paru dans: Revue Internationale de Systémique, 11, 215-239, 1997
Copyright: Michel Bitbol
Introduction
Physiciens et philosophes , acteurs des sciences et analystes,
se sont très tôt accordés à considérer
que la mécanique quantique implique une révolution
conceptuelle sans précédent. Planck parlait du pouvoir
«explosif» de la théorie quantique; Heisenberg
soulignait la «rupture réelle dans la structure de
la science», voire le «changement apporté au
concept de réalité» , qu'elle entraîne;
et Schrödinger évoquait non sans lyrisme l'attitude
passionnante, neuve et révolutionnaire que la prise en
compte synthétique de cette théorie physique nous
force à adopter. La naissance de la mécanique quantique
s'est donc vue assigner d'un commun accord le rôle de nouveau
modèle de la révolution scientifique: un modèle
de la radicalité de ce genre d'événement.
L'unanimité se brise, cependant, dès qu'il s'agit
de préciser en quoi consiste le bouleversement proclamé.
Les discours sur son contenu sont remarquablement divergents;
ils ont souvent tourné, durant les soixante-dix dernières
années, à la controverse ou aux querelles d'école.
Mais peut-être est-ce là justement l'indice le plus
clair de la profondeur de la révolution quantique, et surtout
de ses virtualités d'approfondissement. Le désaccord
sur ce qu'elle est ne nous suggère-t-il pas qu'elle demeure
en partie inachevée? Ce désaccord ne nous porte-t-il
pas à soupçonner que la phase destructrice de la
révolution une fois dépassée, la réflexion
reconstructrice est restée à l'état d'ébauche,
sans doute paralysée devant l'étrange mais efficace
combinaison de fragments de discours anciens et d'un formalisme
prédictif abstrait qui rend la réunification de
ces derniers hautement problématique?
Il reste donc une étape révolutionnaire à
franchir. Mais avant de s'interroger sur la stratégie à
suivre pour cela, il faut dresser un bref inventaire historique
des conceptions les plus couramment défendues au sujet
de la nature de l'ébranlement conceptuel imposé
par la physique quantique. Je développerai quatre de ces
conceptions, en les considérant dans un ordre approximativement
chronologique. Selon la première, qui a déterminé
la dénomination de la nouvelle théorie et qui est
aussi la plus précoce parce qu'elle date de la première
décennie de ce siècle, la nouveauté revient
à introduire des discontinuités dans l'espace des
états des objets d'échelle atomique; elle consiste
en d'autres termes en une quantification des variables pertinentes.
Selon la seconde conception, qui est née à peine
plus tard avec les réflexions d'Einstein sur son concept
de photon entre 1905 et 1911, mais qui a connu son plein développement
au début des années 1920 avec de Broglie, le pas
décisif consiste en l'indissoluble association de deux
sortes de processus tenus pour mutuellement exclusifs en physique
classique: les processus ondulatoires et les processus corpusculaires.
La troisième conception, dont le moment fondateur a été
la publication en 1927 de l'article de Heisenberg sur les relations
dites d'«incertitude», est que la physique quantique
signifie l'abandon de l'idéal laplacien du déterminisme.
Enfin, la quatrième conception, peut-être la plus
féconde à l'heure actuelle, consiste à voir
dans la mécanique quantique une incitation d'ampleur inégalée
à ne pas se contenter de la conception pré-critique
d'une objectivité déjà constituée
dans la nature, mais à revenir en permanence aux conditions
de l'objectivation. Cette dernière conception de l'apport
novateur présumé de la mécanique quantique
est cependant particulièrement foisonnante et difficile
à cerner, car il y a eu autant de façon de la présenter
que d'auteurs (nombreux) qui l'ont soutenue. Pour s'en tenir aux
créateurs de la mécanique quantique, Heisenberg
parle d'une perte de la coupure cartésienne entre res cogitans
et res extensa; Bohr évoque plutôt la relativité
des déterminations par rapport aux dispositifs expérimentaux
qui contribuent à les définir ; et Schrödinger
insiste sur la nécessité d'une refonte complète
de l'«ontologie» au sens de Quine, c'est à
dire du mode de découpage du champ des phénomènes
en entités objectivées (individualisées,
permanentes, et susceptibles de recevoir des prédicats).
La question du rapport entre physique quantique et constitution
de l'objectivité exige donc d'être étudiée
à nouveaux frais, si l'on veut éclaircir le sens
de la 'révolution quantique' .
Mais ne brûlons pas les étapes. Revenons-en aux
origines, représentées par l'idée que les
processus naturels manifestent des discontinuités «quantiques»
irréductibles. On admet couramment qu'il s'agit là
d'un écart considérable vis-à-vis du mode
de pensée des physiciens classiques, et plus encore vis-à-vis
d'une norme très répandue d'explication des phénomènes
par contact et continuité. En se rapportant à l'analyse
qu'en propose Kant, on se rend pourtant compte qu'une entorse
à l'adage «natura non fecit saltus (la nature ne
fait pas de saut)» induit moins de difficultés que
ne le ferait par exemple une mise en cause de l'usage des catégories
de substance et de causalité, dans les principes de permanence
et de succession selon une règle. Ne pas réaliser
l'unité synthétique des phénomènes
sous les catégories de substance ou de causalité
reviendrait en effet à renoncer, selon Kant, aux conditions
de possibilité d'une connaissance objective alors que mettre
à l'écart la «lex continui in natura»
(la loi de continuité des phénomènes de la
nature), implique seulement l'abandon de l'une de ces «maximes
de la faculté de juger» qui sont régulatrices
et non déterminantes, c'est-à-dire qui servent de
perspective et de guide pour le jugement sans pour autant devoir
être attribués à ses objets. Il est vrai que
Kant lui-même donne une formulation spatio-temporellement
continuiste du principe de la succession des phénomènes
selon une règle . Mais ce genre de continuité se
justifie seulement par une hypothèse additionnelle, que
l'on peut considérer avec le recul comme non nécessaire:
l'hypothèse selon laquelle la règle de succession
doit porter directement sur les phénomènes manifestés
dans l'espace et dans le temps, plutôt que sur des entités
théoriques liées indirectement aux phénomènes
et ne relevant pas des formes a priori de la sensibilité.
La transformation du mode de pensée des physiciens classiques
dans le sens d'un passage du continu au discontinu, apparaît
donc avoir des implications moins considérables que certaines
autres mutations couramment associées à la mécanique
quantique. Il n'en reste pas moins utile, pour éviter des
confusions répandues, de s'interroger sur la nature ce
qu'il est convenu d'appeler la «quantification». S'agit-il
de la traduction théorique de processus d'évolution
discontinue se produisant d'eux-mêmes dans la nature (ce
qui serait la lecture la plus simple, mais aussi la plus chargée
d'implications métaphysiques); s'agit-il d'une simple grille
de lecture épistémique dont la maille discrète,
justifiée par son pouvoir prédictif, n'exclut pas
de concevoir les processus microscopiques sous-jacents comme continus;
ou bien encore, ainsi que l'affirme Heisenberg en 1958 , s'agit-il
d'une discontinuité indissolublement ontologique et épistémique,
liée aux changements soudains qui surviennent lors de la
constitution expérimentale des phénomènes,
et de l'acquisition corrélative de connaissances?
Une esquisse de réponse à ces questions conditionne
la solution d'un autre problème, un problème historique
cette fois: quand et comment le concept de «quantification»
s'est-il introduit en physique? Peut-on admettre qu'il était
déjà présent à partir du moment où
l'on a considéré une grille de lecture discrète
comme nécessaire pour rendre compte d'une certaine classe
de phénomènes à grande échelle, d'ordre
thermodynamique, ou bien seulement lorsqu'on a projeté
cette grille sur la représentation de la nature et qu'on
a décrit les processus microscopiques comme eux-mêmes
discrets? C'est seulement si on admet la première option
qu'il est légitime de faire de Max Planck l'inventeur de
la théorie des quanta entre 1899 et 1901. En revanche,
si l'on retient la seconde option, il faut réserver ce
titre à Einstein en 1905, puis à Bohr en 1913.
