<<Tels sont les résultats
de mes recherches sur les temps anciens. C'est une époque pour laquelle
il est difficile d'ajouter foi à tous les témoignages qui peuvent
s'offrir à nous. Les hommes, en effet, acceptent et se transmettent
sans examen, même quand il s'agit de leur propre pays, les traditions
concernant les événements du passé. Par exemple les
Athéniens croient généralement qu'Hipparque était
tyran lorsqu'il tomba sous les coups d'Harmodios et d'Aristogiton. Ils ignorent
que le pouvoir était en fait au mains d'Hippias, l'aîné
des fils de Pisistrate. Les autres Grecs aussi ont des idées erronées
sur bien des choses et jusque sur des faits contemporains. Ainsi, au lieu
de se donner la peine de rechercher la vérité, on préfère
généralement adopter des idées toutes faites.
Pourtant les risques d'erreur sont faibles, si l'on s'en tient aux indices
mentionnés ci-dessus et l'on peut estimer que l'aperçu que
j'ai donné sur ces siècles passés est dans l'ensemble
véridique. N'allons pas faire plus de cas des poètes, qui,
pour les besoins de l'art, ont grandi les événements de ce
temps, ni des logographes, qui, en écrivant l'histoire, étaient
plus soucieux de plaire à leur public que d'établir la vérité.
Les faits dont ils nous parlent sont incontrôlables. Ils se sont,
au cours des âges, paré des prestiges de la fable, perdant ainsi
tout caractère d'authenticité. Qu'on se contente donc pour
ce passé lointain d'un savoir fondé sur des données
absolument indiscutables. (....)
Il se peut que le public trouve peu de charme à ce récit
dépourvu de romanesque. Je m'estimerai pourtant satisfait s'il est
jugé utile par ceux qui voudront voir clair dans les événements
du passé, comme dans ceux, semblables ou similaires, que la nature
humaine nous réserve dans l'avenir. Plutôt qu'un morceau d'apparat
composé pour l'auditoire d'un moment, c'est un capital impérissable
qu'on trouvera ici (...)>>.
THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, I, 20-22 (tr. D. Roussel,
Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade).
Thucydide est, à mon gré, le vrai modèle des historiens.
Il rapporte les faits sans les juger ; mais il n'omet aucune des circonstances
propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu'il raconte sous les
yeux du lecteur ; loin de s'interposer entre les événements et les lecteurs, il
se dérobe ; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle
toujours de guerre, et l'on ne voit presque dans ses récits que la chose du
monde la moins instructive, savoir les combats.
ROUSSEAU, Emile, IV, in Oeuvres complètes, t. 4, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, p. 529.
<<Le bon historien n'est d'aucun
temps ni d'aucun pays. Quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en
rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et
l'Angleterre. Il doit louer aussi volontiers Talbot que Duguesclin. Il rend
autant de justice aux talents militaires du Prince de Galles qu'à
la sagesse de Charles V.
Il évite également les panégyriques et les satires
: il ne mérite d'être cru qu'autant qu'il se borne à
dire, sans flatterie et sans malignité, le bien et le mal>>.
FENELON
<<C'est dire qu'il faut un
hasard heureux, une chance exceptionnelle, pour que nous notions justement,
dans la réalité présente, ce qui aura le plus d'intérêt
pour l'historien à venir. Quand cet historien considérera notre
présent à nous, il y cherchera surtout l'explication de son
présent à lui, et plus particulièrement de ce que son
présent contiendra de nouveauté. Cette nouveauté, nous
ne pouvons en avoir aucune idée aujourd'hui, si ce doit être
une création. Comment donc nous réglerions-nous aujourd'hui
sur elle pour choisir parmi les faits ceux qu'il faut enregistrer, ou plutôt
pour fabriquer des faits en découpant selon cette indication la réalité
présente ? Le fait capital des temps modernes est l'avènement
de la démocratie. Que dans le passé, tel qu'il fut décrit
par les contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c'est
incontestable ; mais les indications peut-être les plus intéressantes
n'auraient été notées par eux que s'ils avaient su
que l'humanité marchait dans cette direction ; or cette direction de
trajet n'était pas plus marquée alors qu'une autre, ou plutôt
elle n'existait pas encore, ayant été créée
par le trajet lui-même, je veux dire par le mouvement en avant des
hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la
démocratie. Les signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux
des signes que parce que nous connaissons maintenant la course, parce que
la course a été effectuée. Ni la course, ni sa direction,
ni par conséquent son terme n'étaient donnés quand
ces faits se produisaient : donc ces faits n'étaient pas encore des
signes.>>
H. BERGSON
L'histoire peut-elle être scientifique ?
