Cérnéré Alva Satis, la douairière de Fondé

 

 La douairière de Fondé, ou, plus rarement, Cérnéré Alva Satis, n’est pas à proprement parler un sujet que j’aime aborder, et cela pour bien des raisons que je ne peux me permettre d’évoquer en détails. Personne n’ignore à son propos le comportement hautain dont elle sait faire preuve et le mépris ostentatoire qu’elle témoigne à tous ceux qui croisent son chemin. Néanmoins, malgré cet aspect hautement antipathique qui la caractérise, nul n’oseraient non plus dire le moindre mal de celle qui est encore aujourd’hui à la tête de la plus grande fortune qu'aucun habitant du continent d’Alcade n’aurait un jour espéré pouvoir amasser.

Texte douairière Cependant, ce n’est pas à son outrancière opulence que l’on doit le respect qu'inspire la simple évocation de cette haute dignitaire de la noblesse alcadéenne, ni même à son éminente position au sein du Cénacle. À dire vrai, ce qui contraint chacun à montrer plus de servilité envers cette femme qu’à ses propres parents est d’une nature bien plus convaincante ; il s’agit de sa dangereuse garde rapprochée. Depuis de nombreuses années, notre riche douairère alimente une petite armée irréductible dont les sombres actions furent si violentes que leur récit encore aujourd’hui semble être la déclinaison adulte d’une histoire effrayante racontée aux jeunes enfants afin de les inciter à ne jamais braver les interdits.

 La douairière de Fondé 

 Voilà pour ce qui est du portrait que tout le monde vous dépeindra d'elle si vous avez la témérité d’aborder le sujet, car, en ce qui concerne les aspects cachés de sa personnalité, l’histoire de son ascension, ou bien encore, les moultes intrigues politiques qu’elle fut inévitablement obligée de fomenter pour parvenir au noble rang qu'elle détient aujourd’hui, nul ne pourra vous éclairer à ce sujet, pas même les plus grands mémorialistes de notre époque.


 I
l existait pourtant un homme qui connaissait le secret de la douairière de Fondé, un homme fiable, un modèle de vertu que nous rencontrâmes trop tard, hélas. Car bien que mon maître recueillit auprès de lui plus d’informations sur l’époque qui vit l’intronisation et la chute de la première Vestale sélénienne, ce chevalier des temps oubliés emporta avec lui un large morceau d’Histoire sans doute perdu pour longtemps désormais.


 A
ussi, puisque je ne peux vous conter ici davantage de faits concernant les détails méconnus qui entourent l’existence cryptique de notre douairière, laissez-moi au moins vous raconter pourquoi, bien qu’elle l’effleura un soir neigeux, ma destinée ne put jamais vraiment croiser celle de l’homme qui en savait peut-être trop sur la redoutable femme dont nous ignorons tout.


 C
’était en hiver, un quintidi (cinquième jours) à la fin du mensis (mois) de brumaire (octobre) de cette année, il y a seulement cinq decems (semaine de dix jours). Nous nous étions rendus, mon maître et moi, dans les quartiers nobles de la ville de Soulte où je le suivis jusqu’à l’imposante grille d’une grande batîsse. Derrière celle-ci on pouvait apercevoir le somptueux frontispice d’une impressionante demeure entourée de vastes jardins ensevelis sous la neige. Mon regard était posé sur le linteau de la porte que j’observais à travers les immenses barreaux de fer forgé. C’était un massif monolithe de pierre adroitement sculpté que la neige recouvrait en partie. Tout près de moi, mon maître, le chevalier Sapience de Cirein Crôin, s’entretenait avec l’un des gardes restés à nos cotés pendant qu’un autre traversait l’allée enneigée pour gagner le cœur de l’immense demeure afin de prévenir son propriétaire de notre arrivée.


