Gratuité
de la philosophie -L'homme est un animal métaphysique - philosophie et étonnement - La
philosophie est une affaire sérieuse qui ne s'improvise pas - L'arbre du savoir (Descartes) -Pouquoi philosopher ? (Descartes) - Gramsci : Tous les hommes sont philosophes - "Qu'est-ce que l'homme" est la question directrice de la philosophie
- Philosophie et doute méthodique - Examen critique de tous les savoirs
- Il n'y a que des philosophies - Incertitude de la philosophie et esprit critique
- Philosophie et liberté politique - Nécessité de la philosophie : la science ne pense pas - Vivre sans philosopher, c'est proprement
avoir les yeux fermés
Philosophie, gratuité et incapacité pratique...
<<Thalès observait les
astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante
de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu'il s'évertuait
à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu'il ne prenait pas garde
à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même
plaisanterie s'applique à tous ceux qui passent leur vie à
philosopher. Il est certain, en effet, qu'un tel homme ne connaît ni
proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu'ils font, sait à peine si
ce sont des hommes ou des créatures d'une autre espèce ; mais
qu'est-ce que peut être l'homme et qu'est-ce qu'une telle nature doit
faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce
qu'il cherche et prend peine à découvrir.(...)
Voilà donc, ami (...) ce qu'est notre philosophe
dans les rapports privés et publics qu'il a avec ses semblables. Quand
il est forcé de discuter dans un tribunal ou quelque part ailleurs
sur ce qui est à ses pieds et devant ses yeux, il prête à
rire non seulement aux servantes de Thrace, mais encore au reste de la foule,
son inexpérience le faisant tomber dans les puits et dans toute sorte
de perplexités. Sa terrible gaucherie le fait passer pour un imbécile.
(...) Entend-il parler d'un homme qui possède dix mille plèthres
de terre comme d'un homme prodigieusement riche, il trouve que c'est très
peu de chose, habitué qu'il est à jeter les yeux sur la terre
entière. Quant à ceux qui chantent la noblesse et disent qu'un
homme est bien né parce qu'il peut prouver qu'il a sept aïeux
riches, il pense qu'un tel éloge vient de gens qui ont la vue basse
et courte, parce que, faute d'éducation, ils ne peuvent jamais fixer
leurs yeux sur le genre humain tout entier, ni se rendre compte que chacun
de nous a d'innombrables myriades d'aïeux et d'ancêtres, parmi
lesquels des riches et des gueux, des rois et des esclaves, des barbares et
des Grecs se sont succédé par milliers dans toutes les familles.
(...) Dans toutes ces circonstances, le vulgaire se moque du philosophe, qui
tantôt lui paraît dédaigneux tantôt ignorant de
ce qui est à ses pieds et embarrassé sur toutes choses>>.
PLATON, Théétète, 174a-175c.
L'homme est un animal métaphysique. La philosophie a pour principe et origine l'étonnement.
"Ce fut l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux
spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus
apparentes qui les frappèrent, puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent
à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux
du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l'univers. Apercevoir une
difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (et c'est
pourquoi aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le
mythe est composé de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut pour échapper à
l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est
clair qu'ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin
utilitaire. Ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous
les arts qui s'appliquent aux nécessités, et ceux qui s'intéressent au bien-être
et à l'agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher
une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n'avons en vue, dans la
Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre
celui qui est à lui-même sa fin et n'existe pas pour un autre, ainsi cette
science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle
est à elle-même sa propre fin".
ARISTOTE, Métaphysique, A, 2, 982 b10-25, trad. Tricot.
Hegel : La philosophie ne s'improvise pas
<<Il paraît particulièrement
nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse.
Pour toutes les sciences, les arts, les talents, les techniques, prévaut
la conviction qu'on ne les possède pas sans se donner de la peine
et sans faire l'effort de les apprendre et de les pratiquer. Si quiconque
ayant des yeux et des doigts, à qui on fournit du cuir et un instrument,
n'est pas pour cela en mesure de faire des souliers, de nos jours domine
le préjugé selon lequel chacun sait immédiatement philosopher
et apprécier la philosophie puisqu'il possède l'unité
de mesure nécessaire dans sa raison naturelle - comme si chacun ne
possédait pas aussi dans son pied la mesure d'un soulier. Il semble
que l'on fait consister proprement la possession de la philosophie dans le
manque de connaissances et d'études, et que celle-là finit où
celles-ci commencent>>.