Le point de vue couramment exprimé dans les manuels de
physique, selon lequel, dès 1900, Planck a «(...)
émis l'hypothèse que les échanges d'énergie
entre matière et rayonnement se font non pas de façon
continue, mais par quantités discrètes et indivisibles
ou quanta d'énergie» , relève en effet, comme
l'ont montré récemment Thomas Kuhn et Olivier Darrigol
, de l'erreur historiographique (une erreur rendue excusable,
il est vrai, par le fait que les fondateurs de la physique quantique
l'ont eux-mêmes souvent commise). Planck a certes découpé
en éléments finis le continuum des énergies
accessibles aux résonateurs électromagnétiques
afin de parvenir à sa célèbre formule de
distribution spectrale du rayonnement du corps noir, mais il ne
prétendait pas en 1900 que seule une série discrète
de valeurs de l'énergie était disponible pour ses
résonateurs. Jusqu'en 1906 au moins, Planck s'exprimait
en termes de segmentation des plages de valeurs de l'énergie
et non pas de discrétisation de l'énergie émise
ou absorbée . Circonstance plus frappante encore, la totalité
du raisonnement de Planck participait du projet de fournir une
démonstration du second principe de la thermodynamique
qui se base non pas sur le modèle mécanique discontinu
et atomiste de Maxwell et Boltzmann, mais sur un modèle
mécanique continu de l'éther électromagnétique.
Seul l'abandon de l'atomisme pouvait garantir selon lui que le
second principe devienne une loi exacte et non pas une loi simplement
statistique comme l'avait admis Boltzmann. Dans ce contexte, remarque
Olivier Darrigol, les éléments finis d'énergie
ne jouaient que le rôle d'une «jauge de désordre
élémentaire» dont la dimension était
fixée par une constante universelle (h, la constante de
Planck) mais qui concernait en dernière analyse un processus
electrodynamique continu. Ils ne pouvaient en tous cas être
assimilés à des quanta d'émission ou d'absoption.
L'hypothèse des quanta proprement dite ne pouvait naître
et prospérer que dans un contexte intellectuel beaucoup
plus franchement atomiste que celui de Planck vers 1900. Or c'était
justement dans un tel contexte que baignait Einstein, à
la suite de ses propres travaux de physique statistique de 1903,
qui l'avaient conduit entre autres à rendre raison du phénomène
de mouvement Brownien en le faisant résulter du choc aléatoire
de molécules contre un petit corps matériel. L'importance
de l'arrière-plan atomiste pour la formulation d'une théorie
des quanta est soulignée par les premiers paragraphes de
l'article de 1905 dans lequel Einstein a émis pour la première
fois l'hypothèse des quanta d'énergie lumineuse,
plus tard appelés «photons». Dans son style
caractéristique, qui est celui d'un projet fort d'unification
théorique, Einstein s'interroge en effet sur la possibilité
d'un accord entre la discontinuité atomique de la matière
et la continuité spatiale du rayonnement électromagnétique.
Ne risque-t-on pas, se demande-t-il, d'aboutir à des contradictions
avec l'expérience lorsque l'articulation entre le modèle
atomiste et le modèle continuiste de l'électromagnétisme
doit être mise en jeu, c'est à dire lorsqu'on doit
décrire les processus d'émission ou d'absorption
de rayonnement par la matière? Cette contradiction, Einstein
la détecte en particulier dans la prise en compte traditionnelle
de l'effet photoélectrique, ainsi que dans certaines inconsistances
de la théorie du rayonnement du corps noir de Planck. Et
il propose dès lors de considérer que l'énergie
électromagnétique «(...) est constituée
d'un nombre fini de quanta d'énergie localisés en
des points de l'espace, chacun se déplaçant sans
se diviser et ne pouvant être absorbés ou produits
que tout d'un bloc» .
Plus tard, en 1906, il remarque que les inconsistances de la théorie
de Planck disparaîssent si l'on admet que cette théorie
«(...) fait implicitement usage de l'hypothèse des
quanta de lumière» . Cet usage implicite invoqué
par Einstein en 1906, a été transformé et
embelli par la mythologie historique des manuels de physique en
un énoncé explicite qui aurait prétendûment
été émis par Planck dès 1900. Une
telle reconstruction a posteriori a été rendue d'autant
plus plausible que, sans pour autant retenir l'hypothèse
einteinienne des quanta d'énergie électromagnétique
localisés spatialement, Planck admet à partir de
1908 que «l'échange d'énergie entre les électrons
et l'éther libre s'effectue toujours par nombres entiers
de quanta hn» .
Le lien entre le succès des représentations atomistes
durant les deux premières décennies du siècle
et la systématisation de la discontinuité quantique
est également évident dans la théorie de
Bohr de 1913 . Le but que s'assignait Bohr à cette époque
était en effet d'assurer la stabilité du modèle
d'atome proposé par Rutherford deux ans plus tôt.
Selon ce modèle, l'atome était constitué
d'un noyau chargé positivement et d'électrons chargés
négativement en orbite autour de lui. Or, conformément
à l'électrodynamique classique, les électrons
accélérés dans leur mouvement orbital auraient
dû émettre continûment de l'énergie
électromagnétique, puiser pour cela dans leur énergie
mécanique, et finir par tomber sur le noyau. Bohr fit alors
trois hypothèses qui brisaient la cohérence du compte-rendu
mécanique et electrodynamique, mais qui assuraient la stabilité
recherchée et avaient bien d'autres conséquences
intéressantes. La première hypothèse est
que, sur chaque orbite, le mouvement de l'électron est
régi par la mécanique classique, tandis que sa transition
d'une orbite à l'autre ne l'est pas. La seconde est que
l'atome n'émet aucun rayonnement lorsque l'électron
se trouve sur une orbite donnée, mais que lors de sa transition
aléatoire d'une orbite à une autre orbite plus basse,
il émet un rayonnement dont la fréquence obéit
à la relation de Planck entre la fréquence et l'énergie.
La troisième (seulement explicitée au paragraphe
5 de l'article) est que l'électron ne peut occuper que
certaines orbites dites «stationnaires», sélectionnées
par analogie avec une condition posée par Planck dans ses
articles publiés entre 1910 et 1912, selon laquelle l'énergie
d'un résonateur de fréquence n ne peut être
égale qu'à un nombre entier de fois l'énergie
hn. La conséquence de la deuxième et de la troisième
hypothèse est que, lorsqu'il émet un quantum d'énergie
électromagnétique, l'électron effectue un
saut quantique d'une orbite permise à l'autre. Un saut
qui, selon la première hypothèse, n'est pas régi
par les lois de la mécanique classique.
Cette étrange association de relations quantiques et de
représentations mécaniques inaugura un programme
de recherche remarquablement fécond, dont les principaux
succès, entre 1913 et 1920 ont été la prédiction
des spectres d'émission et d'absorption de rayonnement
de nombreux atomes, et la prise en compte systématique
des propriétés chimiques des éléments
dans le tableau de Mendéléiev. Mais au tout début
des années 1920 les difficultés s'accumulèrent,
les inconsistances initialement acceptées devinrent de
plus en plus gênantes, et les hypothèses ad hoc se
multiplièrent afin de faire face au flux des résultats
expérimentaux. Comme le dit Lakatos , le programme de recherches
de l'ancienne théorie des quanta était devenu régressif
au début des années 1920, en ce sens qu'il courait
après les phénomènes au lieu de les anticiper.
