1-2
Généralités
1-2-1 Le titre ,
euphémisme antiphrastique est ironique . Les
Erinyes,
ou Euménides ("les
Bienveillantes "), sont
des déesses de la
mythologie grecque. L'Orestie (le cycle
des Atrides) participe
à la structure de l'histoire
personnelle de Max Aue. Sans rien connaître des intentions de J.
Littell et de sa référence aux Euménides, le lecteur peut s'interroger
sur l'ironie du titre par rapport au contenu du livre qui concerne des
hommes plus que malveillants.
1-2-2 Les chapitres
portent le nom de danses allemandes de Bach ou de Rameau ( " Pour éviter
Wagner "
dixit J. Littell) . La suite de ces danses est une des structures du
roman. La structure
des chapitres en sections
permet au lecteur de reprendre son souffle et de continuer la lecture.
Dans la page des sections j'ai fait un tableau qui permet de se
retrouver dans les deux éditions françaises.
1-2-3
Les débuts du roman
familial
Maximilian
Aue est
né le 10 octobre 1913 (p 133 ) dans l'Alsace du Reichland. Max et
Una ont un an quand le père
part
pour la Grande Guerre ( p 180 ). Le retour du père
dans la
famille se
fait à Kiel (Allemagne ) en 1919 lorsque les Français
reprirent
l'Alsace. Avec ses diplômes le père se refait une
situation au
sein
d'une grande firme. Il a des activités secrètes
avec son
frère et son père. Ce père disparaitra dans
la nature
en 1921. Ses anciens directeurs , le Dr Mandelbrod et Herr Leland,
industriels mystérieux et
puissants ( p 414 ) , plus tard,
aideront ou manipuleront Max. Sa mère,
Héloïse,
devenue seule , sera une bourgeoise errante et
désemparée
( p 343 ) pendant 3 ans ( p 190 ) . Max ne
pourra jamais «
exécuter » un morceau sur le piano offert par sa
mère , qui
rencontrera Aristide Moreau , bon radical et patriote
français,
petit entrepreneur dans le sud de la France, en affaires avec l'
Allemagne . Il emmenera toute la famille
à Antibes ( 1924 ) . Le mariage
d'Héloïse
avec A.
Moreau en 1929 est vécu comme le meurtre du père
(pp 342-345).
Max et Una vont transgresser l'interdit de l'inceste (p
190)
. Ils
seront
séparés. Max sera envoyé dans un
pensionnat à Nice ( p 191 ) . Una ira dans une
pension religieuse. Au
lycée Max
voulait étudier la philosophie et la littérature.
Moreau
et sa mère se décidèrent à
le faire entrer
à l'ELSP : l'Ecole Libre des Sciences Politiques. Una ira
étudier la psychologie à Zurich avec Karl Jung (
psychanalyste non juif
) . En
échange du consentement à poursuivre
les
études qu'ils exigeaient, Max extorque à sa
mère
et à Moreau son premier voyage de retour en Allemagne. " Ce
fut
un voyage merveilleux dont je revins séduit,
ébloui."
(été 1930 , p 429 ).
À 17 ans il monte à Paris pour faire ses classes
préparatoires (il a eu son bac sans mention - p 429 ).
Interne à Janson-de-Sailly .
Moreau lui
alloue une petite somme mensuelle (p 463 ). Rencontre des membres de
l'Action française ,
Robert
Brasillach , Lucien Rebatet. Réussit son concours
d'entrée en 1932. Passe ses vacances en Allemagne, pose sa
candidature au NSDAP, section Ausland. Entre à l'ELSP
à
l'automne 1932.
Aprés le nouvel an 1933, Hindenburg invite Hitler
à former un gouvernement. Max est
bloqué en France mais Brasillach le
présente
à Otto Abetz. Dans les mois qui suivent l'émeute
de
février 1934, Max prend contact avec le Dr Mandelbrod ,
hérite avec sa soeur d'un petit capital paternel ,
décide
de quitter l'ELSP pour l'Allemagne ( p 481 ) .
Il
rompt avec sa mère et quitte la France pour
Kiel en 1934
, postule pour la SS, sur le conseil du Dr Mandelbrot ( p 68 ) , pour
éviter les frais d'inscription à
l'université. Il
est recruté comme V
Mann
par Otto Ohlendorf pour le SD (Sicherheitsdienst /
Service de sécurité). Son professeur Reinhard
Höhn
n'est pas favorable au SD et lui conseille plutot un emploi dans un
ministère. Au printemps 1937 Max est
arrêté pour
une histoire de moeurs à Berlin ( p 71 ) mais tire son
épingle du
jeu, grace
à Thomas Hauser qui le recrute pour le SD. Tout au long du
roman , M. Aue établira rapports sur rapports. Le roman lui
même est la synthèse de ces rapports: il accumule des
études qui ne valent guère mieux que des fictions
( p
697).
