chRoNIquES
La chronique Nos amis les gens est parue dans
l’hebdomadaire 7 à dire en 2003.
“Nous
venons en amis. Nous sommes les Authentocs !”
(Définitivement,
voilà qui sonne un peu mieux que “néo-ruraux”.)
La terre,
ils ne la travailleront jamais – seventies ont vécues. Non, eux, ils rachètent
un corps de ferme pour en faire un loft campagnard. D’où ils regardent vivre
les autres. Les autres… Foin d’exploitants bovins ! Pour les Authentocs, la cambrousse est réserve.
Consubstantiellement, ils y cherchent d’autres indiens. Et toujours finissent
par les trouver. Il y a Armand le croquenote, un gars de Courbevoie –
fabriquant “à l’ancienne” de vielles à roue ; là où on n’en a jamais joué.
Il y a Séverin et Jeannine – brasseurs en pays d’ancestrale piquette ;
fameux pour leur “bière de tradition depuis
Tous gens
formidables.
Notoirement
humains.
Prenez-en
de la graine.
À Paris,
les Authentocs ont conservé quelques relations
choisies. Deux, trois créatifs, un photographe, et puis Gégé, un habitué de ce bistro
en face de la Maison de la Radio…
– Ah ! Gégé… si tu savais…
un ethno-système d’une telle richesse ! Au risque de l’égoïsme, on n’en
peut rien dévoiler. C’est déjà miracle qu’il n’ait été perturbé plus avant.
– Où ça,
dis-tu ?
Armand,
Séverin, Jeannine et Jacquot finiront au bout d’un micro – celui de La Kriss,
ex-Kriss Graffiti, c’est probable. De fil blanc en aiguille creuse, les Authentocs se font pourvoyeurs. “Bons clients” pour
programmes en trompe l’œil. Le terroir ripoliné façon village Potemkine –
ruralité effacée au profit d’épiénergumènes apprêtés
indigènes par la magie du verbe bêlant et du gros sentiment.
Avec le temps, les Authentocs ne parlent plus des autres. Ils se sont fondus
au décor. Jusqu’à en devenir l’élément principal. Désormais, ils donnent
eux-mêmes des interviews (France-Bleueeeee !
France-Bleueeeee !), apprennent le patois
(comment dit-on “ethno-système” en dialecte local ?), et militent contre
l’élargissement de la Départementale 12 au nom de la sauvegarde des hérissons
(“Le sait-on ? l’espérance de vie du petit quittant le nid est inférieure
à deux ans. Quatre spécimens sur mille seulement atteignant l’âge de 10 ans, 24
% de la population étant éliminés par le trafic automobile…”)
Cette année, enfin, ils ne vous
ont pas invités au premier week-end de l’été. Quelque chose n’est pas passé.
Peut-être les cinq morts de la D12, l’an dernier, que, écœurante pusillanimité,
vous avez cru bon de mettre en balance s’agissant du génocide de nos amis à
piquants.
Ils
sont gens de grande séduction, avec leurs airs de ne pas y toucher – filet de
camouflage d’où fusent traits d’esprit et philippiques en blitzkrieg. Et puis,
comme inhérent à leur personne, ce petit supplément d’on ne sait trop quoi… Ou plutôt
si, on le sait : cette capacité à disputer le “ni dieu ni maître” aux
mornes clones de Léo Ferré. Libertaire mais dans la joie. Pourquoi pas ?
On irait même se délecter de cette ironie pour temps finissants dont ils sont
les orfèvres. S’il ne se dégageait de tout ça une forte odeur de Zyklon B.
C’est
un fait, les anarcho-droitistes puent la mort.
Frappés qu’ils sont d’une étrange nécrose intellectuelle : le syndrome de
l’outsider – compulsion les poussant à incarner la lie de l’humanité. Dans les
années quatre-vingts, en réaction au “socialo-communisme
triomphant”, on les a connus nazillons “pour de rire”, collabos “rigolos”.
(Tellement spirituel de se saluer bras cassé main tendue.)
–
Helmut ! En voilà une surprise ! Tu es revenu du front de
l’Est ? Quelles nouvelles ?
– Arrrh ! Ne m’en parle pas ! Les Russes
sont sur la Vistule… Mais toi ? On m’a dit que tu étais à Sigmaringen.
Comment va le Dr Destouches ? Bébert a-t-il toujours beau poil ?
