L'ART DE L'ÉPHÉMÈRE
FIGURES DE L'ART 12
Cédric Moullier : Version latine: l'éphémère selon Calzolari.
Pier Paolo Calzolari est, à bien des égards, une "figure" fascinante de l'Arte Povera. Remo Guidieri détecte dans son travail une réelle pensée de l'éphémère, qu'il qualifie d'"authentique tonalité épiphanique"1. Lorsque Calzolari met en scène trois blocs de glace et un chien albinos, il s'agit bien d'un dispositif précaire et fugace. Mais n'est-ce que cela? Et d'abord, comment fonctionne cette œuvre, qui tient momentanément debout? Plusieurs hypothèses peuvent être essayées: nature-morte "minute"? Approche "réfrigérée" du sublime? Il semble en tout cas que quelque chose de
latin passe dans cette œuvre, connectant l'éphémère à des forces et à une civilisation passée.
Gaëlle Périot-Bled : Daniel Buren, Joseph Beuys,Gina Pane - Les vies de l'éphémère.
Des œuvres éphémères de l'art contemporain ne subsistent que vestiges et archives qui témoignent pour l'histoire d'événements révolus. On pourrait donc penser que ces traces ne nous livrent que des œuvres mortes. Il s'agit de mettre cette idée à l'épreuve de l'expérience, par une confrontation avec le travail de Daniel Buren, de Joseph Beuys et de Gina Pane. De sa saisie comme événement à sa renaissance comme avènement, l'œuvre éphémère semble subir une transmutation qui la sauve de la disparition: nous chercherons à mettre au jour les modalités de cette fragile existence.
Yves Millet : Des motifs & des liens. L'éphémère dans l'œuvre d'Andy Goldsworthy.
Comment montrer ce qui ne peut être représenté? Quelles relations l'art et l'éphémère peuvent-ils dès lors entretenir? L'œuvre du sculpteur Andy Goldsworthy, nous paraît exemplaire en cela qu'elle ouvre à une compréhension de la matière fluide du temps non en la figurant mais en la rendant sensible. Rendre sensible ce qui ne demeure pas se fait chez lui par un usage répété de motifs privilégiés où l'art est engagé dans une dimension performative.
Lydie Rekow : De la fugacité de l'action à l'éphémère de l'objet.
Cet article part d'un questionnement sur le paradoxe des actions artistiques, par essence éphémères, qui demeurent, par-delà la présence de l'artiste, à travers des objets à caractère commémoratif, dès lors qu'ils furent conçus comme instruments de rappel. Du temps vécu de l'action, prestation ou événement, ne resterait que cette trace indicielle, un objet répercutant dans un autre espace-temps une forme esthétique impalpable à l'éphémère de l'action artistique.
La démarche de Paul-Armand Gette (1927), choisie pour son caractère exemplairement équivoque, oppose éternité à éphémère. De la destitution de tous les éléments constitutifs des œuvres temporairement exposées, à la brièveté de l'instant que constituent ses interventions se matérialisant dans la transparence, P.-A. Gette décrit le processus d'altération ou de disparition par des dessins à base de sucs, par exemple, dont la fluidité confirme le passage vers l'image. Tel un reliquat, l'objet est oublié au profit de la visualisation d'un mouvement, de la modification même, non sans allusions au phénomène temps. L'éphémère est ainsi accepté et acquis comme épreuve du temps à l'action dans le processus mis en vue.
Bernard Lafargue : Boustrophédons d'Etna Corbal et robes de mues océanes d'Aline Ribière.
Les Boustrophédons de sève d'Etna Corbal et les Robes d'algues d'Aline Ribière se présentent comme des sculptures hétérotopiques, belles et fragiles, à durée de vie limitée. Elles nous invitent à penser l'éphémère, non plus sur le mode mélancolique des Vanités du dix-septième siècle chrétien ni sur celui, désespérément impatient et insouciant, de notre culture kleenex, mais sur celui, positif voire euphorique, de la rencontre harmonieuse et merveilleuse de quelques flux, souffles ou énergies, hic et nunc. Un kairos, un haïku, un yi qi, un sourire de catleya pour le dire avec Swann, qui rend la vie si belle qu'on ne peut qu'en vouloir l'éternel retour.
Louise Poissant : L'expérience de l'éphémère dans les installations sonores.
