L'état de nature et la
guerre (Hobbes)
Force ne fait pas droit (Rousseau)
Ethique et politique (Pascal
et Kant)
L'idée d'une cité
parfaite : utopisme et idéalisme (Kant)
Caractère grégaire
de l'opinion publique (Alain)
Déclaration
universelle des droits de l'homme
La critique des droits de l'homme
par Marx
Le droit de résistance
à l'oppression (Sophocle)
La critique de ce droit par Kant
Peut-on légitimement
désobéir à la loi (Thomas d'Aquin)
Il faut faire confiance en la
justice (Hegel)
Inégalités
socio-économiques et justice (Rousseau)
Langage, pensée et
politique (Aristote)
Le contrat social, exigence
morale et calcul de la raison (Spinoza et Rousseau)
Il faut respecter la liberté
(Spinoza)
Le contrat social, facteur
de totalitarisme ? (Rousseau et Spinoza)
Hegel, critique du contrat social
Mill : justice et utilité sociale
<<Nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes principales de querelles : premièrement, la rivalité ; deuxièmement, la méfiance ; troisièmement, la fierté.
La première de ces choses fait prendre l'offensive aux hommes en vue de leur profit. La seconde, en vue de leur sécurité. La troisième, en vue de leur réputation. Dans le premier cas, ils usent de la violence pour se rendre maîtres de la personne d'autres hommes, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs biens. Dans le second cas, pour défendre ces choses. Dans le troisième cas, pour des bagatelles, par exemple pour un mot, un sourire, une opinion qui diffère de la leur, ou quelque autre signe de mésestime, que celle-ci porte directement sur eux-mêmes, ou qu'elle rejaillisse sur eux, étant adressée à leur parenté, à leurs amis, à leur nation, à leur profession, à leur nom.
Il apparaît clairement par
là qu'aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun
qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme
guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun>>.
T. HOBBES, Léviathan.
"Le plus fort n'est jamais assez
fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force
en droit, et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus
fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi
en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? La force est une
puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut
résulter de ses effets. Céder à la force est un acte
de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un
acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je
dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable ; car, sitôt
que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause : toute
force sui surmonte la première succède à son droit.
Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut
légitimement ; et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit
que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or, qu'est-ce qu'un droit qui
périt quand la force cesse ?
S'il faut obéir par force, on n'a pas besoin
d'obéir par devoir ; et si l'on n'est plus forcé d'obéir,
on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute
rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout. (..)
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on
n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes".
ROUSSEAU, Du contrat social
<<Justice, force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi; il
est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
La justice sans la force est impuissante; la force
sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite, parce qu'il
y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée.
Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que
ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force
est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la
force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a
dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était
juste.
Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût
fort, on a fait que ce qui est fort fût juste>>.
PASCAL, Pensées
<<La vraie politique (..)
ne peut faire aucun pas sans rendre d'abord hommage à la morale ;
et bien qu'en soi la politique soit un art difficile, ce n'en est pas un
cependant de la réunir à la morale, car celle-ci tranche le
noeud que la politique ne peut trancher dès qu'elles sont en conflit.
Le droit de l'homme doit être tenu pour sacré, dût-il
en coûter de gros sacrifices à la puissance souveraine. On ne
peut ici user d'une cote mal taillée et inventer le moyen terme d'un
droit pragmatiquement conditionné (qui tiendrait le milieu entre le
droit et l'intérêt) ; bien au contraire, la politique doit plier
le genou devant le droit ; mais elle peut espérer en revanche parvenir,
lentement il est vrai, à un degré où elle brillera avec
éclat d'une manière constante>>.
E. KANT
"Toutes les actions relatives au
droit d'autrui, dont la maxime n'est pas susceptible de publicité,
sont injustes. Ce principe n'est pas seulement moral et essentiel à
la doctrine de la vertu ; il est aussi juridique... Car une maxime que je
n'ose publier, (...) qui exige absolument le secret pour réussir,
et que je ne saurais avouer publiquement sans armer tous les autres contre
mon projet ; une telle maxime ne peut devoir qu'à l'injustice dont
elle les menace cette opposition infaillible et universelle dont la raison
prévoit la nécessité absolue".
