Platon et le problème de la connaissance de soi
<<CRITIAS : J'irais même
jusqu'à dire que c'est précisément à se connaître
soi-même que consiste la sagesse, d'accord en cela avec l'auteur de
l'inscription de Delphes. (...) C'est ainsi que le dieu s'adresse à
ceux qui entrent dans son temple, en des termes différents de ceux
des hommes, et c'est ce que pensait, je crois, l'auteur de l'inscription :
à tout homme qui entre il dit en réalité : "Sois sage".
Mais il le dit, comme un devin, d'une façon un peu énigmatique
; car "Connais-toi toi-même" et "Sois sage", c'est la même chose
(...).
SOCRATE : Dis moi donc ce que tu penses de la sagesse.
CRITIAS : Eh bien, je pense que seule de toutes les sciences, la sagesse
est la science d'elle-même et des autres sciences.
SOCRATE : Donc, elle serait aussi la science de l'ignorance, si elle l'est
de la science.
CRITIAS : Assurément.
SOCRATE : En tout cas, le sage seul se connaîtra lui-même et
sera seul capable de juger ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas, et il sera
de même capable d'examiner les autres et de voir ce qu'ils savent et
croient savoir, alors qu'ils ne le savent pas, tandis qu'aucun autre n'en
sera capable. En réalité, donc, être sage, la sagesse
et la connaissance de soi-même, c'est savoir ce qu'on sait et ce qu'on
ne sait pas. Est-ce bien là ta pensée ?
CRITIAS : Oui.
SOCRATE : Vois donc, camarade, quelle étrange théorie nous
nous chargeons de soutenir. Essaye de l'appliquer à d'autres objets
et tu verras, je pense, qu'elle est insoutenable.
CRITIAS : Comment cela, et à quels objets ?
SOCRATE : Voici. Demande-toi si tu peux concevoir une vue qui ne soit pas
la vue des choses qu'aperçoivent les autres vues, mais qui serait
la vue d'elle-même et des autres vues et aussi de ce qui n'est pas
vue, qui ne verrait aucune couleur, bien qu'elle soit une vue, mais qui se
percevrait elle-même et les autres vues. Crois-tu qu'une pareille vue
puisse exister ?
CRITIAS : Non, par Zeus (...)
SOCRATE : Mais à propos de science, nous affirmons, à ce qu'il
paraît, qu'il en est une qui n'est la science d'aucune connaissance,
mais la science d'elle-même et des autres sciences.
CRITIAS : Nous l'affirmons, en effet
PLATON, Charmide, 164d-168 a, trad. E. Chambry, Garnier-Flammarion, 1967,
pp. 286-290.
Lien vers un texte de Rousseau inspiré
du Charmide : L'histoire est un grand miroir où
l'on se voit tout entier.
Descartes ou la souveraineté de la conscience : le cogito
<<Archimède, pour tirer
le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait
rien qu'un point qui fût fixé et assuré. Ainsi j'aurai
droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour
trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable.
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade
que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie
de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucun sens ; je crois
que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont
que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé
véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien
au monde de certain.
Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente
de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir
le moindre doute ? N'y a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance
qui me met en l'esprit ces pensées? Cela n'est pas nécessaire
; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même.
Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose? Mais j'ai
déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite
néanmoins, car que s'ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant
du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis
persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait
aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits ni aucuns corps ; ne me suis-je donc
pas aussi persuadé que j'étais point ? Non certes ; j'étais
sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé
quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant
et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper
toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il
me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien
tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y
avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses,
enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : je
suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la
prononce ou que je la conçois en mon esprit>>.
DESCARTES
Le cogito n'est pas syllogisme mais inférence du penser à l'être
<< Quand nous apercevons que
nous sommes des choses qui pensent, c'est une première notion qui n'est
tirée d'aucun syllogisme ; et lorsque quelqu'un dit : Je pense,
donc je suis, ou j'existe, il ne conclut pas son existence de sa pensée
comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de
soi ; il la voit par une simple inspection de l'esprit. Comme il paraît
de ce que, s'il la déduisait par le syllogisme, il aurait dû
auparavant connaître cette majeure : Tout ce qui pense, est ou existe.
Mais, au contraire, elle lui est enseignée de ce qu'il sent en lui-même
qu'il ne se peut pas faire qu'il pense, s'il n'existe. Car c'est le propre
de notre esprit de former les propositions générales de la
connaissance des particulières>>.
