La technique économise le travail. L'idée de robotisation
« S'il était possible à chaque
instrument
parce qu'il en aurait reçu l'ordre ou par simple pressentiment
de
mener à bien son oeuvre propre, comme on le dit des statues de
Dédale ou des trépieds d'Héphaïstos qui,
selon le poète, entraient d'eux-mêmes dans
l'assemblée des dieux, si, de même, les navettes tissaient
d'elles-mêmes et les plectres jouaient tout seuls
de la cithare, alors les ingénieurs n'auraient pas besoin
d'exécutants
ni les maîtres d'esclaves>>.
ARISTOTE, Les Politiques, I,
4, 1253 b, trad. P. Pellegrin, Paris, Garnier-Flammarion,
1990, p. 97.
Technique et intelligence. La main, outil universel - outil des outils.
"Anaxagore prétend que c'est parce qu'il a
des mains que l'homme est le plus intelligent des animaux. Ce qui est rationnel,
plutôt, c'est de dire qu'il a des mains parce qu'il est le plus intelligent. Car
la main est un outil ; or la nature attribue toujours, comme le ferait un homme
sage, chaque organe à qui est capable de s'en servir. Ce qui convient, en effet,
c'est de donner des flûtes au flûtiste, plutôt que d'apprendre à jouer à qui
possède des flûtes. C'est toujours le plus petit que la nature ajoute au plus
grand et au plus puissant, et non pas le plus précieux et le plus grand au plus
petit. Si donc cette façon de faire est préférable, si la nature réalise parmi
les possibles celui qui est le meilleur, ce n'est pas parce qu'il a des mains
que l'homme est le plus intelligent des êtres, mais c'est parce qu'il est le
plus intelligent qu'il a des mains.
En effet, l'être
le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand
nombre d'outils : or, la main semble bien être non pas un outil, mais plusieurs.
Car elle est pour ainsi dire un outil qui tient lieu des autres. C'est donc à
l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a
donné l'outil de loin le plus utile, la main.
Aussi,
ceux qui disent que l'homme n'est pas bien constitué et qu'il est le moins bien
partagé des animaux (parce que, dit-on, il est sans chaussures, il est nu et il
n'a pas d'armes pour combattre) sont dans l'erreur. Car les autres animaux n'ont
chacun qu'un seul moyen de défense et il ne leur est pas possible de le changer
pour faire n'importe quoi d'autre, et ne doivent jamais déposer l'armure qu'ils
ont autour de leur corps ni changer l'arme qu'ils ont reçue en partage. L'homme,
au contraire, possède de nombreux moyens de défense, et il lui est toujours
loisible d'en changer et même d'avoir l'arme qu'il veut et quand il le veut. Car
la main devient griffe, serre, corne, ou lance, ou épée, ou toute autre arme ou
outil. Elle peut être tout cela, parce qu'elle est capable de tout saisir et de
tout tenir.
La forme même que la nature a imaginée
pour la main est adaptée à cette fonction. Elle est, en effet, divisée en
plusieurs parties. Et le fait que ces parties peuvent s'écarter implique aussi
pour elles la faculté de se réunir, tandis que la réciproque n'est pas vraie. Il
est possible de s'en servir comme d'un organe unique, double ou
multiple".
ARISTOTE, Les parties des animaux, 687 b, trad. P. Louis, Paris, Les Belles Lettres, pp. 136-137.
"C'était au temps où les
Dieux existaient, mais où n'existaient pas les races mortelles.
Or, quand est arrivé pour celles-ci le temps où la
destinée les appelait aussi à l'existence, à ce
moment les Dieux les modèlent en dedans de la terre, en faisant
un mélange de terre, de feu et de tout ce qui encore peut se
combiner avec le feu et la terre. Puis, quand ils voulurent les
produire à la lumière, ils prescrivirent à
Prométhée et à Epiméthée de les
doter de qualités, en distribuant ces qualités à
chacune de la façon convenable. Mais Epiméthée
demande alors à Prométhée de lui laisser faire
tout seul cette distribution : "Une fois la distribution faite par moi,
dit-il, à toi de contrôler !" Là-dessus, ayant
convaincu l'autre, le distributeur se met à l'oeuvre.