KANT, Projet de Paix perpétuelle
L'idée d'une cité parfaite. Distinction de l'utopisme et de l'idéalisme
"La République de Platon
est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d'une perfection
imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d'un penseur
oisif et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe qu'un prince
ne gouverne jamais bien s'il ne participe aux idées. Mais il vaudrait
bien mieux s'attacher davantage à cette idée et (...) la mettre
en lumière grâce à de nouveaux efforts, que de la rejeter
comme inutile, sous le très misérable et honteux prétexte
qu'elle est irréalisable. Une constitution ayant pour but la plus
grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient
à la liberté de chacun de subsister en même temps
que la liberté de tous les autres (je ne parle pas du plus grand
bonheur possible, car il en découlerait de lui-même), c'est là
au moins une idée nécessaire, qui doit servir de base non seulement
aux grandes lignes d'une constitution civile, mais encore à toutes
les lois, et où il faut faire abstraction, dès le début,
des obstacles actuels, lesquels résultent peut-être moins inévitablement
de la nature humaine que du mépris que l'on a fait des vraies idées
en matière de législation. En effet, il ne peut y avoir rien
de plus préjudiciable et de plus indigne d'un philosophe que d'en
appeler, comme le vulgaire, à une expérience prétendue
contraire, alors que cette expérience n'aurait pas du tout existé,
si l'on avait fait, en temps opportun, ces institutions basées sur
les idées et si, à la place de ces idées, des concepts
grossiers, justement, parce qu'ils étaient tirés de l'expérience,
n'étaient venus anéantir tout bon dessein. Plus la législation
et le gouvernement seraient conformes à ces idées, et plus
les peines seraient rares ; et il est tout à fait raisonnable d'affirmer
(comme le fait Platon) que si la législation était pleinement
d'accord avec ces idées, on n'aurait plus besoin d'aucune peine. Or,
bien que ceci ne puisse jamais se produire, l'idée, cependant, est
tout à fait juste qui prend ce maximum comme archétype et se
règle sur lui pour rapprocher toujours davantage la constitution légale
des hommes de la plus grande perfection possible. En effet, quel peut être
le plus haut degré auquel l'humanité doit s'arrêter
et combien grande peut être par conséquent la distance qui subsiste
nécessairement entre l'idée et sa réalisation, personne
ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce
qu'il s'agit de la liberté qui peut dépasser toute limite assignée".
KANT, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues
et B. Pacaud, Paris, PUF, 11e éd., 1986, pp. 264-265.
Caractère grégaire de l'opinion publique : un État formé díhommes raisonnables peut penser et agir comme un fou (Alain)
<<Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. Car, se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera. Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion ; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis.
Le voilà donc qui honnêtement
écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche
de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. La question
n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre. Il interroge donc le
pays. Et tous les citoyens interrogent le pays, au lieu de s'interroger eux-mêmes.
Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant
qu'ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand
corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son
tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu'il faut penser et vouloir.
Par ce jeu, il n'est point de folle conception qui ne puisse quelque jour
s'imposer à tous, sans que personne pourtant l'ait jamais formée
de lui-même et par libre réflexion. Bref, les pensées
mènent tout, et personne ne pense. D'où il résulte qu'un
État formé d'hommes raisonnables peut penser et agir comme
un fou. Et ce mal vient originairement de ce que personne n'ose former son
opinion par lui-même ni la maintenir énergiquement, en lui d'abord,
et devant les autres aussi>>.
ALAIN, Mars ou la guerre jugée
Déclaration universelle des droits de l'homme (1948)
Préambule
Considérant que la reconnaissance de la dignité
inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs
droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la
liberté, de la justice et de la paix dans le monde.
Considérant que la méconnaissance et
le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de
barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement
d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et
de croire, libérés de la terreur et de la misère, a
été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme.
Considérant qu'il est essentiel que les droits
de l'homme soient protégés par un régime de droit pour
que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la
révolte contre la tyrannie et l'oppression.
Considérant qu'il est essentiel d'encourager
le développement de relations amicales entre nations.
Considérant que dans la Charte les peuples
des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits
fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne
humaine, dans l'égalité des droits des hommes et des femmes,
et qu'ils se sont déclarés résolus à favoriser
le progrès social, et à instaurer de meilleures conditions
de vie dans une liberté plus grande.
Considérant que les Etats membres se sont
engagés à assurer, en coopération avec l'Organisation
des Nations Unies (ONU), le respect universel et effectif des droits de
l'homme et des libertés fondamentales.
Considérant qu'une conception commune de ces
droits et libertés est de la plus haute importance pour remplir pleinement
cet engagement.
L'Assemblée générale
Proclame la présente Déclaration universelle
des droits de l'homme comme l'idéal commun à atteindre par
tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous
les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment
à l'esprit, s'efforcent, par l'enseignement et l'éducation,
de développer le respect de ces droits et libertés et d'en
assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international,
la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi
les populations des Etats membres eux-mêmes que parmi celles des territoires
placés sous leur juridiction.
Article premier. Tous les êtres
humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns
envers les autres dans un esprit de fraternité.
Article 2. Chacun peut se prévaloir de tous
les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente
Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur,
de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion,
d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre
situation.
De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée
sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire
dont la personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant,
sous tutelle, ou autonome ou soumis à une limitation quelconque de
souveraineté.
Article 3. Tout individu a droit à la vie,
à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Article 4. Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude
; l'esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs
formes.
Article 5. Nul ne sera soumis à la torture,
ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Article 6. Chacun a le droit à la reconnaissance
en tous lieux de sa personnalité juridique.
Article 7. Tous sont égaux devant la loi et
ont droit sans distinction à une égale protection de la loi.
Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination
qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation
à une telle discrimination.
Article 8. Toute personne a droit à un recours
effectif devant les juridictions nationales compétentes contre les
actes violant les droits fondamentaux qui lui sont reconnus par la constitution
ou par la loi.