Pur second degré ! Il ne s’agit que de choquer, qui pourrait
en douter ? Jusqu’au jour où les plus bêtes – à moins qu’il ne s’agisse
des plus
déterminés – en viennent à livrer le fond de leur pensée :
“Depuis deux mille ans, il nous aurait été
facile de nous débarrasser des Juifs, pas besoin d’attendre Hitler et ses gros
sabots.”
Marc-Édouard
Nabe
Invariablement,
les anarcho-droitistes suscitent les cassages de
gueule ad hoc – chez Pivot ou aux “manifs unitaires” ; le rouge
peut bien s’y mêler au brun, tout le monde n’est pas daltonien. Quand plus
excités qu’eux les menacent du vitriol, ils trouvent l’humilité de la traversée
du désert. Ils en reviendront habillés par les années, travestis d’oubli.
N’empêche ! Le filet de camouflage se délite. Le trait d’esprit tire à la
ligne. La philippique devient toquade. Ils étaient salauds en couleurs, les
voilà petits aigris. Jaugés enfin pour ce qu’ils sont : révoltés
n’augurant d’aucune libération. Juste la haine de tout ce qui n’est pas
eux-mêmes.
– Fin –
T’as pas vu ?
La chronique T’as pas vu ?, illustrée des
photographies de Philippe Erard,
est parue dans le mensuel Un autre Finistère en
2002.
T’AS PAS VU L’HÉLICE DU CHARLES-DE-GAULE ?
Recouvrance… Allons-y pour
la ritournelle : Pont levant, Tour Tanguy… l’âme du vieux Brest. Celui
d’avant les bombes. Ajoutez Gabin et Morgan dans Remorques ; une
dénommée Barbara pour, après-guerre, constater les dégâts ; tout est dit.
Mon Recouvrance à moi,
c’est plutôt celui des chansons de Miossec :
perspectives enivrantes à la San Francisco, Super U, bistrots… Et l’impression
tenace qu’il est plus de choses sur la pauvre rive droite qu’aux beaux
quartiers du centre ville. La preuve ? Écoutez un peu ça :
“Il s’appelait Jean Quémeneur
/ C’était le fils d’une demi-sœur / De la fameuse Madame Larreur
/ La grande Hortense / Celle qui tenait un caboulot / Aux gars de Dinard et
d’Saint-Malo / Tout près d’la caserne du Dépôt / À Recouvrance…”
Alors évidemment, c’est là qu’il m’attend.
Moi, qui m’aventure en fond de rade. Lui, embusqué au coin du zinc. Le temps de
virer, il m’a déjà abordé. Tellement de choses à me raconter… Il y a des jours
où je voudrais crier : “Assez de ces terribles secrets ! N’en
jetez plus, la cour est pleine. J’en sais trop… beaucoup trop !” Seulement voilà, le
journaleux attire l’info comme la mini-jupe le regard masculin. C’est la vie.
Et puis bon, je vous rappelle où nous sommes.
“Qui n’a pas connu ces gens-là ? / C’était parent
aux Kervella / Qui faisaient tant de tralalas
/ Et d’manigances / Portant voilettes et grands chapeaux / Qu’on aurai
dit, ou peu s’en faut / Qu’ça fréquentait des amiraux / À Recouvrance…”
Mon
interlocuteur aussi prétend avoir ses entrées au Bal de la Royale. Nom de
code : “Johnny Berck-Plage”. Profession : intermittent des
“Moustaches”. La parenthèse est nécessaire. Parce que les Moustaches en
question s’accommodent trop bien des faux nez. Tenez, l’observateur distrait
n’évoquera sans doute que la “protection et la sécurité des personnels,
informations, matériels et installations de la Marine nationale”.
Moi qui ai la précision chevillée au corps, je soulignerais grande compassion
pour les p’tits matelots kiffant “Marie-Jeanne” au-delà du raisonnable ;
cette attention redoublée envers les épouses restées au port. S’agirait pas
qu’un apprenti rasta aille nous drosser le Dugay-Trouin
sur les récifs du Goulet. Ou que Mme ne se répande en indiscrétions
marinières dans le tout Brest, pendant que son sous-marinier de conjoint
s’ennuie dans sa bannette par
“Son père était pompier au Port /
Travaillant peu mais buvant fort / Et jamais content de son sort / Comme
bien on pense / Avec sa pipe et son fanal / Il s’baladait dans l’Arsenal
/ De l’Arrière-Garde au Fer-à-Cheval / À
Recouvrance…”
Johnny sait y faire avec
la presse. L’air de rien, me lâche une bordée de confidences propres à
émoustiller le plus obtus des scribouillards de bord de mer. Mots clés :
“avaries”, “Charles-de-Gaulle”. Le navire, pas l’autre. Celui qu’il fallait pas
débaptiser. Parce que, à l’origine, le fier porte-avions s’appelait Richelieu.