 L’attente fut plus longue que je ne l’aurais cru, et c’est sans doute au cours de cette brêve intermitence que mon regard glissa jusqu’au sommet de la grande porte qui nous séparait de l’homme que nous venions voir. À ce moment là, sans doute submergé par une fatigue latente – aussi grande que l’attente – que j’avais clairement sous-estimée, je me perdis avec tant d’application dans mes propres pensées qu’il me serait difficile de vous dire avec exactitude combien de temps s’écoula avant d’apercevoir le maître de maison, éperdu de confusion, se précipitant à notre rencontre : 

— « Mes seigneurs, je m’en veux cruellement de vous avoir laissés ainsi attendre dans le froid, mais je ne pouvais deviner que vous me rendriez visite par un temps pareil. »

Maître Sapience posa sa main droite sur le dos du vieil homme essoufflé qui venait nous accueillir, et, sur un ton des plus conciliants, l’arrêta net dans ses excuses :

— « Allons, ai-je l’air de t’en vouloir ? C’est nous qui te devons des excuses. Arriver ainsi sans prévenir, ce n’est guère bienséant, convenons-en. »

Et les deux hommes se sourirent mutuellement, signe que chacun pardonnait à l’autre la maladresse qu’il se reprochait.


 Je saluais moi-même notre hôte à la manière des Chevaliers gnostiques, une gestuelle brève mais solennelle, comme à mon habitude, et j’emboîtais sereinement le pas de mon mentor, lequel s’entretenait amicalement avec le maître des lieux. Ainsi, à mesure que nous avancions le long de l’allée enneigée qui nous conduisait sur le seuil de la majestueuse résidence, j’accélerais mon allure, poussé par une curiosité aussi mordante que le froid ; je comptais bien m’enquérir de leurs échanges.


 Des bribes de phrases me parvenaient par intermintence, mais trop peu pour combler celles que le vent couvrait lorsque la voix de l’un des deux interlocuteurs faiblissait suffisament pour échapper à mon attention. Néanmoins, je savais de quoi il retournait, et en regard de l’impatience de mon maître lorsqu’il était sujet de ce type d’expéditions, je me doutais bien qu’il n’avait pu attendre plus longtemps pour entretenir notre hôte de la raison de notre venue.


 Arrivés à l’interieur, une fois le seuil de la porte franchi, nous fûmes conduits à travers de grandes pièces et par de longs couloirs luxieusement décorés, pour finalement parvenir devant la chambre qui renfermait le véritable objet de notre échappée nocturne. Ce fut, de mémoire, l’établissement le plus prestigieux qu’il m’eût été permis de traverser sans avoir à verser le moindre drachme au tenancier d’un comptoir clinquant, et à la lueur du comportement du responsable des lieux vis-à-vis de maître Sapience, l’on pouvait présumer que ce dernier lui avait sans doute été autrefois d’une aide inestimable.


 Nous nous tenions donc enfin devant la pièce où logeait la personne que nous venions rencontrer. Silencieux et immobile, chacun de nous semblait se recueillir. Un instant passa, puis le maître de maison parut soudain se remémorer quelque chose d’important. Il héla une femme de chambre qui refermait une porte derrière elle et lui chuchota à l’oreille quelques mots que je ne parvins à saisir. Celle-ci disparut au bout du couloir que nous venions de longer pour revenir aussitôt. Deux lueurs tremblotantes luisaient faiblement aux extrémités de ses bras tendus. Elle nous confia à chacun un splendide, quoiqu’un peu lourd et encombrant, chandelier argenté à cinq branches, et, après un au revoir laconique, elle s’en retourna d’un pas alerte à ses occupations, nous laissant seuls dans la demi-obscurité d’un corridor silencieux. Notre hôte ne tarda pas à disparaître lui aussi, nous donnant rendez-vous à plus tard, avant notre départ, c’est-à-dire après notre rencontre avec le vieil homme que nous venions visiter de nuit.


 Maître Sapience se rappocha du bois laqué finement ouvragé qui encadrait la porte, et, d’un geste mesuré, se saisit du heurtoir argenté pour en donner trois coups sourds, chacun espacé d’un silence de politesse suffisament long. Le trois battements parurent se perdre dans la vide, absorbés par l’épaisseur de la matière dans laquelle ils retentirent l’espace d’un instant, et le silence fut la seule réponse qu’ils reçurent en retour. Presque imperceptiblement, les sourcils de mon maître à penser se fronçèrent. Sans attendre il se saisit de la poignée, comme soudain mû par une raison qui m’échappait sur l’instant. Il franchit promptement le seuil de la pièce et se figea aussitôt de l’autre côté. Pour ma part, j’étais encore sous l’encadrement de la porte et je craignais déjà de comprendre ce qui était arrivé que rien n’aurait pu empêcher.