A partir de ce moment, les doutes à l'égard du compromis
un peu baroque de 1913 entre conditions quantiques et représentations
issues de la physique classique, se firent de plus en plus fortement
sentir. Et s'il fallait sacrifier quelque chose, ce ne pouvait
être que tout ou partie (mais quelle partie?) des résidus
de représentations classiques, au profit d'une généralisation
des concepts proprement quantiques. Selon Heisenberg en 1923,
«les représentations (orbitales) ont seulement une
signification symbolique; ils sont l'analogue classique de la
théorie quantique discrète» . Le but était
donc désormais d'aller jusqu'au bout de l'entreprise de
discrétisation des quantités intervenant dans la
théorie physique, de tendre vers cette théorie intégralement
quantique, ne faisant intervenir que des grandeurs discrètes,
que Heisenberg et quelques autres chercheurs appelaient de leurs
voeux. Max Born fit un pas important dans cette direction en 1924
lorsqu'il énonça le projet de ce qu'il appela pour
la première fois une «mécanique quantique»
: formuler les lois du mouvement, les lois de la mécanique,
non plus à l'aide d'équations différentielles
continues, mais en se servant directement d'équations aux
différences finies discontinues. Ce projet ne sera cependant
réalisé dans toute son ampleur, et avec le succès
que l'on sait, que dans la mécanique matricielle de Heisenberg
au début de l'année 1925.
Considérée superficiellement, cette étape
de l'histoire de la physique peut sembler marquer la victoire
généralisée de l'atomisme; un atomisme désormais
étendu aux interactions électromagnétiques
par le biais du concept einsteinien de photon, et aux lois du
mouvement par la mécanique matricielle de Heisenberg. Pourtant,
si on y regarde de plus près, l'année 1925 est aussi
celle où commencent à être fragilisées
plusieurs des conceptions qui sont traditionnellement associées
à l'atomisme.
Un événement intellectuel est d'abord venu troubler
le concept de quantification spatiale; c'est-à-dire l'idée
d'une répartition discrète dans l'espace de la matière
et de l'énergie, respectivement sous la forme de constituants
atomiques et de photons. Cet événement, ce sont
les articles de Bose et d'Einstein de 1924, dans lesquels était
développée une nouvelle théorie statistique
des gaz. Les auteurs précédents se servaient en
particulier de cette théorie pour redémontrer la
formule du rayonnement du corps noir de Planck, en considérant
une cavité de rayonnement électromagnétique
comme une boîte remplie d'un gaz de quanta (ou photons),
et en dénombrant les distributions de ces quanta dans les
cellules d'espace des phases qui leur sont accessibles. Le problème
est que le mode de dénombrement adopté exprimait
«(...) une dépendance réciproque (des quanta)
les uns par rapport aux autres» . Une dépendance
généralisée, instantanée et à
distance, qui s'accordait très mal avec la tendance analytique
de l'atomisme. L'affaiblissement des représentations atomistes
fut encore amplifié par Schrödinger vers la fin de
1925, lorsque, renversant les hypothèses du travail d'Einstein
et radicalisant les idées de de Broglie sur les ondes de
matière en un modèle holistique, il proposa de considérer
un gaz composé d'une multitude de molécules, d'atomes
ou de photons, comme un système unique de modes propres
d'oscillation de résonateurs de l'éther (ou du vide).
Nous reconnaissons là l'esquisse de conceptions qui sont
aujourd'hui courantes en théorie quantique des champs,
et qui conduisent, lorsqu'elles sont poussées jusqu'à
leurs ultimes conséquences, à remplacer le concept
de n particules conçues comme objets individuels par celui
de n-ième état d'excitation d'un fond dispositionnel
appelé le vide quantique. Or, si elles sont prises au sérieux,
ces conceptions laissent entrevoir la dissolution complète
du paradigme atomiste, au moins dans ses aspects corpusculaires
originaux.
D'autres circonstances, comme les expériences de Compton
en 1923 (après celles sur l'effet photo-électrique
et sur les fluctuations), semblaient pourtant «prouver»
indubitablement la nature corpusculaire du rayonnement électromagnétique.
Dans ses expériences de diffusion des rayons X sur des
électrons en mouvement, Compton s'aperçut en effet
que les résultats qu'il obtenait ne pouvaient être
pris en compte en décrivant cette diffusion comme celle
d'une onde électromagnétique sur une particule.
En revanche, il y parvenait en utilisant les lois du choc de deux
particules relativistes. Ce constat fut l'un des facteurs qui
contribua le plus, en ce début des années 1920,
à l'acceptation du concept einsteinien de quanta spatialement
localisés d'énergie électromagnétique.
Mais dans les sciences, il faut toujours se méfier d'expressions
comme «preuve d'existence» ou «preuve de la
nature de ceci ou de cela». La sous-détermination
des représentations par l'expérience est la règle,
et la détermination univoque l'exception. On en a la confirmation
dès 1927, lorsque Schrödinger fournit un compte-rendu
alternatif de l'effet Compton en termes de diffraction d'une onde
(représentant le rayonnement électromagnétique)
sur le réseau d'une autre onde (représentant la
matière électronique). Cette description alternative
continue est certes dépassée dans son principe (même
si elle peut parfois encore servir de modèle heuristique),
et elle entre en conflit avec certains principes de la mécanique
quantique arrivée à maturité; mais elle n'est
pas pire de ce point de vue que la description purement corpusculaire
et discontinue, et elle peut facilement être remplacée
par un compte-rendu moderne en termes de vecteurs d'état
globaux valant pour le système entier (rayonnement électromagnétique
+ matière). Ainsi que des auteurs contemporains l'ont remarqué,
elle a surtout l'intérêt de montrer ceci: n'importe
quelle description tenant compte convenablement, dans sa structure,
des symétries ou des lois de conservation qui sont communes
à la physique classique et à la physique quantique
serait apte à rendre compte de l'effet Compton. L'effet
Compton, pas plus d'ailleurs que l'effet photo-électrique
ou les effets de fluctuations thermodynamiques, ne peut par conséquent
servir à prouver la nécessité d'une représentation
corpusculaire et discontinuiste.
La mécanique matricielle de Heisenberg elle-même,
qui semble à première vue représenter une
extension sans précédent du champ d'exercice des
concepts quantiques, véhicule en fait un message ambigu.
Pour s'en apercevoir, il faut revenir brièvement sur les
dernières années de l'ancienne théorie des
quanta, entre 1918 et 1924. A cette époque, Bohr formulait
progressivement son célèbre «principe de correspondance».
Ce principe avait d'abord pour objectif limité de permettre
le calcul des intensités des raies spectrales émises
par l'atome, en extrapolant pour cela aux orbites quantifiées
les renseignements fournis par l'électrodynamique classique
pour des orbites pas ou peu quantifiées. Mais Bohr lui
assignait aussi un objectif plus interne à la physique
quantique: établir un rapport réglé entre
d'un côté les transitions d'une orbite stationnaire
à l'autre, qui déterminaient, selon la théorie
quantique, le rayonnement émis, et d'un autre côté
le mouvement sur chaque orbite, qui aurait déterminé
ce rayonnement si l'électrodynamique classique était
encore valable. Cependant, au fur et à mesure que la critique
des représentations classiques de trajectoires et d'orbites
électroniques s'approfondissait, le contenu du principe
de correspondance tendait à devenir purement formel. Il
s'agissait de moins en moins de mettre en rapport des évolutions
géométrico-cinématiques comme ceux qui sont
supposés se dérouler sur les trajectoires orbitales
des électrons, et de plus en plus d'établir des
relations algébriques entre les quantités qui en
sont abstraites. Le nouveau rapport s'établissait non plus
entre les processus de transition et les mouvements orbitaux stationnaires,
mais entre d'une part les énergies et les probabilités
caractérisant une transition, et d'autre part les fréquences
des harmoniques caractérisant chaque mouvement orbital
stationnaire.
