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Les
pratiques musicales des descendants tamouls aux Antilles françaises
posent des questions et des défis importants pour quiconque
s’intéresse aux études créoles. Aux Antilles,
les créolistes nous ont appris à concevoir le concept
et le phénomène de la créolité dans
la foulée d’un dualisme Noir-Blanc, voire de l’idéologie
dominant-dominé.
Toutefois,
quand on rencontre la culture indo-créole sur le terrain,
il apparaît que les spécialistes de la créolité
aient raté le rendez-vous avec la communauté d’origine
tamoule arrivée dans les îles au milieu du XIXe siècle.
Un
regard sur leurs pratiques musicales profanes et sacrées
met en exergue la présence d’un patrimoine religieux
souvent métissé, d’une esthétique particulière
des pratiques et d’un lexique ( ni tamoul, ni créole
au sens strict) qui nous obligent aujourd’hui à repenser,
ou à tout le moins, à élargir le concept de
créolité.
À
l’instar des musiques afro-créoles, le patrimoine musical
indo-créole pose aussi la question de la mémoire collective
sous deux angles : quel sens donner à la tradition ancestrale
et dans quel sens la poursuivre ?
Dans
les sociétés créoles auxquelles les indo-créoles
appartiennent, le métissage ne signifie pas le résultat
d’une combinatoire d’éléments divers,
ou encore, l’aboutissement d’un processus d’emprunt
et de rejet, mais plutôt, un point de départ, une manière
de penser les choses, de penser le monde, la religion, la musique.
C’est une CULTURE.
Dans cette foulée,. on peut déceler deux modes de
métissage :
1•
celui de «la liaison, de l’hybridation des matériaux,
des formes, des émotions», etc, et attachées
à ces expressions. (op.cit. p.9)
2 • celui de la «graduation par transformation progressive»
des expressions et valeurs
Les
cultures métisses ont intégré des mécanismes
d’ajustement, d’adaptation : ces états d’esprit
sont devenus en quelques sorte, la norme; dans ce sens on peut affirmer
que la variation et le mélange sont ici, la règle.
François
Laplantine et Alexis Nouss dans leur ouvrage «Métis
Sage» (2001) définissent en ces termes, le phénomène
:
«…le métissage est une pensée…qui
met en question les acquis (p.8)…c’est une aire sans
aire de repos.l… Il envisage (Ainsi)un devenir dans la rencontre
de l’Autre. En outre, «Le métissage ne pratique
pas le face à face, mais le côte à côte»
(p.14) .
Mais
revenons à notre question de départ quant au sens
de la mémoire.
Dans
une chanson désormais célèbre (Avec le temps),
Ferré écrivait :
«Avec
le temps…tout s’en va…même les plus chouettes
souvenirs ;
Avec le temps….tout s’évanouit»
Voilà
une bien triste façon de voir ainsi le temps passer. Car
TOUT s’évanouit-il avec le temps? Je n’en suis
pas convaincue. C’est donc un peu de cette question que je
vais vous entretenir dans les pages qui suivent, en tentant d’abord
de saisir ces termes complexes de :
MÉMOIRE, TEMPS, SOUVENIRS, TRADITIONS.
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La
première fois que j’ai été confrontée
au problème du temps remonte à ma recherche conduite
à la fin des années 70 dans le cadre de mes études
doctorales en ethnomusicologie.
Je
tentais alors de comprendre les raisons de la pérennité
d’une tradition ancienne, qui, de plus, avait été
transplantée dans un court laps de temps et de façon
presque brutale, dans un autre milieu : la musique de possession
à caractère sacrificiel des Tamouls du sud de l’Inde
installés aux Antilles françaises depuis le milieu
du XIXe siècle.
J’ai
dit pérennité, car à cette époque, il
ne faisait aucun doute qu’il s’agissait ici d’un
«nativistic movement» (par opposition au «revivalistic
movement», dichotomie proposée par l’anthropologue
Linton en1965).
Le
rapport au passé pour ces Tamouls nouvellement arrivés
dans les îles pour travailler dans les grandes plantations
de la Martinique et de la Guadeloupe ne me posait alors aucun problème
: la tradition de référence semblait bel et bien l’Inde
villageoise dont ils étaient issus. Mais, la problématique
du TEMPS est venue complexifier cette relation avec la tradition
d’origine. Car le temps ne peut se conjuguer, sans intégrer
ou sans avoir en arrière-plan, la MÉMOIRE.
MAIS QU’EST-CE AU JUSTE QUE LA MÉMOIRE ?
D’abord
il importe de spécifier qu’elle n’est pas un
espace statique. La mémoire n’est pas qu’un lieu
NEUTRE de storage ou de stockage d’événements,
de connaissances, de souvenirs.
