Langage humain et
communication animale (Benveniste et Descartes)
Les niveaux de langage (Popper)
L'origine du langage (Rousseau)
La finalité pratique du langage (Bergson)
Le déterminisme linguistique
Langage et pensée (Hegel et Alain)
La genèse du langage et
l'avènement de la pensée abstraite (Rousseau)
Langage, art et réalité (Bergson)
La signification
changeante
des noms (Hobbes)
La parole et l'écriture
La rhétorique et le pouvoir des mots
Langage humain et communication animale. L'homme, homo loquax. La parole est le propre de l'homme.
<<Mais les
différences sont considérables et elles aident à
prendre conscience de
ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci,
d'abord,
essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement
dans
la danse, sans intervention d'un appareil "vocal", alors qu'il
n'y
a pas de langage sans voix. D'où une autre différence qui
est
d'ordre physique. N'étant pas vocale mais gestuelle, la
communication
chez les abeilles s'effectue nécessairement dans des conditions
qui
permettent une perception visuelle, sous l'éclairage du jour ;
elle
ne peut avoir lieu dans l'obscurité. Le langage humain ne
connaît
pas cette limitation.
Une différence capitale
apparaît dans la situation où la communication a lieu. Le
message des abeilles n'appelle aucune réponse de l'entourage,
sinon une certaine conduite, qui n'est pas une réponse. Cela
signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la
condition du langage humain. Nous parlons à d'autres, telle est
la réalité humaine. Cela révèle un nouveau
contraste. Parce qu'il n'y a pas de dialogue pour les abeilles, la
communication se réfère seulement à une certaine
donnée objective. Il ne peut y avoir de communication relative
à une donnée linguistique ; déjà parce
qu'il n'y a pas de réponse, la réponse étant une
réaction linguistique à une manifestation linguistique ;
mais aussi en ce sens que le message d'une abeille ne peut être
reproduit par une autre qui n'aurait pas vu elle-même les choses
que la première annonce. On n'a pas constaté
qu'une abeille aille par exemple porter dans une autre ruche le message
qu'elle
a reçu dans la sienne, ce qui serait une manière de
transmission
ou de relais. On voit la différence avec le langage humain,
où,
dans le dialogue, la référence à
l'expérience
objective et la réaction à la manifestation linguistique
s'entremêlent
librement et à l'infini. L'abeille ne construit pas de message
à
partir d'un autre message. Chacune de celles qui, alertées par
la
danse de la butineuse, sortent et vont se nourrir à l'endroit
indiqué,
reproduit quand elle rentre la même information, non
d'après
le message premier, mais d'après la réalité
qu'elle
vient de constater. Or le caractère du langage est de procurer
un
substitut de l'expérience apte à être transmis sans
fin
dans le temps et l'espace, ce qui est le propre de notre symbolisme et
le
fondement de la tradition linguistique.
Si nous considérons maintenant le
contenu du message, il sera facile d'observer qu'il se rapporte
toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que
les seules variantes qu'il comporte sont relatives à des
données spatiales. Le contraste est évident avec
l'illimité des contenus du langage humain>>.
Emile BENVENISTE, Problèmes de
linguistique générale.
René DESCARTES, Lettre au Marquis de Newcastle, 23 novembre 1646 in Oeuvres philosophiques, éd. Alquié, Paris, Garnier, t. 3, pp. 693-694
Les niveaux de langage : classification de Bühler-Popper
La classification
proposée par Bühler (1934) et développée par
Popper (1972) "établit deux formes primaires de langage (1 et 2)
communes aux animaux et aux êtres humains, et deux formes
supérieures (3 et 4) peut-être exclusivement propres aux
seconds (....)
1. La fonction expressive ou symptomatique
: l'animal exprime un état émotionnel ou un sentiment,
tout comme le font les êtres humains, par des appels, des cris,
le rire, etc.
2. La fonction de signal : en communiquant
un message symptomatique, l'émetteur tente de provoquer une
réaction chez le récepteur. Le cri d'alerte d'un oiseau,
par exemple, signale un danger à l'ensemble de la volée.
L'éthologie a découvert que le répertoire des
signaux était immense, notamment chez les animaux sociaux tels
que les primates. En outre, les signaux employés dans la
communication entre des êtres humains, ou entre êtres
humains et animaux, montrent une diversité ou une
subtilité très grandes : entre un berger et son chien,
par exemple, ou entre un cavalier et son cheval.
