Fiche
:
La grammaire
est une chanson douce
Erik Orsenna
Editions Stock
140 pages
Août 2001
Résumé
:
La grammaire
est une chanson douce est une fantaisie joyeuse. Jeanne, la narratrice,
pourrait être la petite sœur d'Alice, l'héroïne
de Lewis Caroll, précipitée dans un monde où les
repères familiers sont bouleversés.
Avec son
frère aîné Thomas, elle voyage beaucoup : leurs parents
sont séparés et vivent chacun d'un côté de
l'Atlantique. Un jour, leur bateau fait naufrage et, seuls rescapés,
et privés de leurs mots, ils échouent miraculeusement sur
une île inconnue. Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète
et charmeur, ils découvriront un territoire magique où les
mots mènent leur vie : ils se déguisent, se maquillent,
se marient.
C'est une
promenade dans la ville des mots, pleine d'humour et de poésie,
où les règles s'énoncent avec légèreté.
Les tribus de verbes et d'adjectifs, les horloges du présent et
du passé s'apprivoisent peu à peu, au rythme des chansons
douces de Monsieur Henri.
Extrait
:
Les mots
dormaient.
Ils s’étaient posés sur les branches des arbres et
ne bougeaient plus. Nous marchions doucement sur le sable pour ne pas
les réveiller. Bêtement, je tendais l’oreille : j’aurais
tant voulu surprendre leurs rêves. J’aimerais tellement savoir
ce qui se passe dans la tête des mots. Bien sûr, je n’entendais
rien. Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas, derrière
la colline. Et un vent léger. Peut-être seulement le souffle
de la planète Terre avançant dans la nuit.
Nous approchions d’un bâtiment qu’éclairait mal
une croix rouge tremblotante.
-Voici l’hôpital, murmura Monsieur Henri.
Je frissonnai.
L’hôpital ? Un hôpital pour les mots ? Je n’arrivais
pas à y croire. La honte m’envahit.
Quelque chose me disait que, leurs souffrances nous en étions,
nous les humains, responsables. Vous savez, comme ces Indiens d’Amérique
morts de maladies apportées par les conquérants européens.
Il n’y a pas d’accueil ni d’infirmiers dans un hôpital
de mots ; Les couloirs étaient vides. Seule nous guidaient les
lueurs bleues des veilleuses. Malgré nos précautions, nos
semelles couinaient sur le sol.
Comme en réponse, un bruit très faible se fit entendre.
Par deux fois. Un gémissement très doux. Il passait sous
l’une des portes, telle une lettre qu’on glisse discrètement,
pour ne pas déranger.
Monsieur Henri me jeta un bref regard et décida d’entrer.
Elle était là, immobile sur son lit, la petite phrase bien
connue, trop connue :
Je t’aime
Trois mots maigres et pâles, si pâles. Les sept lettres ressortaient
à peine sur la blancheur des draps. Trois mots reliés chacun
par un tuyau de plastique à un bocal plein de liquide.
Il me sembla qu’elle nous souriait, la petite phrase.
Il me sembla qu’elle nous parlait :
-Je suis un peu fatiguée. Il paraît que j’ai trop travaillé.
Il faut que je me repose.
-Allons, allons, Je t’aime, lui répondit Monsieur Henri,
je te connais. Depuis le temps que tu existes. Tu es solide. Quelques
jours de repos et tu seras sur pied.
Il la berça longtemps de tous ces mensonges qu’on raconte
aux malades. Sur le front de Je t’aime, il posa un gant de toilette
humecté d’eau fraîche.
-C’est un peu dur la nuit. Le jour, les autres mots viennent me
tenir compagnie.
« Un peu fatiguée », « un peu dur », Je
t’aime ne se plaignait qu’à moitié, elle ajoutait
des « un peu » à toutes ses phrases.
-Ne parle plus. Repose-toi, tu nous as tant donné, reprends des
forces, nous avons trop besoin de toi.
Et il chantonna à son oreille le plus câlin de ses refrains.
La petite biche est aux abois
Dans le bois se cache le loup
Ouh ouh ouh ouh
Mais le brave chevalier passa
Il prit la biche dans ses bras
La la la la
-Viens Jeanne, maintenant. Elle dort. Nous reviendrons demain.
-Pauvre Je
t’aime. Parviendront-ils à la sauver ?
Monsieur Henri était aussi bouleversé que moi.
Des larmes me venaient dans la gorge.
Elles n’arrivaient pas à monter jusqu’à mes
yeux. Nous portons en nous des larmes trop lourdes. Celles-là,
nous ne pourrons jamais les pleurer.
