C’est la Toussaint. Et tous ces cons qui vont fleurir
les tombes. C’est demain le jour des morts. Pas aujourd’hui. Je le sais bien,
demain c’est mon jour.
*
Un mot me vient à l’esprit :
« écoeuré ! » Tout m’écoeure. Et c’est ainsi pour tous mes
anniversaires. Je vais lire aux mêmes dates, dans mes journaux de 2001 et de
2002, et les deux fois, je suis dans le même état qu’aujourd’hui. Même, il
semble que je « somatise » ce grand désarroi qui me prend :
chaque fois, je suis enrhumé, comme c’est encore le cas depuis quelques jours.
En 2001, j’écris : « J’ai
vingt-six ans. Je n’ai rien fait. Aurai-je accompli quelque chose quand j’en
aurai vingt-sept ? » En 2002 : « Vingt-sept ans
aujourd’hui. Je n’y comprends plus rien : le temps passe sans que je m’en
aperçoive. Hier encore, j’étais au lycée ! » Suivent quelques
considérations sur ma vie de lycéen, des considérations que j’ai l’impression
d’avoir écrites il n’y a qu’un mois. Mais non, elles remontent à un an !
Ça me donne le vertige. Demain, j’aurai donc 28 ans, et pour faire écho à ce
que j’écrivais en 2001, non, je n’ai toujours rien accompli.
*
Pendant que j’écrivais, le téléphone
s’est mis à sonner. C’était Armando, qui appelait depuis le Mexique, pour me
souhaiter, avec un peu d’avance, un joyeux anniversaire. Il est le premier. Mon
anniversaire ne sera pas joyeux, parce que je n’en ai pas envie. Mais ton coup
de téléphone, lui, m’a causé beaucoup de joie, Armandino. Même si, en
décrochant, j’ai aboyé dans le combiné comme un chien enragé. Je ne pouvais pas
savoir que c’était toi… Mais tu as bien vu comme après j’avais la voix aimable
et douce, n’est-ce pas ?
*
Je rentre à l’instant. J’étais dans un bar, trop
bruyant, trop rempli, avec Laurence, Myriam, Matthieu, Emmanuel et ma sœur.
Julie me parle de son sida et de l’angoisse que cette maladie lui donne. Enfin,
ce virus pour l’instant, pas cette maladie… Elle me reproche de ne pas lui
téléphoner quand je ne vais pas bien. Elle me dit qu’elle sait que je suis dans
une mauvaise période. Mais moi, je ne sais pas quoi lui répondre. Dans ces
moments-là, je me déteste. Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est moi,
le pédé, qui devrais avoir le sida, pas elle. Je sais que c’est idiot, mais
n’est-ce pas ce que se disent tant de gens autour de nous : « C’est lui le
pédé, et c’est elle qui a le sida » ? Comment puis-je être
« dans une mauvaise période », alors que je ne l’ai pas ce
sida ? Y a quelque chose d’indécent là-dedans. Mais j’ai trop bu ce soir,
je ne trouverai pas les mots pour dire ce que je pense. De toute façon, je ne
pense rien sur ce sujet. J’évite, sinon…
Un an de plus. Un an de moins. Tout dépend
de ce qu’on compte. Le temps qu’on a vécu. Le temps qu’il reste à vivre. Mais
dans tous les cas, c’est un an de trop.
Je commence un nouvel opuscule. Ce ne devrait pas être
bien long. Titre : Tuerie. Sous-titre : Souvenirs. Je
raconte dedans les souvenirs que je garde de toutes les fois où j’ai eu l’envie
de tuer quelqu’un. De toute les fois où j’ai tué quelqu’un en pensée. Il
faudrait que je fasse au moins un récit par jour, pendant un mois minimum. Tout
le mois de novembre. J’ai déjà raconté deux souvenirs. Le résultat n’est pas
trop mauvais. Rien à voir avec l’écriture de Contes du royaume d’à côté.
Disons que c’est une sorte de récréation. Mais il me semble que je ne suis
jamais si bon que dans les travaux qui ne me tiennent pas à cœur.
Pourquoi ? C’est un mystère. De toute façon, j’avais besoin d’un endroit
où me déverser, car j’ai l’aspect parlé de mon style qui remonte à la surface,
celui qu’il devait y avoir dans De la bouche des enfants. Je crois que
c’est parce que je me remets à lire Céline. Et donc, il faut bien que je mette
cette langue parlée quelque part. Evidemment pas dans Contes du royaume d’à
côté. Pas question non plus de reprendre De la bouche des enfants.
Donc ce sera dans Tuerie.
Tuerie avance bien plus vite que
je n’osais l’espérer. Je devrais toujours avoir de ces projets parallèles, pour
m’occuper pendant les longues périodes de découragement. Il paraît que
Pétrarque méprisait son Canzoniere. Il ne le trouvait pas digne de lui. Qui
sait, Tuerie, qui n’est à mes yeux qu’une sorte d’à-côté, sera peut-être
mon Canzoniere à moi ?

Ma salope de mère fouille dans mes
papiers, je crois. C’est une sale habitude à elle et qu’elle m’a refilée. Elle
a fait plusieurs allusions bizarres aujourd’hui, qui m’ont fait penser à deux
ou trois saletés que j’ai écrites sur elle dans Tuerie. Je ne serais pas
étonné qu’elle les ait lues. S’il est une chose que je ne tolère pas, c’est
bien celle-là : que ma mère lise ce que j’écris. Je préfèrerais encore
qu’elle me reluque la bite. Si je découvre qu’elle m’a vraiment lu, je lui
buterai son con de chat à cette pute.
L’image est entrée dans la place…


Voilà comment c’est dehors. C’est pareil à
l’intérieur.
*
Je termine ce soir un grand chapitre de Tuerie
consacré à Hieronymus. Je me dégoûte d’avoir écrit certaines phrases. Avec ce
petit livre, je voudrais me purger, mais je me salis.
Jamais mon rythme d’écriture n’avait été
si soutenu. En cinq jours, j’écris 38 pages. Je crois bien que c’est la
première fois.
Et tout à coup, ma mère me dit : «
Olivier, faut qu’on parle…
–
Comment ça faut qu’on parle ? Attends… On n’est peut-être pas obligés d’en
venir si vite à de telles extrémités ? Y a d’autres moyens quand même… On
peut se gueuler dessus d’abord, non ? Ou même, juste se foutre des baffes
dans la gueule, tu crois pas ?
–
Non, c’est trop tard maintenant, faut qu’on parle !
