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Comment savoir si je suis chrétien
par Max Dauner
Vers la fin du IIe siècle, à Alexandrie, un chrétien anonyme rédigea une lettre adressée à un certain Diognète, païen désireux de s’instruire du christianisme.
« Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par la langue, ni par les vêtements. … Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre ; tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés là. … Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois. » (À Diognète, IV, 6-V, 1-10).
Le fait d’être chrétien, que ce soit dans un monde romain païen ou dans un monde moderne de plus en plus incroyant, revêt une signification puissante. Si rien ne les distingue nettement sur le plan des usages quotidiens, chrétiens et non-chrétiens vivent, au fond, sur deux planètes différentes. Ils habitent deux réalités opposées. Les philosophes appellent de telles réalités mentales des « visions du monde ».
Chacun de nous en a une, même s’il n’a jamais pris la peine de bien l’analyser ou d’y réfléchir. C’est le point de vue que nous avons sur la réalité globale, c’est notre philosophie de vie. Cela va bien plus loin que les pratiques rituelles (cérémonies cultuelles, baptême, communion) ou morales (chasteté, refus de l’avortement) qui caractérisent les chrétiens et les différencient de leurs voisins non croyants. Un chrétien est défini bien plus fondamentalement par sa vision du monde que par les rites qu’il pratique le dimanche ou par les valeurs morales qui régissent ses relations avec son prochain. Ce ne sont pas ces pratiques qui font de lui un chrétien, c’est plutôt qu’il pratique ces rites et ces valeurs parce qu’il a la vision du monde chrétienne.
La guerre des visions du monde
Il ne reste en lice, dans notre culture occidentale, que deux visions du monde qui comptent. Le premier est le nouveau paganisme sécularisé, hédoniste et matérialiste. L’autre est la tradition judéo-chrétienne dont l’Église incarne la forme la plus pure et la plus complète. Nous organisons notre vie en fonction de l’une ou l’autre de ces deux visions du monde. Voilà ce qui fait de nous des chrétiens ou des païens.
Ces deux visions du monde s’opposent fondamentalement sur trois points : (1) ce que nous croyons au sujet de la vérité et de comment connaître la vérité ; (2) la nature du monde ; (3) la morale. Pour dire les choses plus simplement, le paganisme moderne nie d’emblée et par principe l’existence objective de trois choses : la vérité, le monde spirituel, et la loi morale.
Regardons brièvement ces trois points. Cela nous aidera à déterminer si notre façon de voir le monde est d’origine chrétienne ou d’origine païenne.
La vision du monde sécularisée
Le paganisme sécularisé moderne croit qu’en matière de religion et de morale, la vérité est inconnaissable ou inexistante. Chacun a droit à sa propre vérité puisque, finalement, une vérité vraiment vraie n’existe pas. On s’imagine que c’est là une attitude de tolérance, mais c’est en fait une forme d’intolérance aussi rigide que le plus rigide des intégrismes religieux.
Cette mentalité commence par un dogme : le monde est absurde, c’est-à-dire il est le fruit du hasard ou de forces physiques aveugles et n’a donc en lui-même aucune signification, aucun but intelligent. L’univers est comme une énorme machine complexe. Nous pouvons en étudier le fonctionnement dans le but de nous rendre la vie plus confortable, mais il est vain de chercher un sens à la vie. Nous ne saurons jamais à quoi sert cette machine parce que, justement, elle ne sert à rien. Chacun est donc libre d’inventer une vérité qui lui convient. Toutes nos vérités religieuses et morales sont également valables parce qu’elles sont toutes également fausses.
Le paganisme sécularisé moderne ne reconnaît pas, deuxièmement, l’existence d’un monde spirituel. Il est matérialiste dans le sens de croire que le monde de la matière est la seule réalité. Par conséquent, les habitants du monde spirituel — Dieu, anges, âmes humaines — n’existent pas réellement ; ils n’« existent » que subjectivement dans la tête de ceux qui les imaginent. Or, ce monde d’intelligences non matérielles est la seule source de sens pour le monde mécanique de la Nature. S’il n’existe pas, le monde physique n’a en lui-même aucune signification, il se contente d’être là pour être maîtrisé et exploité par les êtres humains, qui se trouvent être pour le moment l’espèce la plus forte et la plus intelligente.
Troisièmement, le paganisme sécularisé moderne nie l’existence d’une loi morale objective et universelle. Il prétend que nous créons nos propres « valeurs » morales et que personne n’a le droit de juger les valeurs d’un autre, de les condamner comme étant fausses. Autrement dit, le bien et le mal n’existent pas vraiment. Ce que nous appelons « bien » et « mal » n’est en fait que des opinions personnelles ou des usages sociaux érigés arbitrairement en règles de conduite.
La vision du monde sécularisée nous prive ainsi de la chose dont nous avons le plus besoin : le sens de notre vie. Voilà pourquoi notre civilisation moderne est habitée par une profonde tristesse spirituelle et un profond ennui spirituel.
