
Le
marché de Résurgences (XXXVIII)
Deux films, Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin et Sagan de Diane Kurys. Deux auteurs de la même génération décrivent
à peu près le même monde, une bourgeoisie française d’artistes et d’écrivains.
« La thèse bourgeoise, écrit Stanislas Fumet, c’est que tout marche tout
seul et par là même va de mieux en mieux. » Rien ne va bien dans la famille
d’Un Conte de Noël, mais tout, en effet,
y marche tout seul : mon fric est à moi, mon corps est à moi, mon talent
est à moi, ma névrose est à moi, mon combat est à moi, nos problèmes sont à nous.
Des personnages emmurés sur lesquels le regard du cinéaste tire de nouveaux verrous.
« Lumière sur lumière », dit le Coran pour rendre compte de l’articulation
entre la Création et la Révélation qu’on retrouve différemment dans les monothéismes
du Livre. Ici, c’est ombre sur ombre, ténèbres sur ténèbres, bornes sur bornes,
refus sur refus. Un progrès négatif, une folle capacité de régression. L’écrasement
terrifiant des dimensions intérieures, le culte du fait - du fait social, économique,
culturel, psychologique, du « Fait-Moloch », comme dit Ellul -, voilà
qui définit plus sûrement la société bourgeoise que l’assujettissement à l’impôt
sur la fortune. Ce culte, elle l’a imposé à tous, et d’abord aux antibourgeois.
Le rap, par exemple. Sa façon de touiller les envies, les colères, les douleurs,
comme si, de la production et de la promotion de cette tambouille égocentrique,
allait surgir la révélation d’une identité. Grands mots et cœurs étroits, sur-place
de l’être parmi l’agitation des choses, tel est, en smoking ou en jeans, à Deauville
ou à Clichy-sous-Bois, l’esprit bourgeois. Un
Conte de Noël, c’est le rap des riches.
.
Je n’ai jamais ouvert un livre de cinéma. Pourquoi
l’aurais-je fait ? J’ai gardé ma ferveur d’enfant pour cette grosse loupe
clandestine posée sur le monde, ces confidences dans le noir sans cesse renouvelées.
Chaque mercredi soir et chaque dimanche après-midi, du début octobre au 14 juillet, mes parents, ma grand-mère et moi allions nous asseoir au Palais des Fêtes de Montrouge : en tenant compte des vacances, soixante-dix films
par an. « Pas mal », disions-nous en sortant. Parfois, nous ne disions
rien. Ça continuait en nous.
Enfant, je projetais mes rêves dans un monde
qui me semblait infiniment vaste, et qui l’était. Sa largeur rendait tolérable
la médiocrité du présent ; mieux, se projetant sur ce moment sans grâce,
elle tirait de lui toutes sortes d’étincelles inattendues qui, sans le rendre
vraiment beau, lui donnaient une allure de sens, en faisaient une base de départ
secrète et forte. « La foi est la substance des choses que nous espérons » :
le présent de ma banlieue était un tremplin pour l’espérance et une invitation
à la foi. Il me suffisait de marcher dans les rues de Montrouge, surtout le matin
ou en fin d’après-midi, pour être saisi d’une ivresse qui ne devait rien à aucune
drogue. En moins de cent mètres, les criailleries familiales s’étaient éteintes.
Cent mètres plus loin, j’avais oublié les façades grises, le hbm,
le ciment. Encore cent mètres, et je flottais dans le bonheur. Alors je sentais
« être mon être ». Tout devenait allusion à une immensité impénétrable
et généreuse. Parfois, rarement, je retrouve ce sentiment. Mais je ne peux plus
compter sur le monde pour m’y aider, c’est cela qui a changé. Sans doute personne
n’est-il assez fou pour tout exiger du monde, ni même pour lui demander beaucoup.