C’est un espace sensible, passionné, émotif,
imaginatif, bref un espace de construction symbolique. Par exemple,
si on donne à quelqu’un une série de mots sans
lien significatif, il les retiendra beaucoup plus difficilement
que s’il s’agit d’une histoire qui mettra en liens
imaginaires et sensibles ces mots. C’est aussi ce même
espace sensible qui peut faire ressurgir tout un passé à
partir d’un détail (un son, une voix,un parfum, comme
l’a bien illustré le célèbre roman de
Suskin, «Le parfum»)
La
mémoire relève de l’imagination et est, de ce
fait, dynamique . Elle est construction ou plus exactement, re-construction
ou re-composition du réel. La quête de la trace (voire
créatrice) conduit à la construction d’une nouvelle
identité. (Le jazz et les musiques créoles en sont
de merveilleux exemples)
Enfin, il importe de souligner, comme le faisait à juste
titre Glissant dans une conférence donnée à
CUNY-New York University en 2001 que,
«la
mémoire, accumule et densifie. Ceux qui l’assument
la mettent en acte…Mais la mémoire n’est pas
que collective . Elle est aussi éclatée ; elle ne
rassemble pas toujours les individus autour d’un seul projet
unique de société.
Je
retiendrai ici ces derniers propos de Glissant , car ils s’appliquent
en tous lieux, à l’exemple culturel dont il sera maintenant
question:
MÉMOIRE
ET TRADITION RELIGIEUSE DES TAMOULS DE LA MARTINIQUE
Le
contexte migratoire a modifié la dynamique sociale et culturelle
des Indo-créoles dont la raison majeure tient aux modalités
d’arrimage avec la société d’accueil.
Les nouveaux paramètres des cadres physiques et sociaux ont
conduit les Indiens à réajuster les modalités
des pratiques rituelles et culturelles. À tout le moins,
on constate aujourd’hui des modifications au chapitre des
représentations de ces pratiques.
Je
livrerai maintenant quelques exemples concrets notamment au chapitre
de la terminologie et du vocabulaire utilisé autour des rituels
indo-créoles aux Antilles françaises. Car la terminologie
autour des cérémonies s’est modifié depuis
les vinq-cinq ans que je fais du terrain dans cette aire culturelle.
Ainsi, jusqu’aux années 80, il était d’usage
de recourir à l’appellation «bon dyé kouli»
pour désigner une cérémonie religieuse à
caractère sacrificielle telle que réalisée
par les descendants tamouls. Derrière cette appellation créole
se cache cependant un certain caractère péjoratif
associé à l’attribut «kouli», terme
qui renvoie chez les anglophones (coolie) à la main d’œuvre
servile qu’on qualifie alors de «cheap labour».
Aux Antilles françaises, les expressions courantes telles
«kouli mangé chien», ou encore «chapé
kouli» traduisent l’aspect négatif lié
au qualificatif «kouli», terme qui non seulement s’inscrit
dans un niveau spécifique de langage, mais qui traduit également
la représentation sociale négative du groupe indo-créole
auprès de la société globale.
Poursuivons
notre parcours diachronique quant aux transformations du vocabulaire
relié aux cérémonies indo-créoles. Car
les façons de nommer les événements rituels
se sont transformées au fil des ans et je tenterai de montrer
qu’à travers ces choix linguistiques se profile des
modifications au chapitre des représentations distinctes
de soi et des autres. Ainsi, aux débuts des années
80, désigne t-on une cérémonie par le terme:
«sèvis zendyen» : on reste là, créole
au niveau de la langue, mais on voit poindre ici le désir
d’une affirmation identitaire non pas «kouli»,
mais «indienne». On se distance aussi de l’influence
chrétienne dominante en laissant tomber le renvoi à
«bon dyé» (bon dieu) . Derrière ce changement,
se dessine progressivement le désir de l’Indien de
s’éloigner d’une part de la représentation
négative lié à l’attribut «kouli
»et d’autre part, de son affirmation religieuse en rejetant
l’affiliation à la religion catholique dominante présente
dans les termes «bon dyé».
Comme
ailleurs dans le monde , les années 90 sont marquées
aux Antilles par le mouvement du «retour aux sources».