L'ultime étape dans l'abstraction fut franchie par Heisenberg,
dont la mécanique matricielle de 1925 fut considérée
par Bohr comme une systématisation à la fois exacte
et purement symbolique de son principe de correspondance.
A ce stade, toutefois, on peut se poser des questions sur le maintien,
en mécanique matricielle, d'un vocabulaire encore marqué
par les représentations d'où elle a été
tirée par abstractions successives. Pour désigner
les éléments matriciels qui interviennent de sa
théorie, Heisenberg utilise des expressions comme «amplitude
(ou probabilité) de transition». Et Bohr, pour sa
part, dit que Heisenberg parvient à symboliser dans sa
théorie des possibilités de transition entre les
états stationnaires . Mais cette idée de quelque
chose qui se trouverait dans l'un des états stationnaires
disponibles, à l'exclusion de tous les autres, et qui subirait
une transition brutale, un «saut quantique», au moment
d'émettre du rayonnement, n'a-t-elle pas été
dissoute dans le processus d'abstraction qui a mené à
la mécanique matricielle? Reste-t-il vraiment autre chose
du concept de transition que les probabilités et les fréquences
qui leur étaient antérieurement associées?
Comme le remarque à juste titre l'historienne des sciences
Mara Beller , il n'en est rien; et l'insistance de Heisenberg
à continuer de s'exprimer en termes de ce qui n'était
déjà plus que la métaphore des sauts quantiques,
relevait plus de la querelle de préséance (vis-à-vis
du modèle concurrent et continu de la mécanique
ondulatoire de Schrödinger), que de la nécessité
conceptuelle. Ceci est implicitement confirmé par Bohr
lui-même lorsqu'il remarque en 1929: «(...) les concepts
d'état stationnaire et de processus individuels de transition
possèdent autant de réalité, ou aussi peu,
que les particules individuelles elles-mêmes» . Il
s'agit seulement, dans les deux cas, d'images semi-classiques
dont l'utilisation doit se limiter aux conditions expérimentales
qui définissent leur domaine de pertinence partielle.
Quelle conclusion peut-on tirer de ceci, avec le recul des années?
Avant tout, une remarque. Le principe de superposition des états
stationnaires, dont Dirac disait qu'elle est l'une des plus importantes
des nouvelles lois requises par la théorie quantique ,
manifeste clairement à quel point l'idée d'objets
qui ne pourraient se trouver que dans l'un de ces états,
et passer de l'un à l'autre par des «sauts quantiques»
est au fond étrangère à quelque version que
ce soit de la mécanique quantique.
Mais alors, cela veut-il dire que la mécanique quantique
n'a rien de «quantique» (pas plus d'ailleurs qu'elle
n'est vraiment une «mécanique», parce qu'elle
ne décrit pas par elle-même, sauf par passage à
la limite et extrapolation asymptotique, le mouvement de corps
matériels)? N'allons pas si loin. Il reste quelque chose
de quantique dans cette théorie: c'est le schème
de discrétisation des états stationnaires eux-mêmes.
Mais ce schème n'a rien de fondamental. Il peut être
dérivé de structures plus générales
associées à des conditions aux limites. Il dérive
des relations de commutation entre opérateurs matriciels,
dans la version de la théorie introduite par Heisenberg,
ou bien d'une équation isomorphe à celle qui régit
des ondes stationnaires dans la version de la théorie introduite
par Schrödinger. Et ces structures générales
peuvent à leur tour, nous allons le voir brièvement
à la prochaine section, être dérivées
de principes de portée encore plus vaste, parmi lesquels
celui selon lequel les phénomènes sont relatifs
à des contextes expérimentaux parfois incompatibles
tient une place épistémologiquement centrale.
Dans la discussion précédente sur la quantification,
nous avons évoqué ponctuellement le rôle que
pourraient y jouer les représentations ondulatoires. Il
faut à présent revenir avec plus de précision
sur l'association de représentations corpusculaires et
ondulatoires, qui a longtemps été perçue
comme l'un des traits à la fois les plus neufs et les plus
énigmatiques de la théorie quantique. L'idée
a fait son entrée dès 1905 avec l'hypothèse
des quanta de lumière d'Einstein. La prise en compte du
rayonnement du corps noir, des phénomènes de fluctuation,
et de l'effet photo-électrique, semblait en effet relever
de propriétés corpusculaires du rayonnement électromagnétique,
tandis que les phénomènes d'interférence,
connus depuis longtemps, manifestaient ses propriétés
ondulatoires. Au congrès Solvay de 1911, Einstein était
suffisamment embarassé par cette apparente contradiction
pour insister «(...) sur le caractère provisoire
de cette conception (des quanta d'énergie électromagnétique)
qui ne semble pas pouvoir se concilier avec les conséquences
expérimentalement vérifiées de la théorie
des ondulations» . Mais Louis de Broglie, qui eut connaissance
de ces débats du congrès Solvay par l'intermédiaire
de son frère, en tira un tout autre enseignement. Au lieu
de chercher à résoudre la contradiction en éliminant
l'une des deux représentations du rayonnement électromagnétique,
comme tentèrent de le faire Bohr Kramers et Slater en 1924,
il prit la décision de l'étendre à la matière
et d'en tirer toutes les conséquences. Guidé par
des considérations sur la théorie de la relativité,
il fut conduit de 1923 à 1925 «(...) à associer
au mouvement uniforme de tout point matériel la propagation
d'une certaine onde (...)». Appliquée au mouvement
orbital d'un électron dans un atome de Bohr, cette idée
lui permit «(...) de retrouver les conditions de stabilité
quantique comme expressions de la résonance de l'onde sur
la longueur de la trajectoire» . Le résultat fut
considéré comme très prometteur par Einstein.
Mais retrouver les conditions de quantification de Bohr en utilisant
un modèle ondulatoire plutôt qu'en les postulant,
ne suffisait pas. Car d'une part ce modèle restait à
l'état d'ébauche, et d'autre part les conditions
de quantification de Bohr étaient déjà dépassées
à cette époque. Ce fut donc le mérite de
Schrödinger de résoudre ces deux difficultés
d'un coup en Janvier 1926. Il y parvint en introduisant une équation
d'onde qui porte désormais son nom, et en s'affranchissant
complètement du concept d'orbite électronique initialement
utilisé par Bohr. De nouvelles conditions de discrétisation
se déduisaient en remplaçant l'électron tournant
sur une orbite par une onde stationnaire centrée sur le
noyau. Ainsi, dans la «mécanique ondulatoire»
de Schrödinger «(les) nombres entiers s'introduisent
de la même manière naturelle que le nombre d'entier
des noeuds d'une corde vibrante (attachée à ses
deux bouts)» . Enfin, en avril 1926, Schrödinger présenta
ce qu'il tenait pour une démonstration de l'exacte équivalence
formelle entre sa nouvelle mécanique ondulatoire et la
mécanique matricielle proposée par Heisenberg un
an plus tôt .