3. La fonction de description : cette
fonction forme la majeure partie de la communication humaine. Nous
décrivons nos expériences à autrui : les effets du
temps sur le jardin, le prix et la qualité des articles dans les
magasins, notre dernier voyage, le comportement d'amis ou de voisins,
les découvertes scientifiques les plus récentes - la
liste est infinie. Alors que les énonciations correspondant aux
deux fonctions primaires du langage sont à la fois des
expressions et des signaux, la fonction de description se distingue,
elle, par la possibilité qu'ont les énoncés
factuels d'être vrais ou faux. Le mensonge est en effet une
possibilité implicite.
4. La fonction de discussion
argumentée ne figurait pas dans la triade originelle de
Bühler. Elle fut ajoutée par Popper (en 1972). C'est le
langage à son niveau le plus élevé. La
complexité de cette fonction permet de penser qu'elle fut la
dernière à se développer au cours de la
phylogenèse, ainsi que le reflète l'ontogenèse.
L'art de la discussion critique est intimement lié à la
faculté qu'a l'homme de penser
rationnellement.
Ces quatre niveaux de langage sont parfaitement illustrés par le développement de l'enfant, au cours duquel s'effectue, à partir de la période néonatale, l'acquisition graduelle des différents niveaux : de l'expression la plus simple au signal et à la description, puis à la discussion argumentée. Fait important, chaque niveau de langage est perméable aux niveaux inférieurs. Ainsi, la discussion argumentée ne va pas sans l'expression de sentiments, sans ces signaux qui s'inscrivent dans la tentative de convaincre l'adversaire, sans les descriptions qui étaient les arguments par des références factuelles. L'expression linguistique s'accompagne également de gestes qui perdent toutefois en importance au fur et à mesure de la progression du premier jusqu'au quatrième niveau".
FONCTIONS
VALEURS
(4) fonction de discussion
argumentée
pertinent/non pertinent
(3) fonction de
description
vrai/faux
(2) fonction de
signal
efficace/inefficace
(1) fonction
expressive
éloquent/non éloquent
John C. ECCLES, Evolution du cerveau et création de la conscience, trad. J.M. Luccioni, Paris, Flammarion, 1994, pp. 98-100.
«L'invention de l'art de
communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous
servent à cette communication, que d'une faculté propre
à l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage,
et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer
d'autres à la même fin. Donnez à l'homme une
organisation tout aussi grossière qu'il vous plaira : sans doute
il acquerra moins d'idées ; mais pourvu
seulement qu'il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de
communication
par lequel l'un puisse agir et l'autre sentir ils parviendront à
se communiquer enfin tout autant d'idées qu'ils en auront.
Les animaux ont pour cette communication une
organisation plus que suffisante, et jamais aucun d'eux n'en a fait cet
usage. Voilà ce me semble, une différence bien
caractéristique. Ceux d'entre eux qui travaillent et vivent en
commun, les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue
naturelle pour s’entre-communiquer je n'en fais aucun
doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et
celle
des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux Quoi qu'il
en
soit, par cela même que les unes et les autres de ces langues
sont
naturelles, elles ne que sont pas acquises ; les animaux qui les
parlent
les ont en naissant : ils les ont tous, et partout la même ; ils
n'en
changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue
de
convention n'appartient qu'à l'homme. Voilà pourquoi
l'homme
fait des progrès, soit en bien soit en mal, et pourquoi les
animaux
n'en font point.»
ROUSSEAU
La finalité pratique du langage
<<D'où viennent
les idées qui s'échangent ? Quelle est la portée
des mots ? Il ne faut pas croire que la vie sociale soit une habitude
acquise et
transmise. L'homme est organisé pour la cité comme la
fourmi
pour la fourmilière, avec cette différence pourtant que
la
fourmi possède les moyens tout faits d'atteindre le but, tandis
que
nous apportons ce qu'il faut pour les réinventer et par
conséquent
pour en varier la forme. Chaque mot de notre langue a donc beau
être
conventionnel, le langage n'est pas une convention, et il est aussi
naturel
à l'homme de parler que de marcher. Or, quelle est la fonction
primitive
du langage ? C'est d'établir une communication en vue d'une
coopération.
Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il
décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action
immédiate
; dans le second, c'est le signalement de la chose et de quelqu'une de
ses propriétés, en vue de l'action future. Mais dans un
cas
comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale,
militaire,
toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont
été
découpées dans le réel par la perception humaine
en
vue du travail humain. Les propriétés qu'il signale sont
les
appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera
donc
le même, comme nous le disions, quand la démarche
suggérée
sera la même, et notre esprit attribuera à des choses
diverses
la même propriété, se les représentera de la
même manière, les groupera enfin sous la même
idée, partout où la suggestion du même parti
à tirer, de la même action à faire, suscitera le
même mot. Telles sont les origines du mot et de
l'idée>>.
BERGSON
Les catégories linguistiques déterminent-elles les représentations philosophiques ?
<<Les divers concepts
philosophiques ne sont rien d'arbitraires, ils ne se développent
pas chacun pour
soi, mais en relation et en parenté entre eux. Si subite et si
fortuite que semble leur apparition dans l'histoire de la
pensée, ils n'en font pas moins partie d'un même
système, tout comme les représentants divers de la faune
d'un continent. C'est ce qui apparaît dans la sûreté
avec laquelle les philosophes les plus divers viennent tour à
tour occuper leur place à l'intérieur d'un certain
schéma préalable des philosophies possibles. Une magie
invisible les oblige à parcourir sans se lasser un circuit
toujours le même ; si
indépendants qu'ils se croient les uns des autres dans leur
volonté
d'élaborer des systèmes, quelque chose en eux les guide,
quelque
chose les pousse à se succéder dans un ordre
défini
qui est justement l'ordre systématique inné des concepts,
et
leur parenté essentielle. Leur pensée, à vrai
dire,
consiste moins à découvrir qu'à reconnaître,
à
se souvenir, à retourner en arrière, à
réintégrer
un très ancien et très lointain habitat de l'âme
d'où
ces concepts sont jadis sortis. L'activité philosophique, sous
ce
rapport, est une sorte d'atavisme de très haut rang.
L'étrange
air de famille qu'ont entre elles toutes les philosophies hindoues,
grecques,
allemandes, s'explique assez simplement. Dès qu'il y a
parenté
linguistique, en effet, il est inévitable qu'en vertu d'une
commune
philosophie grammaticale, les mêmes fonctions grammaticales
exerçant
dans l'inconscient leur empire et leur direction, tout se trouve
préparé pour un développement et un
déroulement analogue des systèmes philosophiques, tandis
que la route semble barrée à certaines autres
possibilités d'interprétation de l'univers. Les
philosophies du domaine linguistique ouralo-altaïque (dans lequel
la notion de sujet est la plus mal développée)
considéreront très probablement le monde avec d'autres
yeux et suivront d'autres voies que les
Indo-Européeens ou les Musulmans. Le sortilège
exercé par certaines fonctions grammaticales est au fond celui
qu'exercent certaines évaluations physiologiques et
certaines particularités raciales. Cela dit pour réfuter
les assertions superficielles de Locke
au sujet de l'origine des idées>>.
NIETZSCHE, Par delà le bien et le
mal, I, 20, trad. G. Bianquis, UGE, 10/18, pp. 52-53.
<<La linguistique nous
montre à chaque instant que chaque langue correspond à
une réorganisation qui peut toujours être
particulière des données de l'expérience ; et que
la première articulation de cette langue est
précisément la façon dont s'analyse, s'ordonne, et
se classifie l'expérience commune à tous les membres
d'une communauté linguistique déterminée. (...)
Une langue est un prisme à travers
lequel ses usagers sont condamnés à voir le monde ; et
(...)
notre vision du monde est donc déterminée,
prédéterminée même, par la langue que nous
parlons. Ces formules choquantes expriment cependant la pure
vérité : le citadin qui ne connaît et ne nomme que
des arbres ne voit pas le monde à travers les mêmes
Gestalten que le paysan qui reconnaît et distingue le
chêne, le charme, l'hêtre, l'aulne, le bouleau, le
châtaignier, le frêne>>.