Mais on est en droit d’attendre de lui, de temps à autre, un signe encourageant,
un reflet qui rassure. Il n’en est plus capable. D’accord avec Lévi-Strauss :
« Ce n’est pas un monde que j’aime. »
Le raidissement dont parle Heidegger, celui
qu’il a déjà entièrement paralysé ne l’éprouve plus comme une évidence. Il ne
sent plus, ce camé, les progrès de ce que Jean-Claude Michéa appelle « la
guerre de tous contre tous ». Il ne voit plus se rejouer, jour après jour,
la scène effrayante de Miracle à Milan
où l’affrontement des intérêts sordides change les visages en museaux. Il ne flaire
plus l’odeur de la mort dans cette furieuse « volonté d’exister »qui
fait des opprimés d’aujourd’hui les oppresseurs de demain. La menace est son atmosphère,
son pays. Il ne la craint plus. L’ami du néant, par quoi serait-il vraiment menacé ?
Tel le désert, il avance.
L’enfance pervertie, celle qu’on prend à contresens,
absurde refuge. Quand même on voudrait oublier le mélange de sottise précautionneuse,
de férocité satisfaite, de sadisme méticuleux et de vicieuse vertu en quoi se
résume l’essentiel d’une éducation ordinaire, quand même on retiendrait de ses
jeunes années une vraie pépite de bonheur, un vrai germe de sens prêt à s’épanouir,
cet instant-là ne serait encore signe de rien. Quand la mémoire ouvre son cercueil,
ce cadavre se décompose. La source dont parle Heidegger est le contraire du passé ;
elle appelle le recueillement, pas la nostalgie. Elle ne se confond ni avec le
lieu mystérieux d’où elle a surgi, ni avec les terres, ingrates ou fertiles, qu’elle
a traversées. Elle est antérieure à tout ce que nous pouvons dire de nous-même,
à tout instant que nous entreprendrions de ressusciter. Elle ne nous impose nullement
l’oubli, mais elle marque de son signe - de son point blanc - chaque mouvement
de notre mémoire ; ce jour de bonheur ou de malheur que nous voulons retenir,
elle nous dit qu’il est mort, mais qu’elle, la source, coule en nous comme au
premier jour, aussi neuve, aussi vive. Que rien ne l’interprète, que tout s’interprète
en elle.
S’approcher de la source, se tenir près d’elle :
quelle épreuve aujourd’hui ! Tout conspire à faire de l’abandon une attitude
héroïque. Un déluge d’informations nous détourne de notre cœur. La folie de l’efficacité
ne cesse d’exiger de la pensée qu’elle fournisse des résultats, lui fixe des objectifs,
lui impose des moyens, lui interdit le vagabondage décapant et les détours rafraîchissants.
Le bureau d’études devient le modèle de toute activité intellectuelle. L’intelligence
des autres, s’ils ne sont pas membres de l’équipe,
devient une concurrente, une adversaire, une ennemie. La maladie communicationnelle
nous presse, nous oblige à cibler notre effort (sensible, c’est sans cible,
disait Bernard Lubat), à donner une forme à ce qui ne peut pas encore en prendre,
à nous soucier de la promotion de la moindre miette d’intuition. Mais peut-être
nous accommoderions-nous encore de ces contraintes si elles ne bénéficiaient de
puissantes complicités internes. Chacun devine, en effet, que les paroles et les
actes ne peuvent être désormais de quelque utilité s’ils ne sont l’extension d’un
combat intérieur secret, intrépide, harassant. Au-delà du bouillonnement des passions,
de la radiographie des « faits », de l’expression des opinions, du heurt
des « éthiques », au-delà des idées et des intentions, le monde où nous
vivons requiert un engagement personnel d’une absolue authenticité. Si féconde
qu’elle soit, cette exigence a quelque chose d’effrayant, même pour les plus intrépides.
Le jour où la facticité universelle les oblige à se retourner vers eux-mêmes,
ils s’inquiètent en effet de retrouver dans leur cœur quelque chose de ses manières,
de son verbiage, de sa vanité. En se révélant, le monde nous révèle ; il
nous montre qu’il est en parfaite connivence non seulement avec nos tentations
d’évitement, de divertissement, d’élusion,
mais aussi, et surtout, avec ce que nous tenons depuis toujours, en toute bonne
foi, pour le plus précieux de notre héritage.
