Robur le Conquérant ou la négation de l’autre…


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Robur le conquérant

Robur le Conquérant ou la négation de l’autre…

 

La présence d’un phénomène inexplicable et inexpliqué, mais pourtant bien réel, met dos à dos « le monde savant et le monde ignorant » qui « sont aussi embarrassés l’un que l’autre ». Tel est ainsi le titre du premier chapitre de Robur le Conquérant, où le lecteur soupçonne déjà qu’il va s’agir d’un phénomène scientifique et technique qu’il va falloir élucider, tant tous les hommes sur terre sont divisés à ce sujet. Certains antagonismes son tels d’ailleurs qu’il vont conduire l’homme au pire de son ridicule, celui d’un duel à mort afin de déterminer si le chant entendu par cet engin bizarre est celui du chant national de l’Amérique (le Yankee Doodle) ou celui de la Grande Bretagne (le Rule Britannia). Bref, si ce passage semble futile et témoigne de la bêtise des hommes (remarquons d’ailleurs qu’il n’y a pas de français…), ce dernier permet en fait de fixer au début du roman une autre opposition, celle qui va constituer la trame de l’aventure : Robur le Conquérant face aux farouches ennemis des appareils « plus lourds que l’air » (page 14).

 

Ce chant qui descend du ciel est tel le Messie qui revient sur terre pour apporter sa bonne parole, donner le chemin à suivre. En l’occurrence, le chemin à suivre est pour l’instant difficile à déchiffrer, et son exégèse tient plus de l’interprétation, ce qui risque de conduire là aussi à des guerres bien inutiles. Telle est peut-être la volonté de Robur, diviser pour mieux régner (?) : « Décidément, si la trompette qui signalait son passage n’était pas celle du Jugement dernier, qu’était donc cette trompette ? » (page 4). Finalement, à quoi doivent s’attendre les gens sur terre face à cet élément imprévu et imprévisible ? C’est ainsi qu’est lancée l’intrigue, le suspens, où il faut absolument éclaircir ce problème faute de pouvoir s’échapper de terre pour s’installer ailleurs… (page 5 et suivantes).

 

Face à leur impuissance à expliquer ce qui se passe, les hommes de science finissent par être fatigués du phénomène, tandis que les « humbles et les ignorants » (page 8) s’intéressent plus que jamais à cette histoire quasi-surnaturelle, étant donné que la science est encore incapable d’en donner une explication rationnelle. Toutes les hypothèses sont ainsi avancées, et Jules Verne n’hésite pas ainsi à faire référence à un autre de ses romans : Les Cinq Cents millions de la Bégum (1879), Robur le Conquérant datant de 1886.

 

Hetzel déclare dans l’avertissement introductif aux Voyages et aventures du Capitaine Hatteras (1864-65) que l’objectif des romans de Jules Verne est de « résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques amassées par la science moderne et de refaire [...] l’histoire de l’univers ». A ce titre, Robur le Conquérant renouvelle et perpétue le genre. Jules Verne est en effet depuis quelques temps en manque d’inspiration concernant la narration d’engins et de machines extraordinaires, tous les thèmes ayant été plus ou moins abordés dans ses romans précédents. Or, deux éléments vont animer l’imagination de l’auteur. D’une part, en 1884 (un an avant qu’il ne commence l’écriture de Robur), le capitaine Renard parcourt avec un dirigeable une distance de 7 kilomètres. Ce dernier est d’ailleurs maintes fois cités dans le roman : « A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier quart de ce XIX° siècle, la question des ballons dirigeables n'était pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d'hélices propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM. Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu'elles, manœuvrant sous la poussée d'une hélice, biaisant avec la ligue du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point de départ, s'étaient ainsi réellement « dirigées » elles n'avaient pu y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de vastes halls clos et couverts, parfait ! Dans une atmosphère calme, très bien ! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe encore ! Mais, en somme, rien de pratique n'avait été obtenu […] » ; « Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient gagné un peu de vitesse, c'était juste ce qu'il fallait pour se maintenir contre une simple brise. D'où l'impossibilité d'user pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion aérienne. » (pages 20 et 21).

