LA MATIERE ET L'ESPRIT
La conception spiritualiste de l'âme, forme
du corps (Thomas d'Aquin)
Le problème de l'union de l'âme et
du corps (Descartes)
L'opposition de la matière et de l'esprit :
homo duplex (Hegel)
Primauté de l'esprit sur la nature (Hegel)
La puissance du corps (Spinoza)
Grandeur du matérialisme (La Mettrie)
Le naturalisme est le destin de la science
européenne depuis l'époque de Hobbes (Husserl)
Homogénéité et
hétérogénéité de la matière
(Diderot)
Qu'est-ce que la matière (Russell) ?
Le matérialisme des Lumières
(d'Holbach)
La conception traditionnelle de l'âme
: le spiritualisme (Thomas d'Aquin)
Consultez
les articles des Questions disputées sur l'âme de Thomas
d'Aquin dans l'excellente bibliothèque Tradere (Editions du
Cerf).
Descartes : l'affectivité et le
problème de l'union de l'âme et du corps
La Scolastique attribuait
à Platon et critiquait l'opinion selon laquelle l'âme
serait aussi indépendante du corps qu'un pilote de son navire
(E. GILSON, Discours de la méthode, texte et commentaire, Paris,
Vrin, 1925, pp. 430-431).
"J'avais décrit,
après cela, l'âme raisonnable, et fait voir qu'elle ne
peut aucunement être tirée de la puissance de la
matière, ainsi que les autres choses dont j'avais parlé,
mais qu'elle doit expressément être créée ;
et comment il ne suffit pas qu'elle
soit logée dans le corps humain, ainsi qu'un pilote en son
navire,
sinon peut-être pour mouvoir ses membres, mais qu'il est besoin
qu'elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui pour
avoir,
outre cela, des sentiments et des appétits semblables aux
nôtres, et ainsi composer un vrai homme".
DESCARTES, Discours de la méthode, V, in Oeuvres philosophiques,
éd. F. Alquié, Paris, Vrin, 1963, t. 1, pp. 632-633.
"(...) toutes les fois que
l'occasion s'en présentera, vous devrez avouer (...) que vous
croyez que
l'homme est un véritable être par soi et non par accident
; et que l'âme est réellement et substantiellement unie
au corps, non par sa situation et sa disposition (...), mais qu'elle
est
unie au corps par une véritable union, telle que tous
l'admettent,
quoique personne n'explique quelle est cette union, ce que vous
n'êtes
pas tenu non plus de faire. Cependant vous pouvez l'expliquer comme je
l'ai fait dans ma Métaphysique, en disant que nous percevons que
les sentiments de douleur, et tous autres de pareille nature, ne sont
pas
de pures pensées de l'âme distincte du corps, mais des
perceptions confuses de cette âme qui est réellement unie
au corps :
car si un ange était uni au corps humain, il n'aurait pas les
sentiments tels que nous, mais il percevrait seulement les mouvements
causés par les objets extérieurs, et par là il
serait différent d'un véritable homme".
DESCARTES, Lettre à Regius, janvier 1642 (?) in Oeuvres
philosophiques, ibid, t. 2, pp. 914-915.
"La nature m'enseigne aussi
par
ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas
seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire,
mais,
outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement
et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un
seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon corps est
blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne
suis
qu'une chose qui pense, mais j'apercevrais cette blessure par le seul
entendement,
comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt
dans
son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je
connaîtrais simplement cela même, sans en être averti
par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces
sentiments de faim, de
soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines
façons
confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union et
comme
du mélange de l'esprit avec le corps".
DESCARTES, Méditation sixième in Méditations
métaphysiques, éd. J.-M. et M. Beyssade, Paris,
Garnier-Flammarion, 1979, pp. 179-181.
