Le travail, négation de la nature ?
«Je pose en principe
un fait peu contestable : que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement
le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur
naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent
un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même,
il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction
de ses besoins animaux ce cours libre, auquel líanimal n'apportait
pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les
deux négations, que, d'une part, l'homme fait du monde donné
et, díautre part, de sa propre animalité, sont liées.
Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou
à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît
sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail,
ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant
qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation
par interdits de l'animalité de l'homme>>.
G. BATAILLE, L'Erotisme in Oeuvres complètes, t. X,
Paris, Gallimard, p. 212.
Le travail est-il le propre de l'homme ?
«On peut distinguer les hommes
des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l'on voudra.
Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès
qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence, pas en avant
qui est la conséquence même de leur organisation corporelle.
En produisant leurs moyens d'existence, les hommes produisent indirectement
leur vie matérielle elle-même.
La façon dont les hommes produisent leurs moyens d'existence dépend
d'abord de la nature des moyens d'existence déjà donnés
et qu'il faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production
de ce seul point de vue, à savoir qu'il est la reproduction de l'existence
physique des individus. Il représente plutôt déjà
un mode déterminé de l'activité de ces individus, une
façon déterminée de manifester leur vie, un mode de
vie déterminé. La façon dont les individus manifestent
leur vie reflète très exactement ce qu'ils sont. Ce qu'ils
sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu'ils
produisent qu'avec la façon dont ils le produisent>>.
K. MARX et F. ENGELS, L'Idéologie allemande
«N'est-ce pas indignement traiter la raison de l'homme que de la mettre
en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la
principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement
augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état
égal : Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées
il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi
exactement la première fois que la dernière. Il en est de même
de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte . La nature
les instruit à mesure que la nécessité les presse ;
mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont : comme
ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la
conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est
nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux
dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science
nécessaire, toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans
le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur
qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. Il n'en est pas
de même de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. Il
est dans l'ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit
sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non seulement de
sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs,
parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il
s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toujours présentes
dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances,
il peut aussi les augmenter facilement. »
PASCAL
<<Le travail est de prime
abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même
vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les
forces dont son corps est doué, bras et jambe, têtes et mains,
il les met en mouvement afin de s'assimiler les matières en leur
donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit
par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie
sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent.
Nous ne nous arrêterons pas à cet aspect primordial du travail
où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif.
Notre point de départ c'est le travail sous une forme qui appartient
exclusivement à l'homme. Une araignée fait des opérations
qui ressemblent à celle du tisserand, et l'abeille confond par la
structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte.
Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille
la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant
de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit
préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce
n'est pas qu'il opère seulement un changement de formes dans les matières
naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il
a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel
il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n'est pas momentanée.
L'oeuvre exige pendant toute sa durée, outre l'effort des organes
qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter
que d'une tension constante de la volonté. Elle l'exige d'autant plus
que, par son objet et son mode d'exécution, le travail entraîne
moins le travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui comme le libre
jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu'il est moins
attrayant>>.
K. MARX, Le Capital, livre I, 3e section, c. 7
«Dans une phase supérieure
de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante
subordination des individus à la division du travail et, avec elle,
l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ; quand
le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même
le premier besoin vital ; quand, avec le développement multiple des
individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes
les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement
l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement
dépassé et la société pourra écrire sur
ses drapeaux : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon
ses besoins"! >>.
K. MARX, Critique du programme de Gotha.
Si le travail
est pénible, la division du travail en diminue la pénibilité
«De tous les êtres animés
qui peuplent le globe, il n'y en a pas contre qui, semble-t-il à première
vue, la nature se soit exercée avec plus de cruauté que contre
l'homme, par la quantité infinie de besoins et de nécessités
dont elle l'a écrasé et par la faiblesse des moyens qu'elle
lui accorde pour subvenir à ces nécessités.
C'est par la société seule qu'il est capable de suppléer
à ses déficiences, de s'élever à l'égalité
avec ses compagnons de création et même d'acquérir sur
eux la supériorité. La société compense toutes
ses infirmités; bien que, dans ce nouvel état, ses besoins se
multiplient à tout moment, ses capacités sont pourtant encore
augmentées et le laissent, à tous égards, plus satisfait
et plus heureux qu'il lui serait jamais possible de le devenir dans son état
de sauvagerie et de solitude. Quand chaque individu travaille isolément
et seulement pour lui-même, ses forces sont trop faibles pour exécuter
une oeuvre importante ; comme il emploie son labeur à subvenir à
toutes ses différentes nécessités, il n'atteint jamais
à la perfection dans aucun art particulier ; comme ses forces et ses
succès ne demeurent pas toujours égaux à eux-mêmes,
le moindre échec sur l'un ou l'autre de ces points s'accompagne nécessairement
d'une catastrophe inévitable et de malheur. La société
fournit un remède à ces trois désavantages. L'union des
forces accroît notre pouvoir; la division des tâches accroît
notre capacité; l'aide mutuelle fait que nous sommes moins exposés
au sort et aux accidents. C'est ce supplément de force, de capacité
et de sécurité qui fait l'avantage de la société
».
HUME
Travail et automatisation : l'homme est-il prêt à vivre dans
une société sans travail ?
<<C'est l'avènement
de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra
les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien
et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la
nécessité. (...) C'est une société de travailleurs
que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société
ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes
pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans
cette société qui est égalitaire, car c'est ainsi que
le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus
d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration
des autres facultés de l'homme. Même les présidents,
les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois
nécessaires à la vie de la société, et parmi
les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer
ce qu'ils font comme des oeuvres et non comme des moyens de gagner leur
vie. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société
de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule
activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire>>.
Hannah ARENDT, La condition de l'homme moderne
Le travail est une police sociale (Nietzsche)
La notion de travail sur soi.
LEIBNIZ, Théodicée
Y a-t-il un droit à la paresse ?
Consultez l'opuscule de Lafargue sur la bibliothèque
de l'ABU
Liens vers les notions de nature et de technique
Cf. le tableau de Caillebotte : Les raboteurs de parquet