Et changer le nom d’un rafiot, c’est comme qui dirait embarquer une cargaison
de lapins. Ça porte pas chance… À propos de scoumoune : la chaudière, un
enfer ; radiations, c’est pas bon ; la vitesse, d’une
tristesse ; les couchettes, pas honnêtes ; réacteur, à faire
peur ; pont d’envol, croquignole ; les safrans, tremblotants ;
et l’hélice… y a un vice ! Les plus superstitieux font remarquer que cette
dernière a cassé en plein Triangle des Bermudes. Fallait pas débaptiser, qu’on
vous dit. Johnny, lui, ça le laisse froid.
“Sa mère était une Kermarec
/ Vous savez bien d’Lambezellec / Une grosse sentant
du bec / Qui n’eut pas d’chance / Avec Jean, son premier mari / Bon
garçon, mais faible d’esprit / Qui dans son grenier se pendit / À Recouvrance…”
Son scoop
est de ces histoires salées faites pour être crues. Pleines d’ennemi intérieur,
le couteau entre les dents, la faucille sous le bras. Saboteurs aujourd’hui
désœuvrés, mais toujours prêts à nuire à leur patrie. On l’a compris, la DCN
réchaufferait en son sein les coupables. Ceux qui ont fait un sort à l’hélice.
Selon une méthode éprouvée, Johnny mélange à plaisir l’établi et
l’improbable : premier navire de surface à propulsion nucléaire construit
par la France, le Charles-de-Gaulle innove à plus d’un titre. Aussi redoutable
par son électronique embarquée que par sa flottille aérienne. Et ça, les
Yankees auraient du mal à le digérer. Raison pour laquelle ils seraient passés
à l’action. Pervers comme peinent à l’imaginer les honnêtes gens, nos amis
américains auraient manipulé quelques rouges syndicalistes, instrumentalisant
leur tendance naturelle à traîner des pieds
si la chose peut entraver la marche en avant du complexe militaro-industriel…
Comme pour s’excuser du peu, Johnny conclut : “Ceci
dit, si tu préfères, tu peux aussi croire qu’un ouvrier mal payé a craché dans
le moule de l’hélice… Que le glaviot a fait une bulle… que c’est ça qui a
entraîné la rupture d’une pale…” On dirait du Ardisson
de la grande époque : “infos ou intox ?” Je le regarde finir
son demi. Il a l’air innocent tel l’agneau qui vient de naître.
“C’est par une nuit qu’il vit le jour / Au 13 de la
rue de la Tour / Il faisait noir comme dans un four / Et puis, pas d’chance /
Avec ça un vrai temps d’canard / D’la pluie, du vent et du brouillard / Ce qui
mit la sag’femme en r’tard
/ À Recouvrance […]”
Maintenant, c’est retour
sur zone. Avec mon photographe.
“Y a bagarre…”
fait-il, vaguement inquiet. Effectivement, au fond du bistrot ça discute un peu
avec les mains. Moi, je remarque surtout cette bourlingueuse de comptoir qui me
sourie d’un air entendu. Le genre à plus voir clair. Pas de quoi s’exciter. Au
royaume des aveugles les borgnes sont rois. Et se font tôt ou tard appeler
“mignon n’a qu’un œil”… Faudrait pas croire qu’à Recouvrance plus qu’ailleurs
l’amour fait des cadeaux. Demandez à Johnny.
“Puis il grandit. Quand il fut grand / Travailleur et
intelligent / Il voulut faire un vétéran / Ici commence / L’histoire de ses
amours avec / Marie-Madeleine Poulaouec / La nièce à
Jean-François Cusec / À Recouvrance…”
– Au fait, reprend
l’homme-objectif, qu’est-ce qui prouve que ton Johnny est bien une
Moustache ?
– Sa parfaite connaissance
de certaines vieilles barbes. Qu’il m’a servie en guise de carte de visite…
– Admettons. Mais dans ce
cas, pourquoi serait-il allé te raconter ça ?
