Images
et portraits de bibliothécaires, littérature, cinéma
Marianne Pernoo,
Bibliothèque Interuniversitaire de Lettres et Sciences Humaines, BIU-LSH, Lyon,
Colloque «Histoire des
bibliothécaires»,
Centre de Recherche en Histoire du Livre, Bibliothèque municipale de Lyon,
27-29 novembre 2003
Lyon, novembre 2003-juin
2004
D’emblée nous pouvons faire une étonnante
constatation : le personnage du bibliothécaire est abondamment traité à
travers la littérature et le cinéma mais
ce traitement s'accompagne d'une méconnaissance globale du métier. Il y a là un
paradoxe : l’écrivain est passionné par le commerce des livres et beaucoup
d’écrivains se sont frottés aux métiers du livre, qu’ils aient assumé les
fonctions d’imprimeur-libraire, de journaliste comme
Théophile Gautier, de fondeur de caractères comme Balzac, et même de
bibliothécaire. Et cependant le métier de bibliothécaire semble toujours décrit
de l’extérieur, et fait l’objet d’une méconnaissance qui peut aller jusqu’à la
caricature. Le littérateur Charles Monselet n’a –t-il
pas affirmé, dans La Bibliothèque paru en 1859, l’axiome suivant :
« tout bibliothécaire est ennemi du lecteur » Comment souscrire par
exemple à cette charge, une parmi de nombreuses autres, mais qui a la
triple force de se présenter comme un témoignage, d’être récente et d’émaner d’un grand écrivain : « le
bibliothécaire était un rustre incompétent, insolent et d’une laideur éhontée,
placé sur le seuil pour effrayer par son aspect et son aboiement les candidats
à l’entrée ». C’est Primo Levi qui parle, un
lettré et un ami des bibliothèques s’il en est, et ce sont des souvenirs
autobiographiques puisqu’il s’agit du Système périodique (Turin, 1975,
Albin Michel 1987 pour la traduction). Voilà pour l’homme. Et pour la femme
bibliothécaire, autre aimable description du même auteur :
« Mademoiselle Paglietta, la malheureuse,
n’était guère moins qu’un lusus naturae : elle était petite, sans poitrine et sans
hanches, cireuse, rabougrie et monstrueusement myope […] Paglietta
me demanda pourquoi je voulais précisément le Kerrn,
elle voulut voir ma carte d’identité, l’examina d’un air malveillant, me fit
signer sur un registre et ne m’abandonna le volume qu’à regret. ».
Et comble, même ceux qui aident vraiment le lecteur
sont mal vus : ce sont des fous, des mono-maniaques fanatiques du
rangement, comme ne témoigne cet extrait des Fous de Scarron de
Christian Poslaniec (le Masque, 1990) :
«Je me trouve face à face avec le responsable
de la bibliothèque en personne. Il a l’air affable et calme mais, après lui
avoir dit ce que je cherche, je découvre que j’ai affaire à un passionné
masqué. Le Zorro des parchemins et des incunables […] Il doit connaître par cœur
l’emplacement de tous les livres –c’est effarant à penser- car il s’arrête sans
la moindre hésitation au milieu d’un rayonnage de vingt mètres, tend la main
avec précision, et en sort un grand livre plat, relié pleine peau, qu’il me
tend. Je le prends avec délicatesse […] Je feuillette le volume qui ne comporte
que quelques pages. […] Je lève les yeux sur le bibliothécaire en chef. Il
regarde les tranches des livres proches et a l’air en extase. Un passionné,
indubitablement. »
Nous sommes
des personnages de comédie, des cibles de caricature, les mal-aimés des
lecteurs à qui nous fournissons leurs livres, des spectateurs à qui nous
offrons leurs films du vendredi soir. Tout le propos de mon intervention sera
de démêler à qui la faute et de voir comment inverser la tendance. Peut-être
même comprendrons-nous mieux au passage ce qui, dans le métier, fascine le
profane au point de l’effrayer.
Il
ne faut pas croire que les bibliothécaires ne s’intéressent pas à leur image.
Au contraire, ils s’intéressent vivement au reflet que leur renvoient
d’eux-mêmes la littérature et le cinéma,
et de nombreux bilans ont été faits, avec annexes, index, bibliographies et
catalogues, de sorte que ce travail que j’espérais original est déjà en soi une
compilation de bibliothécaire. Ces bilans dressés par la profession se
rapportent aux images des bibliothèques dans toutes leurs dimensions, donc aux
métiers et au représentations des bibliothécaires, hommes et femmes, jeunes
tendrons et vieilles barbes. Voici quelques éléments bibliographiques, offerts
dès le début de cette intervention conformément au mode de fonctionnement de la
profession :
Ouvrages
imprimés :
Anne-Marie
Chaintreau et Renée Lemaître: Drôles de
bibliothèques ... : le thème de la bibliothèque dans la littérature et le
cinéma. 2ème éd. revue et augmentée. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie
1993
The Image of the Library. Studies and Views from Several Countries,
Collectional Papers / ed. Valeria D. Stelmakh. SI :
IFLA ; Haïfa : University of Haïfa Library, 1994. - 195 p. ; 24 cm. ISBN 965-222-552-5
Sites
et portails en ligne :
"Bibliothekarinnen und Bibliothekare in
Belletristik und Film". Seminararbeit für das Seminar "Die Rolle der
Frau in Bibliotheken und Informationseinrichtungen" / Monika Bargmann / Nadine Friedrichs / Julia Hellmich / Meike Schröder. -
Adresse URL (juin 2004) : http://www.bui.fh-hamburg.de/pers/ute.krauss-leichert/Aktiv-fh/Glow/text/Literatur.Film.pdf
http://www.infomanager.at/biblio/berufsbild/berufsbild-belletristik.html
http://www.univ-lille3.fr/www/UFR/idist/dfmld/documents/biblio2000/biblio_22.htm
« Anne-Marie Chaintreau
et Renée Lemaître ont brossé, à travers l'analyse de mots-clé, un tableau des
bibliothèques et des bibliothécaires, tels que cinéastes et écrivains les ont
décrits : rats, poussière, échelles, silence, cimetières, labyrinthe, puis,
bibliothécaires sexy, executive women, détectives, célibataires...