On avait ainsi obtenu un cadre mathématique unifié,
satisfaisant, et apte à rendre compte de l'ensemble des
phénomènes qui avaient motivé l'introduction
des concepts quantiques. Mais la question du statut de la représentation
ondulatoire mise en jeu par de Broglie et Schrödinger restait
posée. Devait-elle simplement être associée
à la représentation de trajectoires corpusculaires
comme le proposait de Broglie dans sa théorie de l'onde-pilote;
était-elle plutôt la seule «réalité»
qui subsistait, comme l'affirmait Schrödinger, qui pensait
en 1926 pouvoir rendre compte, par son concept de paquet d'ondes,
de tous les phénomènes d'apparence corpusculaire;
ou devait-elle au contraire, comme le proposa Max Born à
l'automne 1926, ne se voir attribuer qu'une fonction subalterne
d'instrument de calcul de la probabilité de trouver une
particule en tel point de l'espace? Chacune de ces options soulevait
des difficultés qui n'ont commencé à être
comprises et partiellement résolues que bien plus tard.
La théorie broglienne de l'onde pilote, un temps abandonnée,
a montré sa viabilité à travers la nouvelle
version qu'en a présentée David Bohm en 1952; mais
cette viabilité s'obtenait au prix de contraintes importantes,
dont la non-localité n'est que l'exemple le plus connu,
et dont le caractère principiellement inaccessible (ou
«caché») des trajectoires corpusculaires postulées
reste le trait épistémologiquement le plus gênant.
L'option tout-ondulatoire de Schrödinger a également
connu des développements ultérieurs, sous la forme
de la théorie des états relatifs d'Everett et de
certaines versions des théories de la décohérence.
Une théorie des états relatifs présentée
par Everett comme descendant directement de la thèse purement
ondulatoire de Schrödinger, et des théories de la
décohérence qui ont conduit l'un de leurs principaux
défenseurs (H.D. Zeh) à donner à un article
récent un titre d'esprit très schrödingerien:
«Il n'y a ni particules, ni sauts quantiques!». Quant
à l'idée d'utiliser la fonction d'onde de Schrödinger
comme un instrument de calcul des probabilités, elle est
aujourd'hui universellement appliquée, même dans
le cadre de celles des interprétations qui considèrent
que cette fonction d'onde n'est pas uniquement un tel instrument.
Mais on se rend compte aujourd'hui que seule une analyse conduisant
à lever les ambiguïtés originelles à
propos de ce dont la fonction d'onde permet de calculer la probabilité,
et aussi de ce qu'on entend exactement par «probabilité»,
peut permettre d'en clarifier le domaine d'application et la signification.
J'y reviendrai à propos de l'indéterminisme.
Mais avant de quitter le problème de la dualité
onde-corpuscule, je voudrais faire un bref commentaire sur l'expérience
de Davisson et Germer de 1927. Cette expérience était
supposée tester l'hypothèse des ondes de matière
de de Broglie. Elle consistait à envoyer un flux d'électrons
sur un réseau métallique, et à étudier
la distribution du flux réfléchi par ce réseau.
Or, ce qu'on a observé, ce sont des figures d'interférence
qui sont du même type que les figures de Laue des rayons
X dans les cristaux, et qui ont des dimensions en excellent accord
avec la valeur de la longueur d'onde électronique calculée
à l'aide de la formule de de Broglie. Peut-on dire pour
autant, comme on l'a souvent fait, que l'expérience de
Davisson et Germer «confirme» l'hypothèse du
«caractère ondulatoire des particules matérielles»
, ou même qu'elle prouve que «les ondes de de Broglie
(sont) une réalité physique» ? Comme précédemment
pour l'effet Compton, il faut être très circonspect
lorqu'on présente une expérience comme prouvant
la réalité ou la nature de quelque chose. Pour pouvoir
prendre au sérieux ce genre de conclusion, il faudrait
que l'expérience en question ne puisse s'interpréter
d'aucune autre manière qu'en supposant que ce quelque chose
existe ou est de telle nature. Or, dans le cas des expériences
discutées, beaucoup d'autres interprétations sont
disponibles. Dans son traité de mécanique quantique
de 1951, Bohm rappelle par exemple qu'il y a une possibilité
de rendre compte du résultat de l'expérience de
Davisson et Germer sans jamais utiliser l'hypothèse qu'une
onde est associée au flux d'électrons. Cette possibilité
a été suggérée par le physicien américain
Duane en 1923, et elle a été développée
ultérieurement par Alfred Landé dans un ouvrage
publié en 1965. Elle consiste simplement à admettre
que les électrons, conçus comme des entités
exclusivement corpusculaires, subissent des échanges discrets
et aléatoires d'énergie avec les atomes du réseau
cristallin. Dans ces conditions, comme l'écrit Landé,
on n'a pas besoin d'admettre que les particules «(...) se
répandent dans l'espace comme des ondes matérielles
(...); c'est le cristal qui est déjà répandu
dans l'espace», et qui, en interagissant en bloc de façon
quantifiée avec les particules leur fait adopter des distributions
analogues à celles d'une onde. Un tel modèle n'est
lui-même pas exempt de défauts, mais il a le mérite
de mettre en évidence, par sa simple existence, la sous-détermination
de la représentation ondulatoire par les expériences
du type de celle de Davisson et Germer. Il a aussi un autre mérite,
plus important et plus profond; c'est celui de suggérer
quelle est la gamme beaucoup plus générale de situations
expérimentales dans lesquelles on peut obtenir des effets
de type ondulatoire sans ondes. Ces situations ce sont, en général,
celles où le résultat d'une expérience combine
de façon inséparable ce qui revient à l'objet
et ce qui revient au dispositif instrumental avec lequel il a
interagi. Ce sont en somme celles où on ne peut pas faire
comme si chaque événement expérimental survenait
dans l'absolu, mais où l'on doit impérativement
tenir compte du fait qu'il n'est défini que relativement
au contexte instrumental de son occurrence. En parlant de complémentarité
onde-corpuscule plutôt que de dualité, en attribuant
les apparences ondulatoires à une classe de situations
expérimentales plutôt qu'à des objets, Bohr
fut le premier à le suggérer. Un peu plus tard,
en 1939, Paulette Destouches-Février mettait en évidence
une étroite relation formelle entre effets d'apparence
ondulatoire et relativité des phénomènes
vis-à-vis de contextes expérimentaux mutuellement
incompatibles.
Passons à présent à un autre temps fort
de la révolution quantique. Celui de l'indéterminisme
qui a été couramment associé à la
mécanique quantique, et qui a été considéré
durant les dix années qui ont suivi sa création
comme son apport novateur le plus important et le plus troublant.
Je ne me contenterai pas ici de commenter un indéterminisme
quantique tenu pour un fait acquis. Je voudrais plutôt,
dans le sillage des réflexions de philosophes comme Ernst
Cassirer et Alexandre Kojève, le considérer comme
une série de questions ouvertes et comme une incitation
à de nouvelles clarifications conceptuelles. Qu'est-ce
donc que le déterminisme et l'indéterminisme? Quels
sont les traits caractéristiques de la mécanique
quantique qui ont incité ses créateurs à
tenir cette théorie pour indéterministe? Et quelles
sont les limites de leurs raisonnements?
Le déterminisme, tout d'abord, peut être défini
en première analyse comme une doctrine affirmant l'universalité
des relations causales. Mais il faut noter que cette proposition
soulève déjà des difficultés. D'une
part, certains épistémologues, à la suite
d'Auguste Comte, ont dénoncé l'utilisation persistante
d'un concept de cause marqué par l'analogie avec l'action
humaine, et ont préféré lui substituer le
concept de loi. C'est seulement si on conçoit dès
le départ, comme Cassirer, le concept de causalité
dans un cadre kantien conduisant à rejeter ses connotations
aristotéliciennes et scholastiques, qu'une telle réticence
perd sa raison d'être. D'autre part, s'en tenir à
évoquer l'universalité de relations, qu'elles soient
causales ou légales, c'est demeurer à un niveau
excessif d'abstraction. La question de savoir quels sont les termes
entre lesquels doivent s'établir ces relations reste posée.