La plupart des gens ne croient à rien, ils vivent des itinéraires extrêmement standardisés, tout en sachant que la réussite standardisée est une illusion. Mais nous n’avons rien trouvé d’autre. Nous sommes arrivés à un haut niveau d’organisation sociale et de prospérité matérielle, mais en même temps nous avons perdu complètement notre chemin. Nous courons de plus en plus vite, mais nous ne savons absolument pas pourquoi nous courons ni où nous voulons aller.
Chercher la vérité est une perte de temps, il s’agit seulement de tirer son épingle du jeu. On peut tenter de gagner le maximum et acheter un certain confort en attendant la mort, ou plutôt la retraite. (L’homme moderne ne se prépare plus à la mort, il l’« accepte » et espère seulement mourir dans le confort.) Rien n’existe en dehors de ce monde physique, il faut donc en consommer le plus possible tant qu’on est encore en vie. Il y a là vraiment de quoi déprimer !
Ainsi, la vision du monde sécularisée nous a coupés de Dieu et du monde spirituel, de l’éternité, de la morale et de la vérité.
La vision du monde chrétienne
C’est la réalité de Dieu qui définit la vision du monde chrétienne et l’oppose irrévocablement à la mentalité sécularisée qui règne dans notre culture. Dieu existe réellement, que nous croyions en lui ou pas, que cela nous plaise ou pas. (Et, en fait, cela devrait nous plaire. L’athéisme est trop triste pour être vrai.) Il est l’être absolument parfait : tout puissant, suprêmement intelligent et sage, omniprésent, bon, saint, miséricordieux, plein d’amour, « tout ce qu’il est bon d’être plutôt que de ne pas être », d’après saint Ansèlme.
Cet être parfait est pur esprit, il ne possède pas un corps physique et n’appartient pas à notre univers matériel. Par pure générosité (rien ne l’obligeait à le faire), il a créé d’autres êtres pour partager avec eux son existence. Certaines de ses créatures sont de purs esprits (les anges), d’autres sont des êtres purement physiques (animaux, plantes, minéraux). L’homme est un être « hybride », composé d’un corps et d’un esprit ou « âme ». Spirituellement, nous sommes faits à l’image de Dieu. Notre intelligence, notre volonté libre, notre sens du bien et du mal, tout cela nous rapproche du monde spirituel et nous rend capables de réaliser une destinée extraordinaire : vivre, corps et âme, éternellement avec Dieu dans le monde céleste.
C’est la dimension spirituelle qui donne son sens à notre vie matérielle et non pas vice versa. C’est comme une pièce de théâtre : c’est la partie invisible de la pièce — le scénario écrit par un être intelligent — qui donne tout son sens au décor physique où l’action se déroule. Nous ne sommes pas des prisonniers coincés dans une mécanique gigantesque dont nous ne comprenons pas le but. Nous sommes des personnages réels dans une histoire réelle écrite par un Auteur réel. Nous ne sommes pas condamnés à la tâche déprimante de remplir le vide de notre vie par une consommation de plus en plus frénétique.
La réalité du monde spirituel entraîne la réalité d’une vérité objective. Cette vérité nous est communiquée surtout par les interventions de Dieu dans notre Histoire : le monde spirituel qui pénètre notre monde de temps et d’espace. Le récit historique qui rend témoignage à ces interventions se trouve écrit dans le livre que nous appelons « la Bible ». Ces interventions atteignent leur point culminant avec la venue du Christ, lui qui disait : « Je suis la vérité ». C’est par sa vie, sa mort, sa résurrection et son ascension que nous apprenons la seule vérité qui compte finalement : la vérité sur le sens de notre vie et sur notre destinée. Nous existons pour une seule raison : connaître le Dieu d’amour qui nous a faits et vivre éternellement avec lui et les uns avec les autres.
Voilà ce qui fonde le troisième élément de notre vision du monde : la morale. Il existe une vraie morale objective, un vrai bien et un vrai mal. La loi de Dieu n’est pas simplement un ensemble de règles arbitraires inventées par les hommes.
Cette Loi nous apprend les vertus qui nous font ressembler à Dieu et nous permettent de nous avancer vers lui, c’est-à-dire vers notre destinée. Par exemple, Dieu est fidèle dans son amour, et c’est en étant fidèles dans notre amour que nous pourrons nous préparer à vivre avec lui et trouver la joie dans son monde. Cette Loi nous apprend également les vices qui s’opposent à la nature de Dieu et nous rendront inaptes à jouir du ciel. Que voulez-vous que Dieu fasse au ciel d’une personne qui ne cherche pas la fidélité dans ses relations ?
Alors, je suis chrétien ou pas ?
Maintenant, pour conclure, c’est le moment de faire un bilan personnel. Laquelle de ces deux visions du monde est-ce que je suis en train de vivre dans l’intimité de ma pensée et de réaliser concrètement dans ma vie de tous les jours ? Suis-je en train de suivre passivement l’itinéraire que notre culture sécularisée a déterminé pour nous : produire et consommer jusqu’à la retraite pour mourir dans le confort ? Si oui, je ne suis pas en train de vivre dans le monde réel et je gaspille la chance inouïe que Dieu me donne de connaître une éternité de beauté, de vérité et d’amour.
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