– C’est justement ce que
j’ai demandé aux syndicalistes incriminés…
– Alors ?
– Tu parles qu’ils ont
défendu leur bout de gras. Faut dire que les révélations de Johnny
intervenaient en plein débat sur le changement de statut de la DCN. Dernier
établissement national du genre en Europe, que la Défense aurait volontiers
transformé en société anonyme. Pour raisons de compétitivité…
– De la concurrence dans
l’air ?
– Tout
juste. Pour ne parler que des 10 années à venir, la construction navale
militaire française représente un énorme gâteau : 2 sous-marins d’attaque,
17 frégates, et, peut-être, dans le rôle de la cerise, un deuxième porte-avions
nucléaire. Inutile que je t’explique qu’un certain nombre de consortiums
européens sont déjà sur les rangs. Et c’est là que les syndicats s’énervent.
Parce que, dans cette logique de compétition, savoir-faire rime désormais avec
grosse galère. Dès 1998, on savait que l’hélice était défectueuse. C’est bien
simple, c’était écrit noir sur blanc dans Cols Bleus. Mais dans la
marche forcée à la privatisation engagée par la Défense, la DCN devait à tout
prix tenir le cahier des charges. Un chantier nécessitant deux ans de travail a
été achevé en un peu plus de douze mois… Tu comprends, ce sont deux logiques
qui s’affrontent. D’un côté, celle d’un Marché commun de l’industrie de la
Défense avec des groupes privés se disputant les marchés militaires. De l’autre
la vision syndicale d’une DCN nationale d’utilité publique. L’affaire du
Charles-de-Gaulle, c’est la ligne de fracture. Chacun se renvoyant la
responsabilité du gâchis.
– Tu veux dire que… ?
– Que dans cette lutte à
mort, il n’est pas interdit de penser que tous les coups sont permis. Du
genre : les syndicats accusent la Défense d’avoir bâclé le chantier du
porte-avions, illico on fait courir le bruit que le sabotage est le fait de
syndicalistes…
Ce que
disant, je songe à Johnny. Et lève mon verre à son talent de bonimenteur. Sans
rancune, à ses amours…
“Elle était jolie comme un cœur / Il
l’épousa, fou de bonheur / En notre Église Saint-Sauveur / Ah ! Quelle
bombance ! / Aussi quell’ gaieté, quel entrain /
Jusqu’à trois heur’ lend’main matin / Dans les salons
du P’tit Jardin / À Recouvrance …”
On lève l’ancre. En
sortant du troquet, me revient l’affaire des Frégates de Taïwan, ses
pots-de-vin… Me demande ce que le Marché commun de l’industrie de la Défense
nous réserve en la matière. Il faudrait que j’en parle à Johnny, des fois qu’il
connaîtrait Christine Deviers-Joncour.
“Mais à cinq ou six jours de là / Cette
drôlesse le trompa / Avec un Sigond Mait’ Calfat / Plein de prestance / Un Sergent Major, un
Fourrier / Un Commis du port, un Pompier / L’Agent Paugam
et tout l’quartier / À Recouvrance […]”
Nous déambulons encore un
peu dans le secteur. La nuit tombe. Porte Caffarelli,
les grues de l’Arsenal pointent leur long cou d’acier vers le ciel. Bien sûr,
comme dans la chanson, “un vrai temps d’canard”… Machinalement, à chaque
bistrot, je guette au travers de la vitrine. Pas trace de Johnny.
“Le pauvre Jean, pour oublier / Se mit à boire, à
s’arsouiller / Dans tous les bistrots du quartier / À l’Espérance / Au débit
d’la mère Pouliquen / Et même Au retour du Tonkin / On n’voyait qu’lui soir et
matin / À Recouvrance…”
Alors que nous nous engageons sur le Pont levant, un grain
nous cueille au passage. Comme pour nous laver l’esprit de ces turpitudes
maritimes. Mon photographe s’attarde en clichés humides. Je presse le pas.
Retour au réel. Rive gauche, me retourne une dernière fois. Au niveau de la Penfeld, le “Pitit pont” est
vide. Bye bye Johnny.
“Bref, un soir qu’il ventait très fort /
Roulant de tribord à bâbord / Il finit dans le fond du Port / Son existence /
Ayant voulu, le pauvr’garçon / Aidé d’son ami Kerouanton / Larguer l’amarre du Pitit
Pont / À Recouvrance…”
– Fin –
sUiTE : LiTéraTUre
jEunESse