S'agit-il directement de relations entre événements
naturels ou expérimentaux successifs? Ou bien s'agit-il
plutôt de relations internes au système d'entités
(familières ou théoriques), qui nous permettent
d'ordonner, et d'anticiper dans une certaine mesure, les événements
expérimentaux? Et si la seconde option est retenue, n'est-on
pas conduit à mettre en cause l'équivalence de type
laplacien entre déterminisme et stricte prévisibilité
des événements expérimentaux?
L'instrument d'une analyse critique étant désormais
en place, nous pouvons exposer les raisons qui ont poussé
plusieurs créateurs de la mécanique quantique à
affirmer qu'elle marque l'avènement d'une physique indéterministe.
Les deux raisons principales sont le succès de l'interprétation
probabiliste de la fonction d'onde proposée par Max Born
en octobre 1926, et la formulation par Heisenberg de ses relations
dites d'«incertitude» ou d'«indétermination»
au début de 1927. Selon Born tout d'abord, «(...)
la mécanique quantique de Schrödinger donne une réponse
précise à la question de l'effet d'une collision,
mais il ne s'agit pas d'une relation causale. On ne répond
pas à la question 'quel est l'état après
la collision' mais 'quelle est la probabilité d'obtenir
un effet donné après la collision' (...) Ici se
pose tout le problème du déterminisme. Du point
de vue de notre mécanique quantique, il n'existe pas de
grandeur qui, dans un cas particulier, déterminerait causalement
l'effet d'une collision» . Quant à Heisenberg, sa
remarque cruciale était la suivante: «Ce qui a été
réfuté dans la loi exacte de causalité, selon
laquelle 'quand nous connaissons le présent avec précision,
nous pouvons prédire le futur', ce n'est pas la conclusion
mais l'hypothèse». Autrement dit, ce qui a été
réfuté par les relations dites d'«incertitude»,
c'est la possibilité de connaître l'état présent
avec une précision arbitrairement bonne. S'appuyant sur
cette proposition, Heisenberg se croyait autorisé à
affirmer en fin de parcours que «(...) la mécanique
quantique établit l'échec final de la causalité»
.
Si l'on regarde ces textes fondateurs de près, cependant,
le moins qu'on puisse dire est que la conséquence indéterministe
qu'ils proclament ne découle pas des prémisses qu'ils
posent. Max Born s'en rendait assez bien compte lorsqu'il soulignait,
dès son article de l'automne 1926, que l'absence de conditions
déterminantes décrites par la mécanique quantique
n'implique pas par elle-même que de telles conditions ne
pourront jamais être découvertes. «Je serait
d'avis quant à moi, écrit-il, de renoncer au déterminisme
dans le domaine de l'atome. Mais ceci est une position philosophique,
pour lesquels les arguments physiques à eux seuls sont
insuffisants» . Heisenberg, lui, était plus catégorique
dans son assertion indéterministe, mais dès 1929
un philosophe allemand appelé Hugo Bergmann lui faisait
remarquer à juste titre que son raisonnement était
incorrect sur le plan de la simple logique. «Une implication
logique, soulignait-il, n'est pas réfutée si l'on
se contente de prouver que sa prémisse est incorrecte»
. En d'autres termes, le fait qu'en vertu des relations de Heisenberg
on ne puisse pas disposer au sujet de l'état présent
de toutes les informations qui seraient nécessaires pour
prédire exactement l'état futur, n'interdit pas
de penser que si on disposait de ces informations, on pourrait
faire une prédiction exacte. Cette critique du processus
déductif de Heisenberg a été reformulée
indépendamment, par bien d'autres auteurs, comme A. Kojève
et par E. Cassirer.
Au fond, les assertions de Born et de Heisenberg laissaient libre
cours à l'idée ou au rêve d'une théorie
de processus déterministes sous-jacents, par rapport auxquels
l'indéterminisme associé à la mécanique
quantique n'aurait à être considéré
que comme la manifestation superficielle d'une imperfection de
nos instruments de mesure. Toutes les argumentations de ces auteurs
et de leur école de pensée allaient donc prendre
pour cible le statut épistémologique, ou la simple
possibilité, de ces «théories à variables
cachées» qui prétendent recouvrer un déterminisme
descriptif sous la surface de l'indétermination expérimentale.
Critique épistémologique, d'abord, lorsque les membres
de l'«école de Copenhague» présentent
les proclamations déterministes des partisans des théories
à variables cachées comme métaphysiques puisque
expérimentalement inaccessibles. Comme l'écrit Kojève,
la véritable leçon que l'école dominante
en physique quantique nous pousse à tirer de ses réflexions
n'est pas que la fausseté du déterminisme est désormais
établie; elle est plutôt que «(...) l'idée
classique du déterminisme causal n'est ni vraie ni fausse
mais simplement dénuée de sens physique» .
Critique plus radicale ensuite, lorsque les théories à
variables cachées sont tenues pour réfutées
d'avance, car aucune d'entre elles ne peut parvenir à reproduire
certaines prédictions corroborées de la mécanique
quantique. Cet argument, cependant, a fait long feu. Il était
en effet principalement appuyé sur un théorème
formulé par Von Neumann en 1932, dont la validité
a été récusée à plusieurs reprises,
depuis le premier argument de Grete Hermann en 1935 jusqu'à
l'article décisif de Bell en 1966 , en passant par la thèse
de M. Mugur-Schächter . Tout ce qu'il reste de ces tentatives
d'écarter les théories à variables cachées,
c'est une batterie de théorèmes de restriction (parmi
lesquels le théorème de Bell sur la non-localité)
qui indiquent ce que ne peuvent pas être ces théories
si on veut qu'elles convergent avec la mécanique quantique
dans le domaine où celle-ci est bien attestée expérimentalement.
A la réflexion, toutefois, ce qui frappe dans ce débat
sur le déterminisme, ce sont les présupposés
communs à ceux qui semblent par ailleurs s'opposer si vigoureusement.
Tous argumentent sur fond de représentations atomistes,
même si le statut de ces représentations, descriptif
ou seulement heuristique, mimétique ou seulement symbolique,
reste un sujet de désaccord entre eux.
Max Born, par exemple, affirme que la fonction d'onde ne nous
permet de calculer que la probabilité de détecter
une particule en un point de l'espace; mais il persiste à
concevoir plus ou moins implicitement cette probabilité
comme l'expression d'une ignorance au sujet de la position et
de la trajectoire des particules, et ne diffère d'Einstein
et des partisans des théories à variables cachées
que sur un point. Born pense que cette ignorance est principiellement
irréductible, tandis qu'Einstein et les partisans des théories
à variables cachées travaillent dans la perspective
de sa réduction.
Heisenberg, pour sa part a conçu ses relations dans le
but explicite de montrer que le formalisme quantique peut encore
être interprété comme représentant
«(...) une situation où (une particule) se trouve
à peu près - c'est-à-dire à une certaine
imprécision près - en une certaine position, et
possède à peu près - c'est-à-dire
à nouveau à une certaine imprécision près
- une vitesse donnée» . Les relations dites d'«incertitude»
tendent en somme à préserver quelque chose des représentations
atomistes en les soumettant à une limite incompressible
de précision expérimentale. Et elles suscitent ainsi
immanquablement un désir de transgression de la part d'un
pouvoir constructif rationnel qui, quant à lui, n'est pas
soumis à de telles limites.
Le problème du déterminisme n'est-il donc pas, tout
simplement, mal posé, ou posé de façon trop
rigide à l'intérieur d'un cadre représentatif
peut-être dépassé? C'est cette conclusion
que plusieurs chercheurs parmi lesquels E. Cassirer, C.F. Von
Weizsäcker, et P. Mittelstaedt, ont tirée de la remarque
de Bohr selon laquelle la causalité et la description des
phénomènes dans l'espace et dans le temps sont «complémentaires»,
c'est-à-dire, en particulier, mutuellement exclusives.
