La Chronique Mensuelle de Michel Onfray
N° 38 - Juillet 2008
LE DELINQUANT RELATIONNEL
Je parle souvent du délinquant relationnel pour définir la personne qui entretient avec elle-même un rapport faussé ce qui, par conséquent, induit avec les autres, puis avec le monde, une relation tordue, torve et, pour tout dire, malsaine. Ce genre d’individu pratique le déni, affirme avec véhémence que le réel n’a pas eu lieu pour la bonne et simple raison que son fantasme fait la loi : s’il a trahi ou trompé, il n’a pas trahi ni trompé, en revanche c’est autrui, « les autres », « les gens », qui se sont rendus coupables du forfait en question, même, et surtout, quand ils n’ont rien fait, ni bougé le petit doigt.
Récemment, le visage de l’un d’entre eux - familier à beaucoup - a crevé l’écran de télévision : il s’agit du sélectionneur de l’équipe de France de football. Je n’aime pas ce sport auquel je ne comprends rien, j’ignore ses règles et n’ai jamais eu de goût pour ce divertissement, au sens pascalien du terme, qui propose pour nos temps post modernes une version des jeux du cirque romains.
Des tatoués tout en muscles, milliardaires qui roulent en Ferrari et disposent d’un compte en Suisse, donc d’un domicile à Monaco, peu soucieux de s’acheter un cerveau malgré leurs pactoles obscènes, n’ayant pour seul talent que celui de donner des coups de pied dans une vessie pour lui faire traverser une pelouse et la loger dans un filet d’en face, voilà, de fait, une activité aux antipodes de ce qui constitue habituellement mon bonheur…
Le patron de ce genre d’emblèmes de notre civilisation libérale semble lui aussi évoluer dans les mêmes eaux décérébrées du délinquant relationnel. Comment ? L’ équipe sélectionnée par ses soins – il reçoit pour ce faire 50.000 euros par mois hors primes…- a été pitoyable, nulle, ridicule, incapable, minable. Evincée au plus tôt, la voilà classée parmi les plus mauvaises de toutes. Commentaires télévisés du personnage une poignée de minutes après l’échec et la déconfiture mal vécue par des millions de français : « c’était le bon choix », « c’était la bonne équipe », « il faut continuer avec elle », « il n’y a pas eu d’erreurs de stratégie », « pas de fautes de casting », « les bons joueurs étaient à la bonne place », le reste à l’avenant.
Minable, le sélectionneur prit après ce plaidoyer pro domo, et cette brillante démonstration de déni, son sourire le plus cynique, de la sorte qu’on vit à quoi ressemblait le faciès d’un délinquant relationnel : un mélange de chien et de hyène, de rat et de reptile. Puis il en profita, rictus aux lèvres, pour demander en direct la main de la mère de ses enfants, elle aussi intellectuellement formatée pour commenter sur le petit écran les péripéties des vessies sur les gazons planétaires. On me dit qu’ils ont des enfants. De quoi pérenniser la névrose donc…
Michel Onfray