LE VIVANT
L'animal-machine
«Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que
nous, mais je ne m'en étonne pas; car cela même sert à
prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge,
laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est, que notre jugement ne nous
l'enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps,
elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à
miel est de même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant,
et celui qu'observent les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent
quelqu'un, et enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts, n'est pas plus étrange
que celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs
excréments bien qu'ils ne les ensevelissent presque jamais : ce qui
montre qu'ils ne le font que par instinct, et sans y penser. On peut seulement
dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action qui nous assure
qu'elles pensent, toutefois, à cause que les organes de leurs corps
ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer
qu'il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous
expérimentons en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite.
quoi je n'ai rien à répondre, sinon que, si elles pensaient
ainsi que nous, elles auraient une âme immortelle aussi bien que nous
; ce qui n'est pas vraisemblable, à cause qu'il n'y a point de raison
pour le croire de quelques animaux, sans le croire de tous, et qu'il y en
a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir croire cela d'eux, comme sont les
huîtres, les éponges, etc.»
DESCARTES
«Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font
les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les
effets des machines ne dépendent que de l'agencement de certains tuyaux,
ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion
avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures
et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent
les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être
aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles
des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes
les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. Car, par exemple,
lorsqu'une montre marque les heures par le moyen des roues dont elle est
faite, cela ne lui est pas moins naturel qu'il est à un arbre de produire
des fruits. »
DESCARTES
Postérité du mécanisme cartésien : réductibilité
du vivant aux propriétés physico-chimiques
S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui,
en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère
qui, suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais: la
vie, c'est la création. En effet, l'organisme créé est
une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés
physico-chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons
aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans
les phénomènes des êtres vivants: propriétés
physiques, propriétés chimiques et propriétés
vitales. Cette dernière dénomination de propriété
vitale n'est, ellemême, que provisoire; car nous appelons vitales les
propriétés organiques que nous n'avons encore pu réduire
à des considérations physico-chimiques; mais il n'est pas douteux
qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui caractérise la machine
vivante, ce n'est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques,
si complexes qu'elles soient, mais bien la création d'une machine
qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres
et d'après une idée définie qui exprime la nature de
l'être vivant et l'essence même de la vie.
Claude BERNARD, Introduction à l'étude de la Médecine
expérimentale.
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