-… Je t’aime. Tout le monde dit et répète «
je t’aime ». Tu te souviens du marché ? Il faut faire
attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout
de champ ? Ni les employer à tort et à travers, les uns
pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement, les mots s’usent.
Et parfois, il est trop tard pour les sauver. Tu veux rendre visite à
d’autres malades ?
Il me regarda.
-Tu ne vas pas t’évanouir, quand même ?
Il me prit le bras et nous quittâmes l’hôpital. (Pages
85 à 89)
Fatras
- Autre extrait
Critique/Presse
:
Une grammaire
en forme de conte. Voilà qui devrait réconcilier les esprits
récalcitrants avec la syntaxe. Avec La grammaire est une chanson
douce (Stock), le projet ambitieux d'Erik Orsenna est de transmettre la
saveur de la langue à de jeunes têtes mises à mal
par un enseignement scientifico-jargonneux qui a rompu avec toute notion
de plaisir. Ainsi de cette analyse de la fable Le loup et l'agneau, où
«les vers 27 à 29 sont constitués de deux propositions
narratives qui ont pour agent S2 (le loup) et pour patient S1 (l'agneau),
les prédicats emporter/manger étant complétés
par une localisation spatiale (forêts)» ! Peu sensible à
ces méthodes de médecin légiste, notre académicien
raconte la grammaire. A travers l'histoire de deux enfants qui, rescapés
d'un naufrage, échouent sur une île. Mais la tempête
qui a fait chavirer le navire les a privés de parole. Qu'à
cela ne tienne ! M. Henri, poète et musicien, va leur faire découvrir
une contrée magique peuplée de mots qui vivent leur vie,
se déguisent, se marient. Certains sont conscients de leur importance
: «analyse d'urine», «carburateur»; d'autres cabriolent
sans retenue : «soutien-gorge», «huile d'olive».
Parmi eux, des célibataires endurcis - les adverbes, de vrais invariables
impossibles à accorder - ou des prétentieux - les pronoms,
toujours prêts à piquer la place d'un nom.
Pourquoi
avoir choisi le conte pour évoquer les mots et la langue ?
E.O. Je suis un père attristé de voir de
quelle façon on enseigne la grammaire aux enfants ! C'est triste,
jargonnant. On ne fait plus de place aux jeux de mots, aux bonheurs d'expression.
On a l'impression que l'on veut mettre la langue française en grille,
en cage. Je travaille avec une grammairienne, Danièle Leeman, qui
est professeur à l'université de Nanterre. Notre constat
est le même.
Qui
est responsable de cet état de fait ?
E.O. C'est très compliqué. Programmes et manuels
scolaires sont conçus par divers comités de pédagogie.
C'est un véritable magma. Chacun veut apporter son grain de «scientificité».
On confond rigueur et science. La rigueur ne tue pas le plaisir. La science,
telle que la conçoivent nombre de pédagogues, si. C'est
la même chose en politique. De Gaulle captivait ses auditeurs. Il
lui arrivait pourtant d'employer des mots rares mais en totale adéquation
avec ce qu'il voulait dire. Aujourd'hui, les discours des politiques ennuient.
Ils sont trop éloignés du concret. On nage dans le concept,
le jargon de sociologue, dans un état de «bourdieuserie»
généralisée. Le lien charnel qui existait entre nos
dirigeants et notre langue est cassé.
Vous
parlez de la peur des mots, pis, de la peur du plaisir des mots...
E.O. Elle correspond à la peur de la vérité.
Il faut appeler les choses par leur nom. Arrêtons de nous cacher
derrière des logorrhées qui n'ont aucun sens. C'est tout
de même incroyable que l'on emploie «bite» ou «cul»
sans problème, alors que «douceur», «timidité»,
«émoi» apparaissent presque comme des obscénités
! Il y a depuis quelques années une invasion de littérature
érotique. Je n'ai rien contre. Mais pourquoi parler sans cesse
de «jouissance» ou d'«orgasme» et jamais de «plaisir».
Parce que l'orgasme se mesure, pas le plaisir. Il n'entre dans aucun carcan.
Dans un autre genre, prenez le mot «taiseux». Comment mieux
définir quelqu'un qui parle peu. On préfère dire
«timide, muet, taciturne», voire même, comble du ridicule,
«autiste».
A
qui destinez-vous cet ouvrage ?
E.O. J'aimerais qu'il soit lu par des enfants et qu'il leur donne
le goût de leur langue. Je l'ai fait lire à plusieurs jeunes
qui m'ont remis des fiches de lecture formidables. En refermant le livre,
il devenait évident pour eux que la grammaire était une
chanson et qu'elle pouvait être amusante. Il y a un attachement
fou des Français pour leur langue. Et l'on arrive pourtant à
en dégoûter les jeunes. Je vais vous faire un aveu. J'ai
pris l'habitude de faire un devoir de chacun de mes enfants par an. C'est
un rite. J'ai besoin d'être noté ! Eh bien, je n'ai jamais
dépassé huit sur vingt ! Je me souviens d'un texte de Chateaubriand
que ma fille devait commenter. C'est moi qui m'en suis chargé !