–
Mais j’ai pas envie de te parler moi… J’ai rien à te dire… Et puis d’abord, je
vois pas pourquoi que je devrais te parler maintenant, alors que ç’a jamais été
possible avant, pendant toutes ces années… Je vais quand même pas te parler
sous prétexte que t’as décidé que c’était le bon moment pour toi ?
–
Mais si, ça peut plus durer, que je te dis, faut qu’on parle !!!
–
Bah… Vas-y si tu veux, parle… Si ça t’amuse… Je t’écoute… Allez, fais-moi rire
un peu, pour voir…
–
Bon… Olivier, comme je te dis, ça peut plus durer. Si toi tu veux te détruire,
c’est ton problème… Mais alors fais-le sans moi. J’ai encore de belles années à
vivre moi, et j’ai pas envie de passer à côté. J’ai pas envie de la détruire ma
vie, tu comprends ? »
Et là, évidemment très interloqué, je la
regarde comme je peux et je lui rétorque : « Mais enfin… Qu’est-ce
que tu racontes ? Te mets pas dans des états pareils… Faudrait d’abord
qu’y ait quelque chose à détruire dans ta vie, tu crois pas ? Non, je t’assure,
t’as pas à t’inquiéter. » Ah ! C’est bon de rire parfois…
R.I.P. les anciens combattants ! Qu’ils reposent
en paix… S’il faut mourir pour être en paix, pas étonnant que la guerre ait
tant de succès partout dans le monde.
« Je l’aimais bien, sûrement, mais
j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la
recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction
d’une espèce de supériorité. » (Voyage au bout de la nuit.)
Mon vice à moi, c’est l’envie d’aller
nulle part, de ne rien rechercher, moins par orgueil évidemment que par la
conviction que j’ai de l’infériorité de notre espèce. A cause de cela, je ne
pourrai jamais dire seulement : « Je l’aimais bien. » Voilà ce
que c’est qu’un suicidé vivant.
*
Ma mère me raconte qu’un homme qu’elle
connaissait vaguement, de loin, s’est suicidé. Comment s’y est-il pris ?
En s’injectant de la bière dans les veines ! Pas même du champagne, pour
cette occasion pourtant unique… Bière ou champagne, ça doit faire mal… Une
anecdote que j’ai bien envie de mettre dans Tuerie.
1

Ça, c’est une photo de mes connexions
neuronales. Comme on peut voir, y en a peu, c’est pas net et ç’a l’air triste…
2

Ça, c’est ce que je vois par les
fenêtres de chez moi.
3

Et ça, c’est le genre de pensées qui croupit
dans ma tête.
58ème page de Tuerie.
Ce n’est qu’à partir de la centième page qu’on peut vraiment parler d’un livre.
Pour l’instant, ce n’est encore qu’un embryon de livre, disons : un fœtus
à son tout début… Et pourtant, je pourrais m’arrêter à la cent-unième page
seulement : ce serait un livre. Pourquoi ce nombre charnière de
cent ? Pourquoi pas dix ? Je préfèrerais…
Enfin, je suis allé voir Elephant.
Dès les premières images que j’en avais vues, dans les bandes annonces diffusées
à la télévision, je m’étais senti aspiré par ce film. J’avais immédiatement
pressenti qu’il était plein des mêmes choses dont est rempli mon esprit depuis
si longtemps, et dont j’essaie de me débarrasser, lorsque j’écris. Cela est
encore plus vrai depuis que je travaille à Tuerie. Et les articles
traitant de ce film que j’avais lus par la suite avaient confirmé ma première
impression.
Elephant et Tuerie se
rejoignent essentiellement sur ce point, c’est à savoir que dans la vraie
vie, il n’y a pas d’histoire. Souvent, les films et les romans nous racontent
des histoires, avec un début, un développement (sous forme d’intrigue), et une
fin. En cela, films et romans sont d’énormes mensonges. Dans la vraie vie, il
n’y a que des miettes, des avortements d’histoires. On aimerait vivre une belle
histoire bien sûr, mais ça n’arrive pour ainsi dire jamais. L’on ne vit que des
débuts d’histoire, sans rien qui vient après. Ou alors directement des fins,
avant même que quelque chose ait pu commencer. La mort de Michelle est une
illustration de cette fin qui arrive trop tôt, tout de suite, par surprise –
dans les histoires avec intrigue, les personnages généralement s’attendent à
leur mort, ils ne sont pas surpris par elle. Tandis que la mort de Michelle, sa
fin, arrive quasiment à la place d’un commencement : elle n’a même pas le
temps de se mettre à son travail dans la bibliothèque, – où elle est d’ailleurs
arrivée légèrement en retard –, elle n’a pas non plus le temps de seulement
prononcer la phrase qu’elle s’apprête à dire aux tueurs, puisque ceux-ci la
tuent juste à ce moment-là. Même Eric, l’un des tueurs, n’a pas le temps de
terminer la tuerie dont il est pourtant l’auteur, parce que son compagnon,
Alex, lui tire dessus, sans le prévenir, tout à coup, en plein milieu d’une
conversation qu’ils ont ensemble. Dans la vraie vie, la seule histoire,
toujours la même, c’est le dénouement, si j’ose dire, c’est la mort.
Mise à part cette mort qui finit
toujours par arriver, les histoires, dans la réalité, sont souterraines,
invisibles. Les gens ne les voient pas. Ils n’en ont pas conscience
(contrairement aux personnages d’intrigues, qui savent toujours plus ou moins
ce qui se passe.) Pour avoir conscience de la totalité de l’événement qui se
joue, pour connaître toutes ses causes, toutes ses conséquences, il faudrait
que toutes les personnes impliquées soient constamment ensemble. Mais ce n’est
pas possible, comme le fait d’ailleurs remarquer, dans une conversation à la
cantine, une des trois filles un peu pétasses à ses amies, qui lui reprochent
de ne pas partager mieux son temps entre elles et son petit ami. La fille leur
répond qu’elle ne peut tout de même pas passer tout son temps avec elles. Et en
effet, il n’est pas possible de marcher toujours ensemble, les uns à côté des
autres, depuis le début jusqu’à la fin. Il n’est pas possible d’avancer
parallèlement, d’être toujours au même niveau dans la progression des choses et
du temps, ni d’avoir constamment les mêmes informations au même moment. Cela
n’arrive jamais : Elias, le photographe, ne comprend à aucun moment qu’il
va se faire tuer. Jusqu’au bout, il fait ce qu’il fait d’habitude : il
prend des photos, il prend les tueurs en photo, puis se retrouve aussitôt
projeté contre un mur, à cause d’une balle qu’il vient de recevoir, (mais alors
l’image est floue, la caméra regarde déjà ailleurs). John ne comprend qu’au
dernier moment, en croisant les tueurs (qu’il salue), qu’il va se passer
quelque chose de terrible. Et ensuite, il a beau prévenir les élèves et les adultes
de ne pas entrer dans l’établissement : personne ne l’écoute. C’est à
peine s’ils l’entendent, s’ils le voient ! Ils ne sont pas au même endroit
que John, ils ne sont pas au même niveau que lui dans leur connaissance des
événements. Je l’ai dit, les trajectoires parallèles n’existent pas.