Article 9. Nul ne peut être arbitrairement
arrêté, détenu ni exilé.
Article 10. Toute personne a droit, en pleine égalité,
à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement
par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit
de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation
en matière pénale dirigée contre elle.
Article 11. 1. Toute personne accusée d'un
acte délictueux est présumée innocente jusqu'à
ce que sa culpabilité ait été légalement établie
au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires
à sa défense lui auront été assurées.
2. Nul ne sera condamné pour des actions ou des omissions qui, au moment
où elles ont été commises, ne constituaient pas un acte
délictueux d'après le droit national ou international. De même,
il ne sera infligé aucune peine plus forte que celle qui était
applicable au moment où l'acte délictueux a été
commis.
Article 12. Nul ne sera l'objet d'immixtions arbitraires
dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance,
ni d'atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute
personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions
ou de telles atteintes.
Article 13. 1. Toute personne a le droit de circuler
librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un
Etat. 2. Toute personne a droit de quitter tout pays, y compris le sien,
et de revenir dans son pays.
Article 14. 1. Devant la persécution, toute
personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de
líasile en d'autres pays. 2. Ce droit ne peut être invoqué
dans le cas de poursuites réellement fondées sur un crime
de droit commun ou sur des agissements contraires aux buts et aux principes
des Nations Unies.
Article 15. 1. Tout individu a droit à une
nationalité. 2. Nul ne peut être arbitrairement privé
de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.
Article 16. 1. A partir de l'âge nubile, l'homme
et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité
ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille. Ils
ont des droits égaux au regard du mariage, durant le mariage et lors
de sa dissolution. 2. Le mariage ne peut être conclu qu'avec le libre
et plein consentement des futurs époux. 3. La famille est l'élément
naturel et fondamental de la société et a droit à la
protection de la société et de l'Etat.
Article 17. 1. Toute personne, aussi bien seule qu'en
collectivité, a droit à la propriété. 2. Nul
ne peut être arbitrairement privé de sa propriété.
Article 18. Toute personne a droit à la liberté
de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté
de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester
sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé,
par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des
rites.
Article 19. Tout individu a droit à la liberté
d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir
et de répandre, sans considérations de frontières, les
informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit.
Article 20. 1. Toute personne a droit à la
liberté de réunion et d'association pacifiques. 2. Nul ne peut
être obligé de faire partie d'une association.
Article 21. 1. Toute personne a le droit de prendre
part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement,
soit par l'intermédiaire de représentants librement choisis.
2. Toute personne a droit d'accéder, dans des conditions d'égalité,
aux fonctions publiques de son pays. 3. La volonté du peuple est le
fondement de l'autorité des pouvoirs publics ; cette volonté
doit s'exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir
lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote
secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté
du vote.
Article 22. Toute personne, en tant que membre de
la société, a droit à la sécurité sociale
; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques,
sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre
développement de sa personnalité, grâce à l'effort
national et à la coopération internationale, compte tenu de
l'organisation et des ressources de chaque pays.
Article 23. 1. Toute personne a droit au travail,
au libre choix de son travail, à des conditions équitables
et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.
2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal
pour un travail égal. 3. Quiconque travaille a droit à une
rémunération équitable et satisfaisante lui assurant
ainsi qu'à sa famille une existence conforme à la dignité
humaine et complétée, s'il y a lieu, par tous autres moyens
de protection sociale. 4. Toute personne a droit de fonder avec d'autres des
syndicats et de s'affilier à des syndicats pour la défense de
ses intérêts.
Article 24. Toute personne a droit au repos et aux
loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée
du travail et à des congés payés périodiques.
Article 25. 1. Toute personne a droit à un
niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être
et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement,
les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires
; elle a droit à la sécurité en cas de chômage,
de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres
cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes
de sa volonté. 2. La maternité et l'enfance ont droit à
une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants,
qu'ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la
même protection sociale.
Article 26. 1. Toute personne a droit à l'éducation.
L'éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne
l'enseignement élémentaire et fondamental. L'enseignement élémentaire
est obligatoire. L'enseignement technique et professionnel doit être
généralisé ; l'accès aux études supérieures
doit être ouvert en pleine égalité à tous en
fonction de leur mérite. 2. L'éducation doit viser au plein
épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement
du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Elle
doit favoriser la compréhension, la tolérance et l'amitié
entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi
que le développement des activités des Nations Unies pour le
maintien de la paix. 3. Les parents ont, par priorité, le droit de
choisir le genre d'éducation à donner à leurs enfants.
Article 27. 1. Toute personne a droit de prendre
part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir
des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits
qui en résultent. 2. Chacun a droit à la protection des intérêts
moraux et matériels découlant de toute production scientifique,
littéraire ou artistique dont il est l'auteur.
Article 28. Toute personne a droit à ce que
règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre
tel que les droits et libertés énoncés dans la présente
Déclaration puissent y trouver plein effet.