HEGEL, Phénoménologie de l'esprit, Préface,
trad. J. Hyppolite, Ed. Aubier, t. 1, p. 52.
Descartes : la philosophie ou l'arbre du savoir
« [Un homme] doit commencer tout de bon à
s'appliquer à la vraie philosophie, dont la première
partie est la métaphysique, qui contient les principes de la
connaissance, entre lesquels est l'explication des principaux attributs
de Dieu, de l'immatérialité de nos âmes, et de
toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est
la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais
principes des choses matérielles, on examine en
général comment tout l'univers est composé, puis
en particulier quelle est la nature de cette Terre et de tous les corps
qui se trouvent le plus communément autour d'elle, comme de
l'air, de l'eau, du feu, de l'aimant et des autres minéraux.
Ensuite de quoi il est besoin aussi d'examiner en particulier la nature
des plantes, celle des animaux et surtout celle de l'homme, afin qu'on
soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui
sont utiles. Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les
racines font la métaphysique, le tronc est la physique et les
branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se
réduisent à trois principales, à savoir la
médecine, la mécanique et la morale, j'entends la plus
haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une
entière connaissance des autres sciences, est le dernier
degré de la sagesse. Or comme ce n'est pas des racines, ni du
tronc des arbres, qu'on cueille les fruits, mais seulement des
extrémités de leurs branches, ainsi la principale
utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties
qu'on ne peut apprendre que les dernières. »
Descartes : pourquoi philosopher ?
"Nous avons été enfants avant que d'être hommes" et
avons reçu maints préjugés en notre créance
avant de pouvoir les révoquer en doute par l'usage autonome de
notre raison
"J'étais alors en Allemagne, où l'occasion des
guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appelé ; et comme je retournais
du couronnement de l'empereur vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta
en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant
d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je
demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j'avais tout loisir de
m'entretenir de mes pensées. Entre lesquelles, l'une des premières fut que je
m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les
ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres,
qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu'un
seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux
ordonnés, que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de
vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins. Ainsi ces anciennes
cités qui en ayant été au commencement que des bourgades, sont devenues, par
succession de temps, de grandes villes, sont ordinairement si mal compassées, au
prix de ces places régulières qu'un ingénieur trace à sa fantaisie dans une
plaine, qu'encore que, considérant leurs édifices chacun à part, on y trouve
souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres ; toutefois, à voir comme ils
sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées
et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques
hommes usant de raison, qui les a ainsi disposés. Et si on considère qu'il y a
eu néanmoins de tout temps quelques officiers, qui ont eu charge de prendre
garde aux bâtiments des particuliers, pour les faire servir à l'ornement du
public, on connaîtra qu'il est bien malaisé, en ne travaillant que sur les
ouvrages d'autrui, de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m'imaginai que
les peuples qui, ayant été autrefois demi-sauvages, et ne s'étant civilisés que
peu à peu, n'ont fait leurs lois qu'à mesure que l'incommodité des crimes et des
querelles les y a contraints, ne sauraient être si bien policés que ceux qui,
dès le commencement qu'ils se sont assemblés, ont observé les constitutions de
quelque prudent législateur. Comme il est bien certain que l'état de la vraie
religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit être incomparablement
mieux réglé que tous les autres. Et pour parler des choses humaines, je crois
que, si Sparte a été autrefois très florissante, ce n'a pas été à cause de la
bonté de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs étaient fort
étranges, et même contraires aux bonnes mœurs, mais à cause que, n'ayant été
inventées que par un seul, elles tendaient toutes à même fin. Et ainsi je pensai
que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que
probables , et qui n'ont aucunes démonstrations, s'étant composées et grossies
peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si
approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire
naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent. Et
ainsi encore je pensai que, pource que nous avons tous été enfants avant que
d'être hommes, et qu'il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits
et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui,
ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le
meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs, ni si
solides qu'ils auraient été, si nous avions eu l'usage entier de notre raison
dès le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais été conduits que
par elle.
Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par
terre toutes les maisons d'une ville, pour le seul dessein de les refaire
d'autre façon, et d'en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que
plusieurs font abattre les leurs pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y
sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-mêmes, et que les
fondements n'en sont pas bien fermes. À l'exemple de quoi je me persuadai, qu'il
n'y aurait véritablement point d'apparence qu'un particulier fit dessein de
réformer un État en y changeant tout dès les fondements, et en le renversant
pour le redresser ; ni même aussi de réformer le corps des sciences, ou l'ordre
établi dans les écoles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions
que j'avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que
d'entreprendre, une bonne fois, de les en ôter, afin d'y en remettre par après,
ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au
niveau de la raison. Et je crus fermement que, par ce moyen, je réussirais à
conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux
fondements, et que je ne m'appuyasse que sur les principes que je m'étais laissé
persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s'ils étaient vrais. Car,
bien que je remarquasse en ceci diverses difficultés, elles n'étaient point
toutefois sans remède, ni comparables à celles qui se trouvent en la réformation
des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malaisés
à relever, étant abattus, ou même à retenir, étant ébranlés, et leurs chutes ne
peuvent être que très rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme
la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont,
l'usage les a sans doute fort adoucies ; et même il en a évité ou corrigé
insensiblement quantité, auxquelles on ne pourrait si bien pourvoir par
prudence. Et enfin, elles sont quasi toujours plus supportables que ne serait
leur changement : en même façon que les grands chemins, qui tournoient entre des
montagnes, deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être
fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller
plus droit, en grimpant au-dessus des rochers, et descendant jusques au bas des
précipices.
C'est pourquoi je ne saurais aucunement approuver
ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées, ni par leur
naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent
pas d'y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation. Et si je pensais
qu'il y eût la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de
cette folie, je serais très marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon
dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées,
et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez
plu, je vous en fait voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille
conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces,
auront peut-être des desseins plus relevés ; mais je crains bien que celui-ci
soit déjà trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes
les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance, n'est pas un exemple que
chacun doive suivre I ; et le monde n'est quasi composé que de deux sortes
d'esprits auxquels il ne convient aucunement. À savoir, de ceux qui, se croyant
plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs
jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs
pensées : d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des
principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne
pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et
demeureraient égarés toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant assez de raison,
ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai
d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits,
doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en
chercher eux-mêmes de meilleures.
Et pour moi, j'aurais été sans doute du nombre de
ces derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul maître, ou que je n'eusse point
su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes.
Mais ayant appris, dès le collège, qu'on ne saurait rien imaginé de si étrange
et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes ; et
depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort
contraires aux nôtres, ne sont pas, pour cela, barbares ni sauvages, mais que
plusieurs usent, autant ou plus que nous, de raison ; et ayant considéré combien
un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des
Français ou des Allemands, devient différent de ce qu'il serait, s'il avait
toujours vécu entre des Chinois ou des Cannibales ; et comment, jusques aux
modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous
plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et
ridicule : en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous
persuadent, qu'aucune connaissance certaine, et que néanmoins la pluralité des
voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à
découvrir, à cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait
rencontrées que tout un peuple : je ne pouvais choisir personne dont les
opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me
trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même conduire.
Mais, comme un homme qui marche seul et dans les
ténèbres, je me résolus d'aller si lentement, et d'user de tant de
circonspection en toutes choses, que, si je n'avançais que fort peu, je me
garderais bien, au moins, de tomber. Même je ne voulus point commencer à rejeter
tout à fait aucune des opinions, qui s'étaient pu glisser autrefois en ma
créance sans y avoir été introduites par la raison, que je n'eusse auparavant
employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais, et à
chercher la vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses
dont mon esprit serait capable. »
DESCARTES, Discours de la méthode, II.