Le temps est trop court pour cela. Dans la vraie vie,
on a seulement le temps de se croiser. C’est tout. Rien de plus. C’est pourquoi
les personnages de Elephant se croisent tellement. Durant le film, on
remonte plusieurs fois le temps, pour assister à de mêmes scènes, mais suivant
des points de vue différents. A force, on comprend ce qui se passe, (que l’on
devine plus ou moins inéluctable, comme dans une tragédie). On comprend que
cela se passe entre les différentes trajectoires, au-dessus des individus.
C’est dans ces scènes, que les croisements s’opèrent. Il y a les croisements
conscients, où les personnages se voient, se saluent. Et il y a tous les autres croisements, souterrains,
dont les personnages n’ont pas conscience, dans lesquels ils ne se voient pas,
mais où se joue la véritable histoire. C’est cette histoire-là, la souterraine,
que nous « raconte » Gus Van Sant, en nous la donnant à voir,
simplement.
Ce qui m’amène à cette définition, qui nous est
commune à tous les deux, Van Sant et moi, mais à beaucoup d’autres aussi,
évidemment : une histoire (un récit), c’est une façon particulière de
regarder ou de montrer la réalité. Cela n’a rien à voir avec une intrigue. Une
intrigue, c’est juste une des façons possibles de montrer, (la plus répandue,
il est vrai, mais aussi la plus éloignée de la réalité). (Et donc : ce
qu’on appelle une histoire, ce ne peut être en aucun cas la vie elle-même, mais
seulement, je le répète, une façon de la considérer et de la montrer. Si des
personnes, dans la réalité, croient vivre des histoires, c’est uniquement pour
tromper leur ennui, et parce que, considérant leur vie, elles essaient de se
convaincre qu’elle vaut la peine d’être vécue. Voilà tout.)
*
L’un des tueurs dit quasiment ces mots
de Macbeth : « So foul and fair a day I have not sean. » Tout le
film est plein de cette crasse et de cette pureté. Tout simplement parce que
c’est un film rempli d’adolescenceapost.19.11.03.
Est-il un âge plus sombre et clair que l’adolescence ? Les filles se font
vomir après manger. Michelle, honteuse de son corps, ne se lave pas après le
cours de sport. Mais quelle pureté, lorsqu’au milieu du terrain de foot, au
ralenti, elle arrête sa course maladroite et qu’oubliant un instant la présence
des élèves autour d’elle, elle lève les yeux vers le ciel, comme une sainte,
(alors qu’elle a toujours les yeux baissés), puis repart ! Quelle légèreté
dans l’allure de John et dans sa chevelure angélique ! Quelle clarté dans
son visage, quelle noirceur dans ses larmes. Et la grâce infinie de sa
surprise, lorsqu’une fille l’embrasse, pour le consoler.

Evidemment, il manque ici le mouvement. C’est par lui que se produit l’instant de grâce.


Et bien sûr, il y a l’abjection du massacre auquel
s’adonnent Eric et Alex. Pourtant, même alors, demeure la beauté du regard d’Alex,
anxieux jusque dans sa tuerie, parce qu’il a peur que cela ne se passe pas
comme prévu, parce qu’il a peur de ne pas jouir assez, de ne pas tuer assez. Et
leur touchante étreinte, tous les deux sous la douche, et le baiser qu’ils se
font, parce qu’ils n’ont jamais encore embrassé, et qu’ils vont mourir bientôt.
Est-il un âge plus cruel ? Dans le vestiaire, des
filles se moquent de Michelle, disgracieuse, introvertie, mal habillée, laide.
Et Alex est victime des mauvais traitements d’autres élèves, qui lui jettent du
yaourt à la figure. Est-il un âge plus anxieux ? En réalité, dans le
vestiaire, Michelle n’est pas sûre que toutes les moqueries la
concernent ; mais toutes, elle les prends toutes pour elle. Et bien sûr,
il y a le regard d’Alex, comme s’il était toujours aux aguets, comme s’il se
sentait traqué.
Mais l’adolescence, c’est aussi l’âge où l’on est
artiste, comme Elias, le jeune photographe, c’est l’âge où, du moins, on essaie
de l’être, comme Alex, derrière son piano, massacrant Beethoven.
Sur un site consacré au cinéma (www.6nema.com), je lis, dans un article traitant de Elephant : « […] Elephant, tel qu’on l’a vu, place sous nos yeux non des gamins mais des adultes, ayant d’ores et déjà choisi (choisi ?) une vie, une attitude, parmi le flot, le flux qui s’offre à eux. » Il est vrai que ces personnages, indubitablement adolescents, sont déjà des adultes. Mais ne pourrait-on pas définir ainsi l’adolescent : soit un adulte encore enfant, soit un enfant déjà adulte ? Par définition, l’adolescent est un être déchiré ! C’est ce qui fait sa beauté. Mais les trois filles un peu pétasses, qui jouent les adultes, ne sont encore que des caricatures d’adultes.
Rappelons-nous que l’adolescent, c’est celui qui est encore en train de se développer (du latin : adulescens, participe présent avec suffixe inchoatif) ; tandis que l’adulte, lui, a fini de se développer (du latin : adultus, participe passé). En aucun cas les personnages de Elephant ont « d’ores et déjà choisi une vie ». Ils sont précisément à l’âge où l’on est en train de choisir. Le problème est que le choix n’existe pas vraiment, dans la société occidentale, et que dès qu’un adolescent s’est engagé dans une voie, il ne lui est plus permis de revenir en arrière, ni de prendre un autre chemin. Il n’a pas le droit à l’erreur. C’est pour cela que certains adolescents de Elephant ressemblent tellement à des adultes. Ils en ont déjà les responsabilités. Mais toutes ces responsabilités, ils ne les ont pas encore acceptées. Elles leur sont imposées. Si John pleure, c’est parce qu’il doit prendre en charge son père irresponsable, et que cette responsabilité est beaucoup trop lourde pour ses jeunes épaules.
