Culture libertaire
Transformation sociale
et transformation culturelle
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Ce texte est la contribution de la collectivité
Los Arenalejos au colloque international sur la culture
libertaire organisé en 1996 par l'A.C.L. de
Lyon.
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Pour admettre cette approche de la révolution,
il faudrait d'abord nous défaire du mythe du jour J, du Grand Soir
et concevoir que demain ça n'existe pas ou, si l'on préfère,
que demain n'existe que dans la mesure où il commence aujourd'hui...
Qu'il n'y a pas de chemin tout tracé, que celui ci se dessine, s'élabore
en marchant, ici et maintenant, tout comme nous avons admis dans nos milieux,
depuis fort longtemps, que la fin et les moyens, c'est un peu la même
chose. Même s'il nous faut admettre que la révolution sera
mondiale ou ne sera pas, question de temps, bien sûr... Mais une
transformation sociale authentique ne peut se faire que dans le temps,
précisément parce qu'il est urgent de casser l'essentiel
: cet axe vertical qui traverse la société de part en part
mais qui également traverse chacun d'entre nous.
Cela suppose et à la fois débouche
nécessairement sur une transformation des relations humaines. Une
entre connaissance comme disait Étienne de La Boétie.
Rien à voir avec le fanatisme ou l'activisme
à tout crin, souvent produits par la frustration. Cela suppose qu'à
partir de nos inévitables difficultés relationnelles surgies
avec la mise en place de structures horizontales, autogérées,
nous mettions, par nécessité vitale, toute notre énergie
à nous comprendre. Comprendre d'abord comment se sont établies
les hiérarchies de dominance qui nous habitent et comment elles
se reproduisent à notre insu par le jeu d'un pouvoir toujours plus
subtil, mais aussi pour les déjouer et éviter de les perpétuer.
La difficulté surgit lorsque nos références
passent obligatoirement par le filtre de la société que nous
voulons détruire parce qu'elle porte en elle même le germe
de la destruction de la vie. Paradoxalement, la culture libertaire naît,
même si c'est par opposition, à partir de la culture établie,
tout comme l'anarchie découle de l'archê.
Mais, être contre signifie t il n'être
pour rien, comme d'aucuns le suggèrent ? Est ce qu'il faut, comme
nous le préconise A. Garcia Calvo, se complaire dans la négation
étant donné que les propositions ne peuvent venir que "d'en
haut" ? Certes, la négation est un élément important,
voire un élément clé, dans la culture libertaire.
Traquer le pouvoir dans les moindres interstices, nier l'ankylose, le ron
ron quotidien, la mort en quelque sorte, dans n'importe quelle société
fût elle libertaire, est un ressort puissant, indispensable pour
une culture vivante, une culture du vivant, du spontané.
À ce stade, on s'aperçoit quand même
qu'il y a un pour. Et, même si on se situe à contre courant,
à la faveur d'une contre culture, essayons d'échapper à
l'épidermique réaction négative, la culture systématique
du contre. Une culture qui inhibe toute action tournée vers l'espoir,
comme un mur qui nous bouche l'horizon. Cette recherche ne peut devenir
passionnée et le demeurer, voire même augmenter que si l'on
a "goûté", "savouré" la liberté, parce qu'alors
on a le désir de la perpétuer. Entendons par liberté
la réalisation de soi, multipliée par celle des autres, dans
le plus de domaines possibles. C'est seulement cette culture libertaire
bien enracinée, ancrée positivement dans notre mémoire
devenue collective qui peut, par sa richesse, sa cohérence et ses
"solutions propositions" pratiques, nous fournir l'occasion de faire sauter
nos blocages et nos protections qui se traduisent par la propriété
privée, toutes expressions confondues, et par les moyens mis en
œuvre pour la défendre et la perpétuer. Ainsi, confiants
en nous mêmes, en notre nature, en la nature, nous pourrons susciter
une indispensable transformation sociale, radi-cale, positive, progressive,
ascendante sur les chemins de la création et de l'imaginaire écologique
et social. Notre pratique fécondée par nos recherches, et
vice versa, nous a fourni quelques pistes. Nous vous les soumettons.
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Des limites de l'activité
pamphlétaire
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Évidemment ça changerait de l'image
intellectuelle, pamphlétaire, épidermique et visionnaire
d'un anarchisme qu'il faut bien qualifier de moribond depuis l'avènement
du franquisme en Espagne. Paradoxalement, et c'est là notre chance,
il fleurit de temps à autre dans des mouvements sociaux spontanés
auxquels nous ne pouvons fournir l'alternative libertaire, c'est à
dire la cohérence de notre vision globale des moyens faute de richesse
culturelle vivante et actuelle.