J’étais frappé par la facilité et la souplesse
avec lesquelles les cadres issus des « bons milieux », et singulièrement
de la bourgeoisie catholique, entraient dans les perspectives du management, y
compris les plus dures. Des jeunes femmes et des jeunes hommes élevés dans la
religion de l’amour et de la pauvreté se prenaient de passion pour le charabia
prétentieux et guerrier qu’on leur enseignait et en faisaient leur langage. Ils
étaient certes loin d’être les seuls, mais la juvénilité, l’ardeur, la conviction
avec lesquelles ils le défendaient me troublaient. La cause qu’on leur présentait
mettait en avant des valeurs rassurantes, créait entre eux une complicité de combat
qui leur faisait croire à leur force et, surtout, exigeait des efforts qui satisfaisaient
leur fort sentiment de culpabilité. Le tout, naturellement, en harmonie parfaite
avec leurs intérêts immédiats : le paradis.
Raidissement et, comme dit Maurice Bellet, rage
de la perfection. Le catholicisme bourgeois n’est qu’un exemple, un peu plus naïf
qu’un autre, de cette aberration. Un peu partout, le désir du beau, du bien, du
vrai cède sournoisement la place à l’exaltation de l’effort, puis au sentiment
de puissance que procure l’adhésion à des organisations lourdes et prestigieuses,
ou qui rêvent de le devenir. Comme jadis les bonnes œuvres, la solidarité, leur
héritière naturelle, réveille d’aigres frustrations. La vertu performe, le vice
aussi ; seul gagnant, l’esprit comptable. La culture accumule, exhibe, démontre.
Les esprits s’agrippent comme des doigts avares à ce qu’ils ont compris, et se
méfient du reste. La quête de la justice s’engonce de parti pris, tourne à l’exaltation
du moi, de son point de vue, de sa spécificité, de son excellence.
« Penser, dit superbement Fumet, c’est
céder. » Pas à l’opinion d’autrui, certes, ni à celle des puissants, ni à
celle du plus grand nombre, ni à celle des savants, ni à celle de l’Histoire,
ni même à la sienne, encore moins à la mode. À quoi je choisis, au fond de moi,
de me rendre, je suis seul à le savoir ; encore ne suis-je pas certain de
pouvoir en rendre compte. Céder, déposer les armes : dans le domaine de l’esprit,
c’est l’acte le plus libre qui soit, le plus secret, le moins récupérable, le
seul qui ne frustre pas, le seul qui permette de combattre sans ressentiment,
sans recherche de justification ni de gloriole, sans retard ni impatience, ce
qui doit être combattu.
Sans cette reddition
intime dont j’ignore la nature, sans cette distance un peu farouche qui me rapproche
des autres, je suis le jouet des accidents, je suis une boule de billard qui proclame
sa liberté. Comme ces mondains stupides qui pensent « fabriquer des événements »,
je me bricole un sens de papier, je m’invente des instants sans écho, vaguement
reliés par des chevilles d’opportunité où je feins de voir mes
valeurs, ou encore par une continuité de nécessité mollasse que je baptise liberté.
Flottant dans le non-sens, ou dans ce que Fumet appelle le contre-être, je me
raidis dans une affirmation de moi-même d’autant plus virulente que je la sais
plus fragile, plus factice, plus puérile. Comment je m’avise que mon affirmation
en tant qu’être passe par « l’abandon, la reddition au secret jaillissement
de ma propre origine, aux sources de l’être », quel chemin il me faut, pour
cela, me frayer parmi les signes menteurs qui me harcèlent et que je désire, au
prix de quelle patience et de quels errements j’espère pourtant y parvenir, il
me faudrait être poète pour commencer à l’entrevoir. Quant à l’itinéraire d’un
autre, le poète serait-il aussi voyant et prophète, aucune lucidité ne le lui
rendrait lisible. Par contre, que le monde où je vis soit menacé par cette « conspiration
universelle contre toute forme de vie intérieure » qu’on signalait déjà il
y a un siècle, si je ne hurle pas cette évidence, c’est que je fais partie de
la conspiration.