John Frylinck donne à voir
l'image flatteuse des bibliothécaires à travers les yeux des auteurs en veine
d'inspiration. Avec leurs lunettes sur le nez, ils sont par leurs défauts
physiques des caricatures de choix, affublés de déficience sexuelle et de
fragilité mentale. Leur avidité de lecture est égale à leur haine du prochain,
et dans leur zèle, certains vont, le week-end, jusqu'à inventorier leur
réfrigérateur. « Silence ! » est leur devise. »
Ce constat morose appelle nécessairement quelques
tentatives d’éclaircissement. Où s’enracine cette image désastreuse du
bibliothécaire ? Nous joindrons donc à une esquisse de panorama littéraire
du métier quelques constatations personnelles, tirées d’une lecture des pages
qui ont suscité notre attention.
Il semble qu’entre écrivains
et bibliothécaires tout commence par un contentieux, et que ce contentieux qui
semble naître avec l’essor de l’imprimerie reste véhiculé dans la
représentation du métier sans véritable remise en question. Nous sommes encore
tributaires de clichés liés à l’institution de la censure. Jusqu’au XVIIIe
siècle en effet, le métier de bibliothécaire n’existe pas vraiment en tant
que tel : les fonctions liées à la tenue d’une bibliothèque apparaissent comme
les prolongements de sa constitution et de sa fréquentation, par l’université
ou par l’institution religieuse qui la détient. Une grande complicité naturelle
unit ceux qui écrivent les ouvrages à ceux qui les rangent en
bibliothèque ; en fait ce sont les mêmes, et ils s’entendent pour perpétuer
l’identique en le faisant croître et multiplier. Ils sont souvent décrits sans
tendresse par les tenants de l’ordre nouveau : le même clerc prisonnier d’Aristote, le même
érudit prisonnier de son érudition écrit les ouvrages, les enseigne et les met
en rayon. Anonyme chez Rabelais, le bibliothécaire tonsuré de la librairie de
Saint-Victor (alias Sainte- Geneviève) transmettra sa manière d’accumuler les
références à un Thomas Diafoirus, puis à un Pangloss,
étudiants sans génie qui ont intériorisé leurs catalogues et l’enseignement de
leurs aînés jusqu’à pouvoir les réciter par coeur. Sans être bibliothécaires,
(l’un est médecin, l’autre précepteur)
ces deux derniers sont tout naturellement désignés pour en assumer les
fonctions, puisqu’en les choisissant l’institution est assurée de perdurer à
travers eux dans un confortable immobilisme intellectuel. Ces personnages en
effet ont un trait de caractère commun : ils sont imperméables au
changement. C’est cette image-là du bibliothécaire qui nous a été transmise. Il
n’est pas indifférent sans doute que le bibliothécaire soit justement la cible
de ces écrivains qui ont passé leur vie à se battre contre la censure royale.
D’un côté ceux qui prennent les risques d’une pensée autonome, de l’autre les
gardiens obtus de l’ordre établi, bien à l’abri au milieu d’une montagne
toujours grandissante de références autorisées.
Cette image du clerc obscurantiste est fixée de
façon vive et forte par Rabelais par opposition à celle plus flatteuse de
l’imprimeur. Le bibliothécaire est à la
fois le gardien et le propagateur des livres de la bibliothèque de Saint
Victor, dont le catalogue au chapitre 7 de Pantagruel constitue à lui
seul une satire burlesque et vengeresse. La décence nous oblige à ne le citer
qu’en partie. Il faut rappeler que les théologiens de la Sorbonne ont condamné
le Pantagruel en 1533, dès la sortie de l’édition princeps en 1532, et que le
premier décret royal de censure) se met en place sous la pression des
théologiens : le 13 janvier 1535, le roi François Ier fait
interdire toute impression de livres en France sans autorisation.
« Et [Pantagruel] trouva la librairie de
sainct Victor fort magnifique, mesmement
d'aulcuns livres qu'il y trouva, comme Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie,
Le Vistempenard des prescheurs,
composé par Pepin, […] Les Hanebanes des evesques, Marmoretus de babouynis & cingis cum commento Dorbellis, Decretum universitatis Parisientis super gorgiasitate muliercularum ad placitum,
L'apparition de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal
d'enfant, […], Le moustardier de penitence,
Les Houseaulx, alias les bottes de patience, […], De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem prieratem Iacopinum, […] »
etc.
Que vaut un tel fatras de
livres, et quel crédit accorder à une telle érudition ? La réponse va de
soi. La reproduction de ce mode de pensée ne pose aucun problème : les
ornières intellectuelles sont creusées, de plus en plus profondes, et voici
Pangloss au XVIIIe siècle, présenté par Voltaire comme l’homme des
bibliothèques par excellence,
c’est-à-dire le fleuron de l’érudition imbécile, celle qui détourne de
l’action et de l’engagement.