"Premièrement, donc, je
remarque une grande différence entre ces trois sortes de
notions, en ce que l'âme ne se conçoit que par
l'entendement pur ; le corps, c'est-à-dire l'extension, les
figures et les mouvements, se peuvent aussi connaître par
l'entendement seul, mais beaucoup mieux par
l'entendement aidé de l'imagination ; et enfin, les choses qui
appartiennent
à l'union de l'âme et du corps, ne se connaissent
qu'obscurément par l'entendement seul, ni même par
l'entendement aidé de l'imagination ; mais elles se connaissent
très clairement par les sens. D'où vient que ceux qui ne
philosophent jamais, et qui ne
se servent que de leurs sens, ne doutent point que l'âme ne meuve
le corps, et que le corps n'agisse sur l'âme ; mais ils
considèrent l'un et l'autre comme une seule chose,
c'est-à-dire, ils conçoivent leur union ; car concevoir
l'union qui est entre deux choses, c'est les
concevoir comme une seule. Et les pensées métaphysiques,
qui
exercent l'entendement pur, servent à nous rendre la notion de
l'âme
familière ; et l'étude des mathématiques, qui
exerce
principalement l'imagination en la considération des figures et
mouvements,
nous accoutume à former des notions du corps bien distinctes ;
et
enfin, c'est en usant seulement de la vie et des conversations
ordinaires,
et en s'abstenant de méditer et d'étudier des choses qui
exercent
l'imagination, qu'on apprend à concevoir l'union de l'âme
et
du corps.
J'ai quasi peur que votre
Altesse ne pense que je ne parle pas ici sérieusement ; mais
cela serait contraire au respect que je lui dois, et que je ne
manquerai jamais de lui rendre. Et je puis dire, avec
vérité, que la principale règle que j'ai toujours
observée en mes études, et celle que je crois
m'avoir le plus servi pour acquérir quelque connaissance, a
été que je n'ai employé que fort
peu d'heures, par jour, aux pensées qui occupent l'imagination,
et fort peu d'heures par an, à celles qui occupent l'entendement
seul, et que j'ai donné tout le reste de mon temps au
relâche
des sens et au repos de l'esprit ; même je compte entre les
exercices
de l'imagination, toutes les conversations sérieuses, et tout ce
à quoi il faut avoir de l'attention. C'est ce qui m'a fait
retirer
aux champs ; car encore que, dans la ville la plus occupée du
monde,
je pourrais avoir autant d'heures à moi, que j'en emploie
maintenant
à l'étude, je ne pourrais pas toutefois les y employer si
utilement,
lorsque mon esprit serait lassé par l'attention que requiert le
tracas
de la vie. Ce que je prends la liberté d'écrire ici
à
votre Altesse, pour lui témoigner que j'admire
véritablement que, parmi les affaires et les soins qui ne
manquent jamais aux personnes qui sont ensemble de grand esprit et de
grande naissance, elle ait pu vaquer
aux méditations qui sont requises pour bien connaître la
distinction qui est entre l'âme et le corps.
Mais j'ai jugé que
c'était ces méditations plutôt que les
pensées qui requièrent moins d'attention, qui lui ont
fait trouver de l'obscurité en
la notion que nous avons de leur union ; ne me semblant pas que
l'esprit humain soit capable de concevoir bien distinctement, et en
même
temps, la distinction d'entre l'âme et le corps, et leur union ;
à cause qu'il faut, pour cela, les concevoir comme une seule
chose,
et ensemble les concevoir comme deux, ce qui se contrarie (...).
Enfin, comme je crois
qu'il
est très nécessaire d'avoir bien compris, une fois en sa
vie, les principes de la métaphysique, à cause que ce
sont
eux qui nous donnent la connaissance de Dieu et de notre âme, je
crois
qu'il serait très nuisible d'occuper souvent son entendement
à
les méditer, à cause qu'il ne pourrait si bien vaquer aux
fonctions
de l'imagination et des sens ; mais que le meilleur est de se contenter
de
retenir en sa mémoire et en sa créance les conclusions
qu'on
en a une fois tirées, puis employer le reste du temps qu'on a
pour
l'étude, aux pensées où l'entendement agit avec
l'imagination
et les sens".