En distribuant les qualités,
il donnait à certaines races la force sans la
vélocité ; d'autres, étant plus faibles
étaient par lui dotées de vélocité ; il
armait les unes, et, pour celles auxquelles il donnait une nature
désarmée, il imaginait en vue de leur sauvegarde quelque
autre qualité : aux races, en effet, qu'il habillait en petite
taille, c'était une fuite ailée ou un habitat souterrain
qu'il distribuait ; celles dont il avait grandi la taille,
c'était par cela même aussi qu'il les sauvegardait. De
même, en tout, la distribution consistait de sa part à
égaliser les chances, et, dans tout ce qu'il imaginait, il
prenait ses précautions pour éviter qu'aucune race ne
s'éteignit.
Mais, une fois qu'il leur eut
donné le moyen d'échapper à de mutuelles
destructions, voilà qu'il imaginait pour elles une
défense commode à l'égard des variations de
température qui viennent de Zeus: il les habillait d'une
épaisse fourrure aussi bien que de solides carapaces, propres
à les protéger contre le froid, mais capables d'en faire
autant contre les brûlantes chaleurs ; sans compter que, quand
ils iraient se coucher, cela constituerait aussi une couverture, qui
pour chacun serait la sienne et qui ferait naturellement partie de
lui-même ; il chaussait telle race de sabots de corne, telle
autre de griffes solides et dépourvues de sang. En suite de
quoi, ce sont les aliments qu'il leur procurait, différents pour
les différentes races pour certaines l'herbe qui pousse de la
terre, pour d'autres, les fruits des arbres, pour d'autres, des racines
; il y en a auxquelles il a accordé que leur aliment fût
la chair des autres animaux, et il leur attribua une
fécondité restreinte, tandis qu'il attribuait une
abondante fécondité à celles qui se
dépeuplaient ainsi, et que, par là, il assurait une
sauvegarde à leur espèce.
Mais, comme (chacun sait cela)
Epiméthée n'était pas extrêmement
avisé, il ne se rendit pas compte que, après avoir ainsi
gaspillé le trésor des qualités au profit des
êtres privés de raison, il lui restait encore la race
humaine qui n'était point dotée ; et il était
embarrassé de savoir qu'en faire. Or, tandis qu'il est dans cet
embarras, arrive Prométhée pour contrôler la
distribution ; il voit les autres animaux convenablement pourvus sous
tous les rapports, tandis que l'homme est tout nu, pas chaussé,
dénué de couvertures, désarmé.
Déjà, était même arrivé cependant le
jour où ce devait être le destin de l'homme, de sortir
à son tour de la terre pour s'élever à la
lumière. Alors Prométhée, en proie à
l'embarras de savoir quel moyen il trouverait pour sauvegarder l'homme,
dérobe à Héphaïstos et à Athéna
le génie créateur des arts, en dérobant le feu
(car, sans le feu, il n'y aurait moyen pour personne d'acquérir
ce génie ou de l'utiliser) ; et c'est en procédant ainsi
qu'il fait à l'homme son cadeau. Voilà donc comment
l'homme acquit l'intelligence qui s'applique aux besoins de la vie.
PLATON, Protagoras, 320 d sqq.
Georges
Bataille : l'homme est un animal négateur de la nature
« Je pose en principe un fait peu contestable
: que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné
naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel,
il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un
monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie
lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner
à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel
l'animal n'apportait pas de réserve. Il est nécessaire
encore d'accorder que les deux négations, que, d'une part,
l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre
animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de
donner une priorité à l'une ou à l'autre, de
chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des
interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le
travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il
y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par
interdits de l'animalité de l'homme>>.
G. BATAILLE, L'érotisme
in OC, t. X, Gallimard, p. 212.
Marx
: la technique est spécifiquement humaine
Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme
et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la
nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son
corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met
en mouvement, afin de s'assimiler des matières en leur donnant
une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce
mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa
propre nature, et développe les facultés qui y
sommeillent. Nous ne nous arrêtons pas à cet état
primordial du travail où il n'a pas encore
dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de
départ c'est le travail sous une forme qui appartient
exclusivement à l'homme. Une araignée fait des
opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et
l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire
l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue
dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus
experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de
la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail
aboutit, préexiste idéalement dans l'imagination du
travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de
forme dans les matières naturelles ; il y réalise du
même coup son propre but dont il a conscience, qui
détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit
subordonner sa volonté. Et cette subordination n'est pas
momentanée. L'oeuvre exige pendant toute sa durée, outre
l'effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne
peut elle-même résulter que d'une tension constante de la
volonté. Elle l'exige d'autant plus que, par son objet et son
mode d'exécution, le travail entraîne moins le
travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui, comme le libre
jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot,
qu'il est moins attrayant.