« Candide, en retournant dans sa
métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à
Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien
préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. --
Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous
les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites,
fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les
cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils
de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par
Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de
Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron,
Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI,
Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur
Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver
notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis
dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est
pas né pour le repos. -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul
moyen de rendre la vie supportable. »
La référence au docteur Pangloss aura la vie dure
pour évoquer le personnage du bibliothécaire. Elle est d’ailleurs explicite
dans cette description tirée d’un roman pour enfants, Mini Hocker se shoote, de M.E. Kerr, New York, 1972,
L’Ecole des Loisirs, 1990 : « il y avait
toujours celles (les bibliothécaires) qui savaient vraiment, mais vraiment, où
tout se trouvait, qui donnaient la réponse à toutes les questions possibles et
imaginables, et possédaient une science à faire rougir et étonner Socrate, Platon,
Salomon et le Dr Pangloss ». La référence est toujours présente, même si
la notion de conformisme intellectuel a disparu.
On le voit, le « la » est donné pour
longtemps. Au XIXe siècle cette note fondamentale s’enrichit d’harmoniques qui semblent presque l’adoucir. C’est que,
comme sa bibliothèque, le bibliothécaire se sécularise et perd de son pouvoir
de censure, sans perdre tout à fait
cependant ce qui lui attire la convoitise méprisante du commun des
mortels : le confort à vie d’une fonction paisible et retranchée. Les
postes de bibliothécaires gardent toujours quelque chose de leurs origines
conventuelles ou cléricales : dans Le Rouge et le Noir, Julien
Sorel trouve par protection une place de bibliothécaire chez Monsieur le
Marquis de la Môle. L’institution ou la mairie distribuent les postes par
procédés de nomination personnelle. Au détour de courriers et de récits on
mesure les luttes d’influence pour obtenir ces places mal rémunérées mais
tranquilles, qui peuvent servir d’appoint à d’autres métiers comme celui
de répétiteur de collège. La tradition d’allier ces deux fonctions est établie
depuis longtemps, comme on le voit au début du conte de Clemens Brentano, Les
Trois Noix, publié en 1817,
« En
l’an 1665, un certain Daniel Wilhelm Möller, professeur et bibliothécaire à Altorf,
se trouvait à Colmar où il était précepteur du fils du bourgmestre Maggi ». Les témoignages d’écrivains concordent, comme
le témoignage de Balzac ou celui de Flaubert dans sa correspondance (son ami
Louis Bouilhet a été nommé directeur de la bibliothèque de Rouen).
« Mon répétiteur, bibliothécaire du collège, me laissait prendre
des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque, lieu
tranquille où, pendant les récréations, il me faisait venir pour me donner ses
leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque grave
entreprise, car il me permettait très-volontiers de lire pendant le temps des
répétitions, et travaillait je ne sais à quoi. » (Balzac, Louis Lambert)
Au mieux, on constate une certaine transparence de
la fonction. La bibliothèque existe, mais pas le bibliothécaire :
dans l’ensemble de l’œuvre de Balzac, on trouvera treize références, toujours
très courtes, au bibliothécaire, selon la concordance de Kazuo
Kiriu disponible sur le site de la Maison de Balzac, http://www.paris.fr/musees/balzac/, alors que le terme de bibliothèque fait
l’objet de 130 références. Le bibliothécaire n’est pas intéressant à décrire. A
la limite, Balzac le décrit par son chapeau, comme Flaubert décrira l’élève
Charles Bovary par sa casquette :
« Il prit un chapeau, bas de forme et à bords larges.
- Voici l'ancien chapeau de
Claude Vignon, grand critique, homme libre et viveur... Il se rallie au Ministère,
on le nomme professeur, bibliothécaire, il ne travaille plus qu'aux Débats,
il est fait maître des requêtes, il a seize mille francs d'appointements, il
gagne quatre mille francs à son journal, il est décoré... Eh ! bien, voilà son
nouveau chapeau.
Et Vital montrait un chapeau
d'une coupe et d'un dessin véritablement juste milieu.
- Vous auriez dû lui faire
un chapeau de polichinelle ! s'écria Gazonal. »
Balzac, Les comédiens sans le savoir.
L’idée
d’emploi protégé traverse le XIXe siècle. Les luttes d’influence pour obtenir
le poste apparaissent dans la fiction romanesque comme dans la réalité des
correspondances d’écrivain. Dans l’univers de la Comédie humaine, on
devient bibliothécaire par les femmes, quand on est jeune et joli garçon. Voici
par exemple dans La Muse du département, les conseils d’une femme à un
jeune viveur, « Madame Schontz, qui
s'intéressait beaucoup à Lousteau. » :
« Tu te feras nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où il n'y aura pas
de livres. Eh ! bien, si tu places ton argent en cautionnement de journal, tu
auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera
quatre... Trouve mieux ? ».
« Il est beau, il est jeune, il aurait noyé cette haine dans des
torrents d'amour, il devenait alors comte de Rubempré,
la seiche lui aurait obtenu quelque place dans la maison du roi, des sinécures
! Lucien était un très-joli lecteur pour Louis XVIII, il eût été bibliothécaire
je ne sais où, maître des requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux
Menus-Plaisirs. Ce petit sot a manqué son coup. »
Une fois de plus, le roman
balzacien n’est pas très éloigné de la réalité de son temps. En témoignent ces
extraits de la correspondance de Flaubert, dans lesquels sont évoquées la mort
de Louis Bouilhet et la question de son remplacement sur le poste qu’il laisse
vacant à la bibliothèque de Rouen.