DESCARTES, Lettre à Elisabeth,
28 juin 1643, in Oeuvres philosophiques, éd. F. Alquié,
Paris, Vrin, 1973, t. 3, pp. 44-48.
L'opposition de la matière et de
l'esprit (Hegel)
«C'est seulement chez l'homme et dans l'esprit humain que cette
opposition
prend la forme d'un monde dédoublé, de deux mondes
séparés
: d'une part le monde vrai et éternel des déterminations
autonomes,
d'autre part la nature, les penchants naturels, le monde des
sentiments, des
instincts, des intérêts subjectifs, personnels. Nous
voyons, d'une part, l'homme emprisonné dans la vulgaire
réalité et la temporalité terrestre,
accablé par les besoins et les tristes nécessités
de la vie, enchaîné à la matière, courant
après des fins et des jouissances sensibles, dominé et
entraîné par des penchants naturels et des passions;
d'autre part, nous le voyons s'élever jusqu'à des
idées
éternelles, vers le royaume de la pensée et de la
liberté,
nous le voyons plier sa volonté à des lois et
déterminations
générales, dépouiller le monde de sa
réalité
vivante et florissante pour le résoudre en abstractions,
l'esprit
n'affirmant son droit et sa liberté qu'en traitant sans
pitié
la nature, comme s'il voulait se venger des misères et des
violences
qu'elle lui avait fait subir. »
HEGEL
Primauté
de l'esprit sur la nature (Hegel)
«Il nous est impossible de nous lancer ici dans l'examen de la
question de savoir si l'on a raison de qualifier de beaux des objets de
la
nature, tels que le ciel, le son, la couleur, etc., si ces objets
méritent en général cette qualification et si, par
conséquent, le beau naturel doit être placé sur le
même rang que le beau artistique. D'après l'opinion
courante, la beauté créée par l'art serait
même bien au-dessous du beau naturel, et le plus grand
mérite de l'art consisterait se rapprocher, dans ses
créations, du beau naturel. S'il en était vraiment ainsi,
l'esthétique, comprise uniquement comme science du beau
artistique, laisserait en dehors de sa compétence une grande
partie du domaine artistique. Mais nous croyons pouvoir affirmer,
à l'encontre de cette manière de voir,
que le beau artistique est supérieur au beau naturel, parce
qu'il
est un produit de l'esprit. L'esprit étant supérieur la
nature,
sa supériorité se communique également à
ses
produits et, par conséquent à l'art. C'est pourquoi le
beau
artistique est supérieur au beau naturel. Tout ce qui vient de
l'esprit
est supérieur ce qui existe dans la nature La plus mauvaise
idée
qui traverse l'esprit d'un homme est meilleure et plus
élevée que la plus grande production de la nature et cela
justement parce qu'elle participe de l'esprit et que le spirituel est
supérieur au naturel.»
HEGEL
Personne
ne sait ce dont est capable le corps (Spinoza)
"Personne en effet ne connaît si exactement
la structure du Corps qu'il ait pu en expliquer toutes les fonctions,
pour ne rien dire ici de ce que l'on observe maintes fois chez les
animaux qui dépasse de beaucoup la sagacité humaine[...]
