Oui,
c’est moi dans la bulle, à la surface du
papier glacé. Votre main passe sur le livre, caresse
le mirage, et ne dérange rien. Je suis dans la
couleur du jour ; une aube imperceptible, ou bien peut-être
un soir ; dans cette nuance idéale des premières
pages : le rose informulé, tremblant, de tout ce
qui commence, et d’avance le bleu voilé d’une
mélancolie légère –il est toujours
très tard dans le premier matin du monde. Mais
vous avez tourné la page, écarté
doucement le rideau froid de l’apparence, et je
vais naître au monde ; il suffit d’un regard.
Je
suis bien dans ma bulle. Bien ? Le mot résonne
étrangement sur les parois de ma planète
; il est monté de votre terre en ondes chaudes,
c’est vous qui l’avez suggéré.
Enfin vous êtes au bord de me parler. Moi depuis
si longtemps je vous regarde, à travers le grand
voile. J’attendais. Je préparais en moi la
douceur infinie de votre geste. Vous écartez le
voile, et je suis presque là. Je vous connais.
Vos rêves en mouvement, vos peurs, vos espérances,
à l’ombre effrayante et magique de cet élan
qui vous possède, et que vous appelez le temps.
Je devine un peu son pouvoir, mais je ne recevrai jamais
de lui la vie, la mort, le fil inexorable d’un destin.
Effleurer seulement son bonheur, sa blessure ; voilà
sans doute mon désir secret.
La
bulle flotte dans l’espace et grandit lentement
vers vous. Lenteur, silence, transparence : le monde d’où
je viens vous fait envie, je crois. Je lis dans vos regards
ce rêve d’un sommeil flottant dans la lumière.
Mais vous le gardez pour plus tard, et passant devant
le tableau vous dites simplement « c’est beau
», en prolongeant ces mots pour plonger dans mon
ciel une seconde. « C’est beau, très
beau », et puis vous allez repartir. La beauté
ne vous suffit pas. Vous avez tellement mieux qu’elle.
Ce vent qui vous possède et que je comprends mal,
ce besoin de bouger, d’aller vers autre chose. Pourtant,
vous êtes entré dans le musée pour
arrêter le temps. Tous les tableaux, comme le mien,
dans cette pièce fraîche à l’ombre
de l’été vous réclamaient l’oubli.
Vous vous êtes arrêté. Vous avez pressenti
l’éloignement de mon appel, au-delà
du désert de sable. Et vous écartez le rideau.
Votre soif secrète et la douceur de votre main
ont tourné la première page, et commencé
l’histoire d’un personnage différent.
Je suis bien dans un cadre, c’est bien le début
d’un romaN. Mais je vous donnerai la courbe de ma
bulle, le centre lent de mon regard, les gestes gourds
de mon corps effacé pour mieux se couler dans l’espace,
ne rien comprendre et ne rien pénétrer,
pour mieux se fondre et regarder.
Ne
vous méprenez pas. Malgré mon espace ovoïde,
mon corps informulé, je n’ai rien d’un
fœtus. Je ne viens pas d’un autre monde par
la chair et le sang ; aucune hérédité
ne m’impose un projet, des limites. Non, si je viens
au monde, c’est un peu comme dans le poème
de Supervielle, vous savez :
«
Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge
En plein vol et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour
la montrer. »
Voilà,
c’est ça. Je suis un ami inconnu. Je viens
sur terre pour nouer entre nous ce lien fragile qui n’a
pas de nom. Pas encore. Amour, amitié, tendresse,
les mots sont codifiés, pour un usage et des rapports
précis. Mais entre nous, ce sera bien plus vague.
J’étais
bien dans ma bulle. Je le sens maintenant à la
fraîcheur de l’air d’ici, qui brûle
un peu ; l’air de ma planète était
parfait, il n déchirait pas la poitrine, ne donnait
pas envie de bouger, de changer. C’était
un long sommeil, les yeux ouverts dans les eaux du soleil.
C’était la solitude aussi, mais je vous regardais.
Êtes-vous bien sur terre ? Excusez-moi. Êtes-vous
bien, sur terre ?
Votre
réponse est un silence, l’ébauche
d’un sourire au coin des lèvres. J’aime
bien ce silence, où je sens quelques gouttes de
temps pur à la tristesse douce-amer. J’aime
bien ce sourire, l’humour est la pudeur des jours
–vous êtes tellement civilisé.