Article 29. 1. L'individu a des devoirs envers la
communauté dans laquelle seule le libre et plein développement
de sa personnalité est possible. 2. Dans l'exercice de ses droits et
dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations
établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance
et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire
aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être
général dans une société démocratique.
3. Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s'exercer contrairement
aux buts et aux principes des Nations Unies.
Article 30. Aucune disposition de la présente
Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant
pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer
à une activité ou d'accomplir un acte visant à la destruction
des droits et libertés qui y sont énoncés.
La critique de Marx. Les Droits de l'homme sont-ils les droits de l'individu bourgeois ?
<<On distingue les droits
de l'homme comme tels des droits du citoyen. Qui est l'homme distinct du
citoyen ? Nul autre que le membre de la société bourgeoise.
Pourquoi le membre de la société bourgeoise est-il appelé
"homme", homme en soi, pourquoi ses droits sont-ils appelés
droits de l'homme? Par quoi expliquons-nous ce fait ? Par la relation de
l'Etat politique avec la société bourgeoise, par la nature
de l'émancipation politique. (...)
La liberté est donc le droit de faire et d'entreprendre
tout ce qui ne nuit à aucun autre. La frontière à l'intérieur
de laquelle chacun peut se mouvoir sans être nuisible à autrui
est définie par la loi, de même que la limite de deux champs
est déterminée par une palissade. Il s'agit de la liberté
de l'homme en tant que monade isolée, repliée sur elle-même.
Mais le droit humain à la liberté n'est
pas fondé sur la relation de l'homme à l'homme, mais au contraire
sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. Il est le droit à
cette séparation, le droit de l'individu limité, limité
à lui-même.
L'application pratique du droit à la liberté
est le droit humain à la propriété privée.
En quoi consiste le droit de l'homme à la
propriété privée? Article 16 (Constitution de 1793).
- "Le droit de propriété est celui qui appartient à
tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens,
de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie."
Le droit de l'homme à la propriété
privée est donc le droit de jouir et de disposer de sa fortune arbitrairement
(à son gré), sans se rapporter à d'autres hommes, indépendamment
de la société : c'est le droit à l'égoïsme.
Cette liberté individuelle-là, de même que son application,
constituent le fondement de la société bourgeoise. A chaque
homme elle fait trouver en l'autre homme, non la réalisation, mais
au contraire la limite de sa liberté. Mais elle proclame avant tout
le droit de l'homme "de jouir et de disposer à son gré de
ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie".
Il reste encore les autres droits de l'homme l'égalité
et la sûreté (...).
La sûreté est le concept social suprême
de la société bourgeoise, le concept de la police, selon lequel
toute société n'est là que pour garantir à chacun
de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits et de sa propriété.
Par le concept de sûreté la société
bourgeoise ne s'élève pas au-dessus de son égoïsme.
La sûreté est au contraire la garantie de son égoïsme.
Aucun des droits dits de l'homme ne dépasse
donc l'homme égoïste, l'homme tel qu'il est comme membre de la
société bourgeoise, c'est-à-dire un individu replié
sur lui-même, sur son intérêt privé et son bon plaisir
privé, et séparé de la communauté.>>
MARX, La question juive, trad. M. Simon, Aubier,
pp. 99-109 (texte légèrement modifié).
N.B. Marx critique la Déclaration de 1789.
Le droit de résistance à l'oppression
Préambule de la Déclaration universelle, op.cit., 3e alinéa : "Considérant qu'il est essentiel que les droits de l'homme soient protégés par un régime de droit pour que l'homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l'oppression"...
Constitution française de
1793 (jamais appliquée), Article 35
"Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus
sacré des droits et le plus indispensable des devoirs".
Projet de Constitution de la IVe
République du 19 avril 1946, Article 21
"Quand le gouvernement viole les libertés
et les droits garantis par la Constitution, la résistance sous toutes
ses formes est le plus sacré des droits et le plus impérieux
des devoirs".
L'Antigone de Sophocle
Créon :
Et toi qui baisses la tête vers le sol,
dis, avoues-tu nous avoir fait cela?
Antigone : J'avoue l'avoir fait, je ne le nierai
pas.
Créon : Dis-moi
d'un mot, sans phrases,
savais-tu la défense que j'avais proclamée?
Antigone : Oui, comment l'ignorer? Elle était
publique.
Créon : Et ainsi
tu as osé passer outre à mes lois?
Antigone : Oui car ce n'est pas Zeus qui les a proclamées
ni la justice qui habite avec les dieux d'en bas ;
ni lui ni elle ne les ont établies chez les hommes.
Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts
pour que toi, mortel, tu puisses passer outre
aux lois non écrites et immuables des dieux.
Elles n'existent d'aujourd'hui ni d'hier mais de toujours
personne ne sait quand elles sont apparues.
Je ne devrais par crainte des volontés d'un homme
risquer que les dieux me châtient.
Je savais bien que je mourrai, n'est-ce pas?
même sans ta proclamation.
SOPHOCLE, Antigone.