G. MOUNIN, Clefs pour la linguistique,
Seghers, 1968
<<(L'article
défini) remplit (dans la langue grecque) de multiples fonctions,
dont nous ne retiendrons, pour notre propos, que le pouvoir de
substantiver des adjectifs, des participes, des infinitifs en les
précédant, ce qui donne aux écrivains grecs le
moyen de faire entrer dans leurs phrases tous les verbes avec leurs
compléments, et, parfois, des phrases entières
infinitives ou participiales. C'est là un moyen commode pour
l'exposé des idées, dont la souplesse et la
variété n'ont d'égales dans aucune des autres
langues indo-européennes.
(...) Voilà les avantages; voici,
maintenant, les inconvénients.
L'article défini, en permettant de
substantiver des termes désignant des qualifications ou des
comportements,
est la source d'innombrables ambiguïtés. Il est
employé
indifféremment pour désigner une classe d'objets, un
objet
quelconque appartenant à cette classe, un objet
déterminé
de la même classe, comme on le voit dans les phrases suivantes :
"l'arbre
(= la classe de tous les arbres) est le titre de son traité";
"Peu
importe l'arbre que vous plantiez, il vous donnera toujours de
l'ombrage
(= un arbre singulier quelconque)"; "Allez planter l'arbre au fond de
l'allée
(= un arbre bien déterminé)". Pour éviter les
multiples
amphibologies nées de cette confusion, la logique symbolique a
dû
recourir à trois quantificateurs : (x) = un certain x tel
que...;
(E x) = il existe au moins un x tel que; (x) = tous les x tels que...
Ces
quantificateurs, pris isolément, hors de tout contexte, n'ont
aucun
sens.
La facilité de substantiver les
adjectifs et les verbes fait courir le risque d'hypostasier des
abstractions, c'est-à-dire de traiter : des notions de classes
comme si elles existaient en soi en dehors
des individus dont elles expriment la collectivité; des notions
de
qualité comme si elles existaient en soi en dehors des individus
pris
comme sujets auxquels elles s'attribuent; des notions de
relations comme
si elles subsistaient en dehors des termes qu'elles mettent en rapport.
Par
exemple, les adjectifs beau, bon peuvent qualifier des individus, des
oeuvres
d'art, des pensées, des sentiments, des actions, des
institutions. Mais, si l'on transforme ces adjectifs en substantifs,
comme le permet la langue grecque en les faisant précéder
de l'article défini, (to kalon), (to agathon), (to dikaion), (to
isos), on est incité à
parler du Beau, du Bien, du Juste, de l'Egalité en soi, comme
s'il
s'agissait de réalités distinctes des choses belles,
bonnes, justes, égales entre elles, et susceptibles de figurer
comme sujets dans les formes propositionnelles de ce genre : "Le Beau
et le Bien existent en soi; le Bien et le Beau sont convertibles".
C'est l'illusion ontologique en laquelle la langue grecque a induit
Platon avec sa théorie des
Idées. Il est évidemment absurde de parler de
"l'égalité en soi" comme il le fait dans le
Phédon, car l'égalité est une relation qui ne peut
exister en dehors des termes qu'elle met en rapport>>.
L. ROUGIER, La Métaphysique et le
langage, 1960
<<C'est dans les mots
que
nous pensons. Nous n'avons conscience de nos pensées
déterminées et réelles que lorsque nous leur
donnons la forme objective, que nous
les différencions de notre intériorité, et par
suite,
nous les marquons d'une forme externe, mais d'une forme qui contient
aussi
le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est
le
son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence
où l'externe
et l'interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir
penser
sans les mots, c'est une tentative insensée. (...) Et il est
également
absurde de considérer comme un désavantage et comme un
défaut
de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au
mot.
On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut,
c'est
l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielle et sans
fondement
; car, en réalité, l'ineffable, c'est la pensée
obscure,
la pensée à l'état de fermentation, et qui ne
devient
claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la
pensée
son existence la plus haute et la plus vraie>>.
Georg Wilhelm Friedrich HEGEL Philosophie
de l'Esprit
«La langue est un instrument à penser. Les esprits que
nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sots, vraisemblablement
surtout
incultes, et en ce sens qu'ils n'ont qu'un petit nombre de mots et
d'expressions
; et c'est un trait de vulgarité bien frappant que l'emploi d'un
mot tout fait. Cette pauvreté est encore bien riche, comme tes
bavardages et les querelles te font voir ; toutefois ta
précipitation du débit et le retour des mêmes mots
montrent bien que ce mécanisme
n'est nullement dominé. L'expression prend alors tout son
sens.
