Merci à Ode qui m'a fait connaître ce livre
Si c’était à refaire J’avoue que je ne saurais répondre une telle question. Qu’y aurait-il à refaire ? Ma vie ? Ou bien je renaîtrais nu comme au premier jour, avec le système nerveux vierge de l’enfant, et je serais immédiatement placé sur des rails : ceux de mon hérédité nouvelle, ceux surtout de ma famille nouvelle, de mon milieu social nouveau, et je ne referais rien. Je me laisserais faire une fois de plus, mais différemment puisque, entre-temps tout aurait changé. Je suivrais mes rails vers une destination inconnue, si ce n’est avec la même certitude de trouver au bout d’une route plus ou moins longue la mort. Je ne referais rien puisque ce ne serait plus moi qui ferais, mais un autre, façonné par un autre milieu. Si c’était à refaire en repartant de l’enfance avec l’acquis et l’expérience de mon âge ? Est-ce plus imaginable ? Bien sûr l’expérience, l’apprentissage permettent d’autres comportements. Mais les situations ne se reproduisent jamais. Il n’est pas sûr que je retrouverais aujourd’hui autour de moi les comportements de ceux que j’ai rencontrés dans ma vie. Mais en l’absence d’une coupure profonde dans l’évolution historique de la socio-culture depuis l’époque de mon adolescence, les pulsions humaines demeurant toutes aussi inconscientes, j’agirais moi-même avec les mêmes déterminismes inconscients qui m’ont toujours guidé au milieu de l’inconscience de mes contemporains. Si c’était à refaire ? Cela sous-entend que nous pourrions faire autre chose que ce que nous avons fait. Qu’il nous reste une possibilité de choix. Relisez le chapitre où j’ai parlé de la Liberté et vous comprendrez que, à mon avis, nous n’avons jamais le choix. Nous agissons toujours sous la pression de la nécessité, mais celle-ci sait bien se cacher. Elle se cache dans l’ombre de notre ignorance. Notre ignorance de l’inconscient qui nous guide, celle de nos pulsions et de notre apprentissage social. Si c’était à refaire, je ferais certainement autre chose, mais je n’y pourrais rien. Je ferais autre chose parce que chaque vie d’Homme est unique, située dans un point spécifique de l’espace –temps à nul autre pareil. Mais vers ce point convergent puis puis de lui s’échappent tant de facteurs entrelacés, que, comme dans un nœud de vipères, il n’y a plus d’espace libre pour y placer un libre choix. D’ailleurs consolons-nous : ce ne sera point à refaire, mais d’autres feront ce que nous n’avons pas fait, parce que notre expérience d’un temps déjà révolu, d’un passé et d’un présent éphémère, ne peut être utilisé telle quelle pour un avenir différent. Cette expérience, même s’il était possible de la leur transmettre intégralement, d’autres générations en feraient autre chose que ce que nous en aurions fait si nous avions eu le temps de l’utiliser. Et puis surtout, que peut-on faire ou refaire seul ? Rien d’autre que ce que les autres font avec nous. Si c’était à refaire, nous le ferions encore tous ensemble mais différemment, ce qui ne veut pas dire mieux ou plus mal, car pour juger il faut posséder une échelle de valeurs absolue et non affective, permettant de donner une note à chacune de nos actions. « Ne pas juger si l’on ne veut pas être jugé ? » Est-ce que cette phrase n’implique pas qu’il n’y a pas d’échelle de valeur humaine qui soit absolue ? Malheureusement, ne pas juger, c’est déjà juger qu’il n’y a pas à juger.
Autres extraits
Amour Amour. Avec ce mot, on explique tout, on pardonne tout, on valide tout parce que l’on ne cherche jamais à savoir ce qu’il contient. C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’œil, sans discussion, par tous les hommes. Il fournit une tunique honorable à l’assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes politiques. L’amour déculpabilise, car pour que tous les groupes sociaux survivent, c’est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorés. Le mot d’amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe du plaisir, l’assouvissement de la dominance. Aimer l’autre, cela devrait vouloir dire que l’on admet qu’il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos propres désirs, à notre propre gratification, accepter qu’il vive conformément au nôtre. Mais l’apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d’appropriation, de dépendance par rapport à l’image que nous nous faisons de l’autre, que celui qui se comporterait ainsi par rapport à l’autre serait en effet qualifié d’indifférent. Ce que l’on appelle « amour » naît du réenforcement de l’action gratifiante autorisée par un autre être situé dans notre espace opérationnel et le mal d’amour résulte du fait que cet être peut refuser d’être notre objet gratifiant ou devenir celui d’un autre, se soustrayant ainsi plus ou moins complètement notre action. Ce refus ou ce partage blesse l’image idéale que l’on se fait de soi, blesse notre narcissisme et initie soit la dépression, soit l’agressivité, soit le dénigrement de l’être aimé. On naît, on vit et l’on meurt seul au monde, enfermé dans sa structure biologique qui n’a qu’une seule raison d’être : celle de se conserver. Mais, chose étrange, la mémoire et l’apprentissage font pénétrer les autres dans cette structure, et, au niveau de l’organisation du moi, elle n’était plus qu’eux. La source profonde de l’angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, est cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l’ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous n’avons pas retenues des autres. Angoisse de ne pas comprendre ce que nous sommes et ce qu’ils sont, prisonniers enchaînés au même monde de l’incohérence et de la mort. Les autres