A un moment, j'écrivais : «Le temps a trois visages.»
Le professeur a souligné la phrase en rouge et inscrit en marge
: «Impropre ! Le temps n'a pas de visage. On ne vous demande pas
de faire part de vos états d'âme mais d'analyser la structure
du texte !» Comment défendre une langue lorsqu'on ne sait
pas transmettre le plaisir qu'elle procure ?
L'histoire
commence par une tempête et un naufrage. Les cerveaux des deux enfants
rescapés se vident de leurs mots...
E.O. C'est une allégorie de la tempête contemporaine.
Il n'y a plus de place pour le silence. Le bruit nous envahit et remplace
la musique. On ne parle plus, on communique. On évoque sans cesse
l'invasion de l'anglais. Mais ce n'est pas une langue qui s'installe,
c'est une sous-langue de quatre cents mots qui sert uniquement à
soutenir le commerce. Il y a un code de comptabilité international.
On a créé pour le soutenir un lexique indigent qui permet
de survivre. Face à cela, comment réapprendre aux enfants
le plaisir de la langue ? J'ai la faiblesse de croire que ce conte joyeusement
militant peut y aider.
Alexie Lorca
pour Lire le 30/08/2001
Jeanne a
dix ans, et un grand-frère, Thomas, âgé de quatorze
ans. C'est une rêveuse, douce, qui se laisse emporter par l'imagination,
au gré des humeurs, au fil des mots. Avec son frère, elle
partage ses petites divagations, encouragées par une maîtresse
d'école, fière de pratiquer la langue française,
de pouvoir s'amuser avec ses variations, ses nuances, ses complexités.
Elle apprend les mots, les place, déplace, les mesure, joue avec.
À l'école dans les récitations, au marché
parmi les étalages, dans les boutiques, à l'hôpital,
au cours de jeux de société comme le Scrabble…
La grammaire est une chanson douce est un récit où tout
est prétexte pour faire la part belle à la lettre, au mot,
aux jeux de langue, aux expressions plus ou moins figées, aux cortèges
de paroles. Un prétexte qui va jusqu'à faire des mots de
véritables objets, de véritables êtres. C'est là
une invitation à savourer la langue, phrases et sentences, à
laisser parler le verbe… Une invitation enrichie par les illustrations
colorées de Bigre. Erik Orsenna fait ici œuvre d'académicien,
avec son exactitude, sa rigueur, ses travers aussi. Sa chanson douce souffre
d'une imagination un peu trop convenue, un peu trop attendue, là
où Raymond Queneau avait joliment desserré la bride sur
le cou de la langue. Un petit conte poétique pour tout public.
--Céline Darner Amazon.fr
Le plaisir
des mots
Une grammaire en forme de conte. Voilà qui devrait réconcilier
les esprits récalcitrants avec la syntaxe. Avec La grammaire est
une chanson douce (Stock), le projet ambitieux d'Erik Orsenna est de transmettre
la saveur de la langue à de jeunes têtes mises à mal
par un enseignement scientifico-jargonneux qui a rompu avec toute notion
de plaisir. Ainsi de cette analyse de la fable Le loup et l'agneau, où
«les vers 27 à 29 sont constitués de deux propositions
narratives qui ont pour agent S2 (le loup) et pour patient S1 (l'agneau),
les prédicats emporter/manger étant complétés
par une localisation spatiale (forêts)» ! Peu sensible à
ces méthodes de médecin légiste, notre académicien
raconte la grammaire. A travers l'histoire de deux enfants qui, rescapés
d'un naufrage, échouent sur une île. Mais la tempête
qui a fait chavirer le navire les a privés de parole. Qu'à
cela ne tienne! M. Henri, poète et musicien, va leur faire découvrir
une contrée magique peuplée de mots qui vivent leur vie,
se déguisent, se marient. Certains sont conscients de leur importance
: « analyse d'urine », « carburateur » ; d'autres
cabriolent sans retenue : « soutien-gorge », « huile
d'olive ». Parmi eux, des célibataires endurcis - les adverbes,
de vrais invariables impossibles à accorder - ou des prétentieux
- les pronoms, toujours prêts à piquer la place d'un nom.
