chollet a raison : « Ce
n’est pas l’engagement politique qui nous permettra de déjouer l’idéologie de
la séparation, d’assainir nos relations avec ce qui nous entoure, et d’éprouver
notre implication fondamentale dans le monde et dans la communauté humaine. »
Il faut donc
chercher plus loin, plus profond. « Là où grandit le danger, grandit aussi
ce qui sauve. » La séparation a fait son nid au creux de nos âmes ?
Descendre jusque-là, pour remonter. Il ne s’agit pas de nous soigner : c’est
Seillière qui ne va pas bien. Juste de retrouver quelques réflexes d’enfant. Le
cache-cache, par exemple, quand on se veut absent pour mieux montrer, et se montrer,
qu’on est présent et vivant. Se ménager « un endroit où on est inatteignable »,
comme dit Frédéric, un des héros de L’Âge des possibles, le beau film de
Pascale Ferran. Je l’avais vu à Nancy, où j’animais une session de formation :
j’en bassinais les stagiaires. Un endroit géographique, un endroit de l’esprit,
un endroit de l’âme : n’importe, pourvu qu’il nous renvoie au simple, qu’il
nous accule sans violence à nous-mêmes. Tout repenser à partir de là, hardiment
mais sans hâte. Ne pas jouer à l’illuminé. Se méfier des poussées révolutionnaires
cérébrales, aussi terroristes que ce qu’elles condamnent. Se servir des objections
des autres, et de ses doutes, pour tout remettre à plat. Ne pas construire sa
pensée en dur, ni sa vie. Attraper des petits morceaux de gratuité, comme on fait
avec la viande, au méchoui. Non pas jouir de la petite gorgée de bière :
trouver en elle une soif plus intense. Partager sans tricher. Pauvreté, simplicité,
goût d’attendre. Tout ça éclaire autrement les autres. Ils prennent un coup de
jeune, un coup de beau. Il se fait de l’ineffable. La vie redevient possible.
Le monde s’invente en nous, presque sans nous. Et l’aventure revient, ses duretés
véridiques, ses joies loquaces. Laisser à Seillière le marxiste la névrose des
préalables, la crainte de l’avenir, la lessiveuse à sécurité. Mona Chollet a raison :
« Le terme de précarité recouvre bien davantage qu’un statut sur une
feuille de paye ; il définit notre condition dans sa globalité. »
.
Je me promène
comme un éléphant dans un livre tout de douceur et d’audacieuse prudence. Je m’y
sens à l’aise, alors je m’y ébroue. Allons, encore une chose qui m’a fait plaisir.
Bien vu d’évoquer ces couples qui ont décidé, quoi qu’il arrive, de renoncer à
ce qui les sépare et de se consacrer tout entiers à eux-mêmes. Qui vivent ensemble,
vraiment ensemble, ici ou là, mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au grand
bonheur des petites chances, à la fortune des circonstances, sans prendre l’avis
d’aucun réalisme, sans égard pour les psychologues qui les disent fusionnels parce
qu’amoureux leur arrache la gueule. Ces couples qui sécrètent leur histoire,
leurs mots, leurs silences sans s’assommer, soir après soir, des racontars du
bureau. On dira ce qu’on voudra. Il se peut que le bonheur leur pose parfois un
lapin. Mais, au moins, ils ont rendez-vous avec lui. C’est un beau mot,
rendez-vous. Un mot pas né d’hier ; un mot de guerre reconquis par
l’amour ! Il est vrai qu’il faut être très fort pour cette vie-là. La poterie,
c’est un peu court. Ne pas confondre amoureux et amateurs ! Égoïstes, ces
couples-là ? Le contraire : ils sont diffusifs d’eux-mêmes. Pour tout
ça, oui, je les aime.
[1]
Mona Chollet, La tyrannie de la réalité, Paris, Calmann-Lévy, 2004
![]()