Au
terme de l’âge Athanor, la Décennale fratricide prenait
fin. Les armées impliquées dans ce conflit se dispersèrent
et les soldats de chaque corps se regroupèrent avec leurs pairs pour
former les premières phratries. Les contrées qui accueillirent
les survivants furent divisées en provinces, et ceux d’entre
les soldats les plus méritants y établirent leurs fiefs. Mais
la nature humaine reprit rapidement le dessus et les parcelles de terre
des uns furent bientôt convoitées par les autres. Ces régions
ne tardèrent pas à devenir le théâtre de guerres-éclair
entre les différentes phratries, et c'est au cours de cette période
que les principaux meneurs de ces nouveaux clans reçurent le titre
de Seigneur belliciste. À la suite de cette époque instable,
la ville d’Alcade vit grandir en son sein la popularité d’une
jeune fille du nom de Séléné Aria Mona, mais rien de
ce prélude ne laissait alors présager les bouleversements
insoupçonnables qui allaient survenir.
Précédée
par une prophétie annonçant l'avènement d' un messie médiateur qui
offrirait aux hommes les bienfaits de la Thaumaturgie, Séléné
acquit en très peu de temps un statut quasiment divin ; en conséquence
de cela, elle ne tarda guère à gagner la régence de
la ville et le titre transcendant de Vestale sélénienne.
Au
cœur de sa prompte ascension, elle prit pleinement conscience du champ
d’action que lui offrait sa position privilégiée, et
elle ne tarda pas à instaurer la monarchie ; en contrepartie, elle
composa un conseil censé représenter la vox populi. Principalement
composé de femmes – il s’agissait en grande partie des
plus proches parentes des principaux Seigneurs bellicistes –, ces
consultantes de la première Vestale sélénienne furent
réunies dans un édifice entièrement bâti à
leur intention ; ce fut la naissance du Cénacle.
Séléné, qui ne fut jamais totalement étrangère
aux lois promulguées par ses conseillères, laissait rarement
quiconque décider pour elle de ce qui devait être ou non. Le
mémorialiste Eon Logos Dasein écrira plus tard à propos
de Séléné que, en fin de compte, le Cénacle,
c’était elle. |
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Sa
popularité et ses troupes armées bien supérieures à
celles des autres provinces lui conférèrent promptement l’aval
des principaux Seigneurs bellicistes, qui, eux-mêmes, ne tardèrent
pas à convaincre les rares Seigneurs réticents du bien fondé
de leur première souveraine, la nouvellement nommée :
Séléné Artémidis de La Rosière. Il fut
pourtant une phratrie qui resta distante et ne se plaça jamais vraiment
sous la coupelle de Séléné : il s’agit de la
phratrie des Apatrides du Seigneur belliciste Goettie Clauis de Béryl,
celle-là même qui avait accueilli Séléné
tant d’années en son sein, et sans laquelle, comme le rapporte
très justement Sapience Douance dans ses textes, l’avènement
de la Vestale Sélénienne n’eût jamais été
possible.
Il
faut savoir que lorsque la Décennale fratricide prit fin, Séléné,
alors porteuse du patronyme Aria Mona, entra dans la phratrie des Apatrides.
Cela advint quelques temps avant son ascension dans les hautes sphères de la ville de Fondé. Elle
resta au service de Goettie plusieurs années, et elle fut même
l’un des cinq piliers de cette phratrie – le petit doigt de
la main de Goettie – mais son rôle ici est encore difficile
à définir clairement. De ce que l’on en sait, il fut
rapporté qu’elle accompagnait toujours Goettie sur les champs
de bataille et qu’elle résidait en permanence à ses
côtés, à la manière d’une ombre. Beaucoup
en déduisirent que Séléné était l’esprit
tactique de la phratrie des Apatrides, et que Goettie, toujours dépendant
de ses conseils, la gardait en permanence auprès de lui pour s’enquérir
de la bonne marche à suivre. Pourtant, dans les écrits de
Sapience, on peut lire un témoignage du vieux chevalier de Xanthie
racontant que Goettie parvenait toujours à ses fins et que son génie
tactique se suffisait amplement à lui-même pour qu’il
n’eût jamais éprouvé le besoin de recourir aux conseils
d’un autre.