DESCARTES
Le sujet du cogito n'est pas l'âme, mais la pensée
<<Je n'ai pas dit que j'étais
une âme, mais seulement (...) que j'étais une chose qui pense
(res cogitans), et j'ai donné à cette chose qui pense
le nom d'esprit, ou celui d'entendement et de raison, n'entendant rien de
plus par le nom d'esprit que celui d'une chose qui pense>>.
DESCARTES, Méditations métaphysiques, Remarques sur les Septièmes
Objections.
L'esprit est plus aisé à connaître que le corps
<<Puisque c'est une chose qui
m'est à présent connue, qu'à proprement parler nous ne
concevons les corps que par la faculté d'entendre qui est nous, et
non point par l'imagination ni par les sens, et que nous ne les connaissons
pas de ce que nous les voyons, ou que nous les touchons, mais seulement de
ce que nous les concevons par la pensée, je connais évidement
qu'il n'y a rien qui me soit plus facile à connaître que mon
esprit>>.
DESCARTES, Méditations Métaphysiques, Méditation seconde
Nietzsche : le corps est plus admirable et complexe que l'esprit
<<Nous considérons que
c'est par une conclusion prématurée que la conscience humaine
a été si longtemps tenue pour le degré supérieur
de l'évolution organique et la plus surprenante des choses terrestres,
voire comme leur efflorescence suprême et leur terme. Ce qui est plus
surprenant, c'est bien plutôt le corps.
La splendide cohésion des vivants les plus multiples, la façon
dont les activités supérieures et inférieures s'ajustent
et s'intègrent les unes aux autres, cette obéissance multiforme,
non pas aveugle, bien moins encore mécanique, mais critique, prudente,
soigneuse, voire rebelle - tout ce phénomène du corps est,
au point de vue intellectuel, aussi supérieur à notre conscience,
à notre esprit, à nos façons conscientes de penser,
de sentir et de vouloir, que l'algèbre est supérieure à
la table de multiplication>>.
F. NIETZSCHE, La volonté de puissance, t. 1, livre 2, trad. G. Bianquis,
Gallimard, 1947.
Conscience et liberté : Bergson et Merleau-Ponty
<<Qu'arrive-t-il quand une
de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique
? La conscience s'en retire. Dans l'apprentissage d'un exercice, par exemple,
nous commençons par être conscients de chacun des mouvements
que nous exécutons, parce qu'il vient de nous, parce qu'il résulte
d'une décision et implique un choix; puis, à mesure que ces
mouvements s'enchaînent davantage entre eux et se déterminent
plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi de nous
décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît.
Quels sont, d'autre part, les moments où notre conscience atteint
le plus de vivacité ? Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure,
où nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre,
où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l'aurons fait ?
Les variations d'intensité de notre conscience semblent donc bien
correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix
ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite.
Tout porte à croire qu'il en est ainsi de la conscience en général.
Si conscience signifie mémoire et anticipation, c'est que conscience
est synonyme de choix>>.
BERGSON
<<Radicale est la différence
entre la conscience de l'animal, même le plus intelligent, et la conscience
humaine. Car la conscience correspond exactement à la puissance de
choix dont l'être vivant dispose ; elle est coextensive à la
frange d'action possible qui entoure l'action réelle : conscience est
synonyme d'invention et de liberté. Or, chez l'animal, l'invention
n'est jamais qu'une variation sur le thème de la routine. Enfermé
dans les habitudes de l'espèce, il arrivera sans doute à les
élargir par son initiative individuelle ; mais il n'échappe
à l'automatisme que pour un instant, juste le temps de créer
un automatisme nouveau ; les portes de sa prison se referment aussitôt
ouvertes ; en tirant sur sa chaîne il ne réussit qu'à
l'allonger. Avec l'homme, la conscience brise la chaîne. Chez l'homme,
et chez l'homme seulement, elle se libère>>.
BERGSON (Bac ES, juin 1997)
<<Il y a (...) deux vues classiques.
L'une consiste à traiter l'homme comme le résultat des influences
physiques, physiologiques et sociologiques qui le détermineraient du
dehors et feraient de lui une chose entre les choses. L'autre consiste à
reconnaître dans l'homme, en tant qu'il est esprit et construit la
représentation même des causes qui sont censées agir sur
lui, une liberté acosmique. D'un côté l'homme est une
partie du monde, de l'autre il est conscience constituante du monde. Aucune
de ces deux vues n'est satisfaisante. A la première on opposera toujours
(...) que, si l'homme était une chose entre les choses, il ne saurait
en connaître aucune, puisqu'il serait, comme cette chaise ou comme
une cette table, enfermé dans ses limites, présent en
un certain lieu de l'espace et donc incapable de se les représenter
tous. Il faut lui reconnaître une manière d'être très
particulière, l'être intentionnel, qui consiste à viser
toutes choses, et à ne demeurer en aucune. Mais si l'on voulait conclure
de là que, par notre fond, nous sommes esprit absolu, on rendrait incompréhensibles
nos attaches corporelles et sociales, notre insertion dans le monde, on renoncerait
à penser la condition humaine>>.