On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de
délire. Et je ne crois même point qu'il arrive à
l'homme de déraisonner par d'autres causes ; l'emportement dans
le discours fait de la folie avec des lieux communs. Aussi est-il vrai
que le premier éclair de pensée, en tout homme et en tout
enfant, est de trouver un sens ce qu'il dit. Si
étrange que cela soit, nous sommes dominés par la
nécessité
de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet état
sibyllin
est originaire en chacun ; l'enfant parle naturellement avant de
penser,
et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne
lui-même.
Penser, c'est donc parler à soi».
ALAIN
La genèse du langage et l'avènement de la pensée abstraite
Le premier langage de l'homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu'il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n'était arraché que par une sorte d'instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, il n'était pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent à s'étendre et à se multiplier, et qu'il s'établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu: ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont le sens dépend moins d'une détermination antérieure. Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l'ouïe, par des sons imitatifs: mais comme le geste n'indique guère que les objets présents, ou faciles à décrire, et les actions visibles; qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité, ou l'interposition d'un corps le rendent inutile, et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite, on s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes, comme signes institués; substitution qui ne peut se faire que d'un commun consentement, et d'une manière assez difficile à pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers n'avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fort nécessaire, pour établir l'usage de la parole.
On doit juger que les premiers mots, dont les hommes firent usage, eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie dans les langues déjà formées, et qu'ignorant la division du discours en ses parties constitutives, ils donnèrent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entière. Quand ils commencèrent à distinguer le sujet d'avec l'attribut, et le verbe d'avec le nom, ce qui ne fut pas un médiocre effort de génie, les substantifs ne furent d'abord qu'autant de noms propres, l'infinitif fut le seul temps des verbes, et à l'égard des adjectifs la notion ne s'en dut développer que fort difficilement, parce que tout adjectif est un mot abstrait, et que les abstractions sont des opérations pénibles, et peu naturelles.
Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs n'étaient pas en état de distinguer; et tous les individus se présentèrent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne s'appelait A, un autre chêne s'appelait B: de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement: car pour ranger les êtres sous des dénominations communes, et génériques, il en fallait connaître les propriétés et les différences; il fallait des observations, et des définitions, c'est-à-dire, de l'histoire naturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes de ce temps-là n'en pouvaient avoir.
D'ailleurs, les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une des raisons pour quoi les animaux ne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre, pense-t-on qu'il ait l'idée générale de cette sorte de fruit, et qu'il compare son archétype à ces deux individus? Non sans doute; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu'il a reçues de l'autre, et ses yeux, modifiés d'une certaine manière, annoncent à son goût la modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle; pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée: sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c'est un tel triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales; car sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n'ont pu donner des noms qu'aux idées qu'ils avaient déjà, il s'ensuit que les premiers substantifs n'ont pu jamais être que des noms propres.
J.-J. ROUSSEAU, Discours sur
les origines et les fondements de l'inégalité parmi les
hommes
Consultez le texte
intégral du Second Discours sur la bibliothèque
Athena de l'Université de Genève
<<Quel est l'objet de l'art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l'unisson de la nature. Nos yeux, aidés de notre mémoire, découperaient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptés dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos âmes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la mélodie ininterrompue de notre vie intérieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est perçu par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile épais pour le commun des hommes, voile léger, presque transparent, pour l'artiste et le poète. Quelle fée a tissé ce voile ? Fut-ce par malice ou par amitié ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confusément. Je regarde et je crois voir, j'écoute et je crois entendre, je m'étudie et je crois lire dans le fond de mon coeur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde extérieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c'est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l'homme sont effacées, les ressemblances utiles à l'homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l'avance où mon action s'engagera. Ces routes sont celles où l'humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est cette classification que j'aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses. Sans doute l'homme est déjà très supérieur à l'animal sur ce point. Il est peu probable que l'oeil du loup fasse une différence entre le chevreau et l'agneau ; ce sont là, pour le loup, deux proies identiques, étant également faciles à saisir, également bonnes à dévorer. Nous faisons, nous, une différence entre la chèvre et le mouton ; mais distinguons-nous une chèvre d'une chèvre, un mouton d'un mouton ? L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas matériellement utile de l'apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualité même que notre oeil saisit, c'est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront la reconnaissance pratique.