 

Jules Verne, d’ailleurs partisan et grand défendeur du « plus lourd que l’air », appartient à la Société d'Encouragement pour la Locomotion Aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air (fondée en 1863 par Nadar et que l’auteur cite d’ailleurs dans le roman, page 62). D’autre part, au début des années 1860, Ponton d’Amécourt, lui aussi cité à plusieurs reprises dans le roman, élabore un engin doté d’hélices contra-rotatives (elles tournent dans des sens opposés afin d’assurer la stabilité de l’appareil) auquel il donnera le nom d’hélicoptère. Le roman regorge d’ailleurs d’indications sur l’historique des différents vols effectués, avec quels engins et les progrès accomplis. Le lecteur intéressé peut d’ailleurs se servir du roman comme d’un véritable livre d’histoire sur l’aventure aéronautique, ce qui n’est pas sans rappeler l’objectif des romans de Jules Verne, instruire tout en divertissant…

 

Pour autant, Jules Verne, au détour d’une phrase, précise bien que ce nouveau roman n’a rien à voir avec celui (et le premier) qui a fait de lui l’auteur si célèbre. Ainsi, à la différence de Cinq semaines en ballon (1862), Robur le Conquérant (1886) met en scène un tout autre ballon au début de l’aventure : « Ce ballon, n'étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de l'atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d'Amérique. Non ! Il se nommait simplement le Go a head - ce qui veut dire - « En avant » -, et il ne lui restait plus qu'à justifier son nom en obéissant à toutes les manœuvres de son capitaine. » (page 24). Quant-à l’Albatros de Robur, il dépasse de loin, évidemment, les possibilités offertes par ce modeste engin (plus léger que l’air, lui…).

 

Deux pages plus loin, c’est sur le ton humoristique que l’auteur se moque une fois de plus des américains, en déclarant : « La tempête s'était donc un instant apaisée, - en apparence du moins. D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l'Europe, sous forme de bourrasques ? » (page 26). Ce Robur le Conquérant (ainsi nommé pour se moquer de sa prétention…) est un homme déterminé, qui ne lâche jamais prise, à tel point qu’une comparaison (une métaphore animale) le situe « entre le chien et le crocodile » (page 29). C’est dire si l’homme ne lâche pas prise facilement… Mais cette métaphore apporte aussi une indication supplémentaire : Robur semble souffrir d’une véritable aversion à l’homme, a fortiori si ce dernier n’est pas d’accord avec lui…

 

Dans une Amérique en proie à des certitudes parfois peu évidentes et dont elle ne veut pas se départir (un siècle plus tard nous pouvons faire toujours le même constat…), expliquer à des partisans des plus légers que l’air que l’avenir se situe dans les engins « plus lourds que l’air » (page 31) relève à la fois de l’exploit mais aussi de la provocation ! Néanmoins, force est de constater que l’entêtement et la certitude de Robur sont proportionnels à ceux que nous observons chez ces américains, essentiellement composés d’amateurs : « Ce n'étaient point des ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se rapportait à l'aérostatique, mais amateurs enragés et particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats les appareils « plus lourds que l'air », machines volantes, navires aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur président avait quelque peine à les diriger eux-mêmes. » (page 14). Or, Robur est ingénieur de formation… D’ailleurs, lui-même, forcément plus lourd que l’air, sort de cette assemblée par un tour de magie, au milieu d’une fumée épaisse « comme si quelque appareil d’aviation l’eût emporté dans les airs » (page 37). Le mystère demeure d’autant plus ! Mais quel est donc cet homme si mystérieux ? La représentation de cet homme plus lourd que l’air, qui disparaît aussi facilement qu’une plume emportée par un courant d’air, est emblématique du mystère qui entoure à la fois l’homme mais aussi cette machine aperçue dans les airs sans que l’on puisse la définir et la nommer…

 