Nul ne sait,
en outre, en quelle condition et par quels moyens l'Âme meut le
Corps, ni combien de degrés de mouvement elle peut lui imprimer
et avec
quelle vitesse elle peut le mouvoir. D'où il suit que les hommes
quand ils disent que telle ou telle action du Corps vient de
l'Âme,
qui a un empire sur le Corps ne savent pas ce qu'ils disent et ne font
rien
d'autre qu'avouer en langage spécieux leur ignorance de la vraie
cause
d'une action qui n'excite pas en eux d'étonnement [...]. Mais je
demande à ceux qui invoquent l'expérience si elle
n'enseigne pas que, si de son côté le Corps est inerte,
l'Âme est en même temps privée de l'aptitude
à penser? Quand le Corps est en
repos dans le sommeil, l'Âme reste endormie avec lui et n'a pas
le
pouvoir de penser comme pendant la veille. Tous savent aussi par
expérience, à ce que je crois, que l'Âme n'est pas
toujours apte à penser sur un même objet, et qu'en
proportion de l'aptitude du Corps à se prêter au
réveil de l'image de tel ou tel objet, l'Âme est aussi
plus apte à penser à tel ou tel objet. Dira-t-on qu'il
est impossible de tirer des seules lois de la nature, en tant que
matérielle, les causes des édifices, des tableaux
et des autres choses de cette sorte qui n'existent que par la technique
humaine, et que le Corps humain, s'il n'était conduit et
déterminé par l'Âme n'aurait pas le pouvoir
d'édifier un temple? J'ai déjà montré que
l'on ne sait pas ce que peut le Corps ou ce qui se peut tirer de la
seule considération de sa nature propre et que, très
souvent, l'expérience oblige à le reconnaître, les
seules lois de la nature peuvent faire ce qu'on eût jamais cru
possible sans la direction de l'Âme; telles sont les actions des
somnambules pendant le sommeil, qui les étonnent eux-mêmes
quand ils sont éveillés. Je joins à cet exemple la
structure même du Corps humain qui surpasse de très loin
en ingéniosité tout ce que l'art humain peut bâtir,
pour ne rien dire ici de ce que j'ai montré plus haut : que de
la nature considérée
sous une forme quelconque suit une infinité de choses".
SPINOZA, Ethique, Livre III,
proposition 3, scholie
La Mettrie : grandeur du
matérialisme
"L'excellence de la raison ne dépend pas d'un grand mot vide
de sens (l’immatérialité), mais de sa force, de son
étendue, ou de sa clairvoyance. Ainsi une âme de boue, qui
découvrirait, comme d'un coup d'œil, les rapports et les suites
d'une infinité d'idées, difficiles à saisir,
serait évidemment préférable à une
âme sotte et stupide, qui serait faite des éléments
les plus précieux. Ce n'est pas être philosophe que de
rougir avec Pline de la misère de notre origine. Ce qui
paraît vil, est ici la chose la plus précieuse, et pour
laquelle la Nature semble avoir mis le plus d'art et le plus
d'appareil. Mais comme l'homme, quand même il viendrait d'une
source encore plus vile en apparence, n’en serait pas moins le plus
parfait de tous les êtres, quelle que soit l'origine de son
âme, si elle est pure, noble, sublime, c'est une belle âme,
qui rend respectable quiconque en est doué.
La Mettrie, L' Homme-Machine,
Gallimard, 1981, pp. 145-146.
Le naturalisme est le destin de la
science européenne (Husserl)
"Quant à ce qui regarde le "psychique" - ce reste que laisse
apparaître la mise-de-côté du monde animal, et
d'abord
humain, à l'intérieur de la nature régionalement
close
- le rôle de modèle qui est celui de la conception
physicienne
de la nature et de la méthode des sciences de la nature fait
voir
en lui aussi ses effets, et ce d'une façon parfaitement
saisissable,
déjà du temps de Hobbes. On le remarque à ceci que
l'âme se voit attribuer un mode d'être semblable dans son
principe
à celui qui est attribué à la nature, et que la
psychologie
se voit prescrire, en tant que théorie, un dépassement de
la description en vue d'une « explication)}
théorétique
ultime, comme la biologie [...] Cette naturalisation de ce qui
relève
de l'âme se répand, en passant par John Locke,
sur
l'ensemble des temps modernes, jusqu'à aujourd'hui".