Gramsci : tous les hommes sont philosophes
Il faut détruire le préjugé
très répandu que la philosophie est quelque chose de très
difficile du fait qu'elle est l'activité intellectuelle propre d'une
catégorie déterminée de savants spécialisés
ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique.
Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont
"philosophes", en définissant les limites et les caractères
de cette "philosophie spontanée>, propre à tout le monde
>, c'est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le
langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés
et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ;
2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et
donc également dans tout le système de croyances, de superstitions,
opinions, façons de voir et d'agir qui sont ramassées généralement
dans ce qu'on appelle le folklore. Une fois démontré
que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est
vrai, et de façon inconsciente - car même dans la manifestation
la plus humble d'une quelconque activité intellectuelle, le "langage"
par exemple, est contenue une conception du monde déterminée
-, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience,
c'est-à-dire à la question : est-il préférable
de " penser " sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité
et au gré des circonstances, autrement dit de "participer " à
une conception du monde " imposée mécaniquement par le milieu
ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux
dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès
son entrée dans le monde conscient (et qui peut être son village
ou sa province, avoir ses racines dans la paroisse et dans l' "activité
intellectuelle" du curé ou de l'ancêtre patriarcal dont la
"sagesse" fait loi, de la bonne femme qui a hérité de la science
des sorcières ou du petit intellectuel aigri dans sa propre sottise
et son impuissance à agir) ; ou bien est-il préférable
d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une
attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de
son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer
activement à la production de l'histoire du
monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter,
passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à
sa propre personnalité ?
Note 1. - Pour sa propre conception du monde, on appartient à un groupement déterminé, et précisément à celui qui réunit les éléments sociaux partageant une même façon de penser et d'agir. On est toujours les conformistes de quelque conformisme, on est toujours homme-masse ou homme collectif. Le problème est le suivant : de quel type historique est le conformisme, l'homme-masse dont fait partie un individu ? Quand sa conception du monde n'est pas critique et cohérente mais fonction du moment et sans unité, l'homme appartient simultanément à une multiplicité d'hommes-masses, sa personnalité se trouve bizarrement composite : il y a en elle des éléments de l'homme des cavernes et des principes de la science la plus moderne et la plus avancée, des préjugés de toutes les phases historiques passées, misérablement particularistes et des intuitions d'une philosophie d'avenir comme en possédera le genre humain quand il aura réalisé son unité mondiale. Critiquer sa propre conception du monde signifie donc la rendre unitaire et cohérente et l'élever au point où est parvenue la pensée mondiale la plus avancée. Cela veut donc dire aussi critiquer toute la philosophie élaborée jusqu'à ce jour, dans la mesure où elle a laissé des stratifications consolidées dans la philosophie populaire. Le commencement de l'élaboration critique est la conscience de ce qu'on est réellement, un " connais-toi toi-même " conçu comme produit du processus historique qui s'est jusqu'ici déroulé et qui a laissé en chacun de nous une infinité de traces reçues sans bénéfice d'inventaire. C'est cet inventaire qu'il faut faire en premier lieu.
Note 2. - On ne peut séparer la philosophie de l'histoire de la philosophie et la culture de l'histoire de la culture. Au sens le plus immédiat et adhérant le mieux à la réalité, on ne peut être philosophe, c'est-à-dire avoir une conception du monde critiquement cohérente, sans avoir conscience de son historicité, de la phase de développement qu'elle représente et du fait qu'elle est en contradiction avec d'autres conceptions. Notre conception du monde répond à des problèmes déterminés posés par la réalité, qui sont bien déterminés et " originaux" dans leur actualité. Comment est-il possible de penser le présent et un présent bien déterminé avec une pensée élaborée pour des problèmes d'un passé souvent bien lointain et dépassé ? Si cela arrive, c'est que nous sommes "anachroniques" dans notre propre temps, des fossiles et non des êtres vivants dans le monde moderne, ou tout au moins que nous sommes bizarrement " composites ". Et il arrive en effet que des groupes sociaux, qui par certains côtés expriment l'aspect moderne le plus développé, sont, par d'autres, en retard par leur position sociale et donc incapables d'une complète autonomie historique.