Enfin, pour tout dire, nous ne
voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent,
à lire des étiquettes collées sur elles. Cette
tendance, issue du besoin, s'est encore accentuée sous
l'influence du langage. Car les mots (à l'exception des noms
propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose
que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s'insinue entre
elle et nous, et en masquerait la forme à
nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà
derrière les besoins qui ont créé le mot
lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets
extérieurs, ce sont aussi nos propres états d'âme,
qui se dérobent à nous dans ce qu'ils ont d'intime, de
personnel, d'originalement vécu. Quand nous éprouvons de
l'amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes,
est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre
conscience
avec les mille nuances fugitives et les mille résonances
profondes
qui en font quelque chose d'absolument nôtre ? Nous serions alors
tous
romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent,
nous
n'apercevons de notre état d'âme que son
déploiement
extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect
impersonnel,
celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu'il est
à
peu près le même, dans les mêmes conditions, pour
tous
les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu,
l'individualité
nous échappe. Nous nous mouvons parmi des
généralités
et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure
utilement avec d'autres forces ; et fascinés par l'action,
attirée
par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu'elle s'est
choisi,
nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous,
extérieurement
aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes. Mais
de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus
détachées de la vie. Je ne parle pas de ce
détachement
voulu, raisonné, systématique, qui est oeuvre de
réflexion
et de philosophie. Je parle d'un détachement naturel,
inné
à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste
tout
de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir,
d'entendre
ou de penser. Si ce détachement était complet, si
l'âme
n'adhérait plus à l'action par aucune de ses perceptions,
elle serait l'âme d'un artiste comme le monde n'en a point vu
encore.
Elle excellerait dans tous les arts à la fois, ou plutôt
elle
les fondrait tous en un seul. Elle apercevrait toutes choses dans leur
pureté
originelle, aussi bien les formes, les couleurs et les sons du monde
matériel
que les plus subtils mouvements de la vie intérieure. Mais c'est
trop demander à la nature. Pour ceux mêmes d'entre nous
qu'elle
a faits artistes, c'est accidentellement, et d'un seul
côté,
qu'elle a soulevé le voile. C'est dans une direction seulement
qu'elle
a oublié d'attacher la perception au besoin. Et comme chaque
direction
correspond à ce que nous appelons un sens, c'est par un de ses
sens,
et par ce sens seulement, que l'artiste est ordinairement voué
à
l'art. De là, à l'origine, la diversité des arts.
De
là aussi la spécialité des prédispositions.
Celui-là s'attachera aux couleurs et aux formes, et comme il
aime
la couleur pour la couleur, la forme pour la forme, comme il les
perçoit
pour elles, et non pour lui, c'est la vie intérieure des choses
qu'il
verra transparaître à travers leurs formes et leurs
couleurs.
Il la fera entrer peu à peu dans notre perception d'abord
déconcertée.
Pour un moment au moins, il nous détachera des
préjugés
de forme et de couleur qui s'interposaient entre notre oeil et la
réalité.
Et il réalisera ainsi la plus haute ambition de l'art, qui est
ici
de nous révéler la nature. D'autres se replieront
plutôt
sur eux-mêmes. Sous les mille actions naissantes qui dessinent du
dehors un sentiment, derrière le mot banal et social qui exprime
et recouvre un état d'âme individuel, c'est le sentiment,
c'est
l'état d'âme qu'ils iront chercher simple et pur. Et pour
nous
induire à tenter le même effort sur nous-mêmes, ils
s'ingénieront
à nous faire voir quelque chose de ce qu'ils auront vu : par des
arrangements
rythmés de mots, qui arrivent ainsi à s'organiser
ensemble
et à s'animer d'une vie originale, ils nous disent, ou
plutôt
ils nous suggèrent, des choses que le langage n'était pas
fait
pour exprimer. D'autres creuseront plus profondément encore.