E.HUSSERL, La Crise des sciences
européennes et la phénoménologie transcendantale,
Gallimard, 1976, pp. 73-74.
La matière :
homogénéité ou
hétérogénéité (Diderot)
"Il n'y a qu'une manière possible
d'être homogène. Il y a une infinité de
manières différentes possibles d'être
hétérogène. Il me paraît aussi impossible
que tous les êtres de la nature aient été produits
avec une matière parfaitement homogène, qu'il le serait
de les représenter avec une seule et même
couleur. Je crois même entrevoir que la diversité des
phénomènes ne peut être le résultat d'une
hétérogénéité quelconque,
j'appellerai donc éléments les différentes
matières hétérogènes nécessaires
pour la production générale des phénomènes
de la nature ; et j'appellerai la nature, le résultat
général actuel, ou les résultats
généraux successifs de la combinaison des
éléments. Les éléments doivent avoir des
différences essentielles ; sans quoi tout aurait pu
naître de l’homogénéité, puisque tout
pourrait y retourner. Il est, il a été, ou il sera une
combinaison naturelle, ou
une combinaison naturelle, ou une combinaison artificielle, dans
laquelle
un élément est, a été, ou sera porté
à sa plus grande division possible".
Diderot, De l’interprétation
de la nature, 58.
Qu’est-ce que la matière (Russell)
?
"On admet (ce qui n'est que
partiellement vrai à présent) que les
propriétés de l'eau
peuvent se déduire de celles de l'oxygène et de
l'hydrogène réunis conformément à la
combinaison moléculaire de l'eau. Ainsi grâce à
l'analyse, on en arrive à des lois causales qui sont à la
fois plus vraies et plus efficaces que celles du sens commun, lequel
suppose, lui, que toutes les parties de l'eau dont de l'eau. Nous
pouvons dire que le mérite caractéristique de l'analyse
que pratique le savant, c'est de nous permettre d'arriver à une
structure telle que les propriétés du complexe peuvent
se déduire de celles des parties. Elle nous permet d'arriver
à des lois permanentes et non simplement momentanées et
approchées. Ce n'est qu'un idéal partiellement
vérifié jusqu'ici, mais le degré de
vérification est abondamment suffisant pour justifier la science
lorsqu'elle construit le monde avec des éléments infimes.
De ce qui a été dit au sujet de la substance, je
conclus que la science s'occupe de groupes d'«
événements» plutôt que de changements
d'« états» des « choses »".
B. RUSSELL, L'Analyse de la
Matière, Payot, 1965, p. 223
D’Holbach : l’inhérence du mouvement
à la matière implique qu’il n’est pas besoin d’une cause
première pour expliquer la constitution du réel
Nous ne connaissons point les éléments des corps, mais
nous connaissons quelques-unes de leurs propriétés ou
qualités, et nous distinguons leurs différentes
matières par les effets ou changements qu'elles produisent sur
nos sens, c'est-à-dire, par les différents mouvements que
leur présence fait naître en nous. Nous leur trouvons en
conséquence de l'étendue,
de la mobilité, de la divisibilité, de la
solidité,
de la gravité, de la force d'inertie. De ces
propriétés générales et primitives il en
découle d'autres, telles que la densité, la figure, la
couleur, le poids, etc. Ainsi relativement à nous la
matière en général est tout ce qui
affecte nos sens d'une façon quelconque; et les qualités
que
nous attribuons aux différentes matières sont
fondées
sur les différentes impressions, ou sur les changements qu'elles
produisent
en nous-mêmes.
L'on n'a pas jusqu'ici donné de la matière une
définition satisfaisante; les hommes trompés par leurs
préjugés n'en ont eu que des notions imparfaites, vagues
et superficielles. Ils
ont regardé cette matière comme un être unique,
grossier, passif, incapable de se mouvoir, de se combiner, de rien
produire par lui-même; au lieu qu'ils auraient dû la
regarder comme un genre d'êtres, dont tous les individus divers,
quoiqu'ils eussent quelques propriétés communes telles
que l'étendue, la divisibilité, la figure, etc., ne
doivent cependant point être rangés sous une même
classe, ni être compris sous une même dénomination.