Le système nerveux vierge de l’enfant, abandonné en dehors de tout contact humain, ne deviendra jamais un système nerveux humain. Il ne lui suffit pas d’en posséder la structure initiale, il faut encore que celle-ci soit façonnée par le contact avec les autres, et que ceux-ci, grâce à la mémoire que nous en gardons, pénètrent en nous et que leur humanité forme la nôtre. Les sociétés de pénurie possèdent vraisemblablement une conscience du groupe plus développée que les sociétés d’abondance. La conscience de groupe reparaît quand le groupe se trouve conduit à défendre son territoire contre l’envahissement par un groupe antagoniste. C’est alors l’union sacrée. Ce qui est défendu dans « l’union sacrée », dans la guerre dite juste (elles le sont toujours), c’est avant tout une structure sociale hiérarchique de dominance. Au moyen d’une tromperie grossière, on arrive parfois, en période de crise, à faire croire à l’individu qu’il défend l’intérêt du groupe et se sacrifie pour un ensemble, alors que cet ensemble étant déjà organisé sous forme d’une hiérarchie de dominance, c’est en fait à la défense d’un système hiérarchique qu’il défend sa vie. La mort Ce que la mort fera disparaître avec la matrice biologique qui ne peut en rien assurer à elle seule la création d’une personnalité, ce sont « les autres ». Mais alors, peut-on dire que « nous sommes nous », simplement parce que les autres se sont présentés dans un certain ordre, temporel, variable avec chacun suivant certaines caractéristiques, variables essentiellement avec le milieu, avec la niche que le hasard de la naissance nous a imposé ? Peut-on dire que nous existons en tant qu’individu alors que rien de ce qui constitue cet individu ne lui appartient ? Alors qu’il ne constitue qu’une confluence, qu’un lieu de rencontre particulier « des autres » ? Notre mort n’est elle pas en définitive la mort des autres ? Cette idée s’exprime parfaitement par la douleur que nous ressentons à la perte d’un être cher. Cet être cher, nous l’avons introduit au cours des années dans notre système nerveux, il fait partie de notre niche. Les relations innombrables établies entre lui et nous que nous avons intériorisées, font de lui une partie intégrante de nous-mêmes. La douleur de sa perte est ressentie comme une amputation de notre moi, c’est-à-dire comme la suppression brutale et définitive de l’activité nerveuse que nous tenions de lui. Ce n’est pas lui que nous pleurons, c’est nous-mêmes. Nous pleurons cette partie de lui qui était en nous et qui était nécessaire au fonctionnement harmonieux de notre système nerveux. La vraie famille de l’homme, ce sont ses idées, et la matière et l’énergie qui leur servent de support et les transportent, ce sont les système nerveux de tous les hommes qui à travers les âges se trouveront « informés » par elles. Alors, notre chair peut bien mourir, l’information demeure, véhiculée par la chair de ceux qui l’ont accueillie et la transmettent en l’enrichissant, de génération en génération. La mort est pour l’individu la seule expérience qu’il n’a jamais faite et pour laquelle le déficit informationnel est total. Totale et définitive aussi l’angoisse qui en résulte puisque l’angoisse survient lorsque l’on ne peut agir, c’est-à-dire, ni fuir, ni lutter. Alors, l’Homme a imaginé des « trucs » pour occulter cette angoisse. D’abord, n’y pas penser, et pour cela agir, faire n’importe quoi, mais quelque chose. L’angoisse de la mort chez le combattant existe avant la bataille, mais pendant la lutte, elle disparaît, parce que justement, il lutte, il agit. La croyance en un autre monde où nous allons revivre dès que nous aurons tourné la page où s’est inscrite notre existence dans celui-là, est un moyen qui fut beaucoup utilisé, d’avoir une belle mort, une mort édifiante. La croyance (quelle que soit l’opinion que l’on a d’un « au-delà ») que sa mort va « servir » à quelque chose, qu’elle permettra l’établissement d’un monde plus juste, qu’elle s’inscrira dans la lente évolution de l’humanité, suppose que l’on sache vers quoi s’oriente l’humanité. Combien sont morts avec cette conviction au même moment dans des camps antagonistes, défendant des idéologies opposées, chacun persuadé qu’il défendait la vérité. Mourir pour quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nous, c’est le plus souvent mourir pour un sous-ensemble agressif et dominateur de l’ensemble humain. Le bonheur On ne peut être heureux si l’on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu’il y a à l’assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu’il est assouvi. La recherche du plaisir est canalisée par l’apprentissage socio-culturel, car la socio-culture décide pour vous de la forme que doit prendre, pour être tolérée, cette action qui vous gratifiera. Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu’il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production de marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n’être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l’idée complaisante que l’individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme. Les automatismes créés dès l’enfance dans son système nerveux n’ayant qu’un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l’âge de la retraite, c’est pourquoi celle-ci est rarement le début de l’apprentissage du bonheur, mais le plus souvent l’apprentissage du désespoir.
La recherche de la dominance dans un territoire donné a toujours été à la base des comportements humains. La dominance permet de garder à sa disposition un être ou un objet qui est convoité par d’autres.
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