« Mon bon vieux Max, j'éprouve le besoin de t'écrire une longue
lettre ; je ne sais pas si j'en aurai la force, je vais essayer. Depuis qu'il
était revenu à Rouen après sa nomination de bibliothécaire, août 1867, notre
pauvre Bouilhet était convaincu qu'il y laisserait ses os. Tout le monde, - et
moi comme les autres, - le plaisantait sur sa tristesse. Ce n'était plus
l'homme d'autrefois ; il était complètement changé, sauf l'intelligence
littéraire qui était restée la même.Bref, quand je
suis revenu de Paris au commencement de juin, je lui ai trouvé une figure
lamentable. ». Flaubert, correspondance : à Maxime du
Camp, Croisset, 23 juillet 1869.
« Quant à moi, qui
conduisais le deuil, j'ai fait bonne figure jusqu'aux discours, exclusivement.
J'aime la littérature plus que personne ; mais je veux qu'on me la serve à
part. J'ai passé par de jolis moments depuis lundi matin ! N'en parlons plus.
Quant à ce brave Monselet, que mon pauvre Bouilhet
aimait beaucoup, je ne demanderais pas mieux que de lui être utile. Mais on
nommera à cette place de bibliothécaire ou une "brute de la
localité" , ou un jeune paléographe de Paris. Mon frère était le
camarade de collège de Verdrel, le maire qui a nommé
Bouilhet. Ledit Verdrel est mort et non remplacé. La
nomination en question va donc dépendre du corps municipal. Je crois que
l'archevêché s'agite. Bouilhet avait eu du mal à être nommé. On lui avait fait
promettre qu'il habiterait Rouen toute l'année. C'était une condition.
J'aimerais mieux voir à la Bibliothèque notre ami Monselet
que tout autre. Mais je crois qu'il n'a aucune chance. Voilà. Je ne sais pas,
entre nous, si Frédéric Baudry n'a pas envie de cette place. (Dans ce cas-là,
vous comprenez, je ne puis rien faire pour Monselet.
Sinon, tout ce qu'il voudra.) Baudry s'était mis sur les rangs, puis s'était
retiré, Monselet se présentant. Je n'en puis plus de
mal de tête, car je suis surchargé d'affaires .Je vous embrasse. ».
Flaubert, à Sainte-Beuve.
Vendredi matin. (23 juillet 1869.)
Cette
présentation des postes et des emplois pourrait laisser croire que la fonction
de bibliothécaire est subalterne, humble et sans prestige. La réalité est plus
complexe. Un réel prestige est en effet attaché à la fonction dans les grandes
bibliothèques, la Mazarine, l’Arsenal, au point que certains postes existent
dans ces bibliothèques avec la définition de postes non rémunérés et sont
suffisamment attractifs pour être mis au concours. C’est ainsi que Marcel
Proust a été nommé bibliothécaire à la Mazarine pendant cinq ans, de 1895 à
1900, après avoir concouru sur un poste non rémunéré, pour satisfaire à la
demande paternelle de lui voir prendre un métier. En fait il s’y rendit une
fois par an pour renouveler sa prise de poste, avant d’accepter la démission
que le ministère de l’instruction publique lui signifia au bout de cinq ans
après enquête sur ses absences et congés.
« 29 mai 1895 : il
se présente au concours d’attaché non rétribué à la Bibliothèque Mazarine. Reçu
3ème sur 3, il commence à travailler en juin. En juillet, détaché au
service du dépôt légal, au ministère de l’Instruction publique, il obtient un
premier congé de deux mois. [ …] 1899 : 9 février : il obtient
un 4ème congé d’un an pour son poste de bibliothécaire. 1900 :
il est mis en demeure de revenir à son poste du dépôt légal. 1er
mars : il est considéré comme démissionnaire. Ses collègues apprécient sa
gentillesse mais peu son efficacité. Quand il n’est pas malade ni en vacances,
il fait de courtes apparitions pour consulter quelques précieuses reliures. La
poussière l’indisposant, il se munit d’un pulvérisateur à l’eucalyptus. » Biographie de Marcel Proust, « Quid de
Marcel Proust », par Dominique Frémy et Philippe Michel-Thiriet,
in Proust, A la Recherche du temps perdu, tome 1, Robert Laffont, 1987,
coll. Bouquins.
Pour mémoire, il a de
prestigieux exemples : Sainte-Beuve cinquante ans avant lui dans la même
bibliothèque, Leconte de Lisle et Anatole France à la
Bibliothèque du Sénat quelques années auparavant. Nous reparlerons d’eux. Même
mal payé, le métier est prestigieux. Michel Bernard a dressé une liste des
écrivains bibliothécaires accessible en ligne dans sa Banque de Données
d’Histoire Littéraire Adresse URL (juin 2004) : http://michel.bernard.online.fr/bdhl/bdhl.php.
Dans les fonctions de documentation, nous voyons se côtoyer par ordre alphabétique
les noms de Georges Bataille, André Breton, Guillaume Budé, Jean Cayrol, José
Maria de Hérédia, Jules Michelet, Alfred de
Musset, Charles Nodier, Georges Perec,
Charles-Augustin Sainte-Beuve pour ne citer que quelques-uns d’entre eux.