Cette machine porte pourtant un nom : « l’Albatros » (page 59). La référence à Baudelaire est évidente… mais l’analogie entre l’animal et le choix retenu par Robur en reste là : en effet, ce dernier, parmi les trois types existant d’appareils permettant la locomotion aérienne, n’a retenu que le troisième système, celui des aéroplanes… L’albatros est ainsi un appareil qui ressemble plus à un bateau qui vole qu’à un oiseau ! D’ailleurs, la scène de l’enfermement qui suit ressemble énormément à celle vécue par les héros de Vingt mille lieues sous les mers qui ont fait eux, le tour du monde sous les eaux (et non pas dans les airs). L’albatros, Vingt mille lieues sous les mers, telles sont autant de références à la mer et à ses bateaux. La nécessité de l’emploi de métaphores marines s’en retrouve d’autant plus justifiée… Un siècle plus tard environ, un dessin-animé utilisera d’ailleurs le principe du vaisseau qui vole dans les aventures d’Albator (remarquez ainsi le déplacement du « o » final en avant dernière-position dans le nom donné au héros des années 1980, soit un siècle plus tard…). L’étendard qui flotte au bout du vaisseau de Robur rappelle d’ailleurs encore plus l’image que les gens de ma génération ont du navire (fantôme) d’Albator… Or l’Albatros est quasiment invisible pour le commun des mortels… Qui s’est inspiré de qui alors ? Jules Verne a incontestablement inspiré les dessins-animés de ma génération (et même après)… Ceci explique cela ! Peut-être est-ce aussi pour cela que nous relisons avec autant de plaisir Jules Verne… ?


L’Albatros de Robur

 

L’Atlantis d’Albator

 


Or, cette extrapolation vers le domaine d’Icare (Jules Verne fait d’ailleurs directement référence au héros mythique à plusieurs reprises dans le roman) est emblématique d’un état d’esprit général où, après avoir conquis le monde des mers et des océans, la nouvelle conquête de l’homme est naturellement celle des airs, celle de l’espace (interplanétaire… ?) venant plus tard, même si Jules Verne la décline très tôt dans le cadre de ses romans. Car tout cela n’est que le fruit d’une longue tradition, ce que l’auteur ne manque d’ailleurs pas de développer… (chapitre VI).

 

L’embarcation créée par Robur est décrite d’ailleurs avec toutes les métaphores navales, marines possibles : nous avons affaire à un véritable navire, mais un navire qui vole… (page 66). Nos héros (« hôtes malgré eux », page 71) regardent ainsi vers le haut (illustration page 67) alors que sur un simple bateau ils regarderaient vers le bas… Ce changement de direction est symbolique d’un changement d’époque : on ne regarde plus sur terre ou sur l’eau mais dans les airs !

 

Cet engin extraordinaire est ainsi décrit à l’aide d’une terminologie purement maritime (page 66 et suivantes), et, évidemment, l’énergie qui lui permet de se mouvoir est l’électricité, si chère à Jules Verne, cette « âme du monde » (page 69). Il l’utilise ainsi, comme par exemple dans Vingt mille lieues sous les mers, à la différence qu’ici il lui adjoint l’adjectif d’ « industriel »… Quelques années plus tard, dans le Château des Carpathes (1892), Jules Verne parlera de l’électricité comme de « l’âme de l’univers » (on passe alors à un niveau encore supérieur…). Uncle Prudent et Phil Evans sont d’ailleurs des prisonniers de Robur (page 73), ce même homme pour qui le narrateur pense qu’il incarne à son tour l’âme de cette machine surprenante (« On eût dit d’un être organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme. » - page 104). Cela n’est pas étonnant quand on rappelle que Robur est un ingénieur, et que par conséquent il incarne directement la science et la technologie avec tout son lot de progrès… mais aussi de contradictions… La boucle est bouclée !

 

Que l’on se figure pourtant la puissance de cette machine vraiment extraordinaire : « En un mot, ainsi que l’avait dit Robur, l’Albatros, en développant toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux cents heures, c’est-à-dire en moins de huit jours ! » (page 79). Tout cela représente ainsi dix fois moins de temps que dans le roman, du même auteur, où les héros font ce même tour du monde, mais en 80 jours… Le temps passe, certes, mais il se réduit aussi ! L’unique moyen de transport (à la place des nombreux moyens de transport utilisés dans le précédent roman) représente une impressionnante évolution technologique propre à cette fin de XIX° siècle.