L'introduction du son dans les installations visuelles a donné lieu à une réinterprétation de l'espace et à l'apparition de toute une série d'œuvres jouant sur des formes de temporalité qui renouvellent l'expérience esthétique. De l'installation à la création d'environnements ou de paysages sonores, des objets aux promenades sonores, on assiste à l'émergence de nouvelles formes d'art reposant sur le temporaire, le passager, l'éphémère. Et pourtant, une part d'elles est inscrite sur un support qui a permis de fixer le son en lui procurant des propriétés de stabilité et de reproductibilité. L'éphémère se décline alors selon diverses modalités et combinaisons de temporalités mixtes qui seront examinées à l'aide d'exemples.
Benoît Berthou : Les musiques électroniques: instituer l'éphémère.
L'originalité des musiques électroniques réside dans le fait qu'elles tentent d'instituer l'éphémère en proposant de "faire de la musique avec de la musique", c'est-à-dire de créer en utilisant comme matériau des compositions d'ores et déjà existantes. Le matériau de l'œuvre n'est ainsi jamais pleinement determine, mais est constamment renouvelé, et l'œuvre relève d'un éphémère qu'elle entend mettre en évidence à travers une temporalité musicale fondée sur la variation et la répétition. La création se définit comme l'exploitation d'un ensemble de possibilités sonores, et le musicien adopte une position qui n'est pas sans rappeler celle du "sage" qu'évoque François Jullien: il conçoit des compositions en forme d'"échafaudages", de constructions éphémères qui sont susceptibles d'être constamment révisées et repensées afin de faire une place à un matériau renouvelé. Forte de semblable dispositif, une musique se définit ainsi comme un objet s'inscrivant pleinement dans le temps, devenant l'instrument d'un devenir et non d'une pérennité.
Matthieu Saladin : L'éphémère dans les musiques expérimentales: sur quelques rapports de durabilité dans ce qui ne dure pas.
Si la musique, et plus généralement le son, sont par nature liés à l'éphémère, cette qualité se trouve être au centre même des préoccupations d'un certain nombre de musiciens à partir des années 50 et 60. Parmi ceux-là nous isolerons ici deux axes - l'Ecole de New York et la scène improvisée anglaise - qui, bien que proches par certains aspects, diffèrent dans leur manière d'en rendre compte. L'article se propose d'examiner la diversité de ces positions, pour tenter ensuite de considérer l'actualité de la notion d'éphémère au sein des musiques expérimentales contemporaines.
Charlotte Beaufort : L'"art phénoménal" du Light and Space. Pour une phénoménologie de l'évanescence.
Comme l'éphémère, l'expérience perceptive visuelle apparaît puis disparaît. La lumière, insuffisante ou éblouissante, en détermine les conditions de possibilité ou d'impossibilité. Pour cette raison, l'éphémère est au cœur des préoccupations de l'art de la lumière, cette pratique artistique nouvelle qui apparut avec le mouvement Light and Space lancé par Robert Irwin dans la Californie des années 1960 (il comprenait aussi James Turrell, Larry Bell, Eric Orr, Maria Nordman) et qui se poursuit encore aujourd'hui chez des artistes plus jeunes, dont Anthony McCall, Ann Veronica Janssens ou Olafur Eliasson. Le mouvement Light and Space, négligé par l'historiographie, apporte pourtant une contribution majeure à un moment-clé de l'histoire de l'art. Prônant un "art du phénomène", il insiste sur le caractère éphémère de l'expérience esthétique et en tire les conséquences sur le statut et la "localisation" de l'œuvre d'art. L'éphémère, dans ce contexte, devient la notion-charnière de toute une esthétique, mais aussi d'une histoire de l'art, nées dans la Californie des années 1960. Scindé par le travail des œuvres en ses deux versants - apparition/disparition, devenir-présent/devenir-absent -, il peut ouvrir la voie à une phénoménologie de l'évanescence.
Itzhak Goldberg : Installation en marche.
La temporalité est une composante constitutive d'une forme artistique "inventée" par le XXe siècle, l'installation. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, celle-ci ne se fixe pas de façon définitive, elle ne fait plutôt que passer. Partant du monument, l'œuvre peut être réduite à un vestige, à une trace, ou s'effacer complètement, sauvée in extremis de l'oubli par la photographie.
Les installations traitées ici sont celles qui se mettent réellement en marche ou évoquent la situation de différents "êtres nomades", des SDF aux déportés, tous ceux qui se voient dans l'obligation de quitter leur lieu et entrer dans une spirale interminable. Dans ce parcours, centré autour de destins sociaux et politiques, les "sujets" se déplacent sur un échiquier géant et deviennent synonymes d'errance perpétuelle. L'invention d'une forme artistique qui se tient prête à plier bagage et se poser un peu partout s'explique peut-être par la violence d'un siècle marqué par d'exodes de masses.
