L'exposition Trésors
carolingiens de Paris BnF nous donne l'occasion de faire quelques lignes
sur les évangéliaires bretons, qui au reste seront l'objet d'un article très
pertinent de Marianne Besseyre (Centre de recherche sur les
manuscrits enluminés de la BnF), à paraître dans le volume 12 de PECIA,
dont ci-dessous le sommaire:
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On a souvent commenté et on continue à le faire, l'originalité
des manuscrits bretons du haut Moyen Age, notamment leur décoration qui se démarque
quelque peu du standard carolingien. On trouvera donc ci-après la description
de plusieurs évangéliaires (liste non exhaustive ... ) dont certains considérés
comme faisant partie de l'école du monastère cornouaillais de Saint-Guénolé
de Landévennec. Les deux derniers (Oxford Bodleian Auct D2 16, et New York
Public Library 115) sont assurément issus de son scriptorium, qui semble avoir
été assez actif jusqu'au milieu du XIe siècle, époque de la rédaction du cartulaire
de l'abbaye (manuscrit Quimper BM 16).
Ces évangéliaires peuvent être classés dans deux groupes assez distincts. Le
premier (avec les manuscrits d'Alençon et de Baltimore, auxquels on adjoindra
ceux d'Oxford Bodleian Laud Lat. 26; Tongres, Cathédrale; Vatican San Pietri
D. 154; Paris, Sainte Geneviève 17, etc) procède vraisemblabement de modèles
carolingiens tourangeaux adaptés localement. Les évangélistes y sont représentés
sous forme humaine. A l'inverse, l'autre groupe, dont les manuscrits de Landévennec
sont des témoins bien identifiés, nous offre des portraits sous une forme anthropozoomorphique,
c'est-à-dire, un corps d'homme et une tête de l'animal symbolisant l'évangéliste.
Une particularité concerne saint Marc. Dans certains manuscrits il porte une
tête de cheval (au lieu du lion traditionnel). En effet, march signifie
cheval en langue bretonne. Il faut associer à cette remarque la présence soutenue
de ce terme dans la toponymie bretonne: Penmarc’h (avec penn, "tête",
traduisant exactement le nom de la région, Cap Caval), Lostmarch en Crozon,
Quimec’h (ancien Keinmerc’h, de kein, "dos", *merh, "chevaux")
... L'importance du cheval dans la légende populaire (le roi Marc de la mythologie
arthurienne, par ex.), dans les sociétés anciennes en général, a été largement
étudiée.
©
New York Public Library -
Digital scriptorium. f. 13 v. saint Marc (cheval hénissant?)
Pourquoi donc cette diffèrence dans l'iconographie des évangélistes? Le premier
groupe se trouve certainement dans l'ère de la métropole de Tours, dont dépendaient
les neuf diocèses de Bretagne (sans doute Dol, Alet, Rennes, Nantes ...) Le
second provient d'une terre où l'influence carolingienne ne s'est pas encore
complètement manifestée, c'est-à-dire les diocèses les plus éloignés à l'ouest
(Quimper, Léon, par ex.), qui jusqu'en 818, au moins, conservèrent leurs anciens
usages hérités sans doute depuis l'arrivée sur le continent des premiers insulaires
bretons (tonsure dite "celtique", règles (de saint Colomban? ...)
Biblio: Jonathan J. C. Alexander, La résistance
à la domination culturelle carolingienne dans l'art breton du IXe siècle: le
témoignage de l'enluminure des manuscrits, dans Landévennec et le monachisme
breton du haut Moyen Age, Actes du colloque
du XVe centenaire de l'abbaye, 1985, p. 269-280.
Alençon
BM manuscrit 84
Evangelia. IXe siècle. 131 f. 240 x 150 mm. Provenance: abbaