La Chronique Mensuelle de Michel Onfray
N° 6 - Novembre 2005
BRAQUER MA BOULANGÈRE
Demain matin, c’est décidé, je braque ma boulangère : dès potron minet, j’arrive dans sa boutique, je m’empare de trois ou quatre croissants, d’une baguette et je repars guilleret préparer mon petit déjeuner sans payer, avec en prime un regard dédaigneux pour cette pauvresse qui voudrait, en plus, que je lui lâche un demi euro pour sa minable ficelle ou son demi bâtard ! Et puis quoi encore ?
Car, en vertu du droit naturel à survivre, mais aussi en regard des droits de l’homme qui m’autorisent à disposer des moyens de me nourrir, je suis fondé à m’emparer de ce bien. Son travail ? Peu importe. Elle a payé la marchandise ? Et alors. Son mari et elle ont effectué une transformation des matières premières ? Oui, et bien ? Derrière ces produits se trouve un savoir faire ? Peanuts. Et les frais, les prêts à rembourser, les impôts, les taxes ? Pourquoi faudrait-il que ce soit mon problème ? J’ai droit ; je prends ; basta.
Voilà le schéma de pensée des adeptes du téléchargement gratuit sur Internet : j’y ai droit, je prends. Rétorque-t-on que ce que l’on pille c’est le produit d’un travail ? Ces faux libertaires vrais libéraux n’en ont cure. Or le pain et le croissant, le livre et le disque concentrent pareillement une force de travail. Depuis quand les libertaires comptent-ils le travail pour quantité négligeable au même titre que le premier rapace libéral venu ?
Pourquoi se battre pour qu’une femme de ménage soit mieux rétribuée et considérer qu’un chanteur, un écrivain, un photographe devraient, eux, ne pas être payés ? Si braquer la boulangère ne se justifie pas pourquoi serait-ce légitime avec un chanteur, un romancier, un photographe, un cinéaste ? J’ai assez dit combien j’étais solidaire des intermittents du spectacle ici ou là pour ne pas ailleurs justifier plus de précarité : à avoir la pure et simple spoliation du travail intellectuel et artistique.
Ajoutons que je milite pourtant pour la gratuité consentie au téléchargeur. La consommation culturelle doit être le plus possible libre d’accès. En revanche, moi qui défends les impôts – j’en paie assez pour me permettre cette élégance…- je suis pour leur déplacement. Vive la taille et la gabelle non pas comme d’habitude en régime libéral supportées par le plus pauvre mais, en régime vraiment républicain, payées par les plus riches. En l’occurrence les marchands de mécaniques informatiques et les compagnies téléphoniques. Taxons les, eux, pour une réelle circulation libertaire des biens culturels à destination du plus grand nombre. Et que vive la boulangerie socialiste !
Michel Onfray