Karl MARX, Le Capital, I, c. 7, Editions sociales,
Technologie et maîtrise de la nature
<< Sitôt que j'ai eu acquis quelques
notions
générales touchant la physique, et que, commençant
à
les éprouver en diverses difficultés
particulières,
j'ai remarqué jusques où elles peuvent conduire et
combien
elles diffèrent des principes dont on s'est servi jusqu'à
présent,
j'ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher
grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il
est en nous le
bien général de tous les hommes. Car elles m'ont fait
voir
qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient
fort
utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie
spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut
trouver une pratique, par
laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de
l'air,
des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent,
aussi
distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos
artisans,
nous les pourrions employer en même façon à tous
les
usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme
maîtres et possesseurs de la nature>>.
DESCARTES, Discours de la
méthode, VI partie.
La maîtrise technologique de la nature suffit-elle à faire notre bonheur ?
« Il est encore une autre cause de
désillusion.
Au cours des dernières générations,
l'humanité
a fait accomplir des progrès extraordinaires aux sciences
physiques
et naturelles, et à leurs applications techniques ; elle a
assuré sa domination sur la nature d'une manière
jusqu'ici inconcevable. Les
caractères de ces progrès sont si connus que
l'énumération en est superflue. Or les hommes sont fiers
de ces conquêtes, et à bon droit. Ils croient toutefois
constater que cette récente maîtrise de l'espace et du
temps, cet asservissement des forces de la nature, cette
réalisation d'aspirations millénaires, n'ont aucunement
élevé la somme de jouissances qu'ils attendent de la vie.
Ils n'ont pas le sentiment d'être pour cela devenus plus heureux.
On devrait se contenter de conclure
que la domination de la nature n'est pas la seule condition du bonheur,
pas
plus qu'elle n'est le but unique de l'oeuvre civilisatrice, et non que
les
progrès de la technique soient dénués de valeur
pour
"l'économie" de notre bonheur>>.
FREUD, Malaise dans la civilisation.
Heidegger : l'essence de la technologie est pro-vocation
<<Qu'est-ce que la technique moderne ? Elle
aussi
est un dévoilement. C'est seulement lorsque nous arrêtons
notre
regard sur ce trait fondamental que ce qu'il y a de nouveau dans la
technique
moderne se montre à nous.
Le dévoilement, cependant, qui régit la technique
moderne, ne
se déploie pas en une pro-duction au sens de la poïesis. Le
dévoilement
qui régit la technique moderne est une pro-vocation, par
laquelle
la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse
comme
telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire
autant
du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au
vent
et sont livrées directement à son souffle. Mais si le
moulin
à vent met à notre disposition l'énergie de l'air
en
mouvement, ce n'est pas pour l'accumuler. (...)
La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le
somme
de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les
turbines
de tourner. Ce mouvement fait tourner la machine dont le
mécanisme produit le courant électrique, pour lequel la
centrale régionale et son réseau sont commis aux fins de
transmission. Dans le domaine de ces conséquences
s'enchaînant l'une l'autre à partir de la mise en place de
l'énergie électrique, le fleuve du Rhin
apparaît lui aussi, comme quelque chose de commis. La centrale
n'est
pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui
depuis
des siècles unit une rive à l'autre. C'est bien
plutôt
le fleuve qui est muré dans la centrale. Ce qu'il est
aujourd'hui
comme fleuve, à savoir fournisseur de pression hydraulique, il
l'est
de par l'essence de la centrale. Afin de voir et de mesurer, ne
fût-ce
que de loin, l'élément monstrueux qui domine ici,
arrêtons-nous
un instant sur l'opposition qui apparaît entre les deux
intitulés
: "Le Rhin", muré dans l'usine d'énergie, et "Le Rhin",
titre
de cette oeuvre d'art qu'est un hymne de Hölderlin. Mais le Rhin,
répondra-t-on,
demeure de toute façon le fleuve du paysage. Soit, mais comment
le
demeure-t-il ? Pas autrement que comme objet pour lequel on passe une
commande,
l'objet d'une visite organisée par une agence de voyages,
laquelle
a constitué là-bas une industrie de vacances.