Sous
ces joies et ces tristesses qui peuvent à la rigueur se traduire
en
paroles, ils saisiront quelque chose qui n'a plus rien de commun avec
la
parole, certains rythmes de vie et de respiration qui sont plus
intérieurs
à l'homme que ses sentiments les plus intérieurs,
étant
la loi vivante, variable avec chaque personne, de sa dépression
et
de son exaltation, de ses regrets et de ses espérances. En
dégageant, en accentuant cette musique, ils l'imposeront
à notre attention ; ils
feront que nous nous y insérerons involontairement
nous-mêmes, comme des passants qui entrent dans une danse. Et par
là ils nous amèneront
à ébranler aussi, tout au fond de nous, quelque chose qui
attendait
le moment de vibrer. Ainsi, qu'il soit peinture, sculpture,
poésie ou musique, l'art n'a d'autre objet que d'écarter
les symboles pratiquement utiles, les généralités
conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui
nous masque la réalité, pour nous mettre face à
face avec la réalité même. C'est d'un malentendu
sur ce point qu'est né le débat entre le réalisme
et l'idéalisme de l'art. L'art n'est sûrement qu'une
vision plus directe de la réalité. Mais cette
pureté de perception implique une rupture avec la convention
utile, un désintéressement inné et
spécialement localisé du sens ou de la conscience, enfin
une certaine immatérialité de vie, qui est ce qu'on a
toujours appelé de l'idéalisme. De sorte qu'on pourrait
dire, sans jouer aucunement sur le sens des mots, que le
réalisme est dans l'oeuvre quand l'idéalisme est dans
l'âme, et que c'est à force d'idéalité
seulement qu'on reprend contact avec la réalité>>.
Henri BERGSON, Le Rire, III, 1,
Paris,
Alcan, 1900, pp. 115-121.
La signification changeante des noms
"Les noms des choses qui ont
la
propriété de nous affecter, c'est-à-dire de celles
qui
nous procurent du plaisir ou du déplaisir, ont, dans la
conversation
courante des hommes, une signification changeante parce que tous les
hommes
ne sont pas affectés de la même façon par la
même
chose, ni le même homme à des moments différents.
Etant
donné en effet que tous les noms sont donnés pour
signifier
nos représentations et que toutes nos affections ne sont rien
d'autre
que des représentations, lorsque nous avons des
représentations
différentes des mêmes choses, nous ne pouvons pas
facilement
éviter de leur donner des noms différents. Car même
si
la nature de ce que nous nous représentons est la même, il
reste
que la diversité des façons que nous avons de la
recueillir,
diversité qui est fonction de la différence de
constitution
de nos corps et des préventions de notre pensée, donne
à
chaque chose une teinture de nos différentes passions. C'est
pourquoi,
lorsqu'ils raisonnent, les hommes doivent prendre garde aux mots,
lesquels
ont aussi, au delà de la signification de ce que nous imaginons
leur
être propre, une signification renvoyant à la nature,
à
la disposition et à l'intérêt de celui qui parle ;
tels
sont les noms des vertus et des vices: car un homme appelle sagesse ce
qu'un
autre appelle crainte; et l'un appelle cruauté ce qu'un autre
appelle
justice; l'un prodigalité ce qu'un autre appelle magnificence;
l'un
gravité ce qu'un autre appelle stupidité, etc. Il en
résulte
que de tels noms ne peuvent jamais être les véritables
fondements
d'aucune espèce de raisonnement. Les métaphores et les
figures
du discours ne le peuvent pas davantage : mais elles sont moins
dangereuses
parce qu'elles professent leur caractère changeant, ce que ne
font
pas les autres noms".
Thomas HOBBES, Léviathan, c.4.
«L'écriture, qui
semble devoir fixer la langue, est précisément ce qui
l'altère ; elle n'en change pas les mots, mais le génie ;
elle substitue l'exactitude à l'expression. L'on rend ses
sentiments quand on parle, et ses idées quand on écrit.
En écrivant, on est forcé de prendre tous les mots dans
l'acception commune ; mais celui qui parle varie les
acceptions par les tons, il les détermine comme il lui
plaît
; moins gêné pour être clair, il donne plus la force
; et il n'est pas possible qu'une langue qu'on écrit garde
longtemps
la vivacité de celle qui n'est que parlée. On
écrit
les voix et non pas les sons : or, dans une langue accentuée, ce
sont
les sons, les accents, les inflexions de toute espèce, qui font
la
plus grande énergie du langage, et rendent une phrase,
d'ailleurs
commune, propre seulement au lieu où elle est. Les moyens qu'on
prend
pour suppléer celui-là étendent, allongent la
langue
écrite, et, passant des livres dans le discours, énervent
la
parole même. En disant tout comme on l'écrirait, on ne
fait
plus que lire en parlant.»
