Le bonheur est-il la finalité de l'existence ? Les points de vue d'Aristote, d'Epicure et de Kant
<<Le bien suprême constitue une fin parfaite,
en quelque sorte. Si bien que la fin unique et absolument parfaite serait
bien ce que nous cherchons. S'il en existe plusieurs, ce serait alors la
plus parfaite de toutes. Or, nous affirmons que ce que nous recherchons pour
soi est plus parfait que ce qui est recherché pour une autre fin ;
et le bien qu'on ne choisit jamais qu'en vue d'un autre n'est pas si souhaitable
que les biens considérés à la fois comme des moyens et
comme des fins. Et, tout uniment, le bien parfait est ce qui doit toujours
être possédé pour soi et non pour une autre raison. Tel
parâit être, au premier chef, le bonheur. Car nous le cherchons
toujours pour lui-même, et jamais pour une autre raison>>.
ARISTOTE, Ethique de Nicomaque, trad. J. Voilquin, Paris, Garnier.
<< Quand nous disons que le plaisir est la fin de
la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des hommes débauchés
ni de ceux qui consistent dans la jouissance, comme l'imaginent certaines
gens, mais nous entendons le plaisir comme l'absence de douleur pour le corps,
l'absence de trouble pour l'âme. Car ce ne sont ni des beuveries et
des festins à n'en plus finir, ni la jouissance de jeunes garçons
ou de femmes, ni la dégustation de poissons et de toute la bonne chère
que comporte une table somptueuse, qui engendrent la vie heureuse, mais c'est
un entendement sobre et sage, qui sache rechercher les causes de tout choix
et de toute aversion et chasser les opinions fausses, d'où provient
pour la plus grande part le trouble qui saisit les âmes. Or le principe
de tout cela, et par conséquent le plus grand bien, c'est la prudence.
Et voila pourquoi la prudence est une chose plus précieuse que la
philosophie elle-même ; car c'est elle qui donne naissance à
toutes les autres vertus, en nous enseignant qu'il est impossible de vivre
heureusement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice,
comme il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et
justice sans vivre par là même heureusement>>.
EPICURE, Bac CDE 1985 (Lettre à Ménécée. Vous
pouvez consulter l'intégralité
de cette lettre)
<< Le maître : Ce qui en toi tend au
bonheur, c'est le penchant ; ce qui restreint ce penchant à
la condition d'être préalablement digne de ce bonheur, c'est
ta raison, et que tu puisses limiter et dominer ton penchant par ta
raison, c'est là la liberté de la volonté.
Afin de savoir comment tu dois t'y prendre pour participer au bonheur et
aussi pour ne pas t'en rendre indigne, c'est dans ta raison seulement
que tu trouveras la règle et l'initiation ; ce qui signifie qu'il ne
t'est pas nécessaire de dégager cette règle de
ta conduite de l'expérience, ou de l'apprendre par l'enseignement des
autres ; ta propre raison t'enseigne et t'ordonne exactement ce que tu as
à faire. Par exemple, si un cas survient en lequel tu peux te procurer
à toi ou à un de tes amis un grand avantage grâce à
un mensonge finement médité, qui même ne t'oblige pas
à faire tort à qui que ce soit, que dit, ta raison ?
L'élève : Je ne dois pas mentir, si grand que puisse
être l'avantage qui peut être le mien ou celui de mon ami. Mentir
est avilissant et rend l'homme indigne d'être heureux>>.
KANT, Bac A, 1985.
Epicure : le bonheur suppose le calcul des plaisirs
<<Nous disons que le plaisir est le commencement
et la fin de la vie heureuse. C'est lui en effet que nous avons reconnu comme
bien principal et conforme à notre nature, c'est de lui que nous partons
pour déterminer ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut éviter,
et c'est à lui que nous avons finalement recours lorsque nous nous
servons de la sensation comme d'une règle pour apprécier tout
bien qui s'offre. Or, précisément parce que le plaisir est
notre bien principal et inné, nous ne recherchons pas tout plaisir
; il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs s'il
en résulte pour nous de l'ennui. Et nous jugeons beaucoup de
douleurs préférables aux plaisirs, lorsque des souffrances
que nous avons endurées pendant longtemps il résulte pour nous
un plaisir plus élevé. Tout plaisir est ainsi, de par sa nature
propre, un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché
; pareillement, toute douleur est un mal, mais toute douleur ne doit pas
être évitée à tout prix. En tout cas, il convient
de décider de tout cela en comparant et en examinant attentivement
ce qui est utile et ce qui est nuisible, car nous en usons parfois avec le
bien comme s'il était le mal, et avec le mal comme s'il était
un bien>>.
EPICURE, Lettre à Ménécée.
Epicure : le bonheur est dans l'absence de troubles physiques ou psychiques (ataraxie)
<<C'est un grand bien, croyons-nous, que de savoir
se suffire à soi-même non pas qu'il faille toujours vivre de
peu en général, mais parce que si nous n'avons pas l'abondance,
nous saurons être contents de peu, bien convaincus que ceux-là
jouissent le mieux de l'opulence, qui en ont le moins besoin. Tout ce qui
est naturel s'acquiert aisément, malaisément ce qui ne l'est
pas. Les saveurs ordinaires réjouissent à l'égal de
la magnificence dès lors que la douleur venue du manque est supprimée.
Le pain et l'eau rendent fort vif le plaisir, quand on en fut privé.
Ainsi l'habitude d'une nourriture simple et non somptueuse porte à
la plénitude de la santé, elle rend l'homme capable d'accomplir
aisément ses occupations, elle nous permet de mieux jouir des nourritures
coûteuses quand, par intermittence, nous nous en approchons, elle nous
enlève toute crainte des coups de la fortune. Partant, quand nous
disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s'agit pas des plaisirs
déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le
prétendent ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal
ou s'opposent à nous. Par plaisir, c'est bien l'absence de douleur
dans le corps et de trouble dans l'âme qu'il faut entendre. Car la
vie de plaisir ne se trouve pas dans d'incessants banquets et fêtes,
ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni
dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques,
elle est dans un raisonnement vigilant qui s'interroge sur les raisons d'un
choix ou d'un refus, délaissant l'opinion qui avant tout fait le désordre
de l'âme>>.
EPICURE, Lettre à Ménécée, trad. P. Pénisson,
Ed. Hatier, coll. Classiques hatier de la philosophie, 1999, pp. 12-13.
Bonheur et inquiétude : la félicité, progrès continuel plutôt qu'état de parfait contentement
<< Pour revenir à l'inquiétude,
c'est-à-dire aux petites sollicitations imperceptibles qui nous tiennent
toujours en haleine, ce sont des déterminations confuses, en sorte
que souvent nous ne savons pas ce qui nous manque, au lieu que dans les inclinations
et les passions nous savons au moins ce que nous demandons, quoique
les perceptions confuses entrent aussi dans leur manière d'agir, et
que les mêmes passions causent aussi cette inquiétude ou cette
démangeaison. Ces impulsions sont comme autant de petits ressorts qui
tâchent de se débander et qui font agir notre machine. Et j'ai
déjà remarqué ci-dessus que c'est par là que
nous ne sommes jamais indifférents lorsque nous paraissons l'être
le plus ; par exemple, de nous tourner à la droite plutôt qu'à
la gauche au bout d'une allée. Car le parti que nous prenons vient
de ces déterminations insensibles, mêlées des actions
des objets et de l'intérieur du corps, qui nous fait trouver plus
à notre aise dans l'une que dans l'autre manière de nous remuer.
On appelle Unruhe en allemand, c'est-à-dire inquiétude,
le balancier d'une horloge. On peut dire qu'il en est de même de notre
corps, qui ne saurait jamais être parfaitement à son aise (...).
L'amas de ces petits succès continuels de la nature qui se met de
plus en plus à son aise (...) est déjà un plaisir considérable
et vaut souvent mieux que la jouissance même du bien ; et bien qu'on
doive regarder cette inquiétude comme une chose incompatible avec
la félicité, je trouve que l'inquiétude est essentielle
à la félicité des créatures, laquelle ne consiste
jamais dans une parfaite possession qui les rendrait insensibles et comme
stupides, mais dans un progrès continuel et non interrompu à
de plus grands biens, qui ne peut manquer d'être accompagné
d'un désir ou du moins d'une inquiétude continuelle, mais (...)
qui ne va pas jusqu'à incommoder>>.
LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l'entendement humain, II, 20-21.
Le point de vue du pessimisme : le bonheur est un état négatif
<< Nous sentons la douleur, mais non l'absence de
douleur ; le souci, mais non l'absence de souci ; la crainte, mais non la
sécurité. Nous ressentons le désir come nous ressentons
la faim et la soif ; mais le désir est-il rempli, aussitôt il
advient de lui comme de ces morceaux goûtés par nous et qui
cessent d'exister pour notre sensibilité, dès le moment où
nous les avalons. Nous remarquons douloureusement l'absence des jouissances
et des joies, et nous les regrettons aussitôt ; au contraire, la disparition
de la douleur, quand même elle ne nous quitte qu'après longtemps,
n'est pas immédiatement sentie, mais tout au plus y pense-t-on parce
qu'on veut y penser, par le moyen de la réflexion. Seules, en effet,
la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par
là se dénoncer d'elles-mêmes ; le bien-être, au
contraire, n'est que pure négation. Aussi n'apprécions-nous
pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et
la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre
la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs.
Que notre vie était heureuse, c'est ce dont nous ne nous apercevons
qu'au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours
malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l'aptitude à
les goûter : le plaisir devenu habitude n'est plus éprouvé
comme tel. Mais par là-même grandit la faculté de ressentir
la souffrance ; car la disparition d'un plaisir habituel cause une impression
douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins,
et du même coup la capacité de ressentir la douleur. Le cours
des heures est d'autant plus rapide qu'elles sont plus agréables,
d'autant plus lent qu'elles sont plus pénibles ; car le chagrin, et
non le plaisir, est l'élément positif, dont la présence
se fait remarquer. De même, nous avons conscience du temps dans les
moments d'ennui, non dans les instants agréables. Ces deux faits prouvent
que la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous
la sentons le moins ; d'où il suit qu'il vaudrait mieux pour nous
ne pas la posséder. Une grande, une vive joie ne se peut absolument
concevoir qu'à la suite d'un grand besoin passé ; car peut-il
s'ajouter rien d'autre à un état de contentement durable qu'un
peu d'agrément ou quelque satisfaction de vanité ?>>.
A. SCHOPENHAUER, Le Monde comme volonté et comme représentation,
trad. A. Burdeau, Paris, PUF, 1966, p. 1337.
Lien vers des textes d'Epictète et de Kant rapportant le problème du bonheur à celui du devoir
Lien vers les textes d'Aristote rapportant le problème du bonheur à celui du désir