Naturalité de la sociabilité : l'homme est un animal politique
"Se suffire à soi-même, est un but auquel tend toute production de la nature et
cet état est aussi le plus parfait. Il est donc évident que la Cité est au
nombre des choses qui existent naturellement, et que l'homme est naturellement
fait pour la société politique. Celui qui par son naturel, et non par l'effet du
hasard, existerait sans aucune patrie, serait un individu détestable, très
au-dessus ou très au-dessous de l'homme, selon Homère : "Un être sans foyer, sans famille et sans lois".
Autrui est mon
parent : Marc-Aurèle
«Dès l'aurore, dis-toi
par avance : laid, et que la nature du coupable lui-même est d'être
mon parent, non par la communauté du sang ou d'une même semence,
mais par celle de l'intelligence et d'une même parcelle de la divinité,
je ne puis éprouver du dommage de la part d'aucun d'eux, car aucun
d'eux ne peut me couvrir de laideur. Je ne puis pas non plus m'irriter contre
un parent, ni le prendre en haine, car nous sommes nés pour coopérer,
comme les pieds, les mains, les paupières, les deux rangées
de dents, celle d'en haut et celle d'en bas. Se comporter en adversaires
les uns des autres est donc contre nature, et c'est agir en adversaire que
de témoigner de l'animosité et de l'aversion.»
MARC AURÈLE
Amitié et connaissance de soi
"Apprendre à se connaître est très difficile [...] et un très grand plaisir en
même temps (quel plaisir de se connaître !) ; mais nous ne pouvons pas nous
contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes : ce qui le prouve, ce sont les
reproches que nous adressons à d'autres, sans nous rendre compte que nous
commettons les mêmes erreurs, aveuglés que nous sommes, pour beaucoup d'entre
nous, par l'indulgence et la passion qui nous empêchent de juger correctement.
Par conséquent, à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons
voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c'est en
tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu'un
ami est un autre soi-même. Concluons : la connaissance de soi est un plaisir qui
n'est pas possible sans la présence de quelqu'un d'autre qui soit notre ami ;
l'homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d'amitié pour apprendre à se
connaître soi-même".
ARISTOTE
L''amitié, fondement des cités
«L'amitié semble aussi
constituer le lien des cités, et les législateurs paraissent
y attacher un plus grand prix qu'à la justice même : en effet,
la concorde, qui paraît bien être un sentiment voisin de l'amitié,
est ce que recherchent avant tout les législateurs, alors que l'esprit
de faction, qui est son ennemi, est ce qu'ils pourchassent avec le plus d'énergie.
Et quand les hommes sont amis il n'y a plus besoin de justice, tandis que
s'ils se contentent d'être justes ils ont en outre besoin d'amitié,
et la plus haute expression de la justice est, dans l'opinion générale,
de la nature de l'amitié.»
ARISTOTE
La raison assure la commune identité des altérités
«Je vois, par exemple, que
deux fois deux font quatre, et qu'il faut préférer son ami
à son chien ; et je suis certain qu'il n'y a point d'homme au monde
qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités
dans l'esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien.
Il est donc nécessaire qu'il y ait une Raison universelle qui m'éclaire,
et tout ce qu'il y a d'intelligences. Car si la raison que je consulte, n'était
pas la même qui répond aux Chinois, il est évident que
je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis, que les
Chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la
raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est
une raison universelle. Je dis : quand nous rentrons dans nous-mêmes,
car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme passionné.
Lorsqu'un homme préfère la vie de son cheval à celle
de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières
dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond
ne sont pas raisonnables, parce qu'elles ne sont pas conformes à la
souveraine raison, ou à la raison universelle que tous les hommes
consultent.»
MALEBRANCHE
N'y a-t-il de sociabilité que dans l'identité ?
<< Nous nous familiarisons
aisément avec les personnes qui nous sont alliés, par le sang,
avec nos compatriotes, avec les gens de notre profession, avec ceux qui nous
ressemblent, soit par leur fortune, soit par les événements
de leur vie : nous recherchons leur compagnie, parce que nous entrons sans
contrainte dans leurs idées et leurs sentiments, rien de singulier
ou de nouveau ne nous arrête : notre imagination trouve une espèce
de douceur à passer de notre personne, qui est toujours son point
de départ, à une personne qui nous est étroitement unie
; la sympathie est parfaite. Cette personne nous est immédiatement
agréable et d'accès facile. Il n'y a point de distance qui
nous en sépare, nous pouvons nous y livrer sans réserve.
La parenté produit ici le même effet que l'habitude et la familiarité
ont coutume de produire; et cet effet résulte des mêmes causes.
Dans l'un et l'autre cas, la satisfaction et le plaisir que nous fait goûter
le commerce de nos semblables sont la source de l'amitié que nous avons
pour eux>>.
HUME
L'insociable sociabilité de l'homme
Comment connaissons-nous autrui ? Le problème de l'analogie : l'altérité ne saurait se réduire à l'identité
<<De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes, et que les pures intelligences ; et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes, ni par leurs idées, et comme elles sont différentes de nous, il n'est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le sentent (...).
Je sais que deux et deux font quatre,
qu'il vaut mieux être juste que d'être riche, et je ne me trompe
point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi
bien que moi. J'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur,
je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes
(...) ont ces inclinations (...). Mais, lorsque le corps a quelque part à
ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours si je juge des autres
par moi-même. Je sens de la chaleur ; je vois une telle grandeur, une
telle couleur, je goûte une telle saveur à l'approche de certains
corps : je me trompe si je juge des autres par moi-même. Je suis sujet
à certaines passion, j'ai de l'amitié ou de l'aversion pour
telles ou telles choses ; et je juge que les autres me ressemblent : ma conjecture
est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes
est sujette à l'erreur si nous n'en jugeons que par les sentiments
que nous avons de nous-mêmes>>.
MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité, III, 7,
Paris, Vrin, 1965, t. 1, pp. 259.
L'insociable sociabilité de l'homme
<< Le moyen dont la nature
se sert pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions
est leur antagonisme au sein de la Société, pour autant
que celui-ci est cependant en fin de compte la cause d'une ordonnance régulière
de cette Société. J'entends ici par antagonisme l'insociable
sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur inclination
à entrer en société, inclination qui est cependant doublée
d'une répulsion générale à le faire, menaçant
constamment de désagréger cette société. L'homme
a cependant un penchant à s'associer, car dans un tel état,
il se sent plus qu'homme par le développement de ses dispositions
naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher
(s'isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère
d'insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son
sens ; et, de ce fait, il s'attend à rencontrer des résistances
de tous côtés, de même qu'il se sait par lui-même
enclin à résister aux autres. C'est cette résistance
qui éveille toutes les forces de l'homme, le porte à
surmonter son inclination à la paresse, et, sous l'impulsion de l'ambition,
de l'instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une
place parmi ses compagnons qu'il supporte de mauvais gré, mais dont
il ne peut se passer. L'homme a alors parcouru les premiers pas, qui de la
grossièreté le mènent à la culture dont le fondement
véritable est la valeur sociale de l'homme ; c'est alors que se développent
peu à peu tous les talents, que se forme le goût, et que même,
cette évolution vers la clarté se poursuivant, commence à
se fonder une forme de pensée qui peut avec le temps transformer la
grossière disposition naturelle au discernement moral en principes
pratiques déterminés. Par cette voie, un accord pathologiquementmoral.
Sans ces qualités d'insociabilité, peu sympathiques certes
par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doit nécessairement
rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les
talents resteraient à jamais enfouis en germes, au milieu d'une existence
de bergers d'Arcadie, dans une concorde, une satisfaction, et un amour mutuels
parfaits ; les hommes, doux comme les agneaux qu'ils font paître, ne
donneraient à l'existence guère plus de valeur que n'en a leur
troupeau domestique ; ils ne combleraient pas le néant de la création
en considération de la fin qu'elle se donne comme nature raisonnable.
Remercions donc la nature pour cette humeur si peu conciliante, pour la vanité
rivalisant dans l'envie, pour l'appétit insatiable de possession ou
même de domination. Sans cela toutes les dispositions naturelles excellentes
de l'humanité seraient étouffées dans un éternel
sommeil. L'homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui
est bon pour son espèce : elle veut la discorde>>.
KANT, Idée d'une histoire universelle, 4e proposition, trad.
S. Piobetta in Opuscules sur l'histoire, Paris, Garnier-Flammarion, 1990,
pp. 74-75.
Les deux sens de l'égoïsme (philautie). Amour de soi et amour-propre...
<<Les gens qui font du mot
égoïste un terme de réprobation appellent égoïstes
ceux qui, qu'il s'agisse de richesse, d'honneurs, de plaisirs corporels,
prennent la part la plus grande ; tels sont en effet, pour la plupart des
hommes, les objets de leurs désirs et de leurs efforts, car ils pensent
que ce sont les plus grands des biens ; c'est pourquoi ce sont ceux qu'on
se dispute le plus. Or, quand on place là son ambition, on s'abandonne
à ses convoitises et, en général, à ses passions,
et par conséquent à la partie irrationnelle de l'âme.
Comme c'est là le cas de la plupart des hommes, la signification du
mot vient de cet "égoïsme" de la masse, qui est vile. C'est donc
avec justice qu'on méprise ceux qui sont égoïstes de cette
manière. Que l'on appelle communément égoïstes
ceux qui cherchent à se procurer ces sortes de biens, la chose est
claire. Car s'il se trouve un homme qui s'applique constamment à accomplir
plus que tout autre des actes de justice, de tempérance, ou de tout
autre vertu, qui, en un mot, se réserve toujours à lui-même
le beau - personne ne qualifiera cet homme d'égoïste ni ne le
blâmera. Et pourtant c'est celui-là qui semblerait plutôt
être égoïste ; il cherche, en tout cas, à s'assurer
à lui-même les choses les plus belles, les biens suprêmes
; il veut contenter la partie de lui-même qui a l'autorité souveraine,
et il lui obéit en tout.>>
ARISTOTE, Ethique à Nicomaque, IX, 8, 1168-1169b
L'égoïsme, principe de tous les vices ?
L'égoïsme, principe de la justice (Hume)
«On remarque aisément
qu'une affection cordiale met tout en communauté entre amis ; et que
des époux, en particulier, perdent l'un et l'autre leur propriété
et ne connaissent plus le tien et le mien qui sont si nécessaires
et qui pourtant causent tant de trouble dans la société humaine.
Le même effet résulte d'un changement des circonstances où
vivent les hommes, quand par exemple il y a une assez grande abondance d'un
bien pour contenter tous les désirs des hommes ; dans ce cas disparaît
complètement toute distinction de propriété et tout
demeure en commun Nous pouvons observer cette situation pour l'air et l'eau
qui sont pourtant les plus estimables des objets extérieurs; et nous
pouvons aisément conclure que si les hommes étaient fournis,
en même abondance, de tous les biens ou si chacun avait pour autrui
la même affection et la même attention tendre que pour soi-même,
la justice et l'injustice seraient également inconnues des hommes.
Voici donc une proposition qu'on peut, à mon avis,
regarder comme certaine : c'est uniquement de l'égoïsme de l'homme
et de sa générosité limitée, en liaison avec
la parcimonie avec laquelle la nature a pourvu à la satisfaction de
ses besoins, que la justice tire son origine.»
HUME
Le regard d'autrui et la honte
<< (...) La honte dans sa
structure première est honte devant quelqu'un. Je viens de faire un
geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge
ni ne le blâme, je le vis simplement (...). Mais voici tout à
coup que je lève la tête : quelqu'un était là
et m'a vu. Je réalise tout de suite la vulgarité de mon geste
et j'ai honte. (...) J'ai honte de moi tel que j'apparais à autrui.
Et, par l'apparition même d'autrui, je suis mis en demeure de porter
un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c'est comme un objet
que j'apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à
autrui, ce n'est pas une vaine image dans l'esprit d'un autre. Cette image
en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait
me "toucher". Je pourrais ressentir de l'agacement, de la colère en
face d'elle comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une
laideur ou une bassesse d'expression que je n'ai pas ; mais je ne saurais
être atteint jusqu'aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance.
Je reconnais que je suis comme autrui me voit.>>
SARTRE, L'Etre et le Néant, 3e partie, I, 1, Gallimard, pp.
265-266.
L'intersubjectivité
<<Ainsi, l'homme qui s'atteint
directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les
découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il
ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou
qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent
comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut
que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence,
aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces
conditions, la découverte de mon intimité me découvre
en même temps l'autre, comme une liberté posée en face
de moi, qui ne pense, et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi découvrons-nous
tout de suite un monde que nous appellerons l'intersubjectivité, et
c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont
les autres>>.
SARTRE
Fais-ton bien avec le moins de mal possible pour autrui qu'il est possible
: la notion de pitié
Comment traiter les notions
de morale, de désir, de communication, de politique, de conscience
ou même de subjectivité sans la médiation de la notion
d'autrui ? Rapprochez-là des notions de langage,
d'éthique, de désir
et de philosophie politique.
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