<<Seule l'histoire ne peut
vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut
pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui
manque en effet, c'est le caractère fondamental de la science, la
subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple
coordination. Il n'y a donc pas de système en histoire, comme dans
toute autre science. L'histoire est une connaissance, sans être une
science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen
de l'universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel,
et pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain
de l'expérience. (...) Les sciences (...) ne parlent jamais que des
genres; l'histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science
des individus, ce qui implique contradiction. Il s'ensuit encore que les sciences
parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l'histoire rapporte ce
qui a été une seule fois et n'existe plus jamais ensuite. De
plus si l'histoire s'occupe exclusivement du particulier et de l'individuel,
qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu'à
une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner
à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne
ce qu'elle ignorait auparavant>>.
SCHOPENHAUER
L'objectivité de l'histoire suppose la subjectivité de l'historien : Paul Ricoeur.
Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, pp. 23-24
Peut-on tirer des leçons de l'histoire ?
"On dit aux gouvernants, aux hommes d'Etat, aux peuples de s'instruire
principalement par l'expérience de l'histoire. Mais ce qu'enseignent
l'expérience et l'histoire, c'est que peuples et gouvernements n'ont jamais rien
appris de l'histoire et n'ont jamais agi suivant des maximes qu'on en aurait pu
retirer. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si
particulières, constitue une situation si individuelle que dans cette situation
on ne peut et on ne doit décider que par elle. Dans ce tumulte des événements du
monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations
analogues qui ont pu se produire dans le passé, car une chose comme un pâle
souvenir, est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent ; il n'a
aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l'actualité.
A ce point de
vue, rien n'est plus fade que de s'en référer aux exemples grecs et romains,
comme c'est arrivé si fréquemment chez les Français à l'époque de la Révolution.
Rien de plus différent que la nature de ces peuples et le caractère de notre
époque".
HEGEL
La constance de la nature humaine
assure l'identité du devenir historique (Schopenhauer)
"La vraie philosophie de l'histoire
revient à voir que sous tous ces changements infinis, et au milieu
de tout ce chaos, on n'a jamais devant soi que le même être,
identique et immuable, occupé aujourd'hui des mêmes intrigues
qu'hier et que de tout temps : elle doit donc reconnaître le fond identique
de tous ces faits anciens ou modernes, survenus en Orient comme en Occident
; elle doit découvrir partout la même humanité, en dépit
de la diversité des circonstances, des costumes et des moeurs. Cet
élément identique, et qui persiste à travers tous les
changements, est fourni par les qualités premières du coeur
et de l'esprit humains -beaucoup de mauvaises et peu de bonnes. La devise
générale de l'histoire devrait être: Eadem, sed aliter
[les mêmes choses, mais d'une autre manière]. Celui qui a lu
Hérodote (1) a étudié assez l'histoire pour en faire
la philosophie; car il y trouve déjà tout ce qui constitue
l'histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances
et destinée de la race humaine, telles qu'elles ressortent des qualités
en question et du sort de toute vie sur terre".
(1) Hérodote: historien grec (484-420 av. J.C).
SCHOPENHAUER, Le monde comme
volonté et comme représentation, supplément au
livre IIIe, c. 8 (p.1184 dans la trad. Burdeau revue par R. Roos, PUF)
<<Aucune idée, parmi
celle qui se réfèrent à l'ordre de faits naturels,
ne tient de plus près à la famille des idées religieuses
que l'idée de progrès, et n'est plus propre à devenir
le principe d'une sorte de foi religieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre.
Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les
caractères. L'idée du progrès indéfini, c'est
l'idée d'une perfection suprême, d'une loi qui domine toutes
les lois particulières, d'un but éminent auquel tous les êtres
doivent concourir dans leur existence passagère. C'est donc au fond
l'idée de divin : et il ne faut point être surpris si, chaque
fois qu'elle est spécieusement évoquée en faveur d'une
cause, les esprits les plus élevés, les âmes les plus
généreuses se sentent entraînées de ce côté.
Il ne faut pas non plus s'étonner que le fanatisme y trouve un aliment
et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, celle
que l'excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion
du progrès>>.
COURNOT, Bac B, 1985
Le progrès, idée des Lumières (Kant)
Que le monde est mauvais, c'est là une plainte aussi ancienne que l'histoire
et même que la poésie plus vieille encore, bien plus, aussi ancienne que le plus
vieux de tous les poèmes, la religion des prêtres. Pour eux tous néanmoins le
monde commence par le Bien ; par l'âge d'or, la vie au Paradis, ou par une vie
plus heureuse encore, en commun avec des êtres célestes. Toutefois ils font
bientôt disparaître ce bonheur comme un songe ; et alors c'est la chute dans le
mal (le mal moral avec lequel le physique alla toujours de pair) qu'ils font se
précipiter en l'accélérant pour notre chagrin ; en sorte que maintenant (mais ce
maintenant est aussi vieux que l'histoire) nous vivons aux derniers temps, que
le dernier jour et la fin du monde sont proches (...).
L'opinion
héroïque opposée qui s'est établie sans doute seulement parmi les philosophes et
à notre époque notamment chez les pédagogues, est plus nouvelle, mais bien moins
répandue, à savoir que : le monde progresse précisément en sens contraire, du
mal vers le mieux, sans arrêt (il est vrai d'une manière à peine sensible) et
que tout au moins on trouve une disposition à cet égard dans la nature
humaine.
KANT
Histoire et connaissance de soi : L'histoire est un grand miroir où l'on se voit tout entier
<<Voilà comment parle Mr Rollin dans la belle préface de son Histoire ancienne. Le savant Père Lami expose la même chose dans un jour différent.
Il y a, dit-il, des vues générales
que tout homme doit avoir, qui servent merveilleusement à former l'esprit.
Il n'y a rien à quoi l'on doive plus travailler qu'à se connaître.
Or notre esprit est comme l'oeil qui voit tout et qui ne se voit point,
si ce n'est par réflexion lorsqu'il se regarde dans un miroir. Le
secret pour se connaître et pour bien juger de nous, c'est de nous
voir dans les autres. L'Histoire est un grand miroir où l'on se voit
tout entier. Un homme ne fait rien qu'un autre ne fasse ou ne puisse faire.
En faisant donc attention aux grands exemples de cruautés, de dérèglements,
d'impudicités et de semblables crimes, nous apercevons où
nous peut porter la corruption de notre coeur quand nous ne travaillons
pas à la guérir. La pratique du monde enseigne l'art de vivre
; ceux-là y excellent qui ont voyagé, et qui ont eu commerce*
avec des personnes de différents pays et de différente humeur.
L'Histoire supplée** à cette pratique du monde, à ces
pénibles voyages que peu de personnes peuvent faire. On y voit de
quelle manière les hommes ont toujours vécu. On apprend à
supporter les accidents de la vie, à n'en être pas surpris,
à ne se plaindre point de son siècle, comme si nos plaintes
pouvaient empêcher des maux dont aucun âge n'a été
exempt. [...] De sorte que l'étude de l'Histoire étant bien
faite, c'est une Philosophie qui fait d'autant plus d'impression qu'elle
nous parle par des exemples sensibles dont il est bon de tenir registre afin
de les représenter et à soi, et aux autres dans les occasions".
* commerce : relation
** suppléer à : remplacer
ROUSSEAU, Chronologie universelle ou histoire générale des temps depuis la création du monde jusque à présent composée et dressée par Rousseau pour son usage, avant-propos, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t.V, p. 490.
Hegel ou la ruse de la raison. Dans le monde, rien de grand ne s'est accompli sans passion
L'histoire est le tribunal du monde