Un exemple peut servir à éclaircir ce que nous venons de
dire, à en faire sentir l'exactitude, et à en faciliter
l'application: les propriétés communes à toute
matière sont l'étendue, la divisibilité,
l'impénétrabilité, la figurabilité, la
mobilité ou la propriété
d'être mue d'un mouvement de masse; la matière du feu,
outre
ces propriétés générales et communes
à
toute matières, jouit encore de la propriété
particulière
d'être mue d'un mouvement qui produit sur nos organes le
sentiment
de chaleur, ainsi que d'un autre mouvement qui produit dans nos yeux la
sensation
de lumière. Le fer, en tant que matière en
général,
est étendu, divisible, figurable, mobile en masse; si la
matière
du feu vient se combiner avec lui dans une certaine proportion ou
quantité,
le fer acquiert alors deux nouvelles propriétés, savoir,
celles d'exciter en nous les sensations de la chaleur et de la
lumière qu'il n'avait point auparavant, etc. Toutes ces
propriétés distinctives en sont séparables, et les
phénomènes qui en résultent, en résultent
nécessairement dans la rigueur du mot.
Pour peu que l'on considère les voies de la nature; pour peu que
l'on suive les êtres dans les différents états par
lesquels, en raison de leurs propriétés, ils sont
forcés de
passer, on reconnaîtra que c'est au mouvement seul que sont dus
les
changements, les combinaisons, les formes, en un mot toutes les
modifications
de la matière. C'est par le mouvement que tout ce qui existe se
produit, s'altère, s'accroît et se détruit; c'est
lui
qui change l'aspect des êtres, qui leur ajoute ou leur ôte
des
propriétés, et qui fait qu'après avoir
occupé
un certain rang ou ordre, chacun d'eux est forcé par une suite
de
sa nature d'en sortir pour en occuper un autre, et de contribuer
à
la naissance, à l'entretien, à la décomposition
d'autres
êtres totalement différents pour l'essence, le rang et
l'espace.
Dans ce que les Physiciens ont nommé les trois règnes de
la nature, il se fait à l'aide du mouvement une transmigration,
un échange, une circulation continuelle des molécules de
la matières; la nature a besoin dans un lieu de celles qu'elles
avoient placées pour un temps dans un autre : ces
molécules,
après avoir par des combinaisons particulières
constitué
des êtres doués d'essences, de propriétés,
de
façons d'agir déterminées, se dissolvent ou se
séparent
plus ou moins aisément ; et en se combinant d'une nouvelle
manière
elles forment des êtres nouveaux. L'observateur attentif voit
cette
loi s'exécuter, d'une façon plus ou moins sensible, par
tous
les êtres qui l'entourent : il voit la nature remplie de germes
errants,
dont les uns se développent, tandis que d'autres attendent que
le
mouvement les place dans les sphères, dans les matrices, dans
les
circonstances nécessaires pour les étendre, les
accroître,
les rendre plus sensibles par l'addition de substances ou de
matières
analogues à leur être primitif. En tout cela nous ne
voyons
que des effets du mouvement, nécessairement dirigé,
modifié,
accéléré ou ralenti, fortifié ou affaibli
en
raison des différentes propriétés que les
êtres
acquiérent et perdent successivement; ce qui produit
infailliblement
à chaque instant des altérations plus ou moins
marquées
dans tous les corps (…).