Note 3. - S'il est vrai que tout langage contient les éléments d'une conception du monde et d'une culture, il sera également vrai que le langage de chacun révélera la plus ou moins grande complexité de sa conception du monde. Ceux qui ne parlent que le dialecte ou comprennent la langue nationale plus ou moins bien, participent nécessairement d'une intuition du monde plus ou moins restreinte et provinciale, fossilisée, anachronique, en face des grands courants de pensée qui dominent l'histoire mondiale. Leurs intérêts seront restreints, plus ou moins corporatifs ou économistes, mais pas universels. S'il n'est pas toujours possible d'apprendre plusieurs langues étrangères pour se mettre en contact avec des vies culturelles différentes, il faut au moins bien apprendre sa langue nationale. Une grande Culture peut se traduire dans la langue d'une autre grande culture, c'est-à-dire qu'une grande langue nationale, historiquement riche et complexe, peut traduire n'importe quelle autre grande culture, être en somme une expression mondiale. Mais un dialecte ne peut pas faire la même chose.
Note 4. - Créer une nouvelle
culture ne signifie pas seulement faire individuellement des découvertes
"originales ", cela signifie aussi et surtout diffuser critiquement des vérités
déjà découvertes, les "socialiser " pour ainsi dire
et faire par conséquent qu'elles deviennent des bases d'actions vitales,
éléments de coordination et d'ordre intellectuel et moral.
Qu'une masse d'hommes soit amenée à penser d'une manière
cohérente et unitaire la réalité présente, est
un fait "philosophique" bien plus important et original que la découverte
faite par un génie "philosophique" d'une nouvelle vérité
qui reste le patrimoine de petits groupes intellectuels.
A.GRAMSCI, Introduction à l'étude de
la philosophie et du matérialisme historique, Editions sociales, éditions
de 1977 (texte numérisé par Nadia Bugrave)
Qu'est-ce que la philosophie ?
<<Le domaine de la philosophie
se ramène aux questions suivantes :
1) Que puis-je savoir ?
2) Que dois-je faire ?
3) Que m'est-il permis d'espérer ?
4) Qu'est-ce que l'homme ?
A la première question répond
la métaphysique, à la seconde la morale, à la troisième
la religion, à la quatrième l'anthropologie. Mais au fond,
on pourrait tout ramener à l'anthropologie, puisque les trois premières
questions se rapportent à la dernière.
Car sans connaissances on ne deviendra jamais philosophe,
mais jamais non plus les connaissances ne suffiront à faire un philosophe,
si ne vient s'y ajouter une harmonisation convenable de tous les savoirs et
de toutes les habilités jointes à l'intelligence de leur accord
avec les buts les plus élevés de la raison humaine.
De façon générale, nul ne peut
se nommer philosophe s'il ne peut philosopher. Mais on n'apprend à
philosopher que par l'exercice et par l'usage qu'on fait soi-même
de sa propre raison.
Comment la philosophie se pourrait-elle, même
à proprement parler, apprendre? En philosophie, chaque penseur bâtit
son oeuvre pour ainsi dire sur les ruines d'une autre ; mais jamais aucune
n'est parvenue à devenir inébranlable en toutes ses parties.
De là vient qu'on ne peut apprendre à fond la philosophie,
puisqu'elle n'existe pas encore. Mais à supposer même qu'il
en existât une effectivement, nul de ceux qui l'apprendraient, ne pourraient
se dire philosophe, car la connaissance qu'il en aurait demeurerait subjectivement
historique.
Il en va autrement en mathématiques. Cette
science peut, dans une certaine mesure, être apprise ; car ici, les
preuves sont tellement évidentes que chacun peut en être convaincu
; et en outre, en raison de son évidence, elle peut être retenue
comme une doctrine certaine et stable.
Celui qui veut apprendre à philosopher doit,
au contraire, considérer tous les systèmes de philosophie uniquement
comme une histoire de l'usage de la raison et comme des objets d'exercice
de son talent philosophique.