Tableau éclairant et utile, auquel il convient d’ajouter les noms de Berlioz (bibliothèque du conservatoire) et de
Théophile Gautier, bibliothécaire de la princesse Mathilde. Une figure
particulièrement prestigieuse est celle bien connue de Charles Nodier, explicitement
admiré par Balzac, qui lui dédie La Rabouilleuse en associant dans le
même hommage la fonction de bibliothécaire au titre d’académicien :
« A Monsieur Charles Nodier, Membre de l’ Académie française,
bibliothécaire à l’Arsenal ». Voilà tout de même de quoi nous réconcilier
avec l’image du métier ! C’est que le bibliothécaire se fait ici
pleinement passeur d’idées. En 1824, lorsque la Muse française cessa
d'être publiée, ses membres fondateurs (Alexandre Soumet, Alexandre Guiraud,
Émile Deschamps, Victor Hugo, Alfred de Vigny) commencèrent à se rassembler
régulièrement chez Charles Nodier, qui venait d'être nommé bibliothécaire à
l'Arsenal. Les «soirées de l'Arsenal» devinrent alors une institution. Elles se
déroulaient le dimanche et accueillirent, outre les fidèles de la Muse
française, de nombreux écrivains romantiques (Alphonse de Lamartine,
Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Alfred de Musset, Prosper Mérimée, Charles
Augustin Sainte-Beuve, Marceline
Desbordes-Valmore...) ainsi que des artistes (David d'Angers, Eugène Delacroix,
Louis Boulanger...). À partir de 1827, ces réunions se poursuivirent chez
Victor Hugo, rue Notre-Dame-des-Champs.
« M. Paul Chéron, l’employé du milieu de la salle, n’est occupé qu’à
se dissimuler le plus possible aux yeux du public. Pour cela, il s’entoure
d’une citadelle de livres, qui ne laissent voir qu’une tête jaune.[…] Son vœu
serait de passer pour un lecteur ordinaire, pour le premier venu. Lorsqu’on
l’interroge, il ne répond pas. Insiste-t-on, il gémit, il lève les yeux au
ciel, il frappe du pied. Gardez-vous de lui demander aucun renseignement !
[…] M. Vintre n’a que deux manies : la première,
c’est de vous dissuader de prendre l’ouvrage que vous lui demandez ; la
seconde, c’est, lorsque la première n’a pas réussi, de vous envoyer vous-même
cherche votre livre, sous l’escorte d’un frotteur. » Charles Monselet, Le plaisir et l’amour, anthologie, Le
Figaro, 1858-1859
Qu’ont en commun tous ces
bibliothécaires ? Plus que celui de n’être pas dérangés par le lecteur,
c’est le refus de pourvoir à sa demande, pour des raisons qui demeurent aussi
mystérieuses qu’incompréhensibles, au point de sembler témoigner d ‘une
mission non avouée de la bibliothèque, celle de décourager son public.
Une fois de plus, ce « on » impersonnel
induit l’idée d’un métier transparent : pas de bibliothécaire dans Les
Ailes du Désir de Wim Wanders, 1987, tout à la
gloire de la bibliothèque (à moins d’interpréter l’ange lui-même -qui consigne
l’histoire humaine- comme figure emblématique du bibliothécaire).; pas de
bibliothécaire non plus dans le combat impitoyable et sans répit que mène la
Bibliothèque contre le lecteur dans La Belle Hortense de Jacques Roubaud,
Seghers 1990, (chapitre 10 « La Bibliothèque »). Là où Calvino ne
dépassait pas le registre réaliste, Roubaud atteint le fantastique dans
les stratégies de la Bibliothèque, entité globale douée de vie et de volonté,
pour ne pas communiquer le livre demandé par le lecteur :
Enfin, les bibliographies sur le sujet sont
pleines des errements fantasmatiques
d’une vision sans avenir (le bibliothécaire est un détective, un espion ou
encore la femme bibliothécaire jeune et jolie s’ennuie dans son métier, ou se
met à ressembler à ses livres poussiéreux). On est en face d’une accumulation
de poncifs qui se veulent comiques ou attractifs mais qui sont finalement désolants pour l’image de la
profession.
Pouvons-nous
déceler des raisons à cette vision dont nous, professionnels, connaissons
l’indigence ? Pour ma part, j’en distingue une, qui peut se décliner de
multiples façons. Elle tient à la différence qui existe entre deux visions du
livre. L’une est celle du lecteur, qui
juge chaque ouvrage dans son unicité.
L’autre est celle du bibliothécaire, qui percevant les collections dans
leur ensemble, n’a plus tout à fait les mêmes centres d’intérêt face au livre
isolé que son public. Cette différence de point de vue entre l’amateur de
lectures et le professionnel du livre sur l’objet commun de leur rencontre a
des résultats parfois troublants, parfois cocasses. Le premier résultat
pourrait être présenté comme une incompatibilité apparente entre deux métiers,
celui d’écrivain et celui de bibliothécaire.