"Toute opposition au pouvoir législatif
suprême, toute révolte destinée à traduire en
actes le mécontentement des sujets, tout soulèvement qui éclate
en rébellion est, dans une république, le crime le plus grave
et le plus condamnable, car il en ruine le fondement même. Et cette
interdiction est inconditionnelle, au point que quand bien même ce
pouvoir ou son agent, le chef de l'Etat, ont violé jusqu'au contrat
originaire et se sont par là destitués, aux yeux du sujet,
de leur droit à être législateurs, puisqu'ils ont donné
licence au gouvernement de procéder de manière toute à
fait violente (tyrannique), il n'en demeure pas moins qu'il n'est absolument
pas permis au sujet de résister en opposant la violence à
la violence. En voici la raison : c'est que dans une constitution civile
déjà existante le peuple n'a plus le droit de continuer à
statuer sur la façon dont cette constitution doit être gouvernée.
Car, supposé qu'il en ait le droit, et justement le droit de s'opposer
à la décision du chef réel de l'Etat, qui doit décider
de quel côté est le droit ? Ce ne peut être aucun des
deux, car il serait juge dans sa propre cause. Il faudrait donc qu'il y eût
un chef au-dessus du chef pour trancher entre ce dernier et le peuple, ce
qui se contredit".
Emmanuel KANT.
Peut-on légitimement désobéir à la loi ?
<<Toute loi est ordonnée
au salut commun des hommes, et c'est seulement dans cette mesure qu'elle
acquiert force et raison de loi ; dans la mesure, au contraire, où
elle y manque, elle perd de sa force d'obligation (...). Or il arrive fréquemment
qu'une disposition légale utile à observer pour le salut public,
en règle générale, devienne, en certains cas, extrêmement
nuisible. Car le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers,
rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent,
portant son intention sur l'utilité commune. C'est pourquoi, s'il
surgit un cas où l'observation de telle loi soit préjudiciable
au salut commun, celle-ci ne doit plus être observée. Ainsi,
à supposer que dans une ville assiégée on promulgue
la loi que les portes doivent demeurer closes, c'est évidemment utile
au salut commun en règle générale ; mais s'il arrive
que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend la survie de
la cité, il serait très préjudiciable à cette
ville de ne pas leur ouvrir ses portes. C'est pourquoi, en ce cas, il faudrait
ouvrir ses portes contre la lettre de la loi, afin de sauvegarder l'intérêt
général que le législateur avait en vue>>.
THOMAS D'AQUIN, Somme théologique, I-II, q.
96. art. 6 (bibliothèque
Tradere)
<<Nous avons dit, à
propos de l'étude des lois, que les actes humains soumis aux lois
portent sur des situations singulières qui peuvent varier à
l'infini. Il est donc impossible d'instituer une loi qui ne serait jamais
dans aucun cas en défaut. Pour établir une loi, les législateurs
considèrent les conditions générales ; mais l'observance
de cette loi serait dans certaines situations contraire à la justice
et au bien commun que la loi entend sauvegarder. Par exemple, la loi déclare
qu'il faut rendre un dépôt, ce qui est juste dans la généralité
des cas particuliers, mais peut devenir dangereux dans des cas particuliers,
tel le fou qui réclame l'épée qu'il a déposée,
ou l'individu qui demande son dépôt pour trahir sa patrie. En
pareilles circonstances et en d'autres semblables, il serait mal d'obéir
à la loi, et le bien consiste à transgresser la lettre de la
loi pour rester fidèle à l'esprit de justice et à l'exigence
du bien commun>>.
THOMAS D'AQUIN, Somme théologique.
<<En effet rien de ce qui
est de droit humain ne saurait déroger à ce qui est de droit
naturel ou de droit divin. Or selon l'ordre naturel institué par la
divine providence, les réalités inférieures sont subordonnées
à l'homme, afin qu'il les utilise pour subvenir à ses besoins.
Il en résulte que le partage des biens et leur appropriation selon
le droit humain ne suppriment pas la nécessité pour les hommes
d'user de ces biens en vue des besoins de tous. Dès lors, les biens
que certains possèdent en surabondance sont destinés, par le
droit naturel, à secourir les pauvres. C'est pourquoi saint Ambroise
écrit : "Le pain que tu gardes appartient à ceux qui ont faim,
les vêtements que tu caches appartiennent à ceux qui sont nus
et l'argent que tu enfouis est le rachat et la délivrance des malheureux".
Or le nombre de ceux qui sont dans le besoin est si grand qu'on ne peut
pas les secourir tous avec les mêmes ressources, mais chacun a la
libre disposition de ses biens pour secourir les malheureux. Et, même
en cas de nécessité évidente et urgente, où il
faut manifestement prendre ce qui est sous la main pour subvenir à
un besoin vital, par exemple quand on se trouve en danger et qu'on ne peut
faire autrement, il est légitime d'utiliser le bien d'autrui pour
subvenir à ses propres besoins; on peut le prendre, ouvertement ou
en cachette, sans pour autant commettre réellement un vol ou un larcin>>.