 

D’ailleurs, à l’image de l’un de ses prédécesseurs (Nemo), Robur est un personnage renfermé sur lui-même, à la limite de la schizophrénie et de la misanthropie, ce qui n’est pas sans laisser d’inquiétudes à nos pauvres hôtes qui ne savent pas encore à quelle sauce ils vont être mangés… C’est d’ailleurs par l’intermédiaire du valet Frycollin que se cristallise cette inquiétude ambiante liée à la fois au comportement de Robur et au mystère encore présent face à cette machine bien en avance sur son temps. Ce qui vient d’ailleurs attire mais fait peur aussi…

 

Cet engin en avance sur son temps est donc maître de l’espace (mais pas du temps) : « L’espace est à lui, tout l’espace ! » (page 109). Cette maîtrise des airs lui permet ainsi d’éviter certains écueils imposants, comme les hautes montagnes de l’Himalaya dont certains cols à plus de 6800 mètres permettent finalement le passage à Robur, et ce à la grande stupéfaction d’Uncle Prudent et Phil Evans (chapitre IX) qui doivent reconnaître l’évidente supériorité de la machine de Robur face à leurs convictions d’amateurs... La majesté et la hauteur de ces montagnes, que Robur traverse sans souci, constituent ainsi un magnifique faire-valoir à cette machine et à sa puissance, ainsi qu’à celui qui la dirige… L’ambition de Robur et la puissance de sa machine ne sont-elles pas à la démesure de cette plus haute chaîne de montagnes du globe ? Car, et le narrateur le souligne quelques pages plus loin, « Les intérêts terrestres ne regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique domaine. » (page 120). Robur, à l’image de Nemo, est lui aussi un « deus ex machina » (un dieu sorti d’une machine).

 

Dans cette perspective de puissance et de démesure, l’électricité joue ainsi un rôle primordial. Cette énergie semble transcender tout le reste, à qui sait la maîtriser, bien sûr. Elle semble n’avoir aucune limite, rien ne peut l’arrêter… sauf elle-même ! En effet, dans le chapitre X, le narrateur nous décrit une situation forcément prévisible mais aux conséquences inattendues. Traversant alors une zone de turbulences, l’Albatros se retrouve piégé au milieu d’un terrible déchaînement d’éclairs : « Ainsi qu’il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant les orages, le fonctionnement électrique n’opérait plus qu’incomplètement dans les accumulateurs. Mais ce qui n’est qu’un inconvénient quand il s’agit de dépêches, ici, c’était un effroyable danger, c’était l’appareil précipité dans la mer, sans qu’on pût s’en rendre maître. » (page 132). Moralité, seule l’électricité peut lutter contre l’électricité, l’électricité naturelle peut lutter et vaincre sans difficulté l’électricité a priori maîtrisée par l’homme…


« Mais quelle solidité avait donc cet appareil, pour qu’il pût résister à un pareil déplacement ! C’était prodigieux. » (page 135) ; « En vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n’eût été capable désormais d’enrayer la vitesse de l’Albatros […] » (page 136). La puissance de l’Albatros est telle que pour cristalliser l’inquiétude que suscite cette machine extraordinaire, Jules Verne utilise ainsi l’angoisse vécue par le valet Frycollin pour transmettre au lecteur cette ambiance surréaliste. La situation de ce valet est d’ailleurs emblématique, il est indirectement un autre faire-valoir de la puissance de Robur et de sa machine. Ce pauvre valet, dont la description dans le roman est bien terrible, s’exclame à un moment ainsi (et à propos du passage d’un nuage de sauterelles dont on a récupéré quelques centaines d’exemplaires pour les cuisiner) : « ça vaut les crevettes ! » (page 149). Certes, la comparaison est amusante est sûrement bien à propos, mais elle n’a rien d’original dans la bouche du valet… En effet, 25 ans plus tôt environ, Joe, dans Cinq semaines en ballon, et dans exactement la même situation, décrit ainsi le nuage de sauterelles qui passe sous le Victoria comme les « crevettes de l’air » (page 330). Là aussi c’est le domestique qui s’exprime. Forcément, il est tentant de se répéter dans une histoire qui décrit elle aussi un voyage dans les airs… Jules Verne se répète donc dans ses romans, inquiétude qu’il exprime d’ailleurs clairement dans sa correspondance avec Hetzel. Néanmoins il procède ici à un changement d’échelle (il ne traverse plus un continent mais la terre entière), et la machine utilisée dépasse de loin le modeste ballon de Cinq semaines en ballon.