Les Créoles, comme les Indo-créoles n’échapperont
pas au mouvement. C’est en effet à cette période
que les termes tamouls du sud de l’Inde font leur apparition
: pensons notamment à «l’abbé-kouli»
qui devient : le «pouçari» ; le culte aux ancêtres
s’appellera désormais «samblani», on mettra
aussi en place des fêtes religieuses collectives , les «mela»,
etc… Je mentionnerai également, l’exemple des
Indo-créoles de l’île de la Réunion dans
l’océan Indien. Là aussi, le terme tamoul «tappu»
a tendance à supplanter désormais l’appellation
populaire de tambour malbar. ( J’aimerais à cet égard
ouvrir une parenthèse sur le rôle du chercheur, car,
au début de mes enquêtes martiniquaises à la
fin des années 70, il ne faisait aucun doute pour mes informateurs
que le terme «tappu» provenant d’une déformation
du mot français,«tambour» .Or, mes recherches
ethnomusicologiques ont permis de mettre en parallèle l’appellation
créole «tapou» avec l’appellation «dappu»
ou «tappu» tel que nommé dans le sud de l’Inde.
( cf les écrits de Deva (1974 et 1977), et de Krisnaswami
(1976) et Desroches (1996))
LE
VOCABULAIRE COMME MODE DE REPRÉSENTATION SOCIALE.
La
liste de ce genre d’exemples pourrait être longue. Le
point essentiel que je souhaite mettre de l’avant est de constater
que le vocabulaire et la terminologie utilisés par les divers
locuteurs vont au-delà de la seule fonction de communication.
Ils reflètent notamment l’évolution des mentalités
autour de l’Indien, et plus spécifiquement, celle de
la perception à la fois du soi par soi, et du soi par l’autre.
(Écoute du rythme de la Fête KALI, (rythme cyclique,
répétitif. Extrait du CD «Musiques de l’Inde
en pays créoles», DESROCHES M ET BENOIST J, 1991)
Ne
pourrions-nous pas voir là également une forme de
dé-créolisation graduelle de la terminologie cérémonielle
et musicale, modification qui émanerait d’un ajustement
perceptuel du soi par soi, de l’indien par l’indien
(«abbé-kouli» qui devient« pouçari»,
par exemple), et conséquemment de soi par l’autre ?
Par ailleurs, en tamoulisant ainsi le vocabulaire courant, on se
construit certes une identité, mais laquelle ? N’y
a t-il pas un risque de tourner le dos à une certaine dentité
indo-créole (insulaire) qui , elle, participe du métissage
et d’une ré-interprétation des origines ?
Un regard sur la communauté indienne insulaire montre un
groupe en pleine effervescence, en quête de son identité
non seulement indienne, mais aussi et surtout, indo-créole,
indo-guadeloupéenne, indo-martiniquaise. Dans cette foulée,
il est intéressant de se demander à quels impératifs
la musique indienne actuelle tente de répondre ? Comment
interpréter le choix des avenues empruntées ? Car
plusieurs scénarios s’offrent aux musiciens traditionnels
actuels. Dans une récente introduction qu’il écrivait
pour un livre sur «Les spectacles des autres» Jean Duvignaud
souligne avec force que les musiques traditionnelles sont devenues
…«des spectacles quand elles ont été données
à voir, quand elles se délocalisent»….elles
entrent dans l’univers du commerce, du marché, de la
rentabilité, certes, mais on peut dire qu’elles s’ouvrent
aussi à «l’échange universel des imaginaires»
( Duvignaud dans ‹Les spectacles des autres», (2001)
in «Internationale de l’imaginaire», Nouvelle
Série no 15, Ed. Maison des cultures du monde, France.
Cette
observation me semble bien caractériser une tendance de la
culture indienne des îles créoles. De nos jours, les
Indo-créoles sont en effet tiraillés entre deux pôles
de référence; celui d’une Inde à partir
de laquelle on veut instaurer ou implanter une mémoire dont
on n’a pas ou peu de traces mais qui demeure pour certains
, la référence ultime du patrimoine musical et religieux.
Les retours en Inde sont fréquents pour bon nombre d’Indo-créoles,
mais le pays retrouvé est une Inde contemporaine qui est
souvent loin des imaginaires sociaux et religieux qui marquaient
l’Inde du X1Xe siècle. Un deuxième pôle
de référence pourrait être qualifié d’insulaire
(indo-créolité). Il renvoie au milieu de la plantation,
à celui des contacts avec les autres composantes sociales
des îles, au monde fusionnel. Cette source que l’on
sait plus ou moins fidèle à l’origine s’inscrit
dans la foulée de circonstances bien particulières,
celles de l’immigration réglementée et qui autorisait
la France et l’Angleterre à recruter une main d’œuvre
servile amenée dans les îles sous contrat. Ainsi forcés
à évoluer du moins dans les premiers temps, dans un
espace exigu, celui de la plantation, méprisés par
la population locale qui refusait sa présence, beaucoup d’Indiens
se sont métissés avec la communauté noire,
les Créoles.