L'homme se fait toujours le centre de l'univers ; c'est à
lui-même qu'il rapporte tout ce qu'il y voit; dès qu'il
croit entrevoir une façon d'agir qui a quelques points de
conformité avec la
sienne, ou quelques phénomènes qui l'intéressent,
il les attribue à une cause qui lui ressemble, qui agit comme
lui,
qui a ses mêmes facultés, les mêmes
intérêts,
ses mêmes projets, sa même tendance, en un mot il s'en fait
le modèle. C'est ainsi que l'homme ne voyant hors de son
espèce
que des êtres agissant différemment de lui, et croyant
cependant
remarquer dans la nature un autre analogue à ses propres
idées,
des vues conformes aux siennes, s'imagina que cette nature était
gouvernée par une cause intelligente à sa manière,
à laquelle il fit honneur de cet ordre qu'il crut voir, et des
vues
qu'il avait lui-même. Il est vrai que l'homme se sentant
incapable
de produire les effets vastes et multipliés qu'il voyait
s'opérer
dans l'univers, fut forcé de mettre une différence entre
lui
et cette cause invisible qui produis oit de si grands effets; il crut
lever
la difficulté en exagérant en elle toutes les
facultés
qu'il possédait lui-même. C'est ainsi que peu à peu
il parvint à se former une idée de la cause intelligente
qu'il
plaça au-dessus de la nature pour présider à tous
ses mouvements, dont il l'a cru incapable par elle-même: il
s'obstina
toujours à la regarder comme un amas informe de matières
mortes et inertes, qui ne pouvait produire aucuns des grands effets,
des phénomènes réglés dont résulte
ce qu'il appelle l'ordre de l'univers..
D'où l'on voit que c'est faute de connaître les forces de
la nature ou les propriétés de la matières que
l'on a multiplié les êtres sans nécessité,
et qu'on a supposé l'univers sous l'empire d'une cause
intelligente dont
l'homme fut et sera toujours le modèle; il ne fera que la rendre
inconcevable lorsqu'il en voudra trop étendre les
facultés;
il l'anéantira ou la rendra tout à fait impossible, quand
dans cette intelligence il voudra supposer des qualités
incompatibles,
comme il y sera forcé pour se rendre raison des effets
contradictoires
et désordonnés que l'on voit dans le monde: en effet nous
voyons des désordres dans ce monde dont le bel ordre oblige,
nous
dit-on, de reconnaître l'ouvrage d'une intelligence souveraine;
cependant
ces désordres démentent et le plan, et le pouvoir, et la
sagesse, et la bonté qu'on lui suppose, et l'ordre merveilleux
dont
on lui fait honneur.
On nous dira sans doute, que la nature renfermant et produisant des
êtres intelligents, ou doit être intelligente
elle-même, ou doit
être gouvernée par une cause intelligente. Nous
répondrons
que l'intelligence est une faculté propre à des
êtres
organisés, c'est-à-dire, constitué et
combinés
d'une manière déterminée, d'où
résultent
de certaines façons d'agir que nous désignons sous des
noms
particuliers d'après les différents effets que ces
êtres
produisent. Le vin n'a pas les qualités que nous appelons esprit
ou courage, cependant nous voyons qu'il en donne quelquefois à
des
hommes que nous en supposions totalement dépourvus. Nous ne
pouvons
appeler la nature intelligente à la manière de
quelques-uns
des êtres qu'elle renferme, mais elle peut produire des
êtres
intelligents en rassemblant des matières propres à former
des corps organisés d'une façon particulière,
d'où
résulte la faculté que nous nommons intelligence et les
façons
d'agir qui sont des suites nécessaires de cette
propriété.
Je le répète, pour avoir de l’intelligence, des desseins
et
des vues, il faut avoir des idées ; pour avoir des idées,
il faut avoir des organes et de ses sens, ce que l’on ne dira point de
la
nature ni de la cause que l’on suppose présider à ses
mouvements.
Enfin l’expérience nous prouve que les matières que nous
regardons
comme inertes et mortes prennent de l’action, de l’intelligence et de
la
vie quand elles sont combinées de certaines façons.
Baron d’HOLBACH, Le système de la nature, I, c. 3 et 5
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