Le jugement de goût est pur de tout intérêt
<<Quand la question est de savoir si une chose est
belle, ce que l'on veut savoir, ce n'est pas si l'existence de cette chose
a ou pourrait avoir quelque importance pour nous-même ou pour quiconque,
mais comment nous en jugeons quand nous nous contentons de la considérer
(dans l'intuition ou dans la réflexion). Si quelqu'un me demande si
je trouve beau le palais que j'ai devant les yeux, je peux toujours répondre
que je n'aime pas ce genre de choses qui ne sont faites que pour les badauds
; ou bien comme ce sachem iroquois, qui n'appréciait rien à
Paris autant que les rôtisseries ; je peux aussi, dans le plus pur
style de Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands,
qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues ; je
puis enfin me persuader bien aisément que si je me trouvais dans une
île déserte, sans espoir de revenir jamais parmi les hommes,
et si j'avais le pouvoir de faire apparaître par magie, par le simple
fait de ma volonté, un édifice si somptueux, je ne prendrais
même pas cette peine dès lors que je disposerais déjà
d'une cabane qui serait assez confortable pour moi. On peut m'accorder tout
cela et y souscrire, mais là n'est pas le problème. En posant
la dite question, on veut simplement savoir si cette pure et simple représentation
de l'objet s'accompagne en moi de satisfaction, quelle que puisse être
mon indifférence concernant l'existence de l'objet de cette représentation.
On voit aisément que c'est ce que je fais de cette représentation
en moi-même, et non pas ce en quoi je dépends de l'existence
de l'objet, qui importe pour que je puisse dire qu'un tel objet est beau et
pour faire la preuve que j'ai du goût. Chacun devra admettre que le
jugement sur la beauté au sein duquel il se mêle le moindre intérêt
est tout à fait de parti pris et ne constitue nullement un jugement
de goût qui soit pur. Il ne faut pas se soucier le moins du monde de
l'existence de la chose mais y être totalement indifférent,
pour jouer le rôle de juge en matière de goût. (...)
Définition du beau :
Le goût est la faculté de juger ou d'apprécier
un objet ou un mode de représentation par une satisfaction ou un
déplaisir, indépendamment de tout intérêt. On
appelle beau l'objet d'une telle représentation>>.
KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R. Ladmiral, M. B.
de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp.
959-967.
Universalité sans concept
<<Le beau est ce qui est représenté
sans concepts comme l'objet d'une satisfaction universelle.
Cette définition du beau peut être déduite de la définition
précédente, qui en faisait l'objet d'une satisfaction indépendante
de tout intérêt. En effet, ce dont quelqu'un a conscience que
la satisfaction qu'il en retire est chez lui-même indépendante
de tout intérêt, cela ne peut pas être jugé autrement
par lui que comme contenant nécessairement un principe de satisfaction
pour tous. Dans la mesure, en effet, où cette satisfaction ne se fonde
pas sur une inclination quelconque (ni sur quelque autre intérêt
réfléchi), mais où, au contraire, celui qui porte un
tel jugement se sent entièrement libre quant à la satisfaction
qu'il attribue à l'objet, il ne peut dégager au principe de
la dite satisfaction aucune condition d'ordre personnel et privé, dont
le sujet qu'il est serait le seul à dépendre ; et il doit donc
nécessairement regarder cette satisfaction comme fondée sur
ce qu'il peut supposer exister en chacun ; par voie de conséquence,
il devra se croire nécessairement fondé à attendre que
tous éprouvent une satisfaction semblable. Il parlera donc du beau
comme si la beauté était une propriété de l'objet
et comme si le jugement était un jugement logique (comme s'il en constituait
une connaissance grâce à des concepts de l'objet), alors qu'en
fait ce jugement n'est qu'un jugement esthétique et n'a pour contenu
qu'un rapport de la représentation de l'objet au sujet, et ce, parce
que ledit jugement présente quand même avec le jugement logique
cette ressemblance, que l'on peut le supposer valable pour tous. Mais cette
universalité ne peut pas non plus remonter à des concepts. Car
il n'y a pas de transition permettant de passer des concepts au sentiment
de plaisir et de déplaisir (...). Il faut par conséquent que
soit attachée au jugement de goût, avec la conscience qu'il y
a en lui d'être dégagé de tout intérêt, une
prétention à la validité pour tous, sans universalité
fondée objectivement, c'est-à-dire en somme qu'une prétention
à l'universalité subjective est nécessairement liée
à ce jugement de goût>>.
KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R. Ladmiral, M. B.
de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp.
967-968.
Le beau et l'agréable
<<En ce qui concerne l'agréable, chacun consent
à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et privé,
et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même
coup restreint à sa seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : "Le
vin des Canaries est agréable", il admettra volontiers qu'un autre
le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : "cela est agréable
pour moi" ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue,
du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable
aux yeux ou à l'oreille de chacun. La couleur violette sera douce
et aimable pour l'un, morte et sans vie pour l'autre. L'un aimera le son
des instruments à vent, l'autre leur préférera celui
des instruments à corde. Ce serait folie d'en disputer pour récuser
comme inexact le jugement d'autrui qui diffère du nôtre, tout
comme s'il s'opposait à lui de façon logique ; en ce qui concerne
l'agréable, c'est donc le principe suivant qui est valable : A chacun
son goût (pour ce qui est du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule
que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en
justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les
yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons,
le poème qui se trouve soumis à notre appréciation)
est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau,
si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de
choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela,
personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau,
c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction
; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors
de la beauté comme si c'était une propriété des
choses. C'est pourquoi il dit : cette chose est belle ; et ce, en
comptant sur l'adhésion des autres à son jugement exprimant
la satisfaction qui est la sienne, non pas parce qu'il aurait maintes fois
constaté que leur jugement concordait avec le sien ; mais bien plutôt,
il exige d'eux cette adhésion>>.
KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R.
Ladmiral, M. B. de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade,
t. 2, pp. 968-969.
L'art, représentation sensible de l'intelligible ?
<<Éveiller l'âme : tel est, dit-on,
le but final de l'art, tel est l'effet qu'il doit chercher à obtenir.
C'est de cela que nous avons à nous occuper en premier lieu. En envisageant
le but final de l'art sous ce dernier aspect, en nous demandant notamment
quelle est l'action qu'il doit exercer, qu'il peut exercer et qu'il exerce
effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l'art comprend
tout le contenu de l'âme et de l'esprit, que son but consiste à
révéler à l'âme tout ce qu'elle recèle
d'essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Il nous procure,
d'une part, l'expérience de la vie réelle, nous transporte
dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait
pas, et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences
des personnes qu'il représente, et, grâce à la part
que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons
capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nous-mêmes.
D'une façon générale, le but de l'art consiste à
rendre accessible à l'intuition ce qui existe dans l'esprit humain,
la vérité que l'homme abrite dans son esprit, ce qui remue
la poitrine humaine et agite l'esprit humain. C'est ce que l'art a pour tâche
de représenter, et il le fait au moyen de l'apparence qui, comme telle,
nous est indifférente, dès l'instant où elle sert à
éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de
plus élevé. C'est ainsi que l'art renseigne sur l'humain, éveille
des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts
de l'esprit. Nous voyons ainsi que l'art agit en remuant, dans leur profondeur,
leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s'agitent
dans l'âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience
ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. «
Rien de ce qui est humain ne m'est étranger » : telle est la
devise qu'on peut appliquer à l'art>>.
HEGEL, Esthétique.
L'art, imitation ou création ?
<<L'opinion la plus courante, qu'on se fait de la
fin que se propose l'art, c'est qu'elle consiste à imiter la nature
...
Dans cette perspective, l'imitation, c'est-à-dire l'habilité
à reproduire avec une parfaite fidélité les objets
naturels, tels qu'ils s'offrent à nous, constituerait le but essentiel
de l'art, et quand cette reproduction fidèle serait bien réussie,
elle nous donnerait une complète satisfaction. Cette définition
n'assigne à l'art que le but formel de refaire à son tour, aussi
bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans
le monde extérieur, et de le reproduire tel quel. Mais on peut remarquer
tout de suite que cette reproduction est du travail superflu, car ce que
nous voyons représenté et reproduit sur des tableaux, à
la scène ou ailleurs : animaux, paysages, situations humaines, nous
le trouvons déjà dans nos jardins, dans notre maison ou parfois
dans ce que nous tenons du cercle plus ou moins étroit de nos amis
et connaissances. En outre, ce travail superflu peut passer pour un jeu présomptueux,
qui reste bien en deçà de la nature. Car l'art est limité
dans ses moyens d'expression et ne peut produire que des illusions partielles,
qui ne trompent qu'un seul sens; en fait, quand l'art s'en tient au but formel
de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel
et du vivant, que la caricature de la vie. On sait que les Turcs, comme tous
les mahométans ne tolèrent pas qu'on peigne ou reproduise l'homme
ou toute autre créature vivante. J. Bruce, au cours de son voyage
en Abyssinie, ayant montré à un Turc un poisson peint, le plongea
d'abord dans l'étonnement, mais bientôt après en reçut
la réponse suivante : "Si ce poisson, au Jugement Dernier, se lève
contre toi et te dit : Tu m'as fait un corps, mais point d'âme vivante,
comment te justifieras-tu de cette accusation?" Le prophète lui aussi,
comme il est dit dans la Sunna, répondit à ses deux femmes,
Ommi Habiba et Ommi Selma, qui lui parlaient des peintures des temples éthiopiens
: "Ces peintures accuseront leurs auteurs au jour du Jugement".