Le dévoilement qui régit complètement la technique
moderne
a le caractère d'une interpellation au sens d'une
pro-vocation.>>
HEIDEGGER, Essais et conférences, "La question de la technique",
trad.
A, Préau, Gallimard, 1988, pp. 20-22.
"L'opposition dressée entre la culture et la technique, entre l'homme et la
machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu'ignorance ou
ressentiment. Elle masque derrière un facile humanisme une réalité riche en
efforts humains et en forces naturelles, et qui constitue le monde des objets
techniques, médiateurs entre la nature et l'homme.
La culture se
conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se
laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas
tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger
est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir
l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère
en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant
pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde
contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une
aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et
de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission
dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture.
[...]
En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de
l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une
véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le
degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme.
Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et
un perfectionnement de l'automatisme, on arriverait à réunir et à interconnecter
toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes
les machines. Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection
technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des
possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son
utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation,
possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification
technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire
qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de
l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine
recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la
machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette
sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se
réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine
purement automatique, complètement fermée sur elle-même, dans un fonctionnement
prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est
douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines
ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant
des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une
troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets
techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef
d'orchestre".
Gilbert SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier,
pp. 9-11
Hans Jonas : la toute-puissance de la technologie requiert une nouvelle éthique. Critique et temporalisation de l'impératif kantien
<<Un impératif adapté au nouveau
type
de l'agir humain et qui s'adresse au nouveau type de sujets de l'agir
s'énoncerait à peu près ainsi : "Agis de
façon que les effets de ton
action soient compatibles avec la Permanence d'une vie authentiquement
humaine
sur terre" ; ou pour l'exprimer négativement : "Agis de
façon
que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la
possibilité
future d'une telle vie" ; ou simplement : "Ne compromets pas les
conditions
pour la survie indéfinie de l'humanité sur terre" ; ou
encore,
formulé de nouveau positivement : "Inclus dans ton choix actuel
l'intégrité
future de l'homme comme objet secondaire de ton vouloir".
On voit sans peine que l'atteinte portée à ce type
d'impératif n'inclut aucune contradiction d'ordre rationnel. Je
peux vouloir le bien actuel
en sacrifiant le bien futur. De même que je peux vouloir ma
propre
disparition, je peux aussi vouloir la disparition de l'humanité.
Sans
me contredire moi-même je peux, dans mon cas personnel comme dans
celui
de l'humanité, préférer un bref feu d'artifice
d'extrême
accomplissement de soi-même à l'ennui d'une continuation
indéfinie
dans la médiocrité.
Or le nouvel impératif affirme précisément que
nous
avons bien le droit de risquer notre propre vie, mais non celle de
l'humanité
; et qu'Achille avait certes le droit de choisir pour lui-même
une
vie brève, faire d'exploits glorieux, plutôt qu'une longue
vie
de sécurité sans gloire (sous la présupposition
tacite
qu'il y aurait une postérité qui saura raconter ses
exploits),
mais que nous n'avons pas le droit de choisir le non-être des
générations
futures à cause de l'être de la génération
actuelle
et que nous n'avons même pas le droit de le risquer. Ce n'est pas
du
tout facile, et peut-être impossible sans recours à la
religion,
de légitimer en théorie pourquoi nous n'avons pas ce
droit,
pourquoi au contraire nous avons une obligation à l'égard
de
ce qui n'existe même pas encore et ce qui "de soi" ne doit pas
non
plus être, ce qui du moins n'a pas droit à l'existence,
puisque
cela n'existe pas. Notre impératif le prend d'abord comme un
axiome
sans justification.
D'autre part il est manifeste que le nouvel impératif s'adresse
beaucoup
plus à la politique publique qu'à la conduite
privée, cette dernière n'étant pas la dimension
causale à laquelle
il peut s'appliquer. L'impératif catégorique de Kant
s'adressait
à l'individu et son critère était
instantané.>>
JONAS, Le principe responsabilité, Transformation de l'agir,
trad.
J. Greisch, Ed. Flammarion, pp. 40-41.
Bergson : Mécanique et mystique. La technique exprime une impulsion spirituelle.