*
Evidemment, l’Amérique n’est pas la France,
et la France est loin d’être l’Amérique, mais nos lycées se ressemblent. J’ai
très bien reconnu le plancher lustré, reluisant, du gymnase, avec cette espèce
de grincement qu’il fait quand on marche dessus. J’ai reconnu les longs
couloirs qu’on doit traverser, tantôt déserts, tantôt pleins d’autres,
adolescents aussi, mais tellement différents, inquiétants, et à travers
lesquels il faut passer quand même, en essayant de ne pas les entendre, de ne
pas entendre tout ce bruit qu’il font, en essayant de rester à l’abri dans sa
tête, derrière ses yeux, au milieu de ses pensées, qu’on essaie d’entendre,
elles, mais sans y arriver.


J’écrivais hier que l’adolescence est
l’âge où l’on essaie d’être artiste. Alex, l’un des tueurs, n’arrive pas à
correctement interpréter Beethoven. Mais je repense à son regard anxieux, dans
la cantine, lorsqu’il prend des notes sur son carnet, relevant le plan de
l’établissement, les yeux levés vers le plafond, pour repérer sans doute des
caméras. Et ce regard, je ne le reconnais qu’aujourd’hui. Ce n’est pas de
l’anxiété d’un élève maltraité qu’il est rempli. Ce genre d’élèves, ne voulant
pas être remarqué, baisse les yeux, comme Michelle. Non, ce regard d’Alex,
cette anxiété, cette espèce de fièvre, sont d’un artiste précisément, d’un
artiste habité, possédé par sa recherche. L’unique moyen qu’Alex a trouvé
d’être un génie, c’est cette tuerie qu’il imagine, qu’il écrit dans son carnet
et qui, écrite, aura donc lieu, inéluctablement, comme dans les tragédies. Eric
est à la fois l’auteur et l’interprète de son propre Macbeth. D’où, au début de
la tuerie, unique représentation, son autre anxiété, le trac d’un acteur. Non
seulement la peur de mal jouir, mais encore de mal jouer.

L’autre artiste du film, Elias, le
photographe, regarde beaucoup en l’air, lui aussi. Particulièrement dans le
laboratoire, lorsqu’il manipule les négatifs, lorsqu’il accroche les tirages
aux cordes à linge. Mais pas une ombre d’anxiété dans son regard. Elias sourit
des yeux. Il est un artiste serein. Et surtout, émerveillé de ce qu’il voit.
Emerveillé de ce qu’il voit du moment que c’est à travers un objectif. Il est
l’exact contraire d’Alex. Elias semble glaner seulement les images, comme elles
arrivent (cf. le couple d’amoureux qui passe devant lui et qu’il arrête). Alex,
lui, cherche des yeux (cf. dans la cantine). Elias a le temps de se tromper. De
refaire des tirages. De refaire des photos. Tandis qu’Alex n’aura droit qu’à
une représentation, il n’aura qu’une seule chance.

Deux personnages ne montrent que très
peu leurs yeux : Michelle et John. Michelle les baisse. Elles les cache
derrière ses lunettes. Et John, derrière ses cheveux. Même quand il va s’isoler
dans une pièce vide, pour pleurer, il cache ses yeux dans ses mains. Ces deux
personnages sont, plus que les autres, plus explicitement, victimes d’un
malheur, d’une misère dont il n’est pas possible de se laver, qui force à se
cacher : le malheur de Michelle, c’est sa laideur, ses boutons, sa peau
grasse. Celui de John, c’est la laideur de sa vie familiale, de son père
alcoolique, irresponsable. Mais eux aussi, à un moment du film, ils lèvent les
yeux. Michelle, comme je disais hier, sur le terrain de sport. John, dans le
bureau du directeur, lorsqu’il s’assoit dans le fauteuil, effrontément, lorsque
l’adulte reste debout et qu’ils se regardent tous les deux, sans rien dire. Le
regard de John, alors, est difficile à définir. Il y a de la défiance dedans, sans
aucun doute, du mépris, mais aussi, dans le même temps, une espèce de
résignation, et même, bizarrement, d’intimité avec le directeur.
Voir ce film, Elephant,
m’a comme assommé. Déjà, lorsque j’étais enfant, je connaissais de ces états de
grande torpeur. Généralement à cause de films aussi, qui m’avaient
particulièrement frappé. Je pouvais rester ainsi des semaines entières,
transparent, vide, pareil à un fantôme. Cela m’arrive encore de temps en temps,
surtout après la lecture de certains livres. Ainsi, à l’époque où j’écrivais Le songe de Benjamin, j’avais été si ébloui par Joseph et ses frères, que j’en avais été aveuglé, que
je ne pouvais plus voir mon propre livre, que je ne pouvais l’écrire.
Ce qui m’assommait, enfant, c’était une espèce de
désespoir : j’étais accablé de ne pas être tel personnage que j’avais
trouvé beau, noble ou même simplement pitoyable. Désormais, mon désespoir me
vient de la certitude que j’ai de ne jamais égaler mes prédécesseurs. Je ne
serai jamais à la hauteur de Thomas Mann évidemment, et je
ne serai jamais non plus capable de produire les formes et mouvements si
admirablement épurés de Van Sant.
C’est un peu les fameux vers de Platen :
Wer die Schönheit
angeschaut mit Augen,
Ist dem Tode schon anheimgegeben...
Apostille dans 16.11.03 : à propos d’un article traitant de Elephant.
On sait que les tueurs du lycée de
Littleton, dans le Colorado, écoutaient beaucoup Marilyn Manson. C’est pourquoi
certains ont cru bon de l’accuser d’avoir une part de responsabilité dans le
massacre du lycée de Columbine. Michael Moore interviewe le chanteur dans son
film, Bowling for Columbine. Entre autres, il lui pose cette question :
« Si vous les aviez rencontrés, qu’auriez-vous dit aux jeunes tueurs de
Littleton ? » Et Marilyn Manson a cette réponse, la seule réponse
intelligente qu’on pouvait faire, à mon avis : « J’aurais plutôt
écouté ce qu’ils avaient à dire… »
Dans son film, Michael Moore va plus
loin que les accusateurs imbéciles de Marilyn Manson. Les deux jeunes tueurs
n’aimaient pas seulement la musique de ce chanteur… Apparemment, ils aimaient
aussi le bowling… C’est même la dernière activité à laquelle ils se sont
adonnés, juste avant de se rendre à leur lycée, et de commencer la tuerie qu’on
sait. D’où cette question de Michael Moore : « Qu’est-ce qui nous
prouve que ce n’est pas le bowling, plutôt que les chansons de Marilyn Manson,
qui a poussé les deux garçons au meurtre ? »
Dans Elephant, les deux tueurs
regardent (certes, mais tout à fait par hasard) un documentaire sur Hitler qui
passe à la télé. Il est également vrai qu’ils jouent à des jeux vidéo
particulièrement abrutissants. Mais aussi, peu avant la tuerie, Eric lit un
livre (parfaitement) et Alex joue du Beethoven sur son piano. Quelle est donc
la part de responsabilité de Beethoven dans le geste insensé d’Alex ?