Contrairement
aux apparences en effet et à ce que l’on pourrait parfois espérer, il semble
impossible dans les temples des livres de mener de front deux carrières, celle
de bibliothécaire et celle d’écrivain On le voit pleinement à travers le combat
singulier de deux écrivains bibliothécaires : Leconte de Lisle et Anatole France. Cette lutte pour l’écriture
personnelle au sein d’un même lieu voué à la conservation et à la mise en
valeur des écrits des autres, la bibliothèque du Sénat, a duré plusieurs années, feutrée mais
impitoyable, se soldant par la démission d’Anatole France. On en trouvera le
récit sur les archives en ligne du
Sénat
http://www.senat.fr/evenement/archives/vie.html (adresse en juin 2004). En
voici les grandes péripéties :
Le chef de file de l’Ecole parnassienne est nommé en 1871
bibliothécaire du Palais du Luxembourg, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en
1894. Le site précise la hauteur de son traitement de bibliothécaire, de 2700 F
en 1876 à 4200 F à partir de 1882 jusqu’à sa mort. Nous avons plusieurs
témoignages sur la manière dont Leconte de Lisle
concevait son activité professionnelle, et ces témoignages concordent :
« Leconte de Lisle fut un fonctionnaire
et, comme on dit aujourd’hui, un budgétivore. Certes, ses appointements ne
compromirent jamais l’équilibre de nos finances : il n’émargeait pas
grassement, mais tout de même il émargeait. L’Etat
lui servit longtemps quelques milliers de francs, en échange de services
déterminés par la Questure du Sénat. Il était chargé de veiller à la
bibliothèque sénatoriale et de faciliter les lectures de nos pères conscrits.
Or, Leconte de Lisle comprenait à sa façon ses
devoirs officiels. Les rayons de sa gloire ne s’accordèrent jamais avec les
rayons de sa bibliothèque.
On ne se souvient pas
d’avoir vu au Luxembourg M. Leconte de Lisle
consulter le catalogue ou toucher à un bouquin. Il était tout le temps dans les
étoiles et malheur à qui s’avisait de le faire descendre de si haut. Son
monocle foudroyait l’importun et, comme le sourcil de Jupiter, ses cheveux
secoués faisaient trembler à la ronde. L’homme qui passa sa vie à tutoyer Zeus
et ses collègues de l’Olympe ne permit jamais qu’on l’abordât pour lui demander
un renseignement.
On raconte qu’un sénateur
nouvellement débarqué de sa lointaine province paya d’un affront une maladroite
indiscrétion. Il avait osé demander au bibliothécaire du Sénat une indication
sur quelque livre. Oh ! le geste qui l’accueillit fut souverainement beau.
Leconte de Lisle se colla dans l’orbite son œil de
verre, lentement toisa des pieds à la tête et de la tête aux pieds l’audacieux
intrus, fixa un moment sur lui sa prunelle indignée ; puis, levant le
bras, sans mot dire mais avec une allure d’empereur, il montra du doigt au fond
de la salle un employé galonné, qui accourut. Et le poète, peu à peu reprit sa
sérénité un instant troublée. »
Extrait d’un
article paru dans Le Figaro du 10 juillet 1898
« Leconte de Lisle s’était installé dans la grande bibliothèque où se
trouve la coupole peinte par Delacroix. Dans l’encoignure formée à gauche par
la première grande fenêtre qui donne sur le jardin du Luxembourg. Là, assis à
un petit bureau de bois noirci, il n’avait, sur le rayon qui le surmontait, que
les études bibliques de Ledrain, le Bhâgavata, le Râmâyana et quelques livres de Louis Ménard. Il arrivait,
tous les jours vers une heure, fumait une ou deux cigarettes, rédigeait
quelques lettres ou transcrivait des vers, d’une écriture lente et superbe. Il
aimait surtout à causer, mais ne souffrait pas qu’un importun le troublât dans
ses causeries ou dans sa quiétude. »
Article de Henri Welschinger
paru dans le Journal des Débats du 16 août 1910
« De 1870 à 1876 la
Bibliothèque du Luxembourg fut publique. Pour y accéder on doit passer par une
porte ouvrant sur un couloir circulaire où donnent cinq ou six autres portes.
Leconte de Lisle fit coller des flèches en papier
avec l’indication " Bibliothèque ", tout autour de ce
couloir. En sorte que les malheureux lecteurs qui se guidaient sur ces flèches
fallacieuses, tournaient perpétuellement dans la demi-obscurité du couloir sans
jamais rencontrer l’entrée cherchée que rien ne distinguait des autres. Et ils
partaient découragés, sans nul désir de renouveler l’expérience. »
Claude-Louis dans
" Les Poètes assis "
Le
malheureux Anatole France pâtira de
cette proximité avec ce Jupiter dédaigneux des tâches subalternes. Le 1er
juillet 1876, Anatole France est nommé
" commis-surveillant " à la bibliothèque du Sénat. où il
rédige le catalogue méthodique, publié en 1882. Lui qui, petit-fils de
libraire, savait rédiger un catalogue et exerçait vraiment son métier,
découvrira bientôt qu’il est honteusement exploité et démissionnera en
1890 , pour trouver lui aussi le temps nécessaire à la réalisation de sa
vocation d’écrivain. Une présentation de cette période de sa vie est également
disponible sur le site du Sénat à l’adresse suivante (juin 2004) : http://www.senat.fr/evenement/archives/anatolef.html
« L’immense érudition de France, son amour
des livres, la douceur de son commerce en eussent fait un bibliothécaire
idéal, si le milieu s’y fût prêté. Mais il s’aperçut immédiatement que ses
collègues entendaient rejeter sur lui toute la besogne effective et le traiter
avec condescendance car sa naissante réputation ne leur semblait pas balancer
leur renommée. France, conscient de son mérite, voulait bien travailler s’ils
travaillaient ; mais il voulait, avec plus d’énergie encore, ne pas
travailler s’ils se reposaient sur leurs lauriers. Cette prétention à une
sinécure parut exorbitante aux sinécuristes ;
ils l’admirent d’abord plutôt que de renoncer à leurs propres loisirs. (…)
Anatole France aurait pu jouir des avantages qu’il
s’était assurés d’emblée si la littérature n’était encore venue tout gâter.