OSB. En ces temps de réduction des effectifs
des fonctionnaires, ne pas envoyer les Renseignements Généraux sur une fausse
piste. OSB ne signifie nullement « organisation de sabotage et de banditisme ».
Quitte à décevoir les Pères Bénédictins, qui font suivre leur nom des trois initiales
de l’Ordo Sancti Benedicti, ce sigle
n’annonce pas non plus un recrutement massif pour leurs couvents. Parlons clair.
Ça veut dire : On S’en Branle. OSB est né dans certaines universités,
parmi des professeurs jeunes qui ne sont pourtant pas des débutants. Ce n’est
pas un parti, pas un mouvement, pas un club. OSB ne dispose d’aucune structure,
ne mène aucune action particulière, n’oblige à réciter aucun catéchisme. Le sigle
est né par hasard, d’une boutade lancée un jour de dégoût majeur. Qu’on n’agite
pas trop vite un doigt vengeur : ces gens-là sont tout sauf des indifférents,
des cyniques, des égocentriques. Au sens le plus fort du mot, ce sont des chercheurs.
Ils ont pesé avec gravité le monde où ils évoluent et où ils voient leurs étudiants
s’enfoncer comme dans un marais. Résultat : à tout ce que pense ce monde,
à tout ce qu’il dit, à tout ce qu’il propose, à tout ce qu’il exige, à tout ce
qu’il manigance, à tout ce qu’il veut conserver, transformer, supprimer, ils savent,
ils savent pour eux, ils savent pour la jeunesse, que la réponse est : OSB.
Ce n’est pas un cri de guerre. Ce n’est pas une révélation mystique. Ce n’est
pas un appel politique. Ce n’est pas un mouvement culturel. Une provocation ?
Si l’on veut, mais une provocation à,
une invitation à. À quoi ? Je ne sais
pas. Chacun trouvera. À chercher, peut-être, à tout chercher ? « Ce
que nous cherchons est tout. » Ma génération aurait reculé, au moins en public,
devant une formulation aussi verte. N’importe. « Des cerveaux bien irrigués »,
disait Stanislas Fumet de la plupart des intellectuels de son temps. OSB, affirmation
par la négative, a raison de rappeler, même vigoureusement, à la cérébralité nerveuse
et empotée de l’époque que l’intelligence, elle aussi, a ses sources secrètes.
J’attends naturellement
qu’on s’insurge contre le nihilisme d’OSB. J’attends la pieuse expression de cette
indignation et l’encourage à se manifester sans délai. Celles et ceux qui feignent
aujourd’hui de ne pas comprendre que le vrai nihilisme est là, parmi nous, dans
nos cœurs, dans nos esprits, dans nos corps, qu’il est quotidien, concret, convivial,
citoyen, libéral, socialiste, patronal, syndical, conservateur, révolutionnaire,
snob, populaire, banlieusard, centrevillard, public, privé, croyant, incroyant,
chaste, bambochard, qu’il prolifère dans la marge et dans la page, qu’il habite
la totale totalité de la société française, européenne, occidentale, sans parler
de ses « avancées » et de ses « percées » ailleurs ;
celles et ceux qui n’ont pas la droiture d’âme minimale pour sentir qu’OSB et
tout ce qui lui ressemble, c’est un effort terrible, inspiré à parts égales par
le dégoût et par l’amitié, pour tendre un miroir à tous les cadavres, dominants
et dominés, dans la folle espérance qu’une seule cellule y soit encore vivante,
qu’OSB, c’est le courage de croire que moins par moins, ça fait plus, que le nihilisme
n’est mortel qu’autant qu’on n’ose pas le regarder en face et prononcer son nom,
qu’on le chouchoute et le civilise, qu’on le dorlote et l’institutionnalise, qu’on
le pelote et qu’on le décore, qu’on l’épargne et qu’on l’investit, qu’on le nuance
et qu’on le commente, qu’on le raisonne et qu’on le moralise, celles-là, ceux-là,
qu’ils se lèvent et qu’ils s’indignent ! Et si, regardant autour d’eux, ils
constatent que personne ne se lève, qu’ils se demandent alors où a bien pu passer
cet ennemi redoutable, et qui l’a désigné, et ce que signifie le silence lourd
qui s’est soudain abattu sur la foule.