MERLEAU-PONTY (Bac S, juin 1997).
Conscience et nécessité : la critique de Nietzsche
<<La conscience n'est qu'un
réseau de communication entre hommes ; c'est en cette seule qualité
qu'elle a été forcée de se développer : l'homme
qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s'en passer. Si nos
actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent - du moins en
partie - à la surface de notre conscience, c'est le résultat
d'une terrible nécessité qui a longtemps dominé l'homme,
le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de
protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé
de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout
cela, en premier lieu, il fallait qu'il eût une "conscience", qu'il
"sût" lui-même ce qui lui manquait, qu'il "sût" ce qu'il
pensait. Car comme toute créature vivante, l'homme pense constamment,
mais il l'ignore. La pensée qui devient consciente ne représente
que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise,
de tout ce qu'il pense : car il n'y a que cette pensée qui s'exprime
en paroles, c'est-à-dire en signes d'échanges, ce qui
révèle l'origine même de la conscience>>.
NIETZSCHE (Bac B, 1991).
Le point de
vue matérialiste de Marx : la conscience est
déterminée par les conditions de la vie matérielle
"Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productrice
selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques
déterminés. Il faut que dans chaque cas isolé, l'observation empirique montre
dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystification, le lien entre la
structure sociale et politique et la production. La structure sociale et l'Etat
résultent constamment du processus vital d'individus déterminés ; mais de ces
individus non point tels qu'ils peuvent s'apparaître dans leur propre
représentation ou apparaître dans celle d'autrui, mais tels qu'ils sont en
réalité, c'est-à-dire, tels qu'ils oeuvrent et produisent matériellement ; donc
tels qu'ils agissent sur des bases et dans des conditions et limites matérielles
déterminées et indépendantes de leur volonté. (...)
La production des
idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et
intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes,
elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le
commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l'émanation
directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production
intellectuelle telle qu'elle se présente dans la langue de la politique, celle
des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un
peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de
leurs idées, etc., mais les hommes réels agissants, tels qu'ils sont
conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des
rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci
peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l'être
conscient et l'être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute
l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en
bas comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur processus
de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine
découle de son processus de vie directement physique.
A l'encontre de
la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au
ciel que l'on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes
disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu'ils sont dans les
paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui, pour aboutir
ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur
activité réelle, c'est à partir de leur processus de vie réel que l'on
représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce
processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des
sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que
l'on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases
matérielles.
De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et
tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur
correspondent, perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas
d'histoire, elles n'ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes
qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels,
transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les
produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais
la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les
choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde
façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants
eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience".
MARX / ENGELS, L'Idéologie allemande, Première partie, B
Bergson : une
certaine ignorance de soi est peut être utile à un être
qui doit s'extérioriser pour agir
"Tout le monde a pu remarquer qu'il
est plus malaisé d'avancer dans la connaissance de soi que dans
celle du monde extérieur. Hors de soi, l'effort pour apprendre
est naturel ; on le donne avec une facilité croissante ; on applique
des règles. Au dedans, l'attention doit rester tendue et le progrès
devenir de plus en plus pénible ; on croirait remonter la pente de
la nature. N'y a-t-il pas là quelque chose de surprenant ? Nous sommes
intérieurs à nous-mêmes, et notre personnalité
est ce que nous devrions le mieux connaître. Point du tout ; notre
esprit y est comme étranger, tandis que la matière lui est
familière et que, chez elle, il se sent chez lui. Mais c'est qu'une
certaine ignorance de soi est peut être utile à un être
qui doit s'extérioriser pour agir ; elle répond à une
nécessité de la vie. Notre action s'exerce sur la matière,
et elle est d'autant plus efficace que la connaissance de la matière
a été poussée plus loin. "
H. BERGSON, La pensée et le mouvant, Paris, Alcan, 1934, pp. 40-41.
L'inconscient selon Leibniz : les petites perceptions
<<Pour entendre ce bruit, comme
l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout,
c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits
bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les
autres ensemble, et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait
était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement
de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque
petits qu'ils soient ; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues,
puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. D'ailleurs on
ne dort jamais si profondément qu'on ait quelque sentiment faible
et confus ; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand
bruit du monde, si on n'avait quelque perception de son commencement, qui
est petit ; comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort
du monde, si elle n'était tendue et allongée un peu par de
moindres efforts, quoique cette petite extension qu'ils font ne paraisse
jamais.
Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficacité qu'on
ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts,
ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais
confuses dans les parties ; ces impressions que les corps qui nous environnent
font sur nous et qui enveloppent l'infini ; cette liaison que chaque être
a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence
de ces petites perceptions le présent est plein de l'avenir et chargé
du passé>>.
LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l'entendement humain, Avant-propos.
L'inconscient : florilège freudien
La méthode psychanalytique
: <<Tout notre savoir est lié à la conscience. Nous ne
pouvons connaître l'inconscient qu'en le rendant conscient>>.
<<Notre thérapeutique agit en transformant l'inconscient en conscient,
et elle n'agit que dans la mesure où elle est à même
d'opérer cette transformation>>.
<<Il nous faut rechercher les refoulements anciens, incitant le <<moi>>
à les corriger, grâce à notre aide, et à résoudre
ses conflits autrement et mieux qu'en tentant de prendre devant eux la fuite.
Comme ces refoulements ont eu lieu de très bonne heure dans l'enfance,
le travail analytique nous ramène à ce temps, les situations
ayant amené des très anciens conflits sont le plus souvent oubliées,
le chemin nous y ramenant nous est montré par les symptômes,
rêves et associations libres du malade, que nous devons d'ailleurs
d'abord interpréter, traduire, ceci parce que, sous l'empire de la
psychologie du << ça >>, elles ont revêtu des formes
insolites heurtant notre raison. Les idées subites, les pensées
et les souvenirs que le patient ne nous communique pas sans une lutte intérieure
nous permettent de supposer qu'ils sont de quelque manière apparentés
au << refoulé >>, ou bien en sont des rejetons. Quand
nous incitons le malade à s'élever au-dessus de ses propres
résistances et à tout nous communiquer, nous éduquons
son << moi >> à surmonter ses tendances à prendre
la fuite et nous lui apprenons à supporter l'approche du <<
refoulé >>. Enfin, quand il est parvenu à reproduire
dans son souvenir la situation ayant donné lieu au refoulement, son
obéissance est brillamment récompensée. La différence
des temps est toute en sa faveur : les choses devant lesquelles le "moi" infantile,
épouvanté, avait fui, apparaissent souvent au "moi", adulte
et fortifié, comme un simple jeu d'enfant.
La résistance. <<Ne croyez pas que la résistance qu'on nous oppose tienne à la difficulté de concevoir l'inconscient ou à l'inaccessibilité des expériences qui s'y rapportent. Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'homme deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous figurer la grandeur. (...) Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale (...) Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu'il n'est pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique>>.
La sublimation. <<Une violente répression d'instincts puissants exercée de l'extérieur n'apporte jamais pour résultat l'extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l'occasion d'apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l'éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité de jouir la normalité exigée est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts asociaux et pervers de l'enfant, s'ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux. Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l'humus de nos plus mauvaises dispositions. L'éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin>> (Bac B, 1985).
La Métapsychologie : <<J'appelle ainsi un mode d'observation d'après lequel chaque processus psychique est envisagé d'après les trois coordonnées de la dynamique, de la topique et de l'économie>>. (Ma vie et la psychanalyse)
"Le ça" est la partie obscure, impénétrable de notre personnalité (...) Seules certaines comparaisons nous permettent de nous faire une idée du ça : nous l'appelons chaos, marmite pleine d'émotions bouillonnantes. Il s'emplit d'énergie à partir des pulsions, mais sans témoigner d'aucune organisation; d'aucune volonté générale : il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Les processus qui se déroulent dans le ça n'obéissent pas aux lois logiques de la pensée ; pour eux, le principe de contradiction n'existe pas. Des émotions contradictoires y subsistent sans se contrarier, sans se soustraire les unes aux autres (...) Dans le ça, rien qui corresponde au concept de temps, pas d'indice de l'écoulement du temps et (...) pas de modification du processus psychique au cours du temps. Les désirs qui n'ont jamais surgi hors du ça, de même que les impressions qui y sont restées enfouies par suite du refoulement, sont virtuellement impérissables et se retrouvent tels qu'ils étaient, au bout de longues années. Seul le travail analytique, en les rendant conscients, peut parvenir à les situer dans le passé et à les priver de leur charge énergétique. (...) Le ça ignore les jugements de valeur, le bien, le mal, la morale. Le facteur économique ou (....) quantitatif, intimement lié au principe de plaisir, domine tous les processus>>. (Nouvelles conférences sur la psychanalyse)
Le Moi. <<Sous l'influence
du monde extérieur réel qui nous environne, une fraction du
ça subit une évolution particulière. A partir de la couche
corticale originelle, pourvue d'organes aptes à percevoir les excitations
ainsi qu'à se protéger contre elles, une organisation spéciale
s'établit qui, dès lors, va servir d'intermédiaire entre
le ça et l'extérieur. C'est à cette fraction de notre
psychisme que nous donnons le nom de moi. Par suite des relations déjà
établies entre la perception sensorielle et les réactions
musculaires, le moi dispose du contrôle des mouvements volontaires.