En relation avec cette constatation, le passage
suivant de M. Cartier (1) peut nous fournir une piste : « Ce serait
une erreur de penser que les masses ne se révoltent pas faute d'informations
au sujet des mécanismes d'exploitation économique. En réalité,
la propagande révolutionnaire qui vise à expliquer aux masses
l'injustice sociale et l'irrationalité du système économique
s'adresse à des sourds. Ceux qui se lèvent à cinq
heures du matin pour aller travailler à l'usine et qui, en plus,
doivent passer deux heures par jour dans le métro ou les trains
qui les amènent sur leur lieu de travail, sont obligés de
s'adapter à cette existence, éloignant de leur esprit ce
qui est susceptible de les remettre en question. S'ils pensaient qu'ils
sont en train de détruire leur propre vie au service d'un système
absurde, ils se suicideraient ou, pour le moins, deviendraient fous. Pour
éviter cette prise de conscience angoissante, ils justifient leur
existence en la rationalisant. Ils repoussent tout ce qui pourrait les
perturber et acquièrent une structure de caractère adaptée
aux conditions dans lesquelles ils vivent. Par conséquent, une attitude
idéaliste qui consiste à expliquer aux gens qu'ils sont opprimés
ne sert à rien, puisque ces personnes sont obligées de supprimer
leur perception de l'oppression afin de pouvoir la supporter. Les propagandistes
révolutionnaires disent qu'ils veulent provoquer des prises de conscience.
L'expérience démontre que leurs efforts sont rarement couronnés
de succès. Pourquoi ? Parce qu'ils se heurtent à tous les
mécanismes de défense inconscients et à toutes les
rationalisations que les personnes construisent pour ne pas prendre conscience
de leur propre exploitation et du vide de leur existence ».
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La séduction
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Martin Buber disait qu'une révolution c'est
une espèce d'accouchement et qu'elle était donc peu probable
sans une conception préalable. Et, pour qu'il y ait conception,
deux paramètres sont nécessaires : séduction et rencontre.
Séduire avec des pamphlets ou des démonstrations intellectuelles
semble bien limité pour les raisons invoquées par Cartier.
Cela paraît être encore dans nos milieux, l'action par excellence.
Pourtant, il nous faudrait aller bien au delà pour qu'elle passe
vraiment au stade de création. Création au quotidien, création
du quotidien, et enfin séduction du quotidien libertaire. Séduction
et rencontre.
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Comment se reproduit la
société
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Placé dans le quotidien libertaire, on aperçoit
par tous ses sens que ce vécu libertaire n'est pas facile. C'est
notre structuration psychique qui en est surtout la cause.
Ce sont nos propres difficultés relationnelles,
mais aussi "l'arrivée" des enfants qui nous ont permis d'avancer
des éléments de réponse. Nous sommes maintenant persuadés
que la mesure de l'impact de notre "contre culture" sera, entre autres
choses, mais surtout un changement de mœurs, un changement radical des
rapports entre adultes et enfants car comme le dit Murray Bookchin (2)
: « On ne saurait trop insister sur la dimension biologique que Briffault
apporte à ce que nous appelons société et socialisation.
C'est un facteur décisif, non seulement parce qu'il replace les
origines de la société dans la longue histoire de l'évolution
animale, mais aussi parce qu'il intervient dans la façon dont nous
recréons constamment la société dans notre vie quotidienne.
L'apparition du nouveau né, et les soins intensifs qu'il doit recevoir
pendant de nombreuses années, nous rappellent que ce n'est pas seulement
un être humain qui est ainsi reproduit, mais la société
elle même ».
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Naissance et maternité
libidinales
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Nous, lorsque nous avons refusé, plus par
sensibilité que par rationalisation, l'asepsie de l'hôpital
et, par conséquent, la voie de la médicalisation pour l'accouchement,
nous ne savions pas jusqu'à quel point cela changerait nos conceptions
relationnelles entre adultes et enfants et, par ricochet, entre adultes.
Cela nous a permis de mieux comprendre nos propres limitations, donc de
mieux nous tolérer d'une part, mais aussi de mieux les travailler
d'autre part.
Face à l'arrivée de la vie, face
au refus de l'inhumain des hôpitaux structurés pour médicaliser
et robotiser le double phénomène accouchement/naissance,
nous avons choisi la maison, la relation, l'alternative. L'accouchement
n'étant pas pour la mère un acte médical, mais part
entière de sa sexualité. La naissance n'étant pas
pour l'enfant traumatisme et souffrance mais une épreuve, sans doute
la première, et, en tout cas, certainement la plus importante.
Il a fallu se lancer, se documenter. D'autres femmes
avaient fait des recherches dans ce domaine, dans le sens de l'autogestion
d'une facette importante de leur vie. Des hommes ont également suivi.
Les résultats pratiques immédiats sont assez surprenants
et nous redonnent une extraordinaire confiance en notre nature, en nos
instincts.
Nous avons découvert que la maternité
pouvait signifier plaisir, que l'accouchement pouvait être vécu
dans la jouissance et non dans la souffrance lorsqu'on se laisse aller
au libre arbitre de l'instinct qui, de lui même, nous indique la
marche à suivre. Ensuite, il est réconfortant de constater
que le nouveau né s'en porte beaucoup mieux. En fait, il s'agit
de sa première relation qui, comme pour la mère, est sexuelle
au sens le plus large. Une sexualité qui n'intéresse pas
les marchands, soit dit en passant. À partir de la conception, il
n'y a pas de dépendance du fœtus puis du nouveau né vis à
vis de la mère, comme on veut toujours nous le faire croire, dans
l'obsession des hiérarchies, mais interdépendance. Interjouissance,
car c'est le plaisir qui guide la vie. Faire de l'accouchement un acte
essentiellement douloureux et faire que nous naissions d'une mère
endolorie, frustrée, donc pas disponible, c'est le résultat
d'une stratégie millénaire de notre civilisation pour court
circuiter le désir et la pulsion qui anime la vie, selon le principe
du plaisir.
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La manipulation de l'accouchement/naissance
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Tout cela dans le but de manipuler le moi primaire
des êtres après leur naissance. Pour ce faire, on a éliminé
la mère libidinale, en robotisant les fonctions reproductrices du
corps féminin. La femme occidentale est héritière
de Judée et de Grèce qui ont organisé la reproduction
humaine en soumettant la femme et en dégradant la maternité.
Elles ont converti la maternité en un viol du corps féminin,
réprimant systématiquement la sexualité et plus concrètement
la sexualité utérine. « La femme actuelle est socialisée
dans la rupture psychosomatique entre la conscience et l'utérus
» (Merelo Barberà, 1980).
Pendant l'accouchement, le nouveau né perd
la relation harmonieuse avec son milieu. Il souffre de compression et d'asphyxie.
Ce sont en général ses premières souffrances d'angoisse,
de peur et de perte de confiance en son entourage, ce qui entraîne
un manque au niveau de sa perception de l'entraide. La sen-sation et le
sentiment de carence, dus au manque d'harmonie initiale, font leur apparition.
Tout com-me l'angoisse, la douleur et la peur sont très importantes
(beaucoup de nouveau nés en portent les marques). La méfiance
et la peur de revivre cette expérience laissent aussi leurs traces
dans le moi primaire.
L'accouchement dans la douleur et sans désir
maternel constitue le début de notre socialisation dans le monde
patriarcal. Une fois coupée la dynamique produite par l'interaction
libidinale et rompu l'accouplement mère bébé, se sentant
en quelque sorte "orphelin", le petit être humain est pris dans une
spirale de carence et de peur de manquer. Cette peur ne lui laissera d'autres
options que de vivre dans la soumission et l'appropriation des êtres
et des choses, s'adaptant ainsi "au principe de réalité".
On est en droit de penser qu'il s'agit là de la genèse de
l'état de soumission inconsciente, le premier maillon de la chaîne.
Est ce la "malencontre" dont parle La Boétie ?
Tout ne s'arrête pas là, la suite
est tout aussi importante. La souffrance du nouveau né, on l'accentue
en niant l'accès au corps tant désiré de la mère.
Lui, ce qu'il veut, c'est continuer à écouter le bruit du
cœur, téter le colostrum, puis le lait, être au chaud, peau
contre peau. En fait, la séparation même momentanée
entre la mère et le nouveau né, comme chez tous les mammifères,
c'est la destruction de "l'empreinte".