 

Cette répétition se retrouve ainsi dans les commentaires. Survolant l’Afrique (« Et maintenant, le voilà qui s’engage au-dessus des régions connues ou inconnues de la terre d’Afrique ! » - page 144), le narrateur nous explique le formidable outil que constitue l’Albatros dans le travail de cartographie que doivent faire certains géographes sur l’Afrique (page 152). Certaines illustrations rappellent d’ailleurs parfaitement celles qui accompagnent le premier grand roman de Jules Verne, et nos héros se retrouvent aussi dans des situations de libérateurs face à la barbarie de certains peuples dont l’extension géographique est importante (chapitre XII). Finalement, Robur le Conquérant apparaît comme un mélange entre Cinq semaines en ballon, Le tour du monde en 80 jours et Vingt mille lieues sous les mers. Le tourbillon, par exemple, décrit dans le chapitre XIII n’est pas sans rappeler le maelström de Vingt mille lieues sous les mers qui a conduit à la perte (momentanée) du Nautilus… Là, la machine de Robur, parce qu’elle vole, s’en sort à la différence du Nautilus qui va disparaître dans les entrailles de l’océan pour ressurgir plus tard dans l’Ile Mystérieuse.

 

Tel un « surnaturel hippogriffe » (page 158), l’Albatros surgit ainsi de nulle part. Son comportement renforce encore plus son mystère. Pourtant il existe bel et bien, et nos pauvres américains sont « bien contraints de reconnaître l’incontestable supériorité en locomotion aérienne ! » (page 173). C’est d’ailleurs cette supériorité qui lui permettra de venir en aide à des naufragés qui ne sont pas sans rappeler Le Chancellor, écrit une dizaine d’années auparavant, toujours par Jules Verne. Une référence de plus à l’œuvre de Jules Verne…

 

A mi-chemin entre Vingt mille lieues sous les mers (18769-70) et Le Chancellor (1874-75), certains passages de Robur le Conquérant, dont notamment le chapitre XIV (intitulé d’ailleurs : « Dans lequel l’ « Albatros » fait ce qu’on ne pourra peut-être jamais faire. ») témoignent incontestablement d’une reprise, plus ou moins déclinée, de certains passages et thèmes célèbres de ses romans antérieurs. Cette inspiration qui emprunte à d’autres registres déjà développés dans d’autres circonstances prouve incontestablement la difficulté pour Jules Verne de renouveler et de développer une fois de plus le genre du scientifique et du géographique, et ce après 25 ans environ d’écriture continue…

 

C’est ainsi que l’Albatros risque de disparaître, avec son équipage, tout comme dans Vingt mille lieues sous les mers, et cela une fois de plus à cause d’un phénomène naturel (mais ici renversé, et pour cause, vu que l’engin principale vole ici) : un puissant maelström aérien… « Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention ! » (page 185). Comment ne pas voir ici une référence directe à Vingt mille lieues sous les mers ???

 

De retour sur terre, Uncle Prudent et Phil Evans reprennent leurs activités comme si rien ne s’était passé, renforçant ainsi le mystère de leur enlèvement par cet énigmatique Robur le Conquérant… Leur résolution est d’autant plus grande : pour trancher le différent qui oppose les avantistes aux arriéristes (concernant la position de l’hélice sur le Go a head), nos deux héros proposent tout simplement d’en mettre une à chaque bout de la nacelle ! Tout le monde est content ! Mais, au-delà de ce problème technique, la détermination de nos deux anciens prisonniers semble poussée par une motivation supplémentaire, celle de faire voler aussi vite que possible leur propre engin de locomotion aérienne, le Go a head… Le résultat est à la hauteur de la nouvelle provocation que celle du début du roman, mais avec ici un dénouement différent. Robur, revenu en Amérique pour se venger de l’acte inqualifiable de Phil Evans et Uncle Prudent, décide finalement d’abandonner nos deux amateurs sur terre en laissant derrière lui cette citation si forte : « Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite ; mais mon avis est dès à présent qu’il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu’il convient de faire. J’arriverais trop tôt aujourd’hui pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les nations ne sont pas encore mûres pour l’union. » (page 247). Nous savons cependant que la fin du roman est plus le fruit des réflexions d’Hetzel que des premières idées de Jules Verne.