Il assure l'auto-conservation, et, pour ce qui concerne l'extérieur,
remplit sa tâche en apprenant à connaître les sensations,
en accumulant (dans la mémoire) les expériences qu'elle lui
fournissent, en évitant les excitations trop fortes (par la fuite),
en s'accommodant de sensations modérées (par l'adaptation),
enfin, en arrivant à modifier, de façon appropriée et
à son avantage, le monde extérieur (activité). Au-dedans,
il mène une action contre le ça en acquérant la maîtrise
des exigences pulsionnelles et en décidant si celles-ci peuvent être
satisfaites ou s'il convient de leur résister jusqu'à un moment
plus favorable ou encore s'il faut les étouffer tout à fait.
Dans son activité, le moi est guidé par la prise en considération
des tensions provoquées par les excitations du dedans et du dehors.
Un accroissement de tension provoque généralement du déplaisir,
sa diminution engendre du plaisir . Toutefois, le déplaisir et le plaisir
ne dépendent pas du degré absolu des tensions, mais plutôt
de leur rythme de variation. Le moi tend vers le plaisir et cherche à
fuir le déplaisir. A toute augmentation attendue, prévue de
déplaisir, correspond un signal d'angoisse et ce qui déclenche
ce signal du dehors ou du dedans s'appelle danger . De temps en temps, le
moi, brisant les liens qui l'unissent au monde extérieur, se retire
dans le sommeil où il modifie notablement son organisation>>.
(Abrégé de psychanalyse)
Le Moi et le Ça. <<Le moi a pour mission d'être le représentant du monde (extérieur) aux yeux du ça, et pour le plus grand bien de ce dernier. En effet, sans le moi, le ça aspirant aveuglément aux satisfactions des instincts, viendrait imprudemment se briser contre cette force extérieure plus puissante que lui. Le Moi, du fait de sa fonction, doit observer le monde extérieur, s'en faire une image exacte et la déposer parmi quelques souvenirs de perception. Il lui faut encore, grâce à l'épreuve du contact avec la réalité, tenir à distance tout ce qui est susceptible, dans cette image du monde extérieur, de venir grossir les sources intérieures d'excitation. Par ordre du ça, le moi a la haute main sur l'accès à la mobilité, mais il a intercalé entre le besoin et l'action le délai nécessaire à l'élaboration de la pensée, délai durant lequel il met à profit les souvenirs résiduels que lui a laissés l'expérience. Ainsi détrône-t-il le principe de plaisir qui, dans le ça, domine de façon absolue tout le processus. Il l'a remplacé par le principe de réalité, plus propre à assurer sécurité et réussite. (...) Le moi s'est séparé d'une partie du ça par les résistances du refoulement. Mais le refoulement ne continue pas dans le ça, le refoulé se confond avec le reste du ça>>. (Nouvelles conférences sur la psychanalyse).
Le Surmoi. <<Dans le "moi" lui-même, une instance particulière s'est différenciée, que nous appelons le "surmoi". Ce surmoi occupe une situation spéciale entre le "moi" et le "ça". Il appartient au " moi", a part à sa haute organisation psychologique, mais est en rapport particulièrement intime avec le " ça ". Il est en réalité le résidu des premières amours du "ça", l'héritier du complexe d'Oedipe après abandon de celui-ci. Ce "surmoi" peut s'opposer au "moi", le traiter comme un objet extérieur et le traite en fait souvent comme ça. Il importe autant, pour le "moi", de rester en accord avec le "surmoi" qu'avec le "ça". Des dissensions entre "moi" et "surmoi" sont d'une grande signification pour la vie psychique. (...) Le "surmoi" est le dépositaire du phénomène que nous nommons conscience morale. Il importe fort à la santé psychique que le "surmoi" se soit développé normalement, c'est-à-dire soit devenu suffisamment impersonnel. Ce n'est justement pas le cas chez le névrosé, chez qui le complexe d'Oedipe n'a pas subi la métamorphose voulue. Son "surmoi" est demeuré, en face du "moi" tel un père sévère pour son enfant, et sa moralité s'exerce de cette façon primitive : le "moi" doit se laisser punir par le "surmoi">>. (Psychanalyse et médecine).