THOMAS D'AQUIN, Somme théologique, II-II,
q. 66, art.7 (bibliothèque
Tradere).
Il faut faire confiance en la justice (Hegel)
C'est une pensée consolatrice
que d'espérer une compensation des souffrances endurées, et
nous l'exigeons de la justice ; il nous faut pourtant nous habituer à
ne pas éprouver comme une injustice tout ce qui advient contre notre
attente ; il faut que nous nous habituions à nous comprendre dans
une plus grande dépendance vis-à-vis de la nature. L'enchevêtrement
de nos conditions politiques et civiles ainsi que l'inégalité
des modes de vie et des biens de fortune, ont non seulement augmenté
la misère en tout genre, mais aussi notre susceptibilité et
notre sensibilité. L'irritation, l'impatience accompagnent souvent
les souffrances auxquelles notre nature nous expose, ainsi que notre mode
de vie qui s'écarte si souvent de celle-ci. Cette impatience provient
de ce
que nous exigeons que tout se déroule selon
nos désirs, et de ce que nous éprouvons nos malheurs comme
une injustice.
HEGEL
Inégalités sociales et justice
"Ce qu'il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une intégrité sévère à rendre justice à tous, et surtout à protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déjà fait, quand on a des pauvres à défendre et des riches à contenir. C'est sur la médiocrité seule que s'exerce toute la force des lois ; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche et contre la misère du pauvre ; le premier les élude, le second leur échappe ; l'un brise la toile, et l'autre passe au travers.
C'est donc une des plus importantes
affaires du gouvernement, de prévenir l'extrême inégalité
des fortunes, non en enlevant les trésors à leurs possesseurs,
mais en ôtant à tous les moyens d'en accumuler, ni en bâtissant
des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de
le devenir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire,
et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent
; les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux dépens
des métiers utiles et pénibles ; l'agriculture sacrifiée
au commerce ; le publicain rendu nécessaire par la mauvaise administration
des deniers de l'Etat ; enfin la vénalité poussée à
tel excès, que la considération se compte avec les pistoles,
et que les vertus mêmes se vendent à prix d'argent ; telles
sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère,
de l'intérêt particulier substitué à l'intérêt
public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence pour
la cause commune, de la corruption du peuple, et de l'affaiblissement de
tous les ressorts du gouvernement".
Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'Economie politique.
"Le premier qui, ayant enclos un
terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez
simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société
civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et
d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui
qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié
à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous
êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et
que la terre n'est à personne. Mais il y a grande apparence, qu'alors
les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir
plus durer comme elles étaient; car cette idée de propriété,
dépendant de beaucoup d'idées antérieures qui n'ont
pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'esprit
humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien
de l'industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d'âge
en âge, avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état
de nature".
J.-J. ROUSSEAU, Discours sur les origines et les
fondements de l'inégalité parmi les hommes
Consultez le texte intégral
du Second Discours sur la bibliothèque Athena de l'Université
de Genève
"Si nous suivons le progrès
de l'inégalité dans ces différentes révolutions,
nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété
fut son premier terme; l'institution de la magistrature le second, que le
troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime
en pouvoir arbitraire; en sorte que l'état de riche et de pauvre fut
autorisé par la première époque, celui de puissant et
de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître
et d'esclave, qui est le dernier degré de l'inégalité,
et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu'à ce que
de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement,
ou le rapprochent de l'institution légitime".
Consultez le texte intégral
du Second Discours sur la bibliothèque Athena de l'Université
de Genève
"Pour Rousseau, la domination des
riches n'est pas moins à redouter que le despotisme des princes.
Il y a chez les riches un tel appétit de domination qu'ils finissent
toujours par tourner les lois, corrompre les magistrats et réduire
leurs concitoyens en servitude. L'accroissement des fortunes et les progrès
de l'inégalité qui en sont la conséquence conduisent
inévitablement à l'exploitation du pauvre par le riche, à
l'asservissement du faible par le fort ; Rousseau a été le
premier à apercevoir que la propriété privée,
lorsqu'elle n'est pas maintenue en d'étroites limites, peut devenir
une menace pour la liberté"
R. DERATHE, Jean-Jacques Rousseau et la science politique
de son temps, Paris, Vrin, pp. 118-119.
<<Il est évident que
l'homme est un animal politique, bien plus que n'importe quelle abeille
ou n'importe quel animal grégaire. Car, nous le disons souvent, la
nature ne fait rien en vain. Et seul parmi les animaux, l'homme est doué
de parole. Certes la voix sert à signifier la douleur et le plaisir
et c'est pourquoi on la rencontre chez les autres animaux (car leur nature
s'est hissée jusqu'à la faculté de percevoir douleur
et plaisir et de se signifier mutuellement). Mais la parole existe
en vue de manifester l'utile et le nuisible, puis aussi, par voie de conséquence,
le juste et l'injuste. C'est ce qui fait qu'il n'y a qu'une chose qui soit
propre aux hommes et les sépare des autres animaux : la perception
du bien et du mal, du juste et de l'injuste et autres notions de ce genre;
et avoir de telles notions en commun, voilà qui fait une famille
et une cité>>.