Après l’horreur de tels actes, il vient
toujours un moment où l’on essaie de comprendre… De comprendre les raisons de
ces actes et de cette horreur. Et alors, immanquablement, c’est toujours la
même autre horreur qui surgit, certes moins spectaculaire, mais non moins
dangereuse… Cette horreur-là, c’est la bêtise des gens, de tous ces gens qui
veulent comprendre et qui n’y arrivent pas. Et qui n’y arriveront jamais, bien
sûr. Comment le pourraient-ils ? Comment pourraient-ils comprendre que
c’est précisément cette autre horreur, la leur, leur propre bêtise, arrogante
et quotidienne, qui produit ces tueurs, ces fous qui les terrifient ?
L’envie de tuer, moi, je l’ai tous les
jours, et depuis longtemps. C’est uniquement par égoïsme que je ne passe pas à
l’acte. Par peur d’être ennuyé par la justice, et parce que je n’ai pas envie
de finir ma vie dans une prison. Mais si c’était sans danger, si je pouvais
tuer sans risque, je saurais tout de suite par qui commencer… La liste est
prête… C’est un peu cette liste que je suis en train de dresser dans Tuerie…
Je lis d’autres articles traitant de Elephant.
Je vais aussi dans quelques forums. Beaucoup de conneries évidemment, surtout
dans les forums, où les internautes étalent sans vergogne, et même avec fierté,
leur vertigineuse bêtise. Ç’a besoin de parler les cons, c’est comme ça !
Et dans ces forums, ils jouent tous à savoir qui sera le plus con… Alors
évidemment, la conséquence, c’est l’inflation de la connerie !
Un reproche qui revient souvent :
« Elephant est un film lent ». Certes. Mais Madame Bovary
aussi, c’est lent. Reprocher sa lenteur à Elephant est une absurdité.
Cette lenteur est essentielle. C’est la vitesse à laquelle vivent les
adolescents, qui ne vivent pas à cent à l’heure, comme on a tendance à le
croire… (Ils le voudraient, bien sûr, mais ne le peuvent pas.) Du point de vue
de la vitesse, enfin… de la lenteur, l’adolescent est indubitablement un adulte
déjà : il s’ennuie.
Cette lenteur, pendant la projection, je
l’ai ressentie, moi aussi. Et pourtant, le film est passé très vite, trop vite
même. Exactement comme le temps passe trop vite dans la vraie vie. Les jours
sont longs mais le temps nous échappe, littéralement, il prend la fuite, il va
plus vite que nous. Paradoxe ? Que non. C’est parce que ces jours si lents
se ressemblent tellement (par leur lenteur précisément,) qu’on ne peut pas voir
la vitesse à laquelle ils défilent. Ce sont tous les mêmes. Mais un jour, c’est
déjà la fin. C’est la fin de la semaine. La fin de l’année. La fin de la vie.
Comment représenter cette lenteur, cet
ennui, cette monotonie ? Par les mouvements de caméra, bien sûr, et
l’allure des acteurs, évidemment, mais surtout, en filmant toujours les mêmes
instants, comme j’ai déjà dit, mais à partir de points de vue différents. Ainsi
les instants se succèdent, différents certes (point de vue), mais identiques. Et
dans ces instants identiques, il ne se passe rien.
L’instant le plus filmé, c’est celui qui précède
immédiatement la tuerie. Instant de déambulations, instant transitoire (fin
d’un cour de sport et vestiaire, par exemple), indéfini, vague, instant à cheval
sur deux autres, ceux-là plus définis en principe (un cour auquel on doit
assister, du shopping à faire, en ville), mais qu’on voit peu ou pas, et dont
le second ne sera évidemment pas celui auquel les personnages s’attendaient…
Sauf les tueurs… (Tueurs qui s’ennuient beaucoup, eux aussi, dans la maison
d’Alex, tellement désoeuvrés qu’ils s’endorment.)
Dans la vie de ses adolescents, il ne se passe
rigoureusement rien. Et donc, dans le film non plus. Sauf à la fin. La tuerie
arrive alors comme une délivrance pour le spectateur (terminé l’ennui), et sans
doute aussi pour les tueurs qui, de cette façon, se délivrent de leur morne
univers et de leur tristes personnes, en détruisant tout.

*
J’écrivais hier qu’après de tels
événements, tellement effrayants, tellement incompréhensibles, on finit
toujours par chercher à comprendre, malgré tout, pour se rassurer, parce qu’on
en a besoin. Mais cette raison qu’on cherche, on ne la trouve jamais :
Alex et Eric n’ont pas de raison de tuer. Mais plus effrayant encore, ils n’ont
pas non plus de raison de ne pas tuer…
*
On sait ce que c’est que tomber amoureux
d’un homme ou d’une femme, et l’on a tous connu la douleur de ne pas être aimé
en retour. Mais cette douleur n’est rien à côté de celle que connut Pygmalion.
Tomber amoureux d’une œuvre revient à
tomber amoureux de la mort (c’est encore les vers de Platen).
Parce que jamais l’amoureux ne trouvera dans la vie cette beauté qu’il trouve à
l’œuvre. Les plus vivantes reproductions d’un sourire, d’une chevelure ou d’une
épaule resteront toujours sans vie. Il n’est pas possible d’embrasser la
Joconde. L’œuvre d’art, suprême expression de vie, n’est toujours composée que
de bouts de cadavres.
On dit qu’Aphrodite donna vie à la
statue de Pygmalion et que celui-ci l’épousa ; que donc, il continua de
l’aimer. Cela n’est pas possible évidemment. Même si la déesse avait donné vie
à la statue, Pygmalion aurait cessé de l’aimer. Devenue femme, la statue aurait
perdu sa beauté unique qui, contrairement à celle des créatures, n’est pas
concrète, physique ou charnelle. La beauté d’une œuvre ne peut être incarnée.