Si
Séléné est restée dans la mémoire populaire, c’est principalement pour sa prétention sans borne et son insatiable
ambition encore symbolisée de nos jours par l’Efficiencia : l’imposante statue, représentation monumentale de
sa personne, trônant aux abords de l’Opidum, dans la ville de Fondé.
Mais à malheur quelque chose est bon, et malgré la malveillance
de ses intentions, non seulement Séléné fut l’instigatrice
de la première grande bibliothèque d’Alcade chargée
de préserver les textes anciens, mais en plus de cela, elle fit écrire
le premier livre d’Histoire reconnu comme tel : Ad Usum Delphini
; et même si Sapience dit de l’ouvrage qu’il est
égotiste à outrance et rempli d’omissions flagrantes,
il renferme le témoignage important d’une époque charnière
qui a vu s’affaiblir les forces armées au profit de la civilisation.
Un détail plus personnel de la vie de Séléné
est souvent passé sous silence dans les textes la concernant, mais Sapience, pour qui
les détails ont tout autant d’importance que le reste, a souvent
évoqué la chose dans ses écrits, à savoir que Séléné
était une virtuose lorsqu’elle s’emparait de son violon
pour en faire vibrer les cordes à l’aide de son archet, une
qualité qu’elle avait développée au cours des longues
années passées au sein de la phratrie de Goettie. Il n'est pas impossible, encore aujourd' hui, d'entendre un ménestrel talentueux reproduisant une des compositions musicales qui fut jadis écrite et jouée par Séléné en personne, il se pourrait même que, divine corrélation, les quelques pièces qu'il reçoive pour son interprétation soient frappées à l'effigie de la première Vestale sélénienne.
En
l’an 58, sa fille, Dianaé, voit le jour à l’Opidum,
le palais d’Alcade. Il a été rapporté que l’enfant avait une large tache de naissance de la forme d’une
main humaine dessinée sur son ventre. On peut noter ici que cette
marque si particulière, depuis toujours présente sur le ventre de la mère, aurait disparu peu après la naissance de
la fille. Cet heureux événement comblera de joie la Vestale
sélénienne, et dès lors, Séléné
n’aura de cesse de gâter cette enfant inattendue à qui
nulle trace dans l’Histoire n’a jamais fourni de père
; un état de fait engendrant mille et une légendes et faisant
de la conception immaculée des Vestales séléniennes
un mystère encore entier de nos jours.
Dans
ses mémoires, Séléné relate anecdotiquement
une vision de sa propre mort qu'un rêve – selon ses propres
dires – lui aurait dévoilée, et bien qu’elle
ne s’étale guère sur le sujet dans ses écrits,
Sapience pointera du doigt les troubles profonds qui accablèrent
dès lors la Vestale sélénienne, et les tragédies qu’ils
engendrèrent, car, à la suite de ce funeste présage,
Séléné ne fut
jamais plus la même. D’une souveraine injuste mais discrète,
elle devint cruelle, et ses dérives précipitèrent plus
qu’elles ne ralentirent le fatal destin déjà scellé
dans ses songes. Néanmoins, elle ne tarda pas à transmettre
le lien d’Artémidis à sa fille, prouvant ainsi que ses
sentiments maternels, eux, étaient restés parfaitement intacts.
Dans
les dernières années de sa vie, Séléné
invoqua à son service Héra Gravida Rubercarde et ses tristement
célèbres « faucheuses de Cujus » ; mais
on ne pactise pas impunément avec la démence, et cette alliance
dangereuse connut un tragique dénouement. Après les avoir
employées à des fins encore mystérieuses, Séléné
trahit ces émissaires de circonstance en leur envoyant l’armée
de Fondé au lieu du paiement convenu. Pour son malheur, les plus
dangereuses réchappèrent au massacre et se rendirent promptement
à l'Opidum pour laver dans le sang ce qui sera la dernière
trahison de la première Vestale sélénienne. Il faut
souligner ici que d’autres attentats furent à maintes reprises
perpétrés contre la souveraine, mais que jamais une lame
ne put l'atteindre sans que son porteur ne perde la vie d’une manière
violente.
La
fille de Séléné, Dianaé, assistera au meurtre
de sa mère et sera grièvement blessée par les meurtrières,
elle perdra son bras droit, mais aussi son sourire d’enfant. Ainsi
disparaît Séléné, après cinquante-huit années
de règne dictatorial, emportant avec elle la folie d’une souveraine
et quelques pages des plus sombres de notre Histoire.