Absent de Bagdad, Editions de La Table Ronde, Collection Vermillon, 144 p, 115 x 180 mm. ISBN : 978-2-7103-2903-9. Parution : 11/01/2007. Prix : 16 €
 AL-QUDS Al-Arabi Volume 19 - Issue 5782 Monday 7 January 2008, p. 10.
Vidéo à consulter
 J.-C. Pirotte dans Un livre, un jour, France 3, 14/02/07. Photo : © France 3.
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Jean-Claude Pirotte, Absent de Bagdad
Les premières pages :
"au début j'avais réussi à écrire quelques mots dans ma langue, ou plutôt les graver du bout de l'ongle sur un carton minuscule que j'avais trouvé dans le noir en tâtonnant, ils ont dit que j'avais écrit le nom d'Allah et que c'était de l'arabe, mais ils se trompaient, il n'y avait ni le nom d'Allah ni aucun mot d'arabe, c'était le prénom de ma fiancée turque, et d'autres mots griffonnés que j'ai oubliés après qu'ils m'eurent enchaîné les mains et les pieds, la main gauche au pied droit, la droite au pied gauche, et qu'ils m'eurent entouré le cou d'une laisse cloutée au moyen de laquelle ils me traînaient dans une galerie souterraine semée de tessons de bouteilles
je dois avoir perdu connaissance à un moment, je veux dire que j'ai fait un effort pour perdre connaissance, ce n'est pas la douleur qui me rendait inconscient, mais la lucidité
c'est un état tellement aigu, tellement inconcevable de lucidité que seuls y résistent les saints ou les prophètes et les martyrs qui en ont une perception exacte et minutieuse, une vision qui dit-on les transfigure
et c'est alors le ciel véritablement qui les pénètre, et moi, soudain, je voyais le ciel s'éclairer au coeur de ce médiocre enfer où j'étais plongé, c'est ainsi que je peux parler de ma lucidité sans prétendre me comparer aux martyrs qui rayonnent d'une foi, d'une certitude autrement prodigieuses que les miennes
mais au plus noir de cette détresse animale à laquelle je me trouvais réduit, une espèce de lumière humaine ou divine insistait avec une douceur tellement inattendue au fond de mon regard aveuglé
il y avait donc l'insistance de ce fragile et tenace filet de lumière comme le rappel ou la promesse d'une vie meilleure à laquelle j'avoue que je n'avais jamais cru sinon dans une enfance lointaine où circulaient des légendes, les nuits d'été, sous les étoiles, quand les bergers veillaient sur le grand silence du plateau
c'est ainsi que ma conscience s'évadait emportée par cette lucidité que ni la vie ni la mort ne pouvaient me ravir, et que ceux qui me torturaient ne connaîtraient jamais
et c'était aussi comme le privilège d'une enfance nouvelle qui m'était offert dans le monde de ténèbres où des hommes et des femmes exerçaient sur mon corps, mais ne réussissaient pas à infliger à mon esprit, les sévices de je ne sais quelle ancestrale malédiction qui était la leur
ces hommes et ces femmes je les devinais accablés par le poids de cette malédiction quand ils s'appliquaient à rire aux éclats en frappant la plante de mes pieds avec leurs longues matraques afin de me forcer à ramper comme le crabe muselé que j'étais devenu
car derrière les rires et les gloussements j'entendais les cris et les pleurs des enfants qu'ils étaient encore malgré eux, qu'ils étaient à leur insu, comme j'avais été l'enfant qui s'acharne aveuglément à frapper de verges le serpent d'eau qui refuse de mourir dans la lumière éblouissante de l'été
et les éclats de rire et les injures et les insultes, les coups et les outrages pervers, tout cela c'était une peur enfantine et même une terreur sacrée en eux qui en étaient les profondes inspiratrices
la nudité elle-même qu'ils m'imposaient était un retour à l'enfance, la mienne, oui, mais surtout la leur, une enfance dont ils ne gardaient aucun souvenir innocent, et pour laquelle ils ne pouvaient concevoir que mépris et dégoût, cette enfance avait été dégoûtante et méprisée sans qu'ils l'aient éprouvé, corrompue et suppliciée
des assassins n'avaient engendré que des graines d'assassins, leur jardin d'enfants n'était habité que par des monstres féroces et des marionnettes triviales, et les images de l'enfance étaient frelatées par les meurtres simulés, la fascination des armes réelles, et les figures écœurantes du succès
oui, je crois qu'ils étaient dépossédés de toute enfance, et cela décuplait leur furie et leur épouvantable sentiment de vide et de frustration" (p. 13-17)
Jean-Claude Pirotte se définit modestement comme "un peintre du dimanche et un écrivain du samedi". Or, il a publié une quarantaine d'ouvrages, en poésie et en prose, dont plusieurs ont été couronnés par des prix littéraires : prix Coppée, prix Larbaud, prix Vialatte, prix Duras, pris des Deux Magots, prix Marcel Aymé...
Les critiques :
"Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte. Quand la démocratie dévoyée et l’islam intégriste se rejoignent.", par Idir Iounès, La Dépèche de Kabylie, n° 2193, 11/08/09.
"Majuscule Pirotte", par Aymen Hacen, La Presse de Tunisie, 30/08/07.