ARISTOTE.
Le contrat social, exigence éthique et calcul de la raison
"Que l'on imagine les hommes aussi
bons et aussi amis du droit que l'on voudra, il résulte a priori
de l'idée rationnelle d'un état qui n'est pas juridique, qu'avant
l'établissement d'un état légal et public, les individus,
les peuples et les Etats ne sauraient avoir aucune garantie, les uns vis-à-vis
des autres, contre la violence, et être assurés de pouvoir faire,
comme c'est le droit de chacun, ce qui leur semble juste et bon, sans dépendre
en cela de l'opinion d'autrui. Par conséquent, la première
chose qu'on soit obligé d'admettre, si l'on ne veut pas renoncer à
toute idée de droit, c'est ce principe, à savoir qu'il faut
sortir de l'état de nature, où chacun agit à sa tête,
et s'unir à tous les autres (avec lesquels on ne peut éviter
de se trouver en rapport) dans une soumission commune à une contrainte
extérieure, légale et publique, ou entrer dans un état
dans lequel ce que chacun peut revendiquer comme sien soit légalement
déterminé, et lui soit assuré par un pouvoir suffisant
(qui n'est pas celui de l'individu, mais un pouvoir extérieur), c'est-à-dire
qu'il faut entrer avant tout dans l'état civil".
E. KANT
<<Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.
Réduisons toute cette balance
à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le
contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité
à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne,
c'est la liberté civile et la propriété de tout ce
qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il
faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que
les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée
par la volonté générale, et la possession qui n'est
que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété
qui ne peut être fondée que sur un titre positif>>.
J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social, I, c. 8.
Il faut respecter la liberté des hommes (Spinoza)
"Il faut mener les hommes de telle façon qu'ils croient ne pas être menés, mais vivre selon leur libre décret et conformément à leur complexion propre ; il faut donc les tenir par le seul amour de la liberté, le désir d'accroître leur fortune et l'espoir de s'élever aux honneurs. Cependant, les statues, les cortèges triomphaux et les autres excitants à la vertu, sont des marques de servitude plutôt que des marques de liberté. C'est aux esclaves, non aux hommes libres qu'on donne des récompenses pour leur bonne conduite. Je reconnais que les hommes sont très sensibles à ces stimulants, mais si, à l'origine, on décerne les récompenses honorifiques aux grands hommes, plus tard, l'envie croissant, c'est aux paresseux et à ceux que gonfle l'orgueil de leur richesse, à la grande indignation de tous les bons citoyens. En outre, il est évident que l'égalité, dont la perte entraîne nécessairement la ruine de la liberté commune, ne peut être maintenue sitôt que des honneurs extraordinaires sont décernés par une loi de l'État à un homme qui se distingue par son mérite."
SPINOZA,Traité Politique
(X, 8).
Le contrat social incline-t-il au totalitarisme ?
<< L'expérience paraît
enseigner que, dans l'intérêt de la paix et de la concorde,
il convient que tout le pouvoir soit concentré dans les mains d'un
seul. Nul Etat en effet n'est demeuré aussi longtemps sans aucun changement
notable que celui des Turcs, et en revanche, nulles cités n'ont été
moins durables que les Cités populaires ou démocratiques,
et il n'en est pas où se soient élevées plus de séditions.
Mais si "paix" est le nom que méritent de porter la servitude, la
barbarie et la solitude, il n'est rien pour les hommes de si lamentable que
la paix.
Entre les parents et les enfants il y a certes plus
de querelles et des discussions plus âpres qu'entre maîtres
et esclaves, et cependant il n'est pas dans l'intérêt d'une
saine gestion de la famille que l'autorité paternelle se transforme
en droit de propriété et de domination et que les enfants
soient traités en esclaves. C'est donc la servitude, non la paix,
qui demande que tout le pouvoir passe aux mains d'un seul : ainsi que nous
l'avons déjà dit, la paix ne consiste pas dans l'absence de
guerre mais dans l'union des âmes, c'est-à-dire dans la concorde>>.
SPINOZA
<<La sûreté particulière
est tellement liée avec la confédération publique, que
sans les égards que l'on doit à la faiblesse humaine, cette
convention serait dissoute par le droit, s'il périssait dans l'Etat
un seul citoyen qu'on eût pu secourir, si l'on en retenait à
tort un seul en prison, et s'il se perdait un seul procès avec une
injustice évidente : car les conventions fondamentales étant
enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérêt pourrait
maintenir le peuple dans l'union sociale, à moins qu'il n'y fût
retenu par la seule force qui fait la dissolution de l'état-civil.