Céline Aubertin : Sculpter l'éphémère.
Est éphémère tout événement qui annonce sa disparition, imminente ou simultanée, mais dans son apparition même. Il ne désigne pas une durée plus ou moins grande mais la qualité d'un moment : un présent d'autant plus intense qu'il comporte en lui-même son propre futur. C'est pourquoi l'éphémère comme tel exprime moins le caractère passager de la vie que le mouvement même de l'apparaître, indissociable de ses variations d'intensité. Les œuvres sur lesquelles nous nous penchons (celles de Bertrand Gadenne, Isa Barbier, Andy Goldworthy et Robert Morris) sculptent le temps, le rendent sensible dans son dynamisme et son mouvement même, en faisant varier formes et matières, rythmes et passages.
Hélène Saule-Sorbé : Le Mouvement des Nuages. Nuages de l'art ou les leçons de l'éphémère.
A l'instar de l'historien et philosophe de l'art Hubert Damisch, le plasticien peut se laisser porter par les nuages pour une itinérance à travers l'histoire des œuvres. Privilégiant l'observation dans l'art du paysage, manifeste dans les études comme dans les écrits d'artistes, il réalise que dans leur course, au fil de cinq siècles, les nuages sont voués à des statuts instables liés aux préoccupations sociétales du moment. Leur permanence dans cet enchaînement d'emplois précaires en a fait tour à tour des opérateurs de profondeur, de délestage, de naturel, d'idéalité paysagère, de conscience, ou encore d'inconscient et de perception symbolique. Ils permettent de remonter l'aventure de l'art sous le signe de la liberté.
Danièle Méaux : Paysages éphémères.
De la fin des années 50 à nos jours, se développe un véritable genre: celui du "Voyage de photographe". Dans ce type d'ouvrages, le dispositif livresque structure la perception des vues et les articule en un tout qui renvoie à l'expérience d'un voyageur photographe. Bernard Plossu est sans doute celui qui, en France, a le plus contribué au développement de ce genre. Ses photographies évoquent bien souvent des moments éphémères, pris dans l'écoulement du temps; elles renvoient à la présence aigue qui fut celle du voyageur, manifestant ainsi son adhésion à la perpétuelle mobilité des choses.
Florence de Mérédieu : De Rikyu et Lafcadio Hearn à Roland Barthes et Sadaharu Horio: lectures de l'éphémère.
Comment peindre, dessiner, écrire et LIRE l'éphémère? Cette question de l'approche de cet état si particulier divise profondément l'Orient et l'Occident. C'est dans l'entre deux de cette confrontation que nous tenterons, à notre tour, d'élaborer une saisie - ou presque saisie - de l'éphémère. Cette aventure nous mènera de Nietzsche à Lafcadio Hearn, de Roland Barthes à Rikyu (grand maître du thé), d'André Masson à Sadaharu Horio, membre du groupe Gutai.
Edwige Muller : Le Witz dans l'art contemporain. Le mariage des hétérogènes et la pratique de la simulation.
Certaines formes d'humour dérisoire caractérisent une partie des pratiques de l'art actuel. Aux côtés du burlesque et de l'idiotie, le Witz - trait d'esprit - définit un grand nombre de prestations sans prétention affichée, apparentées à des reparties spirituelles ou à des gags visuels. Détachées du souci de leur pérennité matérielle, affranchies, semble-t-il, de tout projet idéologique, elles intègrent avec ironie leur contexte d'apparition en visant une efficacité ponctuelle. Il s'agit ici de relier cet art de l'à-propos à l'accélération du temps et à la valorisation de l'événement propres au monde contemporain ainsi qu'au cynisme et à la parodie comme postures typiques de la post-modernité. On tente d'expliciter les procédés et les stratégies qui sont les siens, et on s'interroge sur la vocation et sur l'impact de ses petits attentats.
Alicja Koziej : Bulles, air, vent.
Les textes poétiques de maints écrivains du XXe siècle (Jules Supervielle, Pierre Reverdy, Saint-John Perse, Philippe Jaccottet, André du Bouchet, Pascal Boulanger) ainsi que l'art de Philippe Ramette ont en commun le même intérêt pour la légèreté et l'insaisissable que l'on trouve dans la substance aérienne. Pour ces poètes, il s'agit de la poursuite de l'extase que les formes fondées sur la légèreté, fragile mais enjouée, peuvent offrir. De leur volonté de voler et de s'exposer à l'air naît l'écriture du bonheur, de l'intimité joyeuse et de la confiance heureuse en existence.