ROUSSEAU
Le pouvoir des mots. La rhétorique comme instrument politique
"SOCRATE - Eh bien, maintenant, Gorgias, à ton tour. La rhétorique est justement
un des arts qui accomplissent et achèvent leur tâche uniquement au moyen de
discours, n'est-il pas vrai ?
GORGIAS - C'est vrai.
SOCRATE -
Dis-moi donc à présent sur quoi portent ces discours. Quelle est, entre toutes
les choses de ce monde, celle dont traitent ces discours propres à la rhétorique
?
GORGIAS - Ce sont les plus grandes de toutes les affaires humaines,
Socrate, et les meilleures.
SOCRATE - Mais, Gorgias, ce que tu dis là est
sujet à discussion et n'offre encore aucune précision. Tu as sans doute entendu
chanter dans les banquets cette chanson qui, dans l'énumération des biens, dit
que le meilleur est la santé, que le second est la beauté et que le troisième
est, selon l'expression de l'auteur de la chanson, la richesse acquise sans
fraude.
GORGIAS - Je l'ai entendue en effet, mais où veux-tu en venir
?
SOCRATE - C'est que tu pourrais bien être assailli tout de suite par
les artisans de ces biens vantés par l'auteur de la chanson, le médecin, le
pédotribe (1) et le financier, et que le médecin le premier pourrait me dire:
"Socrate, Gorgias te trompe. Ce n'est pas son art qui a pour objet le plus grand
bien de l'humanité, c'est le mien." Et si je lui demandais : "Qui es-tu, toi,
pour parler de la sorte ?", il me répondrait sans doute qu'il est médecin. - "Que
prétends-tu donc? Que le produit de ton art est le plus grand des biens ?". Il me
répondrait sans doute : "Comment le contester, Socrate, puisque c'est la santé ?
Y a-t-il pour les hommes un bien plus grand que la santé ?" Et si, après le
médecin, le pédotribe à son tour me disait : "Je serais, ma foi, bien surpris,
moi aussi, Socrate, que Gorgias pût te montrer de son art un bien plus grand que
moi du mien", je lui répondrais à lui aussi : "Qui es-tu aussi, l'ami, et quel
est ton ouvrage ? - Je suis pédotribe, dirait-il, et mon ouvrage, c'est de
rendre les hommes beaux et robustes de corps". Après le pédotribe, ce serait, je
pense, le financier qui me dirait, avec un souverain mépris pour tous les autres
: "Vois donc, Socrate, si tu peux découvrir un bien plus grand que la richesse,
soit chez Gorgias, soit chez tout autre. - Quoi donc ! lui dirions-nous. Es-tu,
toi, fabricant de richesse ? - Oui. - En quelle qualité ? - En qualité de
financier. - Et alors, dirions-nous, tu juges, toi, que la richesse est pour les
hommes le plus grand des biens ? - Sans contredit, dirait-il. - Voici pourtant
Gorgias, répondrions-nous, qui proteste que son art produit un plus grand bien
que le tien". Il est clair qu'après cela il demanderait : "Et quel est ce bien ?
Que Gorgias s'explique". Allons, Gorgias, figure-toi qu'eux et moi, nous te
posons cette question. Dis-nous quelle est cette chose que tu prétends être pour
les hommes le plus grand des biens et que tu te vantes de
produire.
GORGIAS - C'est celle qui est réellement le bien suprême,
Socrate, qui fait que les hommes sont libres eux-mêmes et en même temps qu'ils
commandent aux autres dans leurs cités respectives.
SOCRATE - Que veux-tu
donc dire par là ?
GORGIAS - Je veux dire le pouvoir de persuader par ses
discours les juges au tribunal, les sénateurs dans le Conseil, les citoyens dans
l'assemblée du peuple et dans toute autre réunion qui soit une réunion de
citoyens. Avec ce pouvoir, tu feras ton esclave du médecin, ton esclave du
pédotribe et, quant au fameux financier, on reconnaîtra que ce n'est pas pour
lui qu'il amasse de l'argent, mais pour autrui, pour toi qui sais parler et
persuader les foules".
(1) Pédotribe : maître de gymnase.
PLATON, Gorgias, éd. GF, 451d-452