L'engagement du corps de la nation n'est-il pas de
pourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec autant
de soin qu'à celle de tous les autres ? et le salut d'un citoyen
est-il moins la cause commune que celui de tout l'Etat ? Qu'on nous dise
qu'il est bon qu'un seul périsse pour tous, j'admirerais cette sentence
dans la bouche d'un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement
et par devoir à la mort pour le salut de son pays ; mais si l'on entend
qu'il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la
multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que
jamais la tyrannie ait inventée, la plus fausse qu'on puisse avancer,
la plus dangereuse que l'on puisse admettre, et la plus directement opposée
aux lois fondamentales de la société. Loin qu'un seul doive
périr pour tous, tous ont engagé leurs biens et leurs vies
à la défense de chacun d'eux, afin que la faiblesse particulière
fût toujours protégée par la force publique, et chaque
membre par tout l'Etat>>.
J.J. ROUSSEAU
<<On dira que le despote assure
à ses sujets la tranquillité civile ? Soit, mais qu'y gagnent-ils
si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité,
si les vexations de son ministère les désole plus que ne le
feroient leurs dissentions ? Qu'y gagnent-ils si cette tranquillité
même est une de leurs misères ? on vit tranquille aussi dans
les cachots ; en est-ce assez pour s'y trouver bien ? Les Grecs enfermés
dans l'antre du Cyclope y vivoient tranquilles en attendant que leur tour
vînt d'être dévorés>>.
J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social, I, 4.
<<Renoncer à sa liberté,
c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité,
même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible
pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible
avec la nature de l'homme, et c'est ôter toute moralité à
ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté.
Enfin, c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler d'une part
une autorité absolue et de l'autre une obéissance sans bornes.
N'est-il pas clair qu'on n'est engagée à rien envers celui
dont on a droit de tout exiger, et cette seule condition, sans équivalent,
sans échange, n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte
?>>.
J.-J. ROUSSEAU
<<Quand je dis que l'objet
des lois est toujours général, j'entends que la loi considère
les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme
individu ni une action particulière. Ainsi la loi peut bien statuer
qu'il y aura des privilèges, mais elle n'en peut donner nommément
à personne ; la loi peut faire plusieurs classes de Citoyens, assigner
même les qualités qui donneront droit à ces classes,
mais elle ne peut nommer tels et tels pour y être admis ; elle peut
établir un Gouvernement royal et une succession héréditaire,
mais elle ne peut élire un roi ni nommer une famille royale ; en un
mot toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n'appartient
point à la puissance législative.
Sur cette idée, on voit à l'instant
qu'il ne faut plus demander à qui il appartient de faire des lois,
puisqu'elles sont des actes de la volonté générale ;
ni si le Prince est au-dessus des lois, puisqu'il est membre de l'Etat ; ni
si la loi peut être injuste, puisque nul n'est injuste envers lui-même
; ni comment on est libre et soumis aux lois, puisqu'elles ne sont que des
registres de nos volontés>>.
J.-J. ROUSSEAU, Du contrat social
"Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de
changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu,
qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand
tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d'altérer
la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence
partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons tous
reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses forces propres
pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage
sans le secours d'autrui.
Hegel, critique du contrat social
"Dans une société coopérative de production, est-il juste ou non que le talent ou
l'habileté donnent droit à une rémunération plus élevée ? Ceux qui répondent
négativement à la question font valoir l'argument suivant : celui qui fait ce
qu'il peut a le même mérite et ne doit pas, en toute justice, être placé dans
une position d'infériorité s'il n'y a pas faute de sa part ; les aptitudes
supérieures constituent déjà des avantages plus que suffisants, par l'admiration
qu'elles excitent, par l'influence personnelle qu'elles procurent, par les
sources intimes de satisfaction qu'elles réservent, sans qu'il faille y ajouter
une part supérieure des biens de ce monde ; et la société est tenue, en toute
justice, d'accorder une compensation aux moins favorisés, en raison de cette
inégalité injustifiée d'avantages plutôt que de l'aggraver encore. A l'inverse,
les autres disent : la société reçoit davantage du travailleur dont le rendement
est supérieur ; ses services étant plus utiles, la société doit les rémunérer
plus largement ; une part plus grande dans le produit du travail collectif est
bel et bien son oeuvre ; la lui refuser quand il la réclame, c'est une sorte de
brigandage. S'il doit seulement recevoir autant que les autres, on peut
seulement exiger de lui, en toute justice, qu'il produise juste autant, et qu'il
ne donne qu'une quantité moindre de son temps et de ses efforts, compte tenu de
son rendement supérieur. Qui décidera entre ces appels à des principes de
justice divergents ? La justice, dans le cas en question, présente deux faces
entre lesquelles il est impossible d'établir l'harmonie, et les deux adversaires
ont choisi les deux faces opposées ; ce qui préoccupe l'un, c'est de déterminer,
en toute justice, ce que l'individu doit recevoir, ce qui préoccupe l'autre,
c'est de déterminer, en toute justice, ce que la société doit donner. Chacun des
deux, du point de vue où il s'est placé, est irréfutable et le choix entre ces
points de vue, pour des raisons relevant de la justice, ne peut qu'être
absolument arbitraire. C'est l'utilité sociale seule qui permet de décider entre
l'un et l'autre".
John Stuart MILL, L'Utilitarisme.