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"C´est
une autre chose que nous avons apprise de votre Nation," dit Mein
Herr, "la cartographie. Mais nous l´avons menée beaucoup
plus loin que vous. Selon vous, à quelle échelle une carte
détaillée est-elle réellement utile ?"
"Environ six pouces pour un mile."
"Six pouces seulement !" s´exclama Mein Herr. "Nous
sommes rapidement parvenus à six yards pour un mile. Et puis est
venue l´idée la plus grandiose de toutes. En fait, nous avons
réalisé une carte du pays, à l´échelle
d´un mile pour un mile !"
"L´avez-vous beaucoup utilisée ?" demandai-je.
"Elle n´a jamais été dépliée jusqu´à
présent", dit Mein Herr. "Les fermiers ont protesté
: ils ont dit qu´elle allait couvrir tout le pays et cacher le soleil
! Aussi nous utilisons maintenant le pays lui-même, comme sa propre
carte, et je vous assure que cela convient presque aussi bien." Lewis
Carroll
Les aborigènes australiens trouvent leur
chemin dans des déserts lointains sans recourir à des instruments
de navigation ni à des notions d’astronomie. Ils se construisent
des cartes mentales à l'aide de mythes, de récits et de
chants traditionnels, qui évoquent à grands traits les pistes
et les sites établis par leurs aïeux dans un passé
indéfini. Mais leurs connaissances géographiques extrêmement
précises sont basées avant tout sur des conversations avec
des compatriotes rencontrés en route, où chacun se plaît
à décrire avec un luxe de détails les chemins, les
repères, les points d'eau, les lieux sacrés: ceux qu'il
a vus de ses yeux, ceux dont il a entendu parler .
Loin en apparence des flâneries d'un Baudelaire, des errances expérimentales
d'un Breton, nos trajets à nous pourraient paraître bien
balisés, circonscrits dans un quotidien qui semble exclure toute
découverte, toute rencontre fortuite. Sur le quai du métro
à l’heure de pointe n’avons-nous pas parfois l’impression
de retrouver les mêmes têtes ? Elles pourraient nous servir
de repères : au moins nous ne nous sommes pas trompés de
quai. En demandant aux participants de raconter leurs chemins à
travers la ville, Une carte plus grande que le territoire vise à
reconstituer nos schémas partagés, à l’aide
de notions telles que le repère, le quartier, le bord, le chemin,
le rendez-vous. Quelles caractéristiques des lieux ou des routes
nous aident à nous orienter ? Quels détails nous révèlent
un carrefour, une rue, un quartier? En quoi consistent nos cartes mentales?
En quoi sont-elles spécifiquement parisiennes, new-yorkaises, berlinoises?
L’expérience du déplacement spatial est inséparable
de celle du temps. Comme le fond d’un dessin figuratif (dans le
couple figure/fond), ce temps des transports que l’on dit parfois
"perdu", ce temps "en creux" façonne celui
qu’on met en avant, "en relief". Même en cas d’urgence
nous ne choisissons pas toujours le chemin le plus court. Pourquoi certains
jours nous attardons-nous à une table de café, alors que
d’autres fois nous pressons le pas même si nous avons "tout
notre temps" ? Et puis que reste-t-il de nos voyages? Un souvenir,
un objet, une épiphanie?
Nos itinéraires reflètent non seulement nos choix personnels
mais aussi notre contexte culturel et politique. Nous pourrions parcourir
les cent kilomètres qui séparent Jénine et Hebron
en deux heures ou en quatorze, à condition de ne pas nous trouver
bloqués en chemin à l’un des 24 points de contrôle
de l’armée israélienne . Quoi qu’il en soit,
nos vicissitudes de voyage fournissent des indices précieuses sur
les conditions de vie dans un lieu et à un moment donnés.