Au
printemps 1939, Max passe son doctorat de droit ( une
thèse de doctorat « rébarbative
» - p 69 : Réconciliation
du droit étatique positif avec la Volkgemeinschaft - p
437 )
et rejoint le SD.
Reinhard Heydrich l'envoie en mission en France ( p 58 )
avec
Thomas Hauser,
jusqu'à la fin du mois de juillet 1939 ( p
59 ) . Chacun fera un rapport sur le climat politique
français.
Mais Thomas Hauser sera privilégié. Lors de
l'invasion de
la Pologne en septembre 1939 , Max restera à
Berlin, son
ami partira en Pologne.
1-2-4 Les
références mythologiques ( le pacte de lecture mythique )
[Thomas] « Et il est
[Max] mon Oreste.» (
p 60 )
[Max]
« et la boucherie dans
le palais des Atrides était le sang dans ma propre maison?»
(p 381)
La
mythologie grecque est souvent utilisée pour structurer un
écrit. Un psychanalyste aurait dit à J. Littell : « Avec la tragédie
grecque on ne peut pas se planter.» Pour Littell le
romantisme allemand est en partie dérivé de la tragédie
grecque
et le nazisme une dérivée perverse du romantisme allemand.
Dans le
cycle des Atrides,
Agamemnon est tué par sa femme (Clytemnestre) et son amant (Egisthe).
Afin
de
venger la mort de son père, Oreste
assassine Egisthe et
Clytemnestre. Quelque soit la raison, le matricide
est condamné par les lois de la tragédie grecque.
Les
Erinyes
prennent en chasse Oreste. Oreste s'enfuit et se rend à Delphes
: il
parle à Athéna qui, malgré les
Erinyes, fait
évoluer la loi
en faveur d’Oreste. Les Erinyes acceptent
la décision et sont
alors appelées Euménides
(Bienveillantes).
Le SS Maximilian Aue (Oreste
, Electre , Erinye )
venge son père Xx Aue ( Agamemnon
) en tuant sa mère Hèloïse ( Clytemnestre
et Erinye
) et son beau père Aristide ( Egisthe
) , échappera à certains
avatars des Erinyes (Clemens
et
Weser et
quelques autres ) .
Un excellent développement des relations entre «Les Bienveillantes» et
la tragédie grecque est écrit par Florence Mercier-Leca dans Le
Débat n° 144 , mars-avril 2007 , pp 45- 55 , Gallimard.
Dans
“Le Banquet” de Platon, Aristophane tient un discours sur l'amour tiré
d'un mythe. Jadis, ne vivaient que des androgynes formés de deux êtres
de sexes opposés, accolés l'un à l'autre. Forts de leur double nature,
les androgynes voulurent défier les dieux et Zeus décida de les punir
en les séparant en deux. Ils donnèrent naissance aux êtres humains tels
que nous les connaissons. Selon Aristophane, l'amour ne serait rien
d'autre que le sentiment de nostalgie de notre ancienne nature et une
quête désespérée de l'unité perdue. L'union des êtres, ou des
contraires, incarnerait une tentative de retrouver le lien à travers la
recherche de l'âme soeur.Toute femme, tout homme fait, au moins une
fois dans sa vie, l’expérience d’une métamorphose corporelle majeure
et qui tient du changement de sexe : la puberté.
D'autres
emprunts à la mythologie existent comme la métamorphose
de Tirésias selon Ovide ou Hésiode .
Tirésias né homme, tue des serpents en train de s’accoupler et se voit
transformé en femme. Plus tard, il récidive pour se voir retransformé
en homme. Ainsi, il permettra à Zeus et à Héra de décider ce qu’il en
est de la différence entre la jouissance masculine et féminine. La
réponse de Tirésias est : si l’on divise la jouissance sexuelle en 10
parts égales, 9 reviennent à la femme, 1 à l’homme. Ce qui lui vaut le
châtiment d’Héra et une récompense de Zeus. L’une le rend aveugle,
l’autre lui octroie le don de voyance.
Dans
«les Bienveillantes» ce
mythe est un peu éparpillé : les 2 squelettes entrelacés dans le musée
de Lemberg sont un rappel des jeux érotiques entre Max et Una qui
s'accouplaient, entre autres, comme des serpents . Max évoque
la
jouissance infinie des femmes .Max a un 3 ème œil qui
s'accouple
au vagin de sa soeur hallucinée.
1-2-5
Les
références psychanalytiques « Le
réel est plus fort que le vrai » ( Jacques Lacan )
La
psychanalyse ( «science juive» pour les nazis , «science boche» pour
les Français ) est présente dans le roman : sont nommés S. Freud, Carl
Gustav Jung ,
Otto Rank
( Littell utilise un midrash juif cité par Rank dans la scène du vieux
Juif du Daguestan)
. Una Von Üxküll a été analysée par Jung ( disciple non juif
de Freud ) .