Alexie Lorca, © Lire
Au plaisir des mots
par François Busnel - L'express
Et si nous étions victimes d'une imposture? Et si la grammaire
n'était pas ce qu'en ont fait ces professeurs raides et sévères
qui l'enseignent avec tant de tristesse dans la voix? Et si la grammaire
nous apprenait à dire le monde et à aimer la vie? Et si
la grammaire était solaire et non pas scolaire? Il faut brasser
les songes, c'est le seul moyen de changer les choses: mais si la grammaire
était vraiment une chanson douce, alors nous ne serions pas en
France en l'an 2001.
Il y a deux manières de lancer un pavé dans la mare. En
redoublant d'invectives au moyen d'un essai plus ou moins pamphlétaire
ou en choisissant la légèreté, la clarté et
le rêve. Cette voie étroite, jonchée de chausse-trapes
et d'ornières, Erik Orsenna l'explore avec un rare bonheur. Pour
redonner goût à la grammaire - mais aussi au débat
- il vient de rendre ses lettres de noblesse à un genre littéraire
délaissé depuis bien longtemps: le conte.
La grammaire
est une chanson douce est à la fois une parodie du Petit Prince
et un hommage à ce fou de mots qu'était Saint-Exupéry.
On songe à Daniel Pennac, bien sûr, cet autre fou d'écriture,
prof amoureux des lettres qui ensoleilla la scolarité de tant de
gamins rivés à leur table d'écolier avec un livre
de combat, Comme un roman. Le conte, c'est l'élégance suprême.
Dans un monde qui se nourrit exclusivement d'explications, de commentaires,
de décryptages, d'analyses ou d'expertises, le conte est le refuge
de l'exubérance, du farfelu, de l'hallucination. Le refuge des
possibles.
D'un autre
genre, plus romanesque, le livre d'Erik Orsenna, La grammaire est une
chanson douce, s'inscrit dans une lignée d'ouvrages " d'initiation
culturelle " comme le Monde de Sophie ou le Voyage de Théo.
L'académicien raconte l'histoire de Judith et de son frère
aîné Thomas qui, après un naufrage, explorent une
île enchantée, territoire merveilleux des mots. Grâce
à l'accompagnement lumineux et charmeur d'un vieux musicien poète,
Monsieur Henri, avatar non déguisé du chanteur Henri Salvador,
ils redécouvrent le plaisir oublié depuis longtemps des
sons, des sens, et des émotions du langage. La grammaire se transforme
ainsi pour Judith en une ville joyeuse où les noms, les articles,
les verbes et les conjonctions se promènent bras dessus bras dessous,
" étirant tranquillement leurs syllabes dans l'air ".
Plus instructif et surtout plus amusant que de retenir la définition
de l'apposition, " fonction relative entre le mot (ou groupe de mots)
apposé et le mot auquel il est mis en apposition, relation identique,
pour le sens, à celle qui lie l'attribut et le terme auquel il
renvoie, mais différente du point de vue syntaxique, car elle n'est
pas établie par le verbe ". Ouf ! Ce charabia, édicté
par l'acariâtre Mme Jargonos, qui affirme sans vergogne aimer la
langue, est tiré des textes officiels des programmes de la 6e.
Pour Judith, à dix ans, c'est un peu obscur et décourageant
! Pourquoi être triste et amphigourique quand une phrase toute simple
peut être, comme le prouve Monsieur Henry, une si belle musique
?
Erik Orsenna
a écrit là une critique, allégorique mais très
claire, de l'évolution des méthodes pédagogiques
du français. Mais ce livre est, avant tout, par sa naïveté,
son évocation-hommage d'Henri Salvador et ses délicates
aquarelles, un conte éducatif. Pour enfants, et pour ministres.
Pascal Jourdana l’humanité
01 Janvier 2002 - CULTURES
"Un
voyage drôle et joyeux au pays de la grammaire"
Marie-Laure Delorme, Le Journal du Dimanche.
"Orsenna
vient de rendre ses lettres de noblesse à un genre délaissé
depuis longtemps : le conte."
François Busnel, L'Express.
"Une
déclaration d'amour à la langue française"
Bruno de Cessole, Valeurs actuelles.
"Ce
livre vaut bien assurément de devenir un best-seller"
Michel Vagner, L'Est -Républicain.
Nota
: Erik ORSENNA, de l'Académie Française, rend indirectement
à Henri SALVADOR (déjà récompensé par
cette même académie en novembre 2001 pour l'ensemble de son
oeuvre) :
"Monsieur Henri s'était mis à tirer
sur sa guitare des horreurs, des sons au hasard, un chaos vraiment cruel
(...)
- Vous voyez, les mots, c'est comme les notes. Il ne suffit pas de les
accumuler. Sans règles, pas d'harmonie. Pas de musique. Rien que
des bruits. La musique a besoin de solfège, comme la parole a besoin
de grammaire (...)".
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