Car la science n'a de réelle valeur intrinsèque
que comme instrument de sagesse. Mais à ce titre, elle lui est à
ce point indispensable qu'on pourrait dire que la sagesse sans la science
n'est que l'esquisse d'une perfection à laquelle nous n'atteindrons
jamais.
Celui qui hait la science mais qui aime d'autant plus
la sagesse s'appelle un misologue. La misologie naît ordinairement
d'un manque de connaissance scientifique à laquelle se mêle
une certaine sorte de vanité. Il arrive cependant parfois que certains
tombent dans l'erreur de la misologie, qui ont commencé à pratiquer
la science avec beaucoup d'ardeur et de succès mais qui n'ont finalement
trouvé dans leur savoir aucun contentement.
La philosophie est l'unique science qui sache nous
procurer cette satisfaction intime, car elle renferme, pour ainsi dire, le
cercle scientifique et procure enfin aux sciences ordre et organisation>>.
KANT, Anthropologie d'un point de vue pragmatique.
Philosophie et doute méthodique
<<Je me servirai ici d'un exemple
fort familier pour lui faire ici entendre la raison de mon procédé,
afin que désormais il ne l'ignore plus, ou qu'il n'ose plus feindre
qu'il ne l'entend pas.
Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes,
et qu'il appréhendât que quelques-unes ne fussent pourries, et
qu'il voulût les ôter, de peur qu'elles ne corrompissent le reste,
comment s'y prendrait-il pour le faire ? Ne commencerait-il pas tout
d'abord à vider sa corbeille ; et après cela, regardant toutes
ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là
seules qu'il verrait n'être point gâtées ; et, laissant
là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ? Tout de même
aussi, ceux qui n'ont jamais bien philosophé ont diverses opinions
en leur esprit qu'ils ont commencé à y amasser dès leur
bas âge ; et, appréhendant avec raison que la plupart ne soient
pas vraies, ils tâchent de les séparer d'avec les autres, de
peur que leur mélange ne les rende toutes incertaines. Et, pour ne
se point tromper, ils ne sauraient mieux faire que de les rejeter une fois
pour toutes ensemble, ni plus ni moins que si elles étaient toutes
fausses et incertaines ; puis, les examinant par ordre les unes après
les autres, reprendre celles-là seules qu'ils reconnaîtront être
vraies et indubitables>>.
DESCARTES, Méditations métaphysiques.
Cf. les règles
de la méthode.
Examen critique de tous les savoirs
<< Quiconque veut vraiment
devenir philosophe devra "une fois dans sa vie" se replier sur soi-même
et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici
et tenter de les reconstruire. La philosophie - la sagesse - est en quelque
sorte une affaire personnelle du philosophe. Elle doit se constituer en tant
que sienne, être sa sagesse, son savoir qui,
bien qu'il tende vers l'universel, soit acquis par lui et qu'il doit pouvoir
justifier dès l'origine et à chacune de ses étapes,
en s'appuyant sur ses intuitions absolues. Du moment que j'ai pris la décision
de tendre vers cette fin, décision qui seule peut m'amener à
la vie et au développement philosophique, j'ai donc par là
même fait voeu de pauvreté en matière de connaissance.
Dès lors il est manifeste qu'il faudra alors me demander comment je
pourrais trouver une méthode qui me donnerait la marche à suivre
pour arriver au savoir véritable. Les méditations de Descartes
ne veulent donc pas être une affaire purement privée du seul
philosophe Descartes, encore moins une simple forme littéraire dont
il userait pour exposer ses vues philosophiques. Au contraire, ces méditations
dessinent le prototype du genre de méditations nécessaires à
tout philosophe qui commence son oeuvre, méditations qui seules peuvent
donner naissance à une philosophie.>>
HUSSERL, Méditations cartésiennes (1929),
trad. G. Peiffer et E. Lévinas, Ed. Vrin, 1947, p.15.
