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Entrevue tirée du magazine Sciences et Avenir du mois de mars 1997. |
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Ce qui peut sembler un roman ennuyeux décrivant la vie de ces insectes est en fait un formidable melting-pot où l'on se retrouve confronté à une intrigue policière pleine de suspens, à des enigmes à résoudre, à des reflexions philosophiques, et bien d'autres choses. Le roman mettant en parallèle l'histoire 'fourmi' et l'histoire 'homme' doit être lu d'une traite tant il est prenant et 'interactif'. "Je suis un conteur" - Contesté par certains scientifiques, adoré par le public, Bernard Werber a conquis le monde avec ses histoires de fourmis. À travers elles, il prétend nous parler de nous. Débat sur un exercice périlleux. Sciences et Avenir : Dans vos livres*, vous mettez en parallèle la société des hommes et celle des fourmis. Pourquoi comparer deux mondes si différents ? Bernard Werber : Les fourmis vivent en groupes importants, dans de grandes cités : elles sont donc confrontées à des problèmes similaires aux nôtres. C’est cette intuition qui m’a donné envie de les choisir pour sujet de mes livres. Je me suis dit qu’en observant une fourmilière, je parviendrais peut-être à comprendre comment fonctionne notre société humaine. Un peu comme si je la voyais de haut, en modèle réduit. Mon but premier était de raconter une jolie histoire sur un thème original. Je voulais aussi que cette histoire porte un enseignement. Un peu à la manière de La Fontaine. La différence, c’est que La Fontaine a complètement humanisé ses personnages. La réflexion philosophique me paraît plus forte si l’on respecte les insectes pour ce qu’ils sont. Pourtant chez le fabuliste les choses sont claires : nous savons qu’à travers les animaux, il parle des humains. Chez vous, les notions scientifiques côtoient un anthropomorphisme qui l’est moins. C’est mon grand privilège de ne pas être un savant, mais un conteur. J’essaie de me tenir en équilibre entre science et littérature. Même si je suis conscient que cela me vaut de nombreu-ses critiques. Ce que je raconte sur la cité des fourmis est né d’un mélange d’observation et d’intime conviction. J’avais installé dans mon bureau un nid de 1500 citoyennes, une grande cité de fourmis des bois. Mais je me suis refusé à lire des ouvrages d’entomologie. Car, tout compte fait, ils contiennent aussi des interprétations subjectives. Mais n’idéalisez-vous pas la société des fourmis quand vous la proposez en modèle ? Je vous arrête ! Pour moi, elles ne sont pas un modèle, mais un thème de réflexion. Je ne dis pas qu’il faut les copier, mais qu’il est intéressant de les étudier. D’autant plus que leur socié-té est très ancienne : 10 millions d’année, alors que nous sommes sur Terre depuis trois mil-lions d’années à peine. Leurs choix, les solutions originales qu’elles ont développées pour gérer leur cité sont sans doute le résultat de longs tâtonnements. Elles ont dû faire de nom-breuses erreurs. Les hommes fonctionnent depuis 2000 ans avec les mêmes idées, sans réussir à se renouveler. Ce que je propose c’est l’observation non seulement des fourmis, mais de la nature en général pour trouver des solutions auxquelles nous n’avons pas pensé. On dit souvent de la société des fourmis qu’elle est totalitaire, pour moi elle s’approche plutôt d’une anarchie réussie : il n’y a pas de chef, la reine n’est qu’une pondeuse. L’individu qui a une « bonne idée » la transmet aux autres sans en recueillir ni gloire ni opprobre - J’utilise délibérément un vocabulaire « humain ». C’est la leçon que vous inspire l’observation des fourmis ? J’ai aussi imaginé que pour les fourmis nous étions des dieux : nous avons la capacité d’anéantir leurs cités d’un coup de pied, de provoquer un déluge avec un verre d’eau. Nous nous sentons tout-puissants seulement à cause d’une différence de taille. Mais ne sommes-nous pas des fourmis par rapport à une entité plus grande que nous ne réussissons même pas à percevoir ? C’est l’idée du philosophe Blaise Pascal : l’homme est en équilibre entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est une façon de relativiser notre place dans l’Univers... Oui, et
de réfléchir à notre rapport à la nature.
Je pense que l’homme est une espèce jeune et maladroite,
que nous accumulons actuellement les erreurs. Les fourmis sont plus petites
que nous, n’ont pas notre intelligence, mais elles vivent en équilibre
avec la nature, elles ne l’épuisent pas, sont complètement
utiles aux autres espèces qui gravitent autour d’elles, et
en même temps elles se développent. Globalement, elles réussissent.
Nous aussi, nous réussis-sons, mais nous sommes de plus en plus
mal dans notre peau. Parce que nous avons perdu contact avec la nature.
L’homme est la première espèce qui va à contre-courant
de son « bon sens » biologique. C’est pourquoi j’ai
écrit la trilogie des Fourmis. Pour tenter, un peu à la
manière d’un chaman, même si ce mot doit faire bondir
vos lecteurs, de réconcilier l’homme avec son environnement,
de lui donner conscience qu’il est un animal parmi d’autres
ani-maux, issu de la Terre et inclus dans la nature.
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