Le lien causal strict, qui ne peut être établi entre
les différentes positions spatio-temporelles d'un corpuscule
matériel, est en revanche applicable à des entités
théoriques comme les vecteurs d'état, représentées
dans l'espace abstrait de Hilbert. L'évolution des vecteurs
d'état de systèmes fermés est en effet régie
par une équation aux dérivées partielles
strictement déterministe: l'équation de Schrödinger.
L'affirmation habituelle selon laquelle «la mécanique
quantique est indéterministe» doit donc être
nuancée. Il est vrai qu'elle établit un lien seulement
probabiliste entre groupes d'événements expérimentaux,
mais elle le fait à travers des entités théoriques
régies par une loi déterministe.
Evidemment, au regard de l'imprédictibilité de certains
événements expérimentaux, la prédictibilité
de l'évolution des entités théoriques permettant
de calculer des probabilités semble une circonstance accessoire
et abstraite. Mais ce n'est là qu'une appréciation
hâtive. Cette stricte prédictibilité apparemment
purement formelle du devenir des vecteurs d'état n'est
en fait pas dénuée de traductions expérimentales.
Elle incorpore par exemple la circonstance méthodologiquement
centrale de la reproductibilité des mesures. Car elle conduit
à prévoir de façon certaine qu'une fois mesurée
avec précision la valeur d'une variable particulière
sur un système, disons la valeur de la quantité
de mouvement, cette valeur se reproduira à l'identique
lors d'une mesure immédiatement ultérieure. Et à
partir de là, les valeurs de quelques autres variables,
que l'on qualifie pour cela de redondantes par rapport à
la première, peuvent également être prévue
avec certitude. C'est seulement lorsqu'on veut pouvoir prédire
la valeur précise d'un couple de variables dites conjuguées,
comme la position et la quantité de mouvement, ou encore
lorsqu'on veut prédire la valeur précise de l'une
après s'être mis dans des conditions fixant la valeur
précise de l'autre, que la mécanique quantique se
borne à fournir des évaluations probabilistes.
Ceci nous conduit à faire la remarque suivante. La demande
de prédire avec précision la valeur d'un couple
de variables comme la position et la quantité de mouvement,
et non pas chacune des valeurs isolément, ne se justifie
vraiment que dans le cadre du modèle antérieur de
la physique classique; un modèle où la donnée
simultanée d'une valeur précise de la position et
de la quantité de mouvement définissait l'état
d'un corpuscule matériel. Or, ce concept d'état
opère sous l'hypothèse tacite que les deux valeurs
qui le définissent sont détachables du contexte
de leur mesure et simultanément attribuables en propre
au corpuscule. Et ce détachement s'appuie à son
tour sur l'indifférence complète des valeurs de
variables vis-à-vis de l'ordre des mesures et des moyens
employés pour les effectuer. L'indifférence en question
était la règle pour des variables conjuguées
dans le domaine classique, mais elle fait généralement
défaut lorsque les mêmes variables sont mesurées
dans le domaine de validité spécifique de la mécanique
quantique.
Cette analyse suggère que nous pourrions peut-être
retrouver la situation de stricte prédictibilité
qui était celle de la mécanique classique, à
condition de choisir un ensemble de nouvelles variables pertinentes
dont l'indifférence complète vis-à-vis de
l'ordre et des moyens de la mesure soit attestée dans le
domaine quantique.
Mais où trouver de telles variables? Un indice devrait
nous mettre sur la voie. Si les vecteurs d'état permettent
rarement de prédire la valeur exacte des variables, ils
permettent toujours de prédire leur distribution statistique
(définie par leur valeur moyenne et leur écart-type).
Il autorisent en particulier à prédire de façon
certaine la distribution statistique de couples de variables conjuguées
à la suite d'une série de préparations expérimentales
identiques, alors même qu'ils n'offrent que des prédictions
probabilistes pour les valeurs exactes de ces couples de valeurs
conjuguées. Or on connaît de nos jours une classe
de procédés expérimentaux dits «adiabatiques»
qui donnent directement accès à des valeurs moyennes
ou à des écarts types, à partir d'une seule
mesure, et non pas d'un grand nombre de mesures. La stricte prédictibilité
de l'évolution des vecteurs d'état se traduit ainsi
en stricte prédictibilité des valeurs fournies par
des mesures adiabatiques. Le déterminisme formel de l'équation
de Schrödinger possède donc son correspondant expérimental
sous forme d'un déterminisme des valeurs distributives
obtenues grâce à des procédés de mesure
adiabatique.
En résumé, ce qu'on appelle l'indéterminisme
de la mécanique quantique se réduit à ceci:
l'indétermination de certains processus définis
au moyen d'une grille de lecture classique. Il suffit de changer
de grille de lecture, de manipuler systématiquement des
concepts propres au nouveau paradigme, comme celui de valeur distributive,
pour retrouver une part de déterminisme. Est-ce à
dire que nous avons prouvé que les lois de la nature étaient
au fond déterministes? En aucune façon, pas davantage
que Heisenberg n'avait réussi à prouver par ses
relations que les lois de la nature sont au fond in-déterministes.
Cette question du caractère déterministe ou indéterministe
des lois «ultimes» de la nature est au demeurant indécidable
. Mais nous avons au moins montré que la situation présente
de la physique n'interdit pas de trouver des niveaux de description
des phénomènes eux-mêmes (et pas seulement
des variables cachées) sur lesquels puisse encore opérer
ce principe régulateur de la recherche scientifique qu'est
celui de succession suivant une règle. La seule chose que
l'on ait vraiment perdue en passant du paradigme classique au
paradigme quantique, c'est la confiance dans une universalité
si complète de ce principe qu'on puisse se conduire dans
les sciences comme s'il n'était pas seulement régulateur
pour la recherche mais aussi constitutif pour son objet.
La leçon à tirer de cette analyse critique de
trois des conceptions les plus répandues de la révolution
induite par la mécanique quantique est que le problème
posé par cette théorie ne concerne pas tant les
caractéristiques de l'objet de la physique, que la possibilité
et les conditions éventuelles de l'objectivation. La première
tâche à affronter, ce n'est pas de se demander si
l'objet quantique évolue par sauts ou non, s'il a ou s'il
n'a pas des propriétés ondulatoires, s'il obéit
ou s'il n'obéit pas à des lois déterministes;
c'est de s'assurer que les conditions de possibilité d'un
discours sur un objet en général sont remplies dans
la gamme de phénomènes que régit la mécanique
quantique. L'oubli partiel ou total de cet ordre de priorités
suffit selon moi à expliquer la confusion du débat
sur l'interprétation des théories quantiques durant
les trois-quarts de siècle écoulés.
Objectiver, cela revient en effet avant tout à stabiliser
un aspect des phénomènes, à le désolidariser
du contexte perceptif ou instrumental de sa manifestation, à
le rendre indépendant des circonstances particulières,
et à pouvoir ainsi le prendre comme thème d'une
description valant pour tous, c'est-à-dire pour tous ceux
qui se placeraient dans des conditions perceptives ou instrumentales
analogues bien que non nécessairement identiques. Or, justement,
l'une des premières conclusions importantes que les créateurs
de la mécanique quantique ont tirées de leurs réflexions
sur cette théorie et sur la situation épistémologique
qu'elle exprime, consiste à dire qu'il est généralement
impossible de défaire le lien entre le phénomène
et les circonstances expérimentales particulières
de sa manifestation. Bohr a été le premier à
le souligner fortement, entre 1927 et 1929: «(...) la grandeur
finie du quantum d'action, écrit-il, ne permet pas de faire
entre phénomène et instrument d'observation la distinction
nette qu'exige le concept d'observation (...)» . Plus tard,
bien des auteurs qui étaient pourtant loin d'être
tous d'accord avec Bohr sur d'autres points de l'interprétation
de la mécanique quantique, ont reconnu qu'il avait vu juste
en ce qui concerne la contextualité d'une classe entière
de phénomènes. Même une théorie à
variables cachées comme celle de Bohm comporte un équivalent
de la contextualité bohrienne; un équivalent que
j'appelle «contextualisme» et qui consiste à
supposer d'un côté qu'il y a des objets porteurs
de déterminations intrinsèques, et d'un autre côté
que ces déterminations sont instantanément influencées
par les instruments de leur mise en évidence.