Rédigeant au Temps une série de chroniques sur les poètes contemporains, il eut
l’inconvenance de n’y point admirer, sans réserve, les oeuvres de Lacaussade et l’audace de n’y insérer qu’une poésie alors
que Lacaussade exigeait qu’il en insérât au moins
trois. Il n’en fallut pas davantage pour brouiller les deux amis. Puis vint le
tour de Charles-Edmond qui se fâcha pour des motifs à peu près analogues. (…)
Anatole France reçut l’ordre formel de griffonner cinq
cents fiches par mois (dix-sept par jour !). Il préféra démissionner et il
n’eut pas lieu de s’en repentir. Cependant il ne put jamais oublier
l’indifférence sereine que Leconte de Lisle lui avait
témoignée au cours de cette crise. Il s’en vengea en égratignant quelque peu le
poète " pasteur d’éléphants ". Celui-ci était
chatouilleux ; il répliqua durement. Des témoins furent échangés, ne
purent s’entendre et ce duel avorté fut baptisé par la presse malicieuse
" le duel aux coupe-papier ". » Claude-Louis dans
" Les poètes assis "
De
la même façon, le temps « perdu » par Marcel Proust en ce qui
concerne l’exercice de son métier de bibliothécaire (1895-1900) est un temps
fertile pour son œuvre (Les Plaisirs et les Jours, 1896)
« Après les avoir fait
asseoir, le bibliothécaire montra d’un geste aux visiteurs la multitude de
livres rangés sur les quatre murs, depuis le plancher jusqu’à la
corniche :
-Vous n’entendez pas ?
vous n’entendez pas le vacarme qu’ils font ? J’en ai les oreilles rompues.
Ils parlent tous à la fois et dans toutes les langues. Ils disputent de
tout ; Dieu, la nature, l’homme, le temps, le nombre et l’espace, le
connaissable et l’inconnaissable, le bien, le mal, ils examinent tout, contestent
tout, affirment tout, nient tout. […] Messieurs, d’ouïr ce tapage universel, je
deviendrai fou comme le devinrent tous ceux qui vécurent avant moi dans cette
salle aux voix sans nombre, à moins d’y entrer naturellement idiot, comme mon
vénéré collègue, monsieur Froidefond, que vous voyez
assis en face de moi cataloguant avec
une paisible ardeur. Il est né simple et simple il est resté. Il était tout uni
et n’est point devenu divers. […]
Monsieur Froidefond a l’esprit simple et l’âme pure.
Il vit catalogalement. De tous les volumes qui
garnissent ces murailles il connaît le titre et le format, possédant ainsi la
seule science exacte qu’on puisse acquérir dans une bibliothèque, et, pour
n’avoir jamais pénétré au dedans d’un livre, il s’est gardé de la molle incertitude,
de l’erreur aux cent bouches, du doute affreux , de l’inquiétude horrible
[…] Il est tranquille et pacifique, il est heureux. » Anatole
France : La Chemise (Les Sept Femmes de Barbe-Bleue et autres
contes merveilleux, Calmann-Lévy, 1909)
Robert
Musil porte le même témoignage, lui qui a été bibliothécaire de décembre 1910
de février 1914 à la Bibliothèque de l’Université technique de Vienne.
Conversation entre un
général et un bibliothécaire dans la salle des catalogues de la Bibliothèque
Impériale :
« Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de
toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des
matières. « celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la
bibliothèque ! » m’apprit-il. « Jamais il ne pourra avoir une
vue d’ensemble ! »
Le souffle coupé, je lui
demande : « Ainsi, vous ne lisez jamais un seul de ces
livres ?
- Jamais, à
l’exception des catalogues.
- Mais vous êtes bien
docteur, n’est-ce pas ?
-Je pense bien. Et même privat docent de l’Université
pour le bibliothécariat. La science bibliothécaire
est une science en soi, m’expliqua-t-il. Combien croyez-vous qu’il existe de
systèmes, mon Général, pour ranger et conserver les livres, classer les titres,
corriger les fautes d’impression etc. » Robert Musil, L’Homme sans
qualités, trad. Philippe Jaccottet, Seuil, 1979
Proust lui
aussi, -souvenir de ses brefs passages à la Mazarine ?- connaît cette
ivresse des catalogues. Elle se porte sur les indicateurs de chemins de fer,
plus parlants selon lui et plus évocateurs que n’importe quel récit de
voyage :
« Et
bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissance artistique, les
guides l’entretenaient encore plus que les livres d’esthétique, et, plus que
les guides, l’indicateur des chemins de fer. » Du Côté de chez
Swann, Noms de Pays, le Nom, éditions Laffont, 1987, collection
Bouquins, t.I, p.323.
Cette
perception du sens plein de cet écrit des écrits que constitue le catalogue
trouve son développement culminant dans l’œuvre de Perec. Georges Perec a été
documentaliste dans une unité du CNRS de 1962 à 1979. Son œuvre reflète aussi
cette fonction. Il faut relire Penser, classer pour le mesurer. Dans La
Vie mode d’emploi (Hachette P.O.L. 1978), le catalogue devient une forme
pleinement signifiante et authentiquement littéraire, un livre enfin lisible,
composé sous le double jeu de la contrainte d’écriture et de l’énumération,
procédures familières aux catalographes. Nous disposons avec les cahiers préparatoires
de La Vie mode d’emploi d’un document révélateur à ce
sujet : (consultable en juin 2004 en ligne à l’adresse suivante http://membres.lycos.fr/mjannot/froggy/mode.htm).