L'histoire
personnelle de Max Aue, est
fragmentée, dispersée à travers tout
le livre.
C'est un des moteurs du roman, branché directement sur
l'inconscient
de l'auteur et celui du lecteur. Les
faits intimes sont contradictoires, changeants ,
rêvés , fantasmés,
hallucinés,
refoulés.
Max Aue, personnage
du XXI ème
siècle qui visite le Réel du XX ème
siècle,
n'est pas analysable.
Même si de nombreux thèmes du roman font dresser l'oreille du
psychanalyste (les troubles de l'identification, de la pensée et du
comportement, la problématique anale et obsessionnelle, la pendaison,
l'inceste, la mort, le corps dans tous
ses états, la sexualité sans issue et l'amour impossible ) je ne
développerai pas ici les diverses interprétations
que l'on
pourrait avancer pour laisser vivant «l'effet de trou» qui est un des
éléments-moteurs ce ce roman. En revanche je peux faire la liste des séquences
pulsionnelles. J'aborderai ensuite les mystères du corps dans les
Bienveillantes.
1-2-6 Les références
historiques
: sont innombrables. Le
lecteur est
noyé dans l'archive. Retenons pour
l'instant celle de Raul
Hilberg. Quand la
bureaucratie eut achevé de définir
les
Juifs, de saisir leurs biens et de les concentrer dans les ghettos,
elle avait atteint une limite au-dela de laquelle toute nouvelle
étape signifiait forcément que les Juifs
cesseraient
d'exister dans l'Europe nazie.Le v
ocabulaire officiel allemand dénomma le passage
à ce
dernier stade « solution finale de la question juive (die
Endlosung der Judenfrage)
». Le terme "final" recouvrait deux sens
complémentaires.
Au premier degré, il donnait à entendre que le
but ultime
du processus de destruction était désormais
clairement
défini. Si l'étape de la concentration avait
representé une période de transition vers un but
non
encore spécifié, la «nouvelle
solution»
levait toute incertitude et donnait réponse à
toutes les
interrogations; l'objectif était définitivement
fixé - et c'était la mort. Mais le terme
«solution
finale » comportait aussi une implication de plus profonde et
lointaine portée. Himmler le disait très
précisément : aprés cela, il n'y
aurait plus
jamais de probléme juif à résoudre.
Définitions, expropriations, concentrations sont choses sur
lesquelles on peut revenir; mais la mort est irreversible, et c'est
pourquoi elle donnait au processus de destruction son
caractère
d'événement historique irrévocable.
L'anéantissement se
réalisa en deux
grands ensembles d'opérations. Le premier commenca
dés
l'invasion
de l'Union soviétique, le 22
juin 1941.
De petites unités des SS et de la Police
s'avancèrent en
territoire occupé, avec mission de tuer sur place toute la
population juive. Ii ne s'écoula que peu de temps entre la
mise
en route de ces massacres itinérants et le lancement de la
deuxième grande operation, qui aboutit à
transporter les
Juifs d'Europe centrale, occidentale et sud-orientale dans les camps
munis d'installations de gazage. La grande différence fut
que,
dans les régions soviétiques occupées,
les tueurs
pourchassèrent leurs victimes, tandis qu'ailleurs on amena
les
victimes à leurs bourreaux. Du premier système au
second,
il n'y cut pas seulement une succession chronologique, mais aussi un
accroissement de la complexité. Dans les territoires conquis
en
Union soviétique, les unités mobiles de tuerie
pouvaient
se déployer en toute liberté jusqu'aux lignes
atteintes
par l'armée allemande. En revanche, les
déportations
massives exigèrent une organisation beaucoup plus vaste,
suscitèrent une multitude de problèmes, et
absorbèrent de très importantes ressources. Cet
effort,
les Allemands le jugèrent indispensable pour appliquer
jusqu'au
bout la solution finale à l'échelle de l'Europe.
Au debut du mois de juin 1941 , les
quatre Einsatzgruppen
( groupes
d'opérations mobiles de tuerie
) se réunirent a Duben. Après les discours de
Heydrich et
de Streckenbach, les unités mobiles de tuerie rejoignirent
leur
position. L'Einsatzgruppe
A
fut assigné au Groupe d'armée Nord; le B, au
Groupe
Centre; le C rejoignit le secteur du Groupe Sud; et le D
fut
attaché à la 11e Armée,
opérant dans
l'extrême sud. Les armées enfoncant les premiers
avant-postes sovietiques, les Einsatzgruppen
suivirent, prêts a frapper. Au moment où les Einsatzgruppen
franchirent la frontière, cinq millions de Juifs vivaient en
Union soviétique, dont la plupart clans les regions
occidentales, et quatre millions environ dans les territoires qui
allaient subir l'invasion.