Elle échappe au temps. L’œuvre d’art est un fragment d’éternité.
J’ai beau savoir que les acteurs de Elephant
« jouent leur propre rôle » (comme le répètent un peu trop les
critiques : Elias est réellement photographe, Alex joue vraiment du piano,
et aussi mal que cela), si par exemple j’avais John en face de moi, je ne
pourrais pas retrouver, dans sa présence, dans son corps, la grâce
étourdissante qu’il exhale, lorsque, devant une fille venue le consoler, il
reconnaît pudiquement, blond, rose, qu’il était en train de pleurer. Sa fulgurante surprise non plus, montrée dans
son essence la plus pure, quand cette même fille l’embrasse, il ne me serait
pas possible de la retrouver, ni chez lui, ni chez aucune autre créature
vivante. Parce que ce n’est pas du vrai John que je suis amoureux, mais du John
de Elephant, c’est-à-dire du film même, puisqu’il n’y a pas de John sans
ce père alcoolique, sans cette fille qui le console et l’embrasse. Il n’y a pas
non plus de John, sans toutes les images où John n’est pas. Il est question de
cette espèce de paradoxe dans la scène où les trois filles un peu pétasses sont
dans la cantine. Dehors, à travers une grande baie vitrée, elles reconnaissent
le garçon, en train de jouer avec un chien. Comme avec un peu de tendresse,
elles parlent un instant de lui, qui n’est pas là. Cet instant où John est
absent, est constitutif du personnage, au même titre que l’extrême luminosité
de ses cheveux ou que le noir taureau de son t-shirt. John peut attendrir des
filles pourtant loin d’être tendres…
Il ne faut tomber amoureux que de corps.
Jamais de formes. Pygmalion est une sorte de Narcisse.
John, tête blonde. John, tête d’ange.
Avec John, on ne peut être que bienveillant,
protecteur, attendri. Si sa vie, hors du lycée, est d’un adulte (charge de son
père), dans l’établissement, il redevient un enfant. De tous les personnages de
Elephant, il est le plus juvénile dans son apparence. Au lycée, on le
couve. Dans ce sens, sans doute que le proviseur, dans son bureau, avec cet
étrange regard qu’on peut trouver froid, couve en réalité John de ses yeux.
Alors, cette froideur des yeux du proviseur, c’est exactement celle qu’on retrouve
dans le regard d’une poule, regard froid et toujours indifférent, parce que
bête, parce que vide.
Sorti du bureau du proviseur, John va
s’isoler dans une pièce vide, pour pleurer. Il pleure comme un enfant, en se frottant
les yeux, en se cachant derrière ses mains. Une fille le surprend. Elle le
console, en lui faisant un baiser sur la joue, comme on fait aux enfants. A ce
baiser, la surprise de John est si spontanée, si naturelle, que sa réaction,
son geste très gracieux, révèlent son véritable visage, qui est, là encore,
d’un enfant.
Devant le lycée, John trouve un chien,
vers lequel il court aussitôt, pour jouer avec, joyeusement, et comme en
s’ébrouant, bref, avec des manières d’enfant ou de jeune animal. Les trois
filles un peu pétasses, depuis l’intérieur de la cantine, l’aperçoivent à
travers une baie vitrée. Elles sont attendries par le spectacle amusant de John
jouant avec un chien. Elles se demandent si ce chien est à lui et pourquoi le
garçon amène son chien au lycée. Puis elles rient doucement, sans se moquer.
Arrivent les deux tueurs, qui vont
entrer dans le lycée. John les croise, les salue et leur demande, à cause de
leurs accoutrements (militaires) et de leurs grands sacs (remplis d’armes), ce
qu’ils veulent faire. Les tueurs lui répondent qu’il ferait mieux de rentrer
chez lui, parce qu’il va y avoir du grabuge. Ils le préviennent. Même eux font
preuve de bienveillance envers John. Ils ne veulent pas tuer cet enfant.
A la fin, John regarde de loin, en
hauteur, son lycée, d’où sort de la fumée. Son père arrive, visiblement moins
soûl qu’au début du film, embarrassé, redevenu père… Il touche l’épaule de son
fils, la caresse. Au moment où disparaît l’unique endroit dans lequel John
pouvait être enfant, John redevient un enfant dans les yeux de son père. Devant
le chaos du lycée livré aux balles, au feu, à la mort, quelque chose, tout de
même, rentre dans l’ordre. Un fils et son père retrouvent chacun leur véritable
place.
John est une figure à caractère
religieux. Il est comme un espoir de salut qui traverse tout le film, depuis le
début jusqu’à la fin. Tous les personnages reconnaissent sa lumière. Même les
tueurs l’épargnent. Il est le personnage qui, dans sa déambulation à travers le
lycée, relie tous les autres.
Les tueurs, en le prévenant qu’il va se
passer quelque chose de terrible dans le lycée, transforment John en ange. John
devient un messager, il annonce la venue de la mort, en prévenant les élèves et
les professeurs encore dehors de ne pas entrer dans l’établissement. Son esprit
se détache de son corps. Cet esprit, c’est le curieux personnage de Benny, un
double de John. Tous les deux portent un t-shirt jaune. L’un est le négatif de
l’autre. John est un enfant blond, John est lumineux. On voit peu son visage,
sous la lumière de ses cheveux. Benny est noir. On est frappé par l’expression
de son visage, déjà très marqué par la vie. John traverse le film jusqu’au
moment de la tuerie. Benny traverse la
tuerie. Pendant cette tuerie, John, qui est à l’écart, regarde vers le lycée,
comme s’il guidait Benny, resté à l’intérieur, et qui, sans un mot, sauve des
vies, au mépris total de la sienne, comme s’il n’avait pas de corps, comme s’il
agissait depuis dehors, depuis John. Au moment de sa mort, Benny avance vers le
tueur, comme si celui-ci ne pouvait pas le tuer.
Elephant n’est pas seulement un
film sombre, parlant d’un temps qui emporte tout sur son passage, comme une
avalanche sur une pente vertigineuse, avec la mort au bout, inéluctable. C’est aussi
le récit d’une ascension, celle de John, qui durant tout le film, ne cesse de
marcher vers son salut ; puis qui devient ange du salut, en prévenant les
autres du danger ; et qui, à la fin, devient le salut même, guidant,
depuis une hauteur, Benny dans le chaos, qui sauve des vies. John est la
lumière du film.
Petite baisse de régime dans le travail
de Tuerie. Seulement 66 pages d’écrites. Cela m’inquiète. C’est à cause
de ce maudit film, Elephant, qui s’est emparé de mon esprit, ces
derniers jours. Et puis il y a ce drôle de désir aussi, qui s’installe peu a
peu, et qui ne veut plus partir : je voudrais en mettre dans mon livre,
mettre un peu du film de Van Sant dans Tuerie…
Je n’aurais qu’à jeter, tout simplement, quelques morceaux de ce journal (où
j’ai beaucoup parlé de Elephant) dans le livre. Cela fait un moment déjà
que j’y pense. Entremêler mon véritable journal, (qu’il faudrait travestir,
transformer en faux), à cet autre faux journal qu’est Tuerie, liste
dressée au jour le jour des gens dont il m’est arrivé, au cours de la vie, de
désirer la mort : « Alors voilà ce que j’ai décidé. Faudra quand même
bien que j’en termine un, de livre ! Je vais pas passer ma vie à faire que
d’essayer, que de commencer… Donc, je vais reprendre mon idée, mon idée
d’écrire un texte par jour, un chapitre. Je vais faire ça pendant un mois. Et
dans ces chapitres, je vais vous raconter les fois où j’ai eu envie de vous
tuer, vous ou d’autres, ou des gens de ma famille, ou même des gens que je
connais pas. »
Déjà, tel qu’il se trouve en ce moment, Tuerie
est un livre qui parle de lui-même, qui se montre en train de se fabriquer.
Il serait donc intéressant de l’augmenter d’un second journal, censé être le
véritable journal du narrateur, dans lequel je pourrais mettre des fragments du
mien, que j’aurais seulement à rendre plus lisibles. Plus que le premier, ce
second journal parlerait du livre en train de se fabriquer. Un peu comme dans Les
Faux-Monnayeurs. Et je pourrais y mettre les morceaux consacrés à Elephant,
qui conserveraient à l’ensemble un semblant d’unité, puisqu’il est question
d’une tuerie dans ce film. A la fin, les deux journaux se confondraient, à
cause de la confusion du narrateur, qui perdra peut-être la raison… De plus en
plus, je me rends compte que Tuerie, où je mets pourtant beaucoup de mes
propres sentiments, de mes véritables souvenirs, mais aussi tellement de
fiction, est un roman.

Quel malheur ce serait, si tout le monde
était heureux… Au fond, le bonheur, c’est l’idéal des cons. Tant de gens
veulent être heureux… Trop… Je trouve ça suspect…
Je crois que je vais donner au narrateur
de Tuerie le nom d’Edouard. Ainsi, tous les extraits de son journal
seront intitulés : Journal d’Edouard, comme dans Les
faux-Monnayeurs. De cette façon la locution désignera deux choses à la
fois : non seulement le journal de mon narrateur, mais aussi la mise en
abyme qu’il constitue, le Journal d’Edouard étant un modèle de ce
procédé, dont Gide a d’ailleurs inventé le nom. De même que le mot
« bible » désigne aussi bien la Bible (modèle de livre fondateur) que
n’importe quel autre livre, du moment qu’on le considère en tant que livre
fondateur ou faisant autorité (comme la Bible pour les chrétiens) ; de
même, l’expression de Journal d’Edouard pourrait désigner n’importe
quelle mise en abyme ayant la forme d’un journal. De plus, en évoquant
directement le livre de Gide, je signalerai que Tuerie est bien un
roman, dans lequel celui qui dit je n’est pas moi, même s’il est vrai
qu’il me ressemble beaucoup.
Cet article
consacré à Elephant, d’Alexandre Tylski, qui me rejoint parfois, à moins
que ce ne soit moi qui le rejoigne, restons modeste… Disons que nous nous
rejoignons tous les deux plusieurs fois, sur plusieurs points très précis, et
parfois même littéralement, comme, par exemple, à propos de l’ange, à propos de
Benny, « double » de John et de Beethoven « massacré » par
Alex ou des regards dirigés vers le haut. Et la réponse de Bela Tarr à la
question : « Pourquoi filmez-vous ? – Parce que je déteste
les histoires, puisque les histoires font croire qu’il s’est passé quelque
chose. Or il ne se passe rien : on fuit une situation pour une autre. De
nos jours, il n’y a que des situations, toutes les histoires sont dépassées,
elles sont devenues lieux communs, elles sont dissoutes en elles-mêmes. Il ne
reste que le temps. La seule chose qui soit réelle, c’est probablement le
temps. » C’est d’ailleurs ce que j’essaie de dire au tout début de Tuerie :
« Mais aussi, pourquoi veut-on qu’elles aient l’air vraies les
histoires, dans les livres ? Ce qui nous fait croire aux histoires,
bizarrement, c’est tout ce qu’elles contiennent de faux, d’irréel, c’est ces
échos, cette profondeur que je vous disais, et pour lesquels je suis si peu
doué. Mais la réalité, la véritable, celle où qu’on est, nous les hommes, elle
est loin d’être aussi profonde… Elle est complètement plate même. Elle est
qu’en deux dimensions, si vous voulez. Et les hommes, dans la réalité, y z’en
vivent pas des histoires. Y vivent, voilà tout. Y vivent tout court. Tout court
et platement. »
Je retourne voir Elephant (avec
ma mère cette fois-ci) pour vérifier s’il n’y a pas trop d’erreurs dans ce que
j’ai écrit depuis dimanche dernier. Il n’y en a pas, sauf une : John, à la
fin, ne regarde pas son lycée depuis une hauteur, mais seulement de loin. Cette
hauteur, je l’ai imaginée après coup, sans doute parce que l’espèce d’ascension
de John tout au long du film la suggérait fortement à ma mémoire. Les souvenirs
nous jouent souvent de tels tours.
Je crois que je comprends mieux le sens
de ce regard tellement étrange qu’échangent le directeur du lycée et John.
C’est le nom du directeur qui m’éclaire, c’est le cas de le dire, puisqu’il
s’appelle Mr Luce… Il porte le nom de la lumière, lux, en latin. Et
John, être plein de lumière justement, en regardant le directeur, s’en abreuve
par les yeux. A ce moment d’ailleurs, la caméra filme les deux regards un peu
de la même façon que Pasolini dans La Passion selon Saint Matthieu, qui
s’arrête souvent, et pendant de longues secondes, sur les yeux des témoins
regardant le Christ.