Les pratiques bibliothéconomiques y sont détaillées :
52 Chapitre LII, Plassaert,
2. Description minutieuse des travaux d’un sous bibliothécaire adjoint à temps
partiel, SB2ATP, affecté à un fonds documentaire de la bibliothèque de l’Opéra.
91 Chapitre XCI, Caves, 5. Personnage de Marcelin Echard, ancien chef
magasinier à la Bibliothèque centrale du XVIIIème
arrondissement
Les annexes de l’ouvrage sont également
révélatrices, avec leur index qui est lui-même un catalogue de bibliothèque.
Cet
amour immodéré des fiches se devait d’être épinglé par ceux qui ne le partagent
pas. La pire punition à l’encontre du bibliothécaire, c’est de lui infliger un
monde sans catalogue, un monde inclassable, présenté dans un désordre
insupportable. C’est ce que fait Ivan Reitman en 1984, dans SOS Fantômes Ghostbusters.
Dans ce film dont l ‘action se déroule en partie dans la bibliothèque
publique de New York, un superbe travelling arrière montre la fuite épouvantée
d’une bibliothécaire poursuivie par un phénomène paranormal, la catastrophe
absolue dans la profession : les tiroirs des fichiers s’ouvrent tout seuls
et toutes les fiches s’envolent pour se disperser par centaines en désordre
dans les travées. La bibliothécaire ne se remettra pas de ce traumatisme et des
soins médicaux devront lui être prodigués. Est-ce là une préfiguration de
l’Internet ? La situation de pertes de repères étant de toute évidence
intolérable, nous nous acharnons à remettre de l’ordre dans le grand réseau et
les bibliothécaires épouvantés se changent en détectives avertis de l’information
(Indiana Jones est lui aussi bibliothécaire !)
Si nous résumons le parcours voici le portrait peu
flatteur du bibliothécaire tel qu’il apparaît à travers ces lectures :
défavorisé physiquement et socialement, en retrait devant la vraie vie, ennemi
du lecteur qu’il a le devoir de servir, amoureux de références plutôt que de
livres, refusant jusqu’à la folie de partager le savoir qu’il a en dépôt, au
mieux transparent et falot, au pire inquiétant voire dangereux, « au
demeurant le meilleur fils du monde » !
A
côté de cette caricature que nous avons le droit de récuser au nom de la
profession, une image plus intéressante se dessine, celle d’un être fasciné par les collections dont il est le
gardien et qui mesure pleinement les
enjeux de leur conservation et de leur communication : professionnel de la
mémoire et de la totalité, le bibliothécaire fait corps avec ses livres, au
point de devenir lui-même un homme livre, intériorisant leurs contenus jusqu’à
la manducation, ou au contraire construisant et organisant leurs seules
références jusqu’à entrer en catalogue comme on entre en religion, de toutes
façons définitivement contaminé par le vertige qui saisit communément le
profane qui pénètre pour la première fois dans les magasins d’une bibliothèque.
S’il veut rester écrivain, motivation première apparemment du choix de ce
métier, nul d’entre vous ne le contestera, le bibliothécaire devra prendre du
champ et se mettre à l’abri de la production des autres, comme le firent
Leconte de Lisle ou Proust. Sinon, il se transformera
insensiblement mais sûrement en rédacteur de catalogues, trouvant ivresse et
jouissance à fournir la vision de la totalité plutôt qu’à s’attarder à en
inspecter le détail. Un Perec réussit par un tour de force soigneusement
déguisé en cahier des charges –démarche bibliothéconomique s’il en est-à
cumuler les deux aspects, rédigeant une oeuvre qui est aussi un catalogue et
une bibliothèque.
Avec l’irruption du numérique, qui a fait voler les vieilles fiches
cartonnées sous son vent révolutionnaire, nous attendons impatiemment une
nouvelle représentation romanesque du bibliothécaire, médiateur du savoir,
sauveur de la mémoire, thérapeute de l’information, Sherlock Holmes de la
recherche documentaire et mettant tous ses talents au service du lecteur.
N’est-ce pas à nous d’écrire et de construire le personnage, ou sinon (si nos
fonctions quotidiennes nous absorbent trop -comme c’est personnellement et
collectivement le cas) en donner par la qualité de notre service une image
claire et cohérente aux écrivains et cinéastes qui hantent encore nos
bibliothèques et leurs réseaux.
Pour achever notre propos tout en l’élevant,
relisons la définition qu’a donnée Paul Claudel dans la première des Cinq
Grandes Odes de Mnémosyne, la
gardienne des temples de la mémoire, celle qui pourrait bien finalement être la
Muse de la profession, personnage de silence et de recueillement :
« Mnémosyne,
qui ne parle jamais !
Elle
écoute, elle considère.
Elle
ressent, (étant le sens intérieur de l’esprit)
Pure,
simple, inviolable ! Elle se souvient !
Elle
est l’heure intérieure ; le trésor jaillissant et la source
emmagasinée ;
La
jointure à ce qui n’est point temps du temps exprimé par le langage.
Elle
ne parlera pas ; elle est occupée à ne point parler. Elle coïncide.
Elle
possède, elle se souvient. »
Cette
offre silencieuse d’une totalité
toujours renouvelée constitue peut-être la plus belle définition littéraire de
notre métier.