"La poésie se régénère grâce à ce souffle prophétique profond qui prend acte et lieu dans la prose des jours. C’est la prose de la Bible et du Coran. C’est la prose où la prophétie ne se fait pas dogme ou superstition, mais rythme, musique et incantation. Humaine, trop humaine, la prose de Jean-Claude Pirotte rejoint celle d’Ibn Arabi et de Bernanos qui occupent une place de choix dans son roman [...]
"Jean-Claude Pirotte : Absent de Bagdad", par Dominique Baillon-Lalande, Encres Vagabondes, 08/08/07.
"Poésie politique", par François Busnel, L'Express, 22/02/07.
"Sur les horreurs commises à Abou Ghraib, éditorialistes et reporters ont beaucoup glosé; la parole est maintenant aux poètes. Pirotte se glisse dans la tête d'un prisonnier. Un homme dont on ignore tout, puisque lui-même ne sait plus qui il est, ravalé au rang d'animal par des geôliers qui ont abdiqué leur identité en acceptant de pratiquer la terreur au nom de la démocratie. Dans ce texte superbe, poétique et politique, Pirotte renvoie dos à dos les deux fondamentalismes qui, selon lui, déchirent la planète: l'islam intégriste et la démocratie dévoyée. Leur point commun? L'absence de doute."
"A la gloire des insoumis. Eloge de la résistance, par Jean-Claude Pirotte, excellent styliste", par Patrick Kéchichian, Le Monde, 16/02/07.
Un livre, un jour, Emission de Olivier Barrot et Sandrine Treiner, France 3, 14 février 2007. Vidéo à consulter : entretien de J.-C. Pirotte avec Olivier Barrot, durée : 02:33.
"Trois oeuvres de résistance, de clandestinité et de désobéissance civile" par Hugues Robaye, sur le site de l'association Groupe Esthéthique
"Pirotte absent de Bagdad mais résolument présent au monde", par Jacques Josse, remue.net, 10/02/07.
"Un roman de Jean-Claude Pirotte. Pourquoi l'Irak ?", par Aude Lancelin, Le Nouvel Observateur, 11/01/2007.
"Avec Absent de Bagdad, l'écrivain
quitte les brumes du Nord pour les prisons américaines d'Abou Ghraib.
On imagine Pirotte, tombant un jour au
hasard d'un magazine sur le sourire asiate de Lynndie England, la soldate
tortionnaire qui traînait en laisse des hommes arrosés d'urine. C'est à elle
qu'on pense aussitôt en découvrant dans Absent de Bagdad la métisse
cheyenne dont les yeux verts troublent un prisonnier irakien. Et puis on
appelle Pirotte dans les Ardennes - car le vieux pirate belge ne met pas
souvent les pieds à Paris, qui ne l'en célèbre pas moins - et il dit qu'il n'y
avait pas pensé au départ, à la putain emblématique de la guerre d'Irak, mais
que, oui, en fait il y avait sûrement de ça.
Des années aussi qu'il voulait rendre une sorte d'hommage à sa "famille "
musulmane. Les immigrés turcs, algériens
ou albanais qu'il défendait dans les années 1970, à la tête du plus gros cabinet
d'avocats de Belgique. "Déjà, à l'époque, on leur donnait du porc à manger
tous les jours en prison. Que l'on soit croyant ou non, c'est une forme de
torture pour un musulman." L'Irak s'impose alors comme abcès. Et lui, le
poète des pluies de Rethel, où le soleil perce rarement, revêt la cagoule d'un
supplicié d'Abou Ghraib. Lui, l'amateur de bières puissantes et de crus rares,
se retrouve dans la cellule d'un "chien maigre de l'Islam", à épouser les
réflexions d'un homme enseveli vivant, humilié mais pas brisé.
On ne s'étonne pas longtemps pourtant de
voir l'auteur embarqué dans la galère moyen-orientale, tant ses obsessions
familières sont là, dans la beauté calme de ce monologue intérieur à la Valery
Larbaud. Le prisonnier anonyme d' Absent de Bagdad, c'est un peu le
narrateur de Cavale, soliloquant l'absurde condamnation qui contraignit
Pirotte à la clandestinité, il y a trente ans, pour avoir prétendument favorisé
l'évasion d'un de ses clients. Une blessure qui devient ici aberration
métaphysique, à travers le destin de ce fils de nomades élevé sous des ciels
immémoriaux, contraint de ramper sous les rangers de tueurs innocents nés
d'hier.
Il n'y a plus de verts paradis de l'enfance au Texas, suggère ici Pirotte, qui
enseigna il y a dix ans aux Etats-Unis. De figures écoeurantes du succès en
meurtres simulés sur écrans, l'Occident a tué l'enfance. Et désormais c'est
cette "mort hallucinée" qui s'exporte partout sur la planète, comme
une guêpe d'autant plus affolée que son entreprise y remporte moins de succès.
Et de citer Bernanos, dont les phrases ne cessèrent de le hanter pendant
l'écriture, dit-il : "Il est dangereux de laisser s'avilir les
faibles, la pourriture des faibles est un poison pour les forts."
Mi-poète, mi-procureur, Pirotte signe ici un manifeste pour ceux qui veulent
croire encore aux légendes millénaires, au triomphe dans l'ombre, à la défaite
improbable des imbéciles."
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