Guy Debord définit la dérive comme "une technique du
passage hâtif à travers des ambiances variées. Le
concept de dérive est indissolublement lié à la reconnaissance
d'effets de nature psychogéographique et à l'affirmation
d'un comportement ludique-constructif, ce qui l'oppose en tous points
aux notions classiques de voyage et de promenade." La géographie
"rend compte de l'action déterminante de forces naturelles
générales, comme la composition des sols ou les régimes
climatiques, sur les formations économiques d'une société
et, par là, sur la conception qu'elle peut se faire du monde. La
psychogéographie se proposerait l'étude des lois exactes
et des effets précis du milieu géographique, consciemment
aménagé ou non, agissant directement sur le comportement
affectif des individus. " Les situationnistes cherchaient à
déceler des messages subliminaux dans l’aménagement
des villes. Pour eux la psychogéographie était une sorte
de "cut-up " de l'espace urbain.
Une carte plus grande que le territoire développe une application
Web qui permettra aux participants de représenter en ligne leurs
itinéraires en utilisant des images, des textes et des sons. Le
résultat sera une sorte de "Carte du Tendre " dressée
à l’aide de la technologie de surveillance. Chaque voyage
peut être analysé, raconté ou mis en images. Le chemin
à pied pour aller à l’école évoquera,
par exemple, le parcours des Tristes Tropiques, une sortie au magasin
le Printemps au moment des soldes pourrait devenir une périple
digne d’Alexandra David Neel…
A terme ce projet comportera :
1. un système de notation qui permet de retracer un parcours urbain
et de le visualiser en ligne.
2. une base de données, consultable sur le Web, qui archive l'ensemble
des itinéraires recueillis et dans laquelle on peut faire des recherches
selon de nombreux critères. A présent elle rassemble des
descriptions textuelles tirées des réponses à un
questionnaire en ligne. Elle vise à restituer la variété
et la complexité de ces récits. Si l’on veut la consulter,
l’on est obligé de contribuer un itinéraire.
3. une interface qui permet de représenter sur un plan redimensionnable
les parcours archivés. Les relations mises en valeur par cette
carte seront autant sémantiques et topographiques que strictement
géographiques.
4. une braderie en ligne d’itinéraires d’occasion,
où des utilisateurs pourront visualiser, télécharger,
acheter, vendre ou échanger des parcours.
Ce projet vise à réunir, voire à confronter, dans
une même base de données des parcours en apparence très
différents, itinéraires d’adultes qui circulent en
voiture et d’enfants qui prennent leurs jambes à leur cou,
trajets quotidiens et flâneries sans but, sauts de puce dans le
quartier et voyages au bout du monde, virées au centre-ville et
embouteillages interminables sur le périphérique, tous susceptibles
de nous révéler des aspects insoupçonnés de
notre imaginaire urbain. Les détails de nos parcours subjectifs
qui, pris isolément, pourraient paraître triviaux ou anecdotiques,
deviennent significatifs lorsqu’ils sont confrontés à
d’autres, à beaucoup d’autres. En conjonction avec
un très grand nombre de détails, d’histoires uniques
et de trajets ordinaires, ils forment une nouvelle entité, un tout
qui est plus grand, plus intelligent que la somme de ses parties.
Avec son marché d’itinéraires et son réseau
de liens, la Carte tend un miroir à la Ville. Plus l’une,
comme l’autre, favorisera la diversité, plus elle sera vivante.
Versatile et polymorphe, elle est produite par l'ensemble des interactions
locales entre les habitants et leurs espaces de vie . Agissant individuellement,
interagissant avec d’autres au niveau local, ils provoquent des
comportements collectifs au niveau supérieur. La Carte, comme la
ville, constitue un système complexe organisé, tissé
de multiples "situations dans lesquelles une demi-douzaine ou même
plusieurs douzaines de quantités varient simultanément de
manière à former des interconnexions subtiles" . Plutôt
que de créer un objet de contemplation , ce projet met l’accent
sur les interconnexions, les manières dont ces réseaux fonctionnent.
Karen O'Rourke
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