La philosophie n'est pas : il n'y a que des philosophies
<< La Philosophie apparaît
à certains comme un milieu homogène : les pensées y naissent,
y meurent, les systèmes s'y édifient pour s'y écrouler.
D'autres la tiennent pour une certaine attitude qu'il serait toujours en
notre liberté d'adopter. D'autres pour un secteur déterminé
de la culture. A nos yeux, la Philosophie n'est pas ; sous
quelque forme qu'on la considère, cette ombre de la science, cette
éminence grise de l'humanité n'est qu'une abstraction hypostasiée.
En fait, il y a des philosophies. Ou plutôt - car vous n'en
trouverez jamais plus d'une à la fois qui soit vivante - en
certaines circonstances bien définies, une philosophie se constitue
pour donner son expression au mouvement général de la société
; et tant qu'elle vit, c'est elle qui sert de milieu culturel aux contemporains.
Cet objet déconcertant se présente à la fois sous des
aspects profondément distincts dont il opère constamment l'unification.
Une philosophie, quand elle est dans sa pleine virulence,
ne se présente jamais comme une chose inerte, comme l'unité
passive et déjà terminée du Savoir ; née
du mouvement social, elle est mouvement elle-même et mord sur l'avenir
: cette totalisation concrète est en même temps le projet abstrait
de poursuivre l'unification jusqu'à ses dernières limites ;
sous cet aspect, la philosophie se caractérise comme une méthode
d'investigation et d'explication ; la confiance qu'elle met en elle-même
et dans son développement futur ne fait que reproduire les certitudes
de la classe qui la porte>>.
SARTRE, Critique de la raison dialectique (1960),
t. I, Ed. Gallimard, 1985, pp. 15-16
Incertitude de la philosophie et esprit critique
<<La valeur de la philosophie
doit en réalité surtout résider dans son caractère
incertain même. Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse
l'existence, prisonnier de préjugés dérivés du
sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son
pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni
le consentement de la raison.
Pour un individu, le monde tend à devenir défini,
fini, évident ; les objets ordinaires ne font pas naître de questions
et les possibilités peu familières sont rejetées avec
mépris. Dès que nous commençons à penser conformément
à la philosophie, au contraire, nous voyons, comme il a été
dit dans nos premiers chapitres, que même les choses les plus ordinaires
de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que
des réponses très incomplètes. La philosophie, bien
qu'elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse
aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer
des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée
et délivre celle-ci de la tyrannie de l'habitude. Tout en ébranlant
notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît
énormément notre connaissance d'une réalité possible
et différente ; elle fait disparaître le dogmatisme quelque
peu arrogant de ceux qui n'ont jamais parcouru la région du doute
libérateur, et elle garde intact notre sentiment d'émerveillement
en nous faisant voir des choses familières sous un aspect nouveau>>.
Bertrand RUSSELL, Problème de philosophie
.
Hegel : l'émergence de la pensée philosophique suppose la liberté politique
Conclusion. Vivre sans philosopher, "c'est proprement avoir les yeux fermés"
<< C'est proprement avoir les
yeux fermés, sans tâcher de les ouvrir, que de vivre sans philosopher
; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n'est
point comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles
qu'on trouve par la philosophie ; et, enfin, cette étude est plus
nécessaire pour régler nos moeurs et nous conduire en cette
vie, que n'est l'usage de nos yeux pour guider nos pas. Les bêtes brutes,
qui n'ont que leur corps à conserver, s'occupent continuellement à
chercher de quoi le nourrir ; mais les hommes, dont la principale partie
est l'esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche
de la sagesse, qui en est la vraie nourriture ; et je m'assure aussi qu'il
y en a plusieurs qui n'y manqueraient pas, s'ils avaient espérance
d'y réussir, et qu'ils sussent combien ils en sont capables. Il n'y
a point d'âme tant soit peu noble qui demeure si fort attachée
aux objets des sens qu'elle ne s'en détourne quelquefois pour souhaiter
quelque autre plus grand bien, nonobstant qu'elle ignore souvent en quoi
il consiste>>.
DESCARTES, Les principes de la philosophie (1664),
Ed. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1970, pp.
558-559.