 Mon mentor se dirigea ensuite doucement vers le lit imposant qui trônait au fond de l’immense chambre, et, d’un geste crispé, recouvrit le visage cadavérique de celui qui fut jadis le quatorzième chevalier de Xanthie, laissant seulement visible une main blafarde enveloppée dans les plis d'une couverture froissée. Ainsi disparaisait Xipho Xi Xanthie, déiste et, sans doute, unique prosélyte du Démiurge apocryphe Alephthav. Il vécut dans la honte d’un père déchu et dans l’ombre d’une lignée éteinte avant d’être Xipho le hoberau qui se mit au service d'Eon Logos Dasein. Par la suite, il devint l’annulaire de la main du Seigneur thaumaturge Goettie Clauis de Béryl parmi les troupes duquel il rencontra l’insensible Sarx Koptein Térébrans à qui il offrit son amitié sans espoir de retour. Ce soir nous quitte celui que l’on surnommait aussi Xipho le porte-épée, et il emporte dans la tombe une longue vie chargée d’histoires dont beaucoup resteront un mystère.


 Alors que mes yeux s’embuaient de larmes à mesure que je prenais conscience de l’ampleur de l’existence qui prenait fin en cette triste nuit, la voix de mon maître résonna dans le silence du moment, comme s’il pensait tout haut en oubliant ma présence sous le coup de l’émotion :

— « C'est un grand nom qui nous quitte ici et aujourd’hui, au terme de l’an 113. Il ignorait son âge, et pour cette raison j’espérais que la camarde oublierait son âme. Tant de chapitres de mon Historiarum libri quinque n’auraient jamais vu le jour sans son aide inestimable et le récit de ses souvenirs toujours plus instructifs. Qui plus est, il nous sera dorénavant très difficile de découvrir la nature exacte de sa relation avec la douairière de Fondé. »

Alors je prononçai quelques mots, sans doute maladroits me semble-t-il à présent, peut-être pour compatir d’une manière effacée à l’émotion de maître Sapience : 

— « Il emporte avec lui les dernières pages d’Histoire que Séléné brûla jadis pour les réécrire à sa façon et à sa propre gloire. »


 Au nom de Séléné prononcé ici, une lueur vive passa dans les yeux de mon mentor et son regard se posa avec insistance sur moi. Je venais d’évoquer celle dont les sacrilèges perpétrés contre la mémoire et au nom de son amour-propre avaient donné tant de raisons à mon maître de réhabiliter les chapitres effacés de la longue Histoire de Syrtes. Lentement, sa main se saisit de celle du corps exsangue, et, toujours dans un mouvement d’une extrême retenue, il la porta à hauteur de son visage avant de s’adresser à moi de la sorte :

— « Non, Korbane, Non. L’Histoire n’est pas encore perdue. Vois ! Vois sur son index, cette petite protubérance. Nous avons la même, nous tous, les écrivains, à force de tenir la plume et d’en gratter le papier. Cet homme a écrit, et il a beaucoup écrit, c’est indéniable. »


 La passion de mon maitre pour l’exumation des textes anciens avait toujours tourné à l’obsession. C’est sans doute ce qui faisait sa singularité et cela forçait inévitablement l’admiration que tout homme possédant un minimum d’érudition lui portait naturellement. Il reprit la parole avec la même ferveur, et, ce faisant, reposa la main blême au milieu des draps froissés qui recouvraient le corps sans vie  :

— « Quelqu’un, quelque part, possède les écrits du chevalier de Xhantie, ses échanges épistolaires et peut-être même quelques genres de mémoires. Quelqu’un sait ce que nous avons sans doute tout interêt à ignorer. Xipho ne m’aurait jamais rien caché sans une raison valable, et il est grand temps de découvrir cette raison. »


 Mon Maître fit quelques pas dans la direction de la porte, et, avant de quitter la chambre, il se retourna pour observer une dernière fois l’homme dont il n’entendrait plus jamais les récits épiques prononcés au son de sa voix. Moi-même je restais figé à ses cotés, le regard posé sur l’unique main apparente dans les froissures désordonnées des draps immaculés, linceul de fortune qui débordait un peu partout sur le luxueux lit devenu couche mortuaire. L’instant s’éternisait et je songeai alors que maître Sapience voyait sans doute les hommes comme des livres, de la même manière que Sarx Koptein Térébrans voyait les vivants comme des morts, et à ce titre, le mémorialiste et son plus important sujet d’étude se retrouvaient sur un point précis.

Korbane Kismet Hostia, Paréas de l’ordre de la chevalerie gnostique, année 113.