On cite aussi des exemples d'illusions parfaites fournies par des reproductions
artistiques. Les raisins peints par Zeuxis ont été donnés
depuis l'Antiquité comme le triomphe de l'art et comme le triomphe
de l'imitation de la nature, parce que des pigeons vivants vinrent les picorer.
On pourrait rapprocher de ce vieil exemple, l'exemple plus récent
du singe de Buttner, qui dévora une planche d'une précieuse
collection d'histoire naturelle, laquelle figurait un hanneton, et qui fut
pardonné par son maître pour avoir ainsi démontré
l'excellence de la reproduction. Mais dans des cas de ce genre, on devrait
au moins comprendre qu'au lieu de louer des oeuvres d'art parce que même
des pigeons ou des singes s'y sont laissé tromper, il faudrait plutôt
blâmer ceux qui croient avoir porté bien haut l'art, alors qu'ils
ne savent lui donner comme fin suprême qu'une fin si médiocre.
D'une façon générale, il faut dire que l'art, quand
il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu'il ressemble
à un ver qui s'efforce en rampant d'imiter un éléphant.
Dans ces reproductions toujours plus ou moins réussies,
si on les compare aux modèles naturels, le seul but que puisse se proposer
l'homme, c'est le plaisir de créer quelque chose qui ressemble à
la nature. Et de fait, il peut se réjouir de produire lui aussi, grâce
à son travail, son habilité, quelque chose qui existe déjà
indépendamment de lui. Mais justement, plus la reproduction est semblable
au modèle, plus sa joie et son admiration se refroidissent, si même
elles ne tournent pas à l'ennui et au dégoût. Il y a
des portraits dont on a dit spirituellement qu'ils sont ressemblants à
vous en donner la nausée. Kant donne un autre exemple de ce plaisir
qu'on prend aux imitations : qu'un homme imite les trilles du rossignol à
la perfection, comme cela arrive parfois, et nous en avons vite assez ; dès
que nous découvrons que l'homme en est l'auteur, le chant nous paraît
fastidieux; à ce moment, nous n'y voyons qu'un artifice, nous ne le
tenons ni pour une oeuvre d'art, ni pour une libre production de la nature.
Nous attendons tout autre chose des libres forces productives de l'homme;
pareille musique ne nous touche que, dans la mesure où, jaillie de
la vitalité propre du rossignol, sans aucune intention, elle ressemble
à l'expression de sentiments humains. D'ailleurs cette joie que donne
l'habilité à imiter ne peut jamais être que relative
et il convient mieux à l'homme de trouver de la joie dans ce qu'il
tire de son propre fond. En ce sens, l'invention technique la plus insignifiante
a une valeur bien supérieure et l'homme a lieu d'être plus fier
d'avoir inventé le marteau, le clou, etc., que de réaliser
des chefs-d'oeuvre d'imitation. S'efforcer de rivaliser avec la nature en
l'imitant abstraitement, c'est un tour de force comparable à celui
de l'homme qui s'était entraîné à jeter des lentilles
à travers un petit orifice sans jamais le rater. Alexandre, devant
qui il exhibait son habilité, lui fit donner un boisseau de lentilles,
pour prix d'un talent si inutile et si vide de sens.
Etant donné que ce principe de l'imitation est tout formel, dès
qu'on le prend comme fin de l'art le beau objectif disparaît du même
coup. Car on ne s'occupe plus dans ce cas de trouver ce qu'on doit reproduire,
on s'occupe seulement de le reproduire correctement. L'objet et le contenu
du beau sont considérés comme parfaitement indifférents.
Mais si on parle du beau et de laid à propos d'animaux, d'hommes, de
pays, d'actions, de caractères, c'est qu'on fait intervenir un critère
qui n'appartient pas en propre à l'art, puisqu'on ne lui a laissé
d'autre fonction que l'imitation abstraite. Faute d'un critère qui
permette de choisir les objets et de les répartir en beaux et
en laids, on s'en remet au goût subjectif, qui ne peut édicter
aucune règle et ne peut être discuté.
(...)
Supposons que l'art n'ait pas de principe objectif, que le beau reste sous
la dépendance du goût subjectif et particulier, nous allons voir
cependant que, même du point de vue de l'art lui-même, l'imitation
de la nature, qui semblait un principe universel, sous le couvert de hautes
autorités, est irrecevable, du moins sous cette forme générale
tout à fait abstraite. En effet, passons en revue les différents
arts : si la peinture, la sculpture représentent des objets qui
paraissent ressembler aux objets naturels ou dont le type est essentiellement
emprunté à la nature, on accordera par contre qu'on ne peut
pas dire que l'architecture, qui pourtant fait aussi partie des Beaux-Arts,
ni que les créations de la poésie, dans la mesure où
elles ne sont pas strictement descriptives, imitent quoi que ce soit de la
nature. Ou du moins on serait obligé, si on voulait appliquer le principe
dans le dernier cas d'user de grands détours, de le soumettre à
bien des conditions et de ramener ce qu'on a coutume d'appeler vérité
à la vraisemblance. Mais avec la vraisemblance s'introduit de nouveau
une grande difficulté, car comment déterminer ce qui est vraisemblable
et ce qui ne l'est pas ? sans compter qu'on ne voudrait ni ne pourrait exclure
radicalement de la poésie tout ce qu'elle comporte de fabulation
parfaitement arbitraire et imaginaire.
L'art doit donc se proposer une autre fin que l'imitation purement formelle
de la nature; dans tous les cas, l'imitation ne peut produire que des
chefs-d'oeuvre de technique, jamais des oeuvres d'art>>.
HEGEL, Esthétique, introduction.
Les beaux-arts sont les arts du génie
Le chemin du retour... Art et thérapie
"Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c'est l'art. L'artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose. Animé d'impulsions et de tendances extrêmement fortes, il voudrait conquérir honneurs, puissance, richesses, gloire et amour des femmes. Mais les moyens lui manquent de se procurer ces satisfactions. C'est pourquoi, comme tout homme insatisfait, il se détourne de la réalité et concentre tout son intérêt, et aussi sa libido, sur les désirs créés par sa vie imaginative, ce qui peut le conduire facilement à la névrose. Il faut beaucoup de circonstances favorables pour que son développement n'aboutisse pas à ce résultat; et l'on sait combien sont nombreux les artistes qui souffrent d'un arrêt partiel de leur activité par suite de névroses. Il est possible que leur constitution comporte une grande aptitude à la sublimation et une certaine faiblesse à effectuer des refoulements susceptibles de décider du conflit. Et voici comment l'artiste retrouve le chemin de la réalité. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'est pas le seul à vivre d'une vie imaginative. Le domaine intermédiaire de la fantaisie jouit de la faveur générale de l'humanité, et tous ceux qui sont privés de quelque chose y viennent chercher compensation et consolation. Mais les profanes ne retirent des sources de la fantaisie qu'un plaisir limité. Le caractère implacable de leurs refoulements les oblige à se contenter des rares rêves éveillés dont il faut encore qu'ils se rendent conscients. Mais le véritable artiste peut davantage. Il sait d'abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu'ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les étrangers et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte. Il possède en outre le pouvoir mystérieux de modeler des matériaux donnés jusqu'à en faire l'image fidèle de la représentation existant dans sa fantaisie et de rattacher à cette représentation de sa fantaisie inconsciente une somme de plaisir suffisante pour masquer ou supprimer, provisoirement du moins, les refoulements. Lorsqu'il a réussi à réaliser tout cela, il procure à d'autres le moyen de puiser à nouveau soulagement et consolation dans les sources de jouissances, devenues inaccessibles, de leur propre inconscient ; il s'attire leur reconnaissance et leur admiration et a finalement conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n'avait existé que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et amour des femmes.
Lien vers un texte important de Bergson sur le rapport du langage, de l'art et de la réalité
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