On
touche ici à une problématique soulevée notamment
par Hennion (1993) quant à l’authenticité en
musique. À quelles origines est-on fidèle quand on
exécute une musique ? À celui du temps, de l’histoire,
à l’organologie spécifique de sa pratique, à
ses modes d’accordage, etc.,, ou au contraire, à celui
des attentes sociales et esthétiques du monde contemporain
coupé de ses origines, un monde où les habitus obligent
souvent les musiciens à emprunter de nouvelles trajectoires
et à réinterpréter les sources ? À quelle
mémoire se référer et quel «sens»
lui donner, tel que posé au début de cet exposé.
Car dans cette aventure complexe de la quête identitaire,
il n’y a jamais qu’un seul itinéraire . Ainsi,
la volonté évoquée antérieurement de
«tamouliser» le patrimoine musical ne s’inscrit
pas uniquement dans un mouvement de «retour aux sources».
Cette volonté est aussi la résultante d’une
dynamique particulière avec la société insulaire
globale. Le désir de redorer l’image de l’Indien
dans l’ensemble de la société créole
n’est sûrement pas étranger aux choix esthétiques
et stylistiques que l’on met désormais publiquement
de l’avant.
CONCLUSION
En
abordant l’histoire des comportements et des modes de représentation
du groupe, on observe une sélection d’éléments
et de fonctions culturelles distinctes, sélection qui s’opère
en harmonie ou selon le stade d’intégration des Indiens
à la société d’accueil. Si l’expression
musicale indienne avait autrefois tendance à se confiner
aux impératifs des rituels sacrés, il semble désormais
que son profil cherche à se diversifier.
Une
enquête ethnomusicologique que j’ai menée récemment
dans le cadre d’un projet conjoint avec Jean Benoist, Gerry
l’Étang et Francis Ponaman à la Guadeloupe.
(Voir notre Rapport de recherche (2001) édité par
le Ministère de la Culture, en France) montre que l’appel
des divinités par la musique demeure la finalité première
des cérémonies religieuses à caractère
sacrificiel, mais cette fonction de communication est dans d’autres
espaces sociaux, publics et privés, mise de côté
au profit d’une véritable esthétique des musiques,
voire, de la promotion des talents individuels. On voit ainsi surgir
des instruments de musique jusque-là, restés en veilleuse.
C’est le cas des tablas, des cithares, de la «tampura»
et de la danse classique indienne. Les nouvelles plates-formes publiques,comme
les spectacles dans les hôtels, changent la perception qu’ont
les Créoles des Indo-créoles tout en favorisant la
création d’un nouveau regard du soi par soi. Ainsi,
le recours aux éléments culturels indo-créoles
dans la société antillaise, s’inscrit-il non
seulement dans la foulée d’un simple geste artistique
ou religieux, mais aussi dans la logique d’une véritable
valorisation socio-culturelle du groupe et d’une meilleure
intégration sociale.
Je terminerai cette présentation en disant qu’à
l’instar des Créoles, les Indo-créoles ont choisi
le nomadisme culturel et identitaire ; toutefois dans cette mobilité
sociale et culturelle, il importe de se rappeler qu’un peuple
«errant» n’est pas un peuple «égaré».
Dans cette foulée, nous rejoignons les propos que Glissant
livrait dans une conférence donnée à New-York
, en avril 2001 quand il disait que«l’errance est une
forme de renoncement à la fixité de l’être
et non à la de «perte» de l’être».
Les
Indo-créoles, comme les Créoles, sont à cet
égard de véritables nomades.
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Références.
Deva
B.C.1974. «Indian Music», Indian Council for cultural
relations, New Delhi.
Deva
B.C. 1977. «Musical instruments (India : the land and the
people)», National Book, Trust India.
Desroches
Monique 1996. «Tambours des Dieux». Ed L’Harmattan
Inc, Montréal et Paris.
Duvignaud,
Jean 2001. «Préface» de «Les spectacles
des Autres» Coll. Internationale de l’imaginaire, Ed.
Maison de la culture, , no 15, Paris, France.
Krishnaswami
S. 1976 «Drums of India through the Ages», in «Journal
of Music Academy», Madras, 38 : 72-82.
Linton,
Ralph 1965. «Nativistic mouvements», in «Reader
in comparative religion : an anthropological approach». University
of Califor nia, Los Angeles, USA.
Laplantine
François et Nouss Alexis 2001. «Métis Sage»,
Flammarion, Paris
Suskind
Patrick 1988 (1976). «Le parfum, histoire d’un meurtrier»
Trad. Française : B. Lortholary, Poche, France
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