C'est cette "empreinte" qui permet, à travers
tout un processus hormonal, la reconnaissance libidinale instinctive, de
la part de la mère, des désirs du nouveau né puis
du bébé. La mère devient alors le milieu idéal
où le bébé développe la production de ses propres
désirs, la pulsion de recherche du bien être, le développement
du moi primaire. Cette courte période suivant immédiatement
la naissance, si elle est manquée, aura des conséquences
néfastes pour la mère et le nouveau né qui "perd son
milieu naturel" et la confiance ; la mère ne reconnaissant plus
les désirs du petit. Elle rejette alors libidinalement le bébé
pour le reprendre avec un amour intellectuel, représentatif, plus
qu'émotionnel. Elle lui donne à manger selon les diktats
de la science pédiatrique et de l'organisation sociale, c'est à
dire qu'elle lui évite la faim et le froid, couvre ses nécessités
mais abandonne le petit dans la solitude. Elle devient insensible à
ses pleurs et à sa souffrance. Pour elle, ce sera la dépression
post partum considérée normale. Donc, bien avant la raison
d'État ou l'accumulation du capital, il y a la raison de l'adulte
qui affirme qu'"il est normal que les enfants pleurent" ou qu'ils sucent
une sucette en plastique. Les frustrations primaires sont la forge de l'être
humain dans cette société. L'accumulation de rage, de colère,
etc. que commence à emmagasiner le nouveau né, débouche
sur ce qu'on appelle thanatos inné qui, nous le voyons bien, n'a
rien d'inné. Cela n'est pas nouveau, c'est l'ordre patriarcal qui
s'est imposé souvent à feu et à sang, détruisant
les autres formes d'organisation sociale pacifiques, matriarcales. Tous
les peuples guerriers (Spartiates, Sioux, etc.) ont pratiqué une
destruction systématique de l'empreinte (sans doute par connaissance
empirique) d'une façon ou d'une autre mais dans un même but
: augmenter l'agressivité de leurs combattants (3).
Chez les Juifs, un rite instituait la "purification"
de la femme juste après l'accouchement. Chez les Grecs, les femmes
de l'élite dominante cherchèrent des Doulas pour les remplacer
dans la fonction maternelle. Il en est de même dans nos société
où ce sont les "sciences moder- nes" : médecine, psychologie,
etc., mais aussi l'État (éducation) et la publicité
qui se chargent de dévaloriser cette fonction, de la banaliser ;
à tel point que la sexualité ne devient que génitale,
et les normes progressistes adoptent un point de vue patriarcal sans le
savoir. Car même si le souci du "géniteur" de se rapprocher
davantage du nouveau né constitue un progrès dans l'égalité
des sexes, il n'en demeure pas moins que "prendre" la place de la mère
constitue un acte patriarcal. Car enfin si nous parlons de libre arbitre,
il suffirait de dormir nus côte à côte. On s'apercevrait
que le bébé n'hésite pas un seul instant pour diriger
sa libido. Ça, c'est le respect des différences et la complémentarité
des sexes. Le plus fondamental et déterminant pour le nouvel être
humain. Bien sûr, pour cela, il nous faudra perdre la peur de la
mère étouffante et viser à ne pas l'être en
reconsidérant sa propre histoire.
En tout cas, tout tend à démontrer
tant dans la pratique que dans l'étude des peuples pacifiques et
sans hiérarchie que la satisfaction des désirs biologiques,
c'est ce qui fait la première condition de la sociabilité
véritable d'un être humain.
Cela va encore bien au delà de ce que pensait
Reich, le précurseur, puisqu'il s'agit de laisser libre cours à
la sexualité dès le départ sans qu'un manque à
la base ne vienne fausser les pulsions ultérieures et entraîne
ce "vide" (4) si nécessaire à la société de
consommation. Pour bien comprendre l'importance et le déterminisme
de ces premiers instants de la vie et des trois années qui suivent
chez l'être humain, il convient de comprendre notre nature première
(la seconde étant la culture). C'est à dire, au départ,
notre biologie. C'est Henri Laborit qui le mieux nous a fait comprendre
ce mécanisme : « Pour l'animal comme pour l'homme, le premier
objet à construire est l'individu lui même. L'élaboration
du schéma corporel demande quelques semaines à quelques mois
chez l'animal, deux à trois ans chez l'homme. Cette élaboration
précoce est indélébile, d'où l'importance du
rôle de l'environnement au cours des premiers mois pour l'animal,
des premières années pour l'homme. À ce stade, le
cerveau est encore plastique et immature. Cette période, c'est la
période dite de l'empreinte durant laquelle d'innombrables synapses
font leur apparition en fonction du nombre et de la variété
des stimulis tandis que d'autres inutilisés disparaissent »
(5).
Des recherches toutes récentes aux États-
Unis (6) vont encore plus loin quant à l'interaction mère
nouveau né au niveau cérébral. Ainsi Myran Hofer de
l'Institut psychiatrique de l'État de New York informe que la mère
fournit ce qu'il appelle « les modulateurs occultes » du nouveau
né, en le berçant, l'alimentant, le regardant, le caressant.
Pendant les premiers six mois de la vie, « le bébé
établit une représentation mentale de sa relation à
la mère », dit il. « Les interactions régulent
les mécanismes neurologiques de l'enfant pour son comportement et
pour les sentiments qui commencent à se développer à
ce moment [...] Il peut y avoir une période cruciale pour le développement
émotionnel entre huit et dix huit mois, affirme Géraldine
Dawson, c'est dans cette période que les enfants apprennent à
réguler leurs émotions » (7).
Lorsqu'on sait que ces circuits émotionnels
s'établissent aussitôt et de façon permanente, on comprend
qu'on puisse parler d'œdipe, de parricide, de thanatos et de pulsion de
mort, mais c'est seulement l'expression de la souffrance et de la révolte
du bébé.
Il devient donc urgent de reconsidérer cette
interrelation mère enfant, des mœurs et des structures qui les déterminent,
surtout de la part des libertaires.
Deux précisions toutefois pour éviter
toute susceptibilité "bienveillante" : il ne s'agit pas d'écarter
l'homme de cette relation, bien au contraire, mais de tout mettre en œuvre
pour favoriser en priorité l'accouplement libidinal mère
enfant, puis permettre le continuum jusqu'à ce qu'autonomie s'ensuive.
Ce couple émotionnel se diluant petit à petit, d'autant plus
vite que plus de richesse environnementale de temps et d'espaces lui seront
fournis.
L'autonomie forcée n'étant en fin
de compte que frustration et dépendance intériorisées,
une sorte d'attache psychique permanente.
L'effort des deux sexes, c'est l'entraide dans
la richesse prodiguée par les différences, pour restructurer
des espaces où les femmes puissent développer leur maternité
libidinale là et partout où elles l'entendent : à
l'atelier, dans les champs, à l'école, etc., sans qu'elles
soient coupées de leurs centres d'intérêt mais aussi
sans obligation d'être productives.
Tout cela devrait s'accompagner de la création
d'un archétype différent de la femme, mais aussi de la maternité.
Nous, femmes et hommes, devons développer un symbolisme nouveau
où le sentir est quelque chose de concret, proche, uni au naturel,
aux formes perceptibles.
En fait, seul un ensemble de facteurs cohérents
visant un changement radical vers une société libertaire
pourra permettre une maternité libidinale où hommes, femmes
et enfants pourront enfin se réaliser dans leurs différences.
On a souvent dit que la femme est plus près
de la nature, et que la mort de la mère signifiait la mort de la
nature. C'est un symbole qui n'est peut être pas vide de sens.
Cela a certainement quelque chose à voir
avec un instinct plus développé chez la femme étant
donné son cycle hormonal lunaire et sa capacité à
donner la vie. En tout cas, c'est sans doute cette expérience de
maternité qui nous a le plus bouleversés. Celle qui nous
a permis le plus, non seulement de comprendre, mais de sentir, de palper
le message de Murray Bookchin et la justesse de sa conception de l'écologie
sociale.
Car enfin, c'est vrai qu'il y a une intelligence
dans la nature. Qui nous procure cette incroyable capacité de mettre
au monde un nouveau né dans les meilleures conditions pour en faire
un être comblé donc sociable, dès le départ,
avec une inégalable joie de vivre.
Ce n'est pas notre intellect lorsqu'il est coupé
de notre corps, autrement dit, ce n'est pas notre cortex associatif, conceptuel,
le dernier né de l'évolution humaine, c'est surtout notre
système nerveux primitif, le plus ancien, et dans une moindre mesure
le système limbique, siège de l'apprentissage qui en est
le moteur.
Notre système nerveux primitif, appelé
aussi reptilien, c'est le siège de l'instinct, un mot fort mal interprété,
à l'image de la nature perçue comme violente, agressive,
alors que sa fonction c'est :
• Le comportement d'approche et la satisfaction
des nécessités biologiques manger, boire, dormir, reproduire
l'espèce.
• Le comportement de fuite et de lutte suite à
un stimulus adverse. Il peut se manifester par une agressivité défensive,
la seule agressivité innée.
Les autres comportements comme l'angoisse d'accaparer,
l'égoïsme, la méfiance, le sentiment de propriété,
l'autoritarisme ne sont que le résultat d'apprentissages (carences,
expériences négatives, etc.) dès la naissance surtout
et peut être même avant.
C'est ainsi que Bookchin rejoint Laborit lorsqu'il
dit « Ce que nous renions trop souvent comme phase intuitive de la
connaissance est en fait la vérité que notre animalité
octroie à notre humanité et le stade embryonnaire de notre
développement adulte ».
Se réconcilier avec notre instinct, c'est
donc se réconcilier avec notre nature profonde, première,
respecter et laisser s'exprimer tous les niveaux de l'évolution
de la vie à travers nous, vers plus de complexité, de création,
donc de liberté. L'être humain étant la nature prenant
conscience d'elle même.
Pour ce faire, il nous faut développer une
socio-culture (espèce de seconde nature) capable d'humaniser, voire
de potentialiser la fonction conjointe des trois cerveaux pour l'épanouissement
de chacun d'eux.
L'écologie sociale c'est ça : la
réconciliation de la nature et de la culture, cette dernière
aidant la première à libérer ses potentialités.
Il est vrai que nous avons surtout insisté
sur un aspect de la socio-culture à développer, celle qui
nous a le plus frappés et servis pour comprendre nos comportements,
celui qui est le plus susceptible de susciter en nous toutes et tous un
changement de mœurs et de mentalité, à savoir ce que M. Bookchin
appelle « la biologie de la socialisation humaine ». Nous aurions
pu tout aussi bien vous parler dans la foulée de notre choix de
ne pas envoyer les enfants à l'école et d'utiliser des ancrages
affectifs possibles dans un continuum de concept pour apprendre. Nous aurions
pu vous parler de notre vécu en ce qui concerne notre corps, son
intelligence psychosomatique pour rétablir la santé, ce qui
nous a conduits, à partir du rejet de la médecine et de sa
conception manichéenne et pasteurienne du microbe, à l'autogestion
de notre santé. Nous aurions pu parler du bien fondé de notre
choix de nous établir à la campagne, même si ce choix
était inconscient au départ ; car comme dit Laborit «
La ville n'est pas un organisme, mais elle représente un des moyens
utilisés par un organisme social pour contrôler et maintenir
sa structure ».
Nous aurions pu vous parler de notre choix en agriculture,
d'agriculture biologique et de permaculture, notion issue des travaux de
Kropotkine et qui nous amène au concept d'écosystème
avec communautés humaines intégrées et technologies
douces.
Nous aurions pu insister davantage sur nos difficultés
relationnelles qui nous ont fait prendre conscience de l'impact de l'intériorisation
des valeurs patriarcales et capitalistes. Puis de comment on essaye d'y
remédier par une recherche sur la communication, c'est à
dire la première mise en commun sans vainqueurs ni vaincus.
Car c'est bien ça le résultat de
notre expérience : il ne pourra y avoir d'écologie véritable
sans relations qualifiantes pour tout le monde, en commençant par
la première, mère bébé, sans un bouleversement
des structures sociales qui permette à chacun de se réaliser
à travers tous les autres dans la complémentarité
des différences, dans cette société qui induit l'inégalité
des égaux.
Alors, à quand une fédération
des pratiques libertaires ? À quand cette trame culturelle libertaire
vivante issue des pratiques au quotidien ?
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Los Arenalejos
Lista de correos
29567 Alozaina (Malaga)
Ce texte est extrait de "La culture Libertaire"
éditions ACL, 1997, ISBN 2-905691-48-4
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(1) Cité par Libera, n°53, août 1995, journal anarchiste
brésilien. Extrait du texte de M. Cartier La famille et la fonction
sociale de la répression sexuelle in Life and work of Williain Reich.
(2) Voir Une société à refaire, Atelier de Création
Libertaire, Lyon, 1992, p.28.
(3) Votre bébé est le plus beau des mammifères,
Michel Odent.
(4) Voir à ce sujet La falta bàsica, Michel Balint, éd.
Paidòs, Barcelone, 1993. Première édition, Londres
New York, 1979.
(5) Voir la Légende des comportements, Henri Laborit, éd.
Flammarion, Paris, 1994.
(6) Voir El Pais du 15 novembre 1995, repris dans la Hoja, n°9.
(7) Ibidem.
UNE PRESENTATION DE LOS ARENALEJOS