Une soirée de solitude avec TF1 (On est toujours seul avec TF1, voilà un
slogan porteur, non ?) m’a reconduit - mais oui, mais oui ! - à Heidegger.
La chaîne des regrets infinis y proposait une série sur le thème de la police
scientifique. Si bien fait, tout ça, que je commençais à avoir honte de mes moqueries.
Intéressant, rondement mené, du boulot de pros. De jeunes inspecteurs des deux
sexes, plus nobélisables les uns que les autres, vous racontent facile trois générations
rien qu’en flanquant un bouton de culotte dans leurs machines. Sympathiques avec
ça, des gens comme le critique du Monde les aime ! Je vais vous dire :
humains, des gens humains. Pas tout à fait comme vous et moi. Presque,
mais en un peu mieux quand même, disons humains plus. La société idéale :
technique, chaleureuse, fliquée soft. Le beau monde ! Les braves gens !
La bonne chaîne !
Ils me plaisaient. Je guettais leurs mimiques, leurs
petites provocs de séduction, leurs bouderies, leur façon de sourire chacun de
son côté. Je ne les quittais pas des yeux. Puis, peu à peu, j’ai perdu le fil.
Des micro-coupures, d’abord, puis des pannes de plus en plus longues, puis plus
rien, juste une grande panne. J’avais remarqué leur langage un peu décalé, comme
s’ils parlaient de très loin, comme si la distance avait raboté les voix. Le doublage,
peut-être. Mais non. Leur manière d’être, tout simplement. Ils ne parlaient pas,
ils émiettaient des mots. Ils ne sentaient pas, ils enregistraient et traduisaient
des vibrations. Ils n’étaient pas ensemble, chacun était entouré par les autres.
J’avais été séduit par un gang d’apparences, par une bande d’épiphénomènes. Ils
étaient le redoublement docile et superfétatoire de quelque chose dont leur être
- et donc leur langage, et donc leurs sentiments supposés - était prisonnier.
Ils ne s’appartenaient pas. Même pas des liserons sur un massif qui, au moins,
s’y installent et colonisent. De purs appendices, le dernier étage d’un pétard.
Mais alors, le centre, où ? Aucun doute : le centre, c’est le job technique ;
technique, donc forcément policier. Là est leur réalité, leur source, leur destin.
Ils en sont les gentils restes, les signaux sexy, les marionnettes en live.
Sur ma table, une autre des citations de Heidegger
offertes à Stanislas Fumet m’attendait. Je l’avais lue trop vite : « La
technique est, dans l’affirmation de la puissance et de la volonté de s’imposer
de l’homme, l’organisation inconditionnelle de l’assurance absolue sur la base
d’une aversion universelle et objective du Pur Rapport. »
Je
ne sais ce que Heidegger entend exactement par « Pur Rapport », notion
qui m’effraie un peu. À cette précision près, ces trois lignes, écrites à une
époque où la technique était encore loin d’avoir pris la place que nous lui connaissons,
résument tout. L’« affirmation de puissance » des grands patrons, leur
« volonté de s’imposer », je les ai vues. Comment la technique sert
leur démesure, lui fournit un champ de manœuvres idéal, la rationalise et en démultiplie
les effets, je l’ai vu. Quelle infranchissable muraille elle édifie entre eux
et les gens ordinaires, je l’ai vu. Comment la froide exaltation où elle les conduit,
et qu’alimentent toutes sortes de justifications faciles, les détourne peu à peu,
sinon du Pur Rapport, au moins de relations sans préjugés ni préalables avec des
semblables qu’ils ont de moins en moins besoin de rencontrer, je l’ai vu.
La
colère, souvent, quand je contemplais les dégâts : l’affolement angoissé
des travailleurs, le vernis de mensonge qui recouvre tout, les cascades d’abstractions,
la cruauté latente. Puis, quand je les considérais pour eux-mêmes, ces dirigeants,
la perplexité l’emportait. Quelques-uns, généralement haut placés, ne résistaient
même plus à leur délire rationnel : le shoot permanent. La plupart cherchaient
maladroitement à sauver quelque chose d’eux-mêmes. Je voyais dans quelle nostalgie,
dans quelle émotion sincère et naïve les jetaient des mots comme humain, relations humaines, et même ce facteur humain qui fait désormais surgir
une tête aimable farcie de braves idées fausses. Face à cet humain mythique,
les grands patrons redevenaient des adolescents devant l’amour ; ils le célébraient
avec une piété de touristes chantant les louanges du grand soleil ou de la mer
devant des paysans ou des pêcheurs circonspects. Pour ces touristes de l’humain,
relations humaines prenait une connotation vacancière ; ils y trouvaient
une odeur de sacré et un arrière-goût de dissipation. Ces mots-là leur rendaient
le monde simple et merveilleux d’où ils avaient été chassés par quelque chose
qui avait pris le pouvoir en eux, sur eux, ce quelque chose qui, pourtant, dans
la plupart des circonstances, leur garantissait l’« assurance absolue »
qui les faisait flotter au-dessus des préoccupations des autres.
Il
y a longtemps que l’inhumanité plus ou moins volontairement produite par notre
société est montée, comme par capillarité, dans les zones de l’intelligence, de
la culture, de la sensibilité que nous avons la sottise, ou la lâcheté, d’imaginer
protégées. Paradoxe terrifiant : ceux qui souffrent le plus, ceux que blessent
les arêtes les plus vives de la modernité, les pauvres, les petits, les provisoires,
les sans grade, sans ceci, sans cela, sont les moins malades ; atténuer leurs
souffrances, c’est aussi les rendre plus fous. Au super, je ne quitte pas des
yeux la caissière, c’est comme si je devenais elle, j’en apprends plus que dans
les livres. Il n’est pas un de ses mots, un de ses gestes, une seule expression
de son visage qui ne témoigne de son indifférence, de sa lassitude, de sa répulsion.
Le bonjour fatigué qu’on l’oblige à me lancer. « Vous avez la carte de fidélité ? »
Je réponds par une plaisanterie pénible, espérant qu’elle y verra de la bonne
volonté. Le torrent de bonheur qui l’envahit quand un client trouve, je ne dirai
même pas une parole gentille, une parole tout simplement, un son qui ait l’air
d’une parole. Je ne sais que penser. S’il tenait à moi que ça s’arrête !
Elle souffre, mais le jour où elle souffrira moins, le jour où elle sera surveillante,
où elle montera surveillante… La voici, précisément, la surveillante, oui, déjà,
je ne me trompe pas, je lis sur son visage un reflet de cette « assurance
absolue »… Le jour où elle sera surveillante, la caissière, elle souffrira
moins, c’est parfaitement vrai ; mais elle sera bien plus malade, c’est encore
plus vrai !
Je
suggère qu’on demande avis, si l’on cherche un projet pour cette Union méditerranéenne,
à ce chanteur et animateur algérien qui s’est exprimé sur France-Inter, le samedi
26 juillet, vers 19 heures, et dont j’ai mal compris le nom. Il a dit des choses
simples, fortes, vraies. Par exemple, qu’il fallait parler de culturo-social,
plutôt que de socio-culturel, et que cette inversion changeait tout. Parce que
ce qui est premier, absolument premier, c’est la parole humaine, les liens et
le sens qu’elle crée, la hiérarchie de vérité qu’elle impose aux préoccupations
du moment, l’horizon qu’elle leur ouvre. Je veux bien que, disant cela, ce jeune
homme n’ait pas découvert l’Amérique. Mais son intuition est droite, intelligente,
profonde ; elle répond à l’attente des êtres et aux besoins de nos sociétés.
S’il ne se trouvait personne, dans les officielles et internationales instances,
pour le sentir, on pourrait toujours, en effet, s’occuper de curer la Méditerranée.
Cela favoriserait une franche fraternisation entre technocrates de toutes les
rives. Et puis, nettoyer les écuries de Sisyphe, il n’y a pas de mal à cela.
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