Le nom même de John évoque évidemment
l’apôtre Jean (et celui de son frère, Paul, l’apôtre des gentils). Et en effet,
Elephant est une apocalypse. John en est le révélateur, puisque c’est
autour de lui qu’est construit le récit : je l’ai dit, la matière
principale du film, ce sont les dix minutes qui précédent la tuerie, plusieurs
fois rejouées, à partir de points de vue différents, mais dans lesquels
réapparaît toujours John (que croisent les autres personnages), permettant
ainsi de dater, de situer précisément dans le temps l’instant auquel on
assiste. (Les seuls autres moments à ne pas précéder immédiatement la tuerie, à
part la tuerie elle-même bien sûr, sont tous sans exception consacrés à Alex,
le personnage le plus éloigné de John, d’une certaine manière, puisque le plus
humain et le plus sombre, alors que John est le plus lumineux, le plus proche
de la divinité.)
En quoi Elephant peut-il être
considéré comme un film appartenant au genre apocalyptique ? En cela que
le récit très sombre des événements auxquels nous assistons est entièrement
baigné de la lumière d’espoir et de salut que représente John. Première image
du film : un ciel nuageux, filmé en accéléré, qui s’assombrit de plus en
plus, jusqu’à ce que la nuit tombe. Dernière image du film : un ciel qui
se dégage, dans lequel il y a encore quelques nuages, mais surtout, derrière
eux, le soleil en train de reparaître.
John est un des rares personnages à
avoir un nom de famille : Mcfarland, qu’on pourrait traduire par
« fils de la contrée lointaine, de la contrée qui est au loin ».
Quelle est cette contrée lointaine ? Peut-être le ciel, dont il est
l’envoyé.
Benny, c’est sans doute le diminutif de
Benjamin. Benny est donc le « fils de la main droite » de John,
autrement dit, le bras, la force, la puissance par lesquels ce dernier sauve
des vies à l’intérieur du lycée, pendant la tuerie.
Plus tiré par les cheveux : Saül (Shaoul),
premier roi du royaume unifié d’Israël, était un Benjaminite. Or Shaoul (Saul)
est le premier nom de l’apôtre Paul, dont le frère de John porte justement le
nom. Là encore, un lien particulier apparaît, un lien étroit, entre John et
Benny. Dans tous les cas, le nom de Benjamin est par excellence celui d’un
frère, c’est-à-dire d’une espèce de double.
J’écrivais l’autre jour qu’Alex et Eric
s’ennuyaient tellement qu’ils finissaient par s’endormir. Mais si Van Sant
filme les deux tueurs en train de dormir, c’est aussi pour nous montrer
l’innocence qu’il y a même chez les plus grands coupables : Alex (plus
qu’Eric) dort comme un enfant, en position de fœtus.
Autre élément indiquant qu’Elias est un
artiste : la fourchette transformée en bracelet qu’il porte à son poignet.
Objet utile devenu inutile, autrement dit, une œuvre d’art.
J’ai dit que le regard terriblement
inquiet d’Alex, dans la cantine, était celui d’un artiste habité par sa
recherche. A un moment pourtant, le bruit que font les élèves autour de lui
devient de plus en plus fort, et le garçon semble pris de panique. On pourrait
croire alors que cette panique lui est causée par la foule qui l’entoure, comme
s’il avait tout à coup une crise d’agoraphobie. Il y a d’ailleurs sans doute du
vrai dans cette interprétation. Mais cette panique, c’est peut-être aussi celle
qui saisit parfois l’artiste devant l’ampleur de la tâche qu’il s’est fixée.
Après tout, le tumulte des élèves, qui monte autour d’Alex, c’est le bruit de
toutes les vies qu’il va devoir tuer… Tout à coup, Alex est pris de doute.
Souvent il m’est arrivé, devant l’ampleur d’Histoire
et géographie de l’île de nos rêves, devant La Boucle d’un songe et
tous ces autres livres que je n’ai pas écrits, d’être pris de la même panique,
et de vouloir prendre la fuite, partir en courant. C’est d’ailleurs ce que j’ai
fini par faire à chaque fois… Ma panique l’a toujours emporté, puisque je n’ai
jamais terminé un seul de mes livres. Et pas seulement mes livres… Ma panique
l’a toujours emporté sur tout, depuis que je suis tout petit. C’est à cause
d’elle que je n’avais pas d’amis à l’école ni d’amoureux au collège. A cause
d’elle que je n’ai pas de vie aujourd’hui, que je suis un suicidé vivant… Je ne
suis jamais sorti de moi, parce que j’ai toujours eu peur qu’on me regarde. Je
n’ai jamais parlé, de peur qu’on m’écoute et m’entende. Je ne me suis jamais
intéressé à d’autres, de peur qu’on s’intéresse à moi. Et le plus terrible,
c’est que ça n’a jamais empêché les gens de me voir et de me détester. Ils
m’ont toujours pris pour un bizarre, pour un anormal, précisément à cause de
mon enfermement ; à cause de moi, finalement.
Mais pour l’instant, Tuerie garde des
proportions raisonnables… Pas encore de panique…
Anniversaire de Laurence. Pour elle, ce sonnet.
Je dois me détourner quelque temps de ce
journal et de Tuerie, pour me préparer à passer les oraux de ce petit
concours administratif dont je parlais l’autre jour (je suis admissible). Ce
n’est pas que ce soit difficile, mais il y a beaucoup de conneries à apprendre
par cœur. Je ne les saurai d’ailleurs jamais toutes à temps. Et je ne serai
sûrement pas admis de toute façon. Mais me préparer me donne l’impression
d’être quelqu’un de normal : impliqué, responsable et volontaire… Jamais
je ne pourrais me comporter ainsi toute une année. Alors toute une vie… Je ne
sais même pas si je tiendrai jusqu’aux épreuves, qui se dérouleront dans
l’ordre indiqué ci-dessous :
1/ 03.12.2003 à 9h45 :
Entretien visant à évaluer l’aptitude du candidat à exercer les missions
dévolues au cadre d’emplois et notamment l’accueil du public, la gestion
d’emplois du temps, l’organisation de réunions. [C’est un genre d’entretien
d’embauche qui ne veut pas dire son nom.]
2/ 03.12.2003 à 11h00 : Epreuve
pratique de bureautique destinée à vérifier l’aptitude du candidat en matière
de traitement de texte, d’utilisation d’un tableur et des nouvelles
technologies de l’information et de la communication.
3/
09.12.2003 à 14h30 : Notions générales de droit public [beaucoup de par
cœur].
4/
10.12.2003 à 09h15 : Notions générales de finances publiques [beaucoup de
par cœur aussi].