Partant de ces remarques sur la contextualité, quelques-uns
des principaux fondateurs de la mécanique quantique ont
remis profondément en cause ce que Richard Rorty appelle
la conception «spéculaire» de la théorie
de la connaissance; une conception qui prévaut depuis le
dix-septième siècle, en dépit de l'avertissement
kantien. Selon eux, la théorie physique n'est pas la représentation
d'un processus naturel indépendant de l'expérimentateur
qui lui ferait face; elle est l'expression de la participation
de l'expérimentateur à un devenir qui l'englobe.
Bohr remarque par exemple que: «(...) la situation qui se
présente en physique nous rappelle (...) instamment cette
ancienne vérité, que nous sommes aussi bien acteurs
que spectateurs dans le grand drame de l'existence» . Quant
à Heisenberg, il souligne à la suite de Bohr que
«S'il est permis de parler de l'image de la nature selon
les sciences exactes de notre temps, il faut entendre par là,
plutôt que l'image de la nature, l'image de nos rapports
avec la nature» . Malheureusement, Bohr et Heisenberg n'ont
pas toujours su prendre la pleine mesure du renversement de perspective
qu'ils annonçaient. Au lieu d'inscrire toute leur démarche
dans le prolongement de leur conception participative de la connaissance
scientifique, ils ont tendu à préserver des fragments
de l'ancienne conception spéculaire, voire à essayer
d'expliquer l'échec de la conception spéculaire
dans un cadre conceptuel qui reste conditionné par elle.
Pour commencer, Bohr et Heisenberg ont essayé au tournant
des années 1920 et 1930 de rendre compte de la mise à
l'écart du concept de propriété absolue des
objets au profit de celui de phénomène relatif à
un contexte expérimental, en invoquant la perturbation
incontrôlable qu'occasionneraient les appareils macroscopiques
sur les objets microscopiques. Puisque la perturbation est incontrôlable,
disaient-ils, il est impossible de faire la part de ce qui revient
aux propriétés de l'objet et de ce qui revient aux
propriétés de l'appareil dans chaque processus individuel,
et il faut par conséquent se limiter au résultat
de la relation entre les deux. Une critique approfondie de ce
genre d'«explication» prendrait du temps, mais on
peut au moins souligner son absence de répondant expérimental,
car il faudrait, pour la mettre à l'épreuve, disposer
d'un moyen d'accéder aux propriétés non-perturbées.
Et aussi son caractère circulaire, puisqu'elle se sert
d'un langage de propriétés absolues (celles de l'objet,
perturbées, et celles de l'appareil, perturbantes) pour
justifier sa mise à l'écart dans la théorie
physique. A partir du milieu des années 1930, il est vrai,
Bohr a accordé de moins en moins de crédit à
l'explication de la contextualité irréductible des
phénomènes par la perturbation de propriétés
non contextuelles, et il s'est rapproché de plus en plus
d'une démarche où la contextualité serait
prise comme point de départ du raisonnement, indépendamment
de toute velléité d'explication. Mais même
ainsi, son travail d'affranchissement vis-à-vis des formes
traditionnelles d'objectivité restait incomplet. Il continuait
à admettre que des objets d'échelle atomique «causent»
les phénomènes observables à l'échelle
macroscopique, de la même façon que les corpuscules
matériels de la mécanique classique peuvent causer
des impacts sur des écrans. Il persistait également
à considérer que les valeurs d'observables incompatibles
comme la position et la quantité de mouvement fournissent
des informations à propos d'un même objet d'échelle
atomique, faisant ainsi de chaque objet d'échelle atomique
le fédérateur de deux classes de phénomènes
correspondant trait pour trait à ceux qui définissent
l'état d'un corpuscule matériel en mécanique
classique.
Ainsi, la révolution quantique est-elle restée longtemps
inachevée. On reconnaissait l'opportunité de faire
une place à une conception participative de la connaissance
scientifique, plutôt que d'accorder l'exclusivité
à la conception objectivante, mais on le faisait de façon
trop indécise pour dissuader les physiciens de continuer
à se servir d'un discours conditionné par l'idée
commune d'une objectivité pré-constituée.
On attribuait la quantification et les distributions d'apparence
ondulatoire à des phénomènes holistiques
au sens de Bohr, mais beaucoup s'exprimaient et s'expriment encore
comme si cela avait un sens d'en faire des comportements propres
aux objets eux-mêmes. On percevait les difficultés
considérables que soulève l'inscription de l'objet
supposé de la physique quantique dans le cadre spatio-temporel,
mais on s'en accomodait en invoquant par exemple des actions non-locales
entre objets plus ou moins bien localisés.
D'où la nécessité que j'ai ressentie de reprendre
toute la question depuis le début ; et par conséquent
de commencer par écarter jusqu'au dernier vestige des représentations
classiques de l'objet d'échelle atomique qui, en dépit
des atténuations, des symbolisations et des fragmentations
successives, ont continué à guider les physiciens.
La démarche suivie pour cela était simple. Partir
des seules certitudes tacites qui conditionnent le travail et
la communication au laboratoire; adopter en somme ce que j'appellerai
en m'inspirant du premier Carnap et de son «solipsisme méthodologique»
un opérationalisme méthologique. Dégager
les caractéristiques principales d'un formalisme unifié
permettant de prédire de façon probabiliste un ensemble
de phénomènes définis relativement à
des contextes expérimentaux qui ne sont pas tous compatibles
entre eux. Ne revenir que dans un deuxième temps à
la question de l'objet de la physique quantique, une fois que
le cahier des charges auquel il doit répondre a été
fixé indépendamment de toute idée préconçue
à son propos. Proposer enfin de transférer les conditions
d'invariance constitutives du concept formel d'objet aux structures
d'anticipation probabiliste des phénomènes: ces
vecteurs d'état, réidentifiables par leur trajectoire
dans un espace de Hilbert, et soumis au principe de la succession
selon une règle à travers une équation d'évolution
comme celle de Schrödinger.
L'un des principaux résultats obtenus à l'issue
de cette démarche a été de montrer qu'imposer
à la théorie quantique la tâche de fournir
un calcul des probabilités généralisé
pour des phénomènes définis contextuellement
suffit à fixer ses grands traits structuraux. Et aussi
que d'autres traits plus spécialisés découlent
de la mise en jeu de principes de symétrie qui sont autant
de conditions de possibilité d'une connaissance objective.
En d'autres termes, ce procédé a permis d'esquisser
une variété modernisée de «déduction
transcendantale» de la mécanique quantique . Il a
ainsi conduit à suggérer que la signification majeure
de la révolution quantique est celle d'un parachèvement
et d'un élargissement de la «révolution copernicienne»
au sens de Kant. La 'révolution quantique' rend impossibles
ou improbables les échappatoires au retournement de l'attention
du connu vers les présupposés de la connaissance;
et elle le généralise en un retournement de l'attention
des phénomènes anticipés vers les conditions
formelles de leur anticipation.