 

Robur le Conquérant, c’est donc et aussi le héros nihiliste par excellence : il s’exclue par lui-même de la société, des hommes qui la composent, des travaux réalisés avant lui en proposant, certes ici un engin supérieur et plus puissant que les autres, mais surtout un modèle de négation de l’autre, d’opposition, de refus. Cette opposition, nous la retrouvons constamment tout au long du roman, déclinée là aussi de différentes manières. Tout d’abord, rappelons que la première scène du roman commence par un duel opposant deux personnages qui par la suite vont être obligés de vivre et travailler ensemble : le chant entendu par cet engin bizarre est-il celui du chant national de l’Amérique (le Yankee Doodle) ou celui de la Grande Bretagne (le Rule Britannia) ? Voilà ce qui oppose dans un premier temps Uncle Prudent et Phil Evans. Ensuite, il y a cette opposition dans les idées concernant la locomotion aérienne, ce que Robur cristallise parfaitement… Robur lui-même est d’ailleurs en opposition avec tout : les procédés scientifiques à utiliser, la société avec laquelle il veut rompre des relations. D’ailleurs, force est de constater qu’autant Robur a plaisir à montrer la puissance de cet engin plus lourd que l’air, autant il ne souhaite pas se faire reconnaître personnellement : « Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si près sur le territoires du Far West. » (page 223). D’autre part, il faut aussi souligner l’importance de propos que nous pouvons considérer aujourd’hui comme racistes, mais qui, replacés dans leur contexte, doivent être considérés plus dans la pensée colonialiste du temps et notamment par rapport aux certitudes encore ancrées dans les esprits sur l’évolution des espèces et de l’homme…


Pour autant, il y a clairement là aussi une opposition entre plusieurs types d’hommes : les blancs et les noirs, les partisans des engins plus lourds que l’air et les autres, le monde savant et le monde ignorant (rappelez-vous du titre du premier chapitre « Où le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrassés l’un que l’autre » - chapitre 1), etc… Mais, finalement, face à une problématique commune, les hommes savent se retrouver : Robur cristallise d’ailleurs parfaitement cette situation a priori paradoxale.

 

Par cet anti-héros, car finalement aucun lecteur ne peut avoir envie de s’identifier entièrement à lui, Jules Verne nous transmet une inquiétude, celle du progrès scientifique et technique mis au service de la destruction, du profit personnel, de l’opposition, de l’utilisation égoïste et parfois contre les autres hommes. Tel est le revers d’une médaille qui transparaît en filigrane dans ce roman (et dans d’autres par la suite), où Jules Verne nous présente une science et une technique qui portent en elles les germes de leur future destruction. Ce pessimisme caractérisé doit nous alarmer et nous faire réfléchir sur cette maxime bien célèbre : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Jules Verne d’ailleurs pense, et il le dit par l’intermédiaire de son narrateur, que « le progrès est une des lois de ce monde » (page 243). Le secret de Robur, à l’image du progrès qu’il faut savoir maîtriser avec intelligence et esprit critique, appartiendra un jour à l’humanité, lorsqu’elle « sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser » (page 247). Cette phrase, écrite il y a 120 ans, n’a jamais été autant d’actualité, et Jules Verne ne s’est pas trompé en déclarant que, même page : « Quant à l’avenir de la locomotion aérienne, il appartient à l’aéronef, non à l’aérostat ». Voilà une autre extrapolation intelligente de la part de Jules Verne…

 

Que devons-nous penser de Robur le Conquérant ? Incarne-t-il cet homme qui, parce qu’il est en avance sur son époque, doit s’exclure de lui-même de la société, de ces hommes qui ne peuvent et surtout ne veulent pas le comprendre, ou du moins essayer ? Incarne-t-il autrement le revers d’un progrès qui dépasse l’humanisme a priori naturel de l’homme ? Peut-être est-il tout cela à la fois, c’est à dire cet homme, qui avec son lot de contradictions, de questions, d’interrogations diverses, peut être amené à avoir des comportements à la limite de la schizophrénie et de la misanthropie. En tout cas, Robur pose une fois de plus une interrogation que nous avions déjà abordée à propos de notre analyse sur Vingt mille lieues sous les mers : le progrès est-il source de liberté… ? Au lecteur d’y réfléchir maintenant !!! ;-)

 

=> Annexe : Mais qui a inventé réellement l'Epouvante ? Analyse de "l'invention" de Jules Verne, par Alexandre Tarrieu… (lien - fichier PDF)