Les opérations mobiles de tuerie conduites en
Russie
occupée préludaient à une entreprise
plus vaste
dans le reste de l'Europe de l'Axe. Une « Solution finale
»
allait être déclenchée dans tous les
territoires
sous contrôle allemand , avec retard pour la Hongrie ( 1944 )
.
Les opérations les plus
secrètes du processus de destruction se
déroulèrent dans
six camps situés en
Pologne,
dans une zone qui s'étendait depuis les territoires
incorporés jusqu'au Bug. Ces
camps
étaient
les
centres de
regroupement vers lesquels convergeaient des milliers de transports
arrivant de toutes les directions. En trois ans, près de
trois
millions de Juifs y furent acheminés. Les convois
repartaient
à vide, ceux qu'ils avaient transportés
disparaissaient
à l'intérieur. Les centres de mise a
mort
fonctionnaient vite et bien. Le nouvel arrivant descendait du train le
matin, le soir son cadavre était brûlé,
et ses
vétements empaquetés et entreposés
pour
étre expédiés en Allemagne.
Ce genre d'opération était le résultat
de toute
une planification, car le camp de la mort constituait un
mécanisme compliqué dans lequel toute une
arrnée
de spécialistes jouaient chacun un rôle bien
précis. Au premier abord, cette machine est d'une
simplicité trompeuse, mais un examen plus attentif fait
apparaître que les opérations du centre de mise
à
mort s'apparentaient par certains égards aux
méthodes de
production complexes d'une usine moderne.
Le fait le plus frappant, dans les
opérations
du centre de mise à mort, c'est que, à la
différence des phases préliminaires du processus
de
destruction, elles n'avaient aucun précédent.
Jamais,
dans toute l'histoire de l'humanité, on n'avait ainsi
tué
à la chaine. Le centre de mise à mort, n'a aucun
prototype, aucun ancêtre administratif. Cette caracteristique
tient au fait qu'il était une institution composite
comportant
deux éléments: le camp proprement dit, et les
installations de mise à mort situées à
l'intérieur du camp. Chacune de ces deux parties avait ses
propres antécédents administratifs. Aucune
n'était
entièrement nouvelle. Le camp de concentration et la chambre
à gaz existaient depuis un certain temps, mais
isolément.
La
grande innovation
consista à fusionner les deux systèmes.
Organigramme
1-2-7 Les autres personnages du
roman
Thomas
Hauser :
Policier honoraire, d'origine autrichienne, criminel
antisémite surdoué , habile,
cynique,
carriériste, opportuniste. Optimiste, sans fantaisie,
séducteur, il posséde un savoir
«embrayé». Appartient au groupe de
tuerie Einsatzgruppe
C -
Kommando 4a . Ami, mentor , démon gardien de Max."[
Max:] Mon ami
avait un génie étrange et
infaillible
pour se trouver au bon endroit non pas au bon moment mais juste avant"
(
p 61 ) . Comme Max Aue, son cadet de un an , il est
omniprésent dans le roman et partout en Europe , entre Paris
,
Berlin, Stalingrad. A envoyé deux de ses
maîtresses au Lebensborn.
( pp 57, 635, 657, 667, 685, 791, 843, 893 ) . Thomas signifie...
jumeau en araméen (toma')
et en grec.
Xx
Aue
: le
père disparu. N'existe qu'en creux dans le roman . Son prénom n'est pas
révélé. Ses photos, sauf une, ont
disparu. Il
s'est battu avec le Freikorps
Rossbach
en Courlande. Sa trace se perd en 1921. Bien que collectionneur de
papillons, c'était un combattant cruel voire sadique . Mâle-soldat . (pp
180, 181, 182, 691, 692, 738, 739,
807).
Una
Aue - Frau Von Üxküll:
née le 10 octobre 1913, un quart d'heure avant son
frère. La soeur jumelle. Jeux incesteux avec son jumeau ( pp 190 , 373,
375) Elle liquide
plus rapidement que
Max,
ses sentiments incestueux. Elle tombe trés malade
en 1935
(
dépression , analyse ) , se marie à 25
ans (
1938 )
avec un musicien , Berndt Von Üxküll ,
qu'elle
rencontre lors d'un séjour dans un sanatorium de Davos.(p
442 - 455 , 458-459 , 491) A eu,
peut-être, des jumeaux nés par
césarienne.
Le
double féminin de Max Aue
: il apparait surtout dans la chapitre Air sous la forme
d'une
présence
hallucinée , d'une forme femelle , entitée composite,
assemblage des
traits de Una , de ceux de la pendue de Kharkov et de fantasmes de Max.
(pp 814, 824, 826-833, 835, 837). C'est peut être un effet de la
possession par une Erynie.
Bernt
Von Üxküll ( Karl Berndt Egon Wilhelm ,
Freiherr von Üxküll)
: Aristocrate antisémite traditionnel , Balte allemand,
paralysé par une balle dans
la
colonne vertébrale. Compositeur de musique moderne. A
refusé d'être membre du Parti. Vit dans un manoir
en
Poméranie. Suit des cures en Suisse (pp 455-458, 796-797).
Dr
Mandelbrod :
Parrain de Max Aue. Personnage quasi allégorique incarnant la
malfaisance et le nazisme.
Industriel incroyablement agé , obèse
infirme, antisémite,
homme de l'ombre, conseiller occulte d'Hitler, éminence
grise de la SS (pp 414 - 422 , 492/b, 620/b, 891/b) . Personnage qui pue,
au sens
propre et figuré. Posséde, en revanche une voix
trés agréable . Entouré de jeunes
femmes
hiératiques ( Hilde, Hedwig, Heide qui
se ressemblent comme des
jumelles, des clones, p 890). Passera à l'Est à la
fin de la guerre.
Herr
Leland : industriel antisémite d'origine
britannique ( allusion possible au passé colonial de l'empire
britannique ) , homme
de l'ombre, éminence grise de la SS. A un oeil de verre mais
lequel ? Parrain de Max Aue (pp 414, 415,
492, 621, 643, 650, 762, 763, 890, 891). Passera
à l'Est
à la fin de la guerre.
Héloïse
Moreau , veuve Aue
: la mère de Max. A fait ce qu'elle a pu pour
élever ses
deux enfants . Perçue par son fils comme phallique
et
castratrice (pp 342-345). Forme
grise . (pp
476-489)
Assassinée
( étranglée ) le 28 avril 1943. ( pp 489 , 807
). A des traits composites de l'Erinye et de Clytemnestre
Aristide
Moreau :
le beau père de Max.
Commerçant . Assassiné (à coup de
hache ) le 28 avril
1943. ( pp 488-489) )
Tristan
et Orlando
: les jumeaux mystérieux. Ces garçons jumeaux
apparaissent dans l'inconcience de Max ( p 393) bien avant
d'émerger dans
la réalité (p 477 ) . A noter
qu'il existe une thématique du semblable
dans ce
roman. A confronter à la thématique de l'Autre : le
Juif, le bolchévique, la
femme.
Pr
Hohenegg
: médecin officier viennois . Anatomo-pathologiste de la 6
ème armée plutot sympathique. Echanges et
commentaires
philosophiques sur la vie , la mort, le corps humain (pp 177, 236,
237,
266, 320, 353, 596 , 601, 684 , 688 ). L'extermination de Juifs est
pour lui une vraie saloperie ( p 601) .
Osnabrugge
: ingénieur officier , bâtisseur de ponts
chargé de les détruire ( pp 131,132, 630, 684,
865, 871 ). Le thème du pont commence dès le première ligne du chapitre
Allemande I et II : «À
la frontière on avait jeté un pont flottant.»
Leutnan
Voss:
linguiste, scientifique, chercheur universitaire. Personnage
sympathique . ( pp 199, 233, 241,
245, 248, 252, 255, 280, 284, 285). Le
spécialiste des
langues d’Europe de l’Est et du Caucase . Le
problème de la langue en tant
que
pouvoir politique est passionnant. Voss n'est pas raciste.
Assassiné par le père d'une jeune fille
caucasienne (p 294 , 297). Max le
revoit dans son inconscience au fond de la Volga ( p 364
) .
Frau
Dr Weseloh
:
spécialiste nazie et antisémite
envoyée par Berlin pour
répondre
aux questions anthropologico-biologico-linguistique insolubles (pp
287-293, 299).
Nahum
ben Ibrahim
( Chamiliev ) : Centenaire juif tchétchène , qui
choisit dignement sa mort ( p 261) - Conte ( Petit Midrash)
remarquable .
Yakov
: le petit juif qui jouait du piano comme un dieu, mort
à 12 ans ( pp 92, 103, 104, 108 )
Pravdine
Ilia
Semionovich :
42 ans - commissaire politique soviétique capturé
à Stalingrad. Commissaire de régiment ,
lieutenant
colonel . Un "type
trés fort". ( pages
362-370 : grande
confrontation avec Max Aue , qui prend la
forme d'une discussion trés vivante sur le communisme et le
national socialisme ) .
Franz Hanika
: ordonnance de Max
Willy Partenau
: amant de Max( p 179 - p193)
Piontek
: le chauffeur. Volkdeutscher
de Haute Silésie , né en 1919. (pp 502,
529,778, 859 )
Le juge Dr.
Morgen : juge SS, rattaché à la Kripo ( pp 548- 551 ,
554-555 , 566 (878)
)
Hélène
Anders née Winnefeld
: veuve . Amie amoureuse
de Max ( pp 638 , 664, 671, 684, 70, 745 ) . Trés
beau
personnage
féminin. Berlinoise blonde aux yeux foncés
assymétriques et assyriens ( par
assonance !) , calme ,
sportive , oblative. Allemande
innocente des crimes de l'Allemagne nazie.
Clemens
et Weser
: policiers , Kriminal-kommissären
(
pp 674, 694, 760 , 767, 786, 885, 888, 893 ) .
Caricatures
de
policiers. Leurs noms sont empruntés à des bourreaux nazis de
Dresde qui formaient un trio : Johannes Clemens , Arno Weser et Henry
Schmidt ( cités par
Victor
Klemperer ) . Incarnent les Erinyes.
Enfants
orphelins Volkdeutschen
: horde effrayante d'une soixantaine d'enfants sauvages qui s'attaquent
à tout le monde, sous le commandement du jeune Adam (pp
858-863).
1-2-8
Les
personnages
historiques du roman
Adolf
Eichmann, Heinrich
Himmler,
Reinhard
Heydrich, Rudolf Höss,
Adolf Hitler, Ernst
Jünger, Otto
Ohlendorf , Otto Rasch
, Paul
Blobel
, Willy Seibert , Werner Braune, Adolf Ott,
Waldemar
von Radetzky, Heinz Schuber, Walther Bierkamp, Kuno
Callsen, Widmann , Heess , Arno
Schickedanz, Gerret
Korsemann,Theodor Oberländer, Reinhard Höhn.
Les
collaborateurs d'extrême droite fascistes et nazis
français : Jean
Bichelonne , Fernand
de Brinon , Jacques
Doriot.
Les "antisémites
de plume" français : Pierre
Antoine Cousteau , Léon
Degrelle , Louis-Ferdinand
Destouches ( Céline ) , Maurice
Bardèche , Robert
Brasillach, Pierre
Drieu La Rochelle , Edouard
Drumont.
Mais aussi tous
les condamnés, toutes les victimes, tous les morts,
trop bien présents mais anonymes dans le
roman .
Voir l'
index onomastique de l'édition
espagnole (
blog de Ferran Mir Sabaté en catalan )
1-2-9 Les chapitres
( Toccata et
danses du XVIII ème siècle , suites allemandes de Bach )
| Chapitres |
Pages en
collection Blanche/b |
Pages en
collection Folio/f |
|
Première et dernière
phrases.
|
| Toccata |
9
à 29 |
13 à 43 |
Dans les années 70
ce texte est écrit par
M. X (identité volée à un
français du STO)
criminel SS établi en France aprés la guerre . Ce dernier
rapport le lecteur en
est
l'adresse mais pas le destinataire (p 16/b, p
20/f).
Il a des fantasmes depuis l'enfance ( p 14/b ) . Cite R. Hilberg (p
21/b, p 29/f ). |
« Frères humains, laissez-moi vos
raconter comment ça c'est passé.»
« Allons, puisque je
vous dis
que je suis comme vous!»
|
| Allemandes I et II |
31
à 311 |
47 à 484 |
[ Hitler
déclenche l'opération
Barbarossa
le 4
juin 1941]
Ukraine
/ 27 juin 1941
- février 1942
Au début Aue
est un bureaucrate,
juriste
étroit, pas assez actif
(p 61). Son
rapport sur la France est mal reçu. Son ami Thomas
le fait entrer au SD. Les Einsatzgruppen
pendant
la campagne des Balkans vont nous plonger au fond de
l'horreur criminelle. Les tueries sont éprouvantes pour le
lecteur et pour les tueurs surmenés
(pp 124, 125 ). Le narrateur
possède le recul nécessaire. Les juifs sont
exécutés en masse au fur et à mesure
de la
progression vers l'est (100 000 selon Thomas ). L'amateurisme des
tueurs est
progressivement corrigé. Les images font penser aux
représentations d'Otto
Dix.
Les pendus de Kharkov (pp 160 ,161, 162, 163, 170,171) . Repos en
Crimée Crimée
/ mars- avril 1942 .
Les Bergjuden du Caucase ( «la montagne des
langues» )
sont-ils juifs de sang ou de culture ?
Enquête anthropologico - biologico-linguistique (Dr Voss ,
Frau
Dr Weseloh). Univers à la Steiner. Nahum ben Ibrahim
représente toute
la
culture
face à la barbarie ( pp 261, 265). Max défend les
thèses de Voss : les Berjuden devraient être
épargnés. Voss est tué par le
père d'une
jeune fille locale. Max est
sanctionné par
Bierkamp qui l'envoie à
Stalingrad
Caucase / mai -
décembre 1942
|
« A la frontière on avait jeté
un pont flottant.»
« Finita la commedia.»
|
| Courante |
313
à 395 |
487
à 613 |
[20 aout 1942 :
début de la bataille de Stalingrad
]
Stalingrad /
décembre 1942 - janvier 1943 : la Volga , le Kessel.
Baptème de l'air trés chaud. La situation est
catastrophique pour les Allemands encerclés.
Noël
1942 .
Ivan Vassilievich Pravdine , prisonnier commissaire de
régiment , et Max dissertent sur le communisme et
le
national-socialisme, comme sur un plateau de télévision,
mais au milieu de l'Apocalypse.
[13 janvier 1943 Hitler proclame la «guerre totale
»
p 379, ligne 16 : Hauser est éventré par des
éclats d'obus. p 383b , ligne 13, le 21
janvier 1943 : Aue est
touché par la balle d'un sniper mais le rythme de
l'écriture est inchangé. Le récit se
passe dans
l'inconscience du narrateur. Le Dr Sardine est un capitaine
Némo antisémite français (
avatar de Céline ).
[ 2 février 1943: victoire soviétique
à
Stalingrad - capituation de la VI ème armée
allemande de
F. Paulus ] |
«Alors
je pris le train à Minvody et je m'acheminai péniblement
vers le nord.»
« Au fond de l'allée,
entre les rangs de cavaliers empaillés sur leurs montures, ma
soeur avançait d'un pas égal.»
|
| Sarabande |
397
à 491 |
617
à 763 |
Février
1943- Fin
avril 1943 Sortie du coma (au Nord de
Berlin ) et
rencontre rapide
avec Himmler et Kaltenbrunner. Repos en Poméranie (Ile de
Usedom ) .
Février et mars 1943.
3 mois de congés à Berlin (p
408b ) . Rencontre avec Mandelbrod, Eichmann, Best. Part à
Paris avril
1943 (p
460 )
puis à Antibes ( p 475b). Mort mystérieuse
de sa
mère
et de son beau père le 28
avril 1943 ( p 489). Matricide ? |
«Pourquoi
tout était-il si blanc? »
« Je
rappelai le
bureau de Mandelbrod et laissai un message.»
|
Menuet
( en rondeaux ) |
493
à 791 |
767
à 1234 |
Mai
- juin 1943 Max Aue est
chargé, par Himmler, d'optimiser la force de
travail des Häftlinge (
détenus de camps de concentration ) . Relations avec Adolf
Eichmann. Description des camps d'extermination : Belzec , Sobibor,
Auschwitz
juillet
1943 .
Ses rapports bien
étayés , sont plus ou moins bien reçus
par
la hiérarchie. Rencontre Speer. aout - octobre 1943
Berlin
bombardée par les alliés . Posen et Cracovie / 6 et 7
octobre 1943
Le secret ,
les
intrigues , la corruption ,
les défaites, la fatigue minent Max trentenaire octobre 1943
qui rencontre
Hélène, une femme d'exception. Berlin / octobre 1943 - mars
1944
2 policiers enquêtent sur la mort de sa mère et de
son beau père.
Mathausen
, Budapest /
mars - avril 1944 Berlin
/
avril à juin 1944 , Auschwitz
juin-juillet 1944 , Berlin
juillet-octobre 1944 Juillet 1944 Max souffre d'une fièvre typhoïde.
Préparation de la solution
finale en Hongrie. Hongrie/
octobre - novembre 1944 Auschwitz décembre 1944 - janvier 1945
Berlin
janvier -
février 1945
|
« Ce fut Thomas, vous n'en serez
pas
surpris, qui m'apporta le pli.»
«La maison était au fond.»
|
| Air |
793
à 837 |
1237
à1303 |
Février
et mars1945 - Commotionné à
Berlin Max a un congé.
Séjour de un mois
en
Poméranie dans la maison des Von Üxküll.
Rêveries solitaires et fantasmes érotiques sur sa
relation
incestueuse.Désespoir érotique du héros. L'écriture est portée par un
souffle
obsessionnel douloureux. L'image (hallucinée) de l'esprit féminin
gît dans la neige. |
« La maison était fermée .»
« Mais non, elle
continue
encore.»
|
| Gigue |
839
à 894 |
1307
à 1390 |
Mars
1945 Fuite de Max ,
Thomas ,
Piontek devant l'avancée des Bolchéviques.
Scènes de massacres . Max tue un veillard qui joue L'Art de la fugue. Menacés
par des enfants sauvages et hostiles . Mars et avril 1945
Retour
à Berlin détruite. Max tue un diplomate
homosexuel.
Rencontre avec Hitler. Emprisonné,
évadé, puis
rattrapé par la police criminelle ( 2 ans aprés
le meutre de sa mère) le
28 avril 1945.
Fin du récit dans le métro inondé,
puis le Zoo de Berlin
dévasté. [ Rappel
historique : Hitler se suicide le 30
avril 1945 ] |
« Thomas me trouva assis sur une
chaise, au
bord de la terrasse.»
« Les Bienveillantes
avaient
retrouvé ma trace.»
|
| Appendices |
897
à 905 |
1393
à1403 |
Glossaire et équivalence des
grades |
|
1-2-10 Au delà du
Bien et du Mal : le Réel
Ceux
qui
ont essayé de témoigner de l'horreur et de l'innommable
Réel se sont
heurtés à une difficulté touchant à
l'impossible. L'impossible «est la distance infinie à
combler par le langage » (
Maurice Banchot )
L'ensemble du roman de Jonathan Littell laisse une béance avec
le Réel ( qui engendre chez le sujet une horreur absolue et une
jouissance qui défont sa pensée ), d'où
jaillissent
de la dentelle noire, une main tendue en guise de papier
hygiénique, un
gant de femme abandonné sur le bord d'une
fenêtre, des fourmis qui entrent dans les crématoires (
« ... à l'intérieur ,
tout était noir
et silencieux » ) , une horreur douceâtre qui engendre
des rêves et des angoisses chez le narrateur , un malaise complexe chez
le lecteur .
Ce livre de 900 pages en collection blanche , de 1400 pages
en
édition de poche va accompagner le lecteur sur plusieurs jours ,
voire plusieurs semaines. p 11(13) «Ça
risque d'être un peu long, après tout il s'est passé beaucoup de
choses, mais si ça se trouve vous n'êtes pas trop pressés, avec un peu
de chance vous avez le temps.» C'est une expérience de
lecture qui
peut permettre à certains lecteurs de régler leur rapport
avec ce Réel. Jonathan Littell fait partie de ces personnes qui
ont été touchées , écornées par le
Réel , et qui sont capables de le transmettre. Il essaye d'en
rendre compte alors que les derniers témoins disparaissent. La
raison historique ne permet pas d'approcher cette horreur de
manière totalement satisfaisante. Il faut savoir dépasser
une première approche du roman de Littell qui serait celle de la
perversion. Il s'agit pour le lecteur de se situer par rapport à
un événement majeur de l'humanité qu'il s'agit de
nommer un «trauma » et que tout un chacun doit traverser,
qu'il soit juif ou non, parce que notre monde occidental actuel s'est
fondé sur ce Réel de l'extermination p 11(13) « Et puis ça vous concerne : vous
verrez bien que ça vous concerne ». p 15 (19) « Même un homme qui n'a pas fait
la guerre, qui n'a pas eu à tuer, subira ce dont je parle.»
1-2-11
Le roman de J. Littell emprunte à plusieurs genres narratifs
L'écriture est classique mais
forte. La maîtrise narrative ne faiblit à aucun moment. Du
roman-feuilleton au jeu vidéo de plates-formes en passant par l'épopée,
le pastiche, les gags, les descriptions naturalistes, les descriptions
gore, l'interpellation, les dialogues serrés, les conversations et les
soliloques , les réflexions
philosophiques , l'anachronisme, le texte emprunte à
plusieurs genres narratifs .
L'intertextualité foisonne. Au delà de ce qu'apportent les archives
historiques sur la violence nazie, la structure du roman est bâtie sur
l'entrecroisement de
formes et de signifiants musicaux , plus ceux du mythe de l'Orestie ,
plus ceux des effets désastreux de la raison à la dérive , plus ceux de
la subjectivité , des rêves , des fantaisies ( fantasmes ). Littell
laisse à dessein des trous dans la narration. Je n'y vois pas un jeu
intellectuel. Ils représentent la béance impossible à combler par le
langage. Ils empêchent une suture définitive des interprétations. Il
faut souligner la profonde ironie de certaines sections narratives (
Annick Jauer a fait de ce repérage un
excellent
article ).
01-1 Segmentation
des chapitres
01-2 Chronologie
02-L'appel
à l'identification : la
fabrication d'un pacte de lecture pervers
03-Les
rêves et le coma de Max Aue
04-Les
pulsions de Max Aue
05-Les
ratages de l'amour et du féminin
06-Thomas
Hauser
07-Max
Aue : qu'en disent les personnages ?
08-Miroirs
et jumeaux
09-La
musique et le piano
10-Remarques
sur la narration
11-Comparaisons,
métaphores, images
12-Intertextualité,
transtextualité, hypertextualité
13-Humour
et gags
14-Les
grandes dissertations
15 L'antisémitisme de Max Aue
16-Bibliographie
générale
17-Lettres
de J.L. à ses traducteurs
18 Max Aue et les Bienveillantes ( Knol )
©
Lyonel Baum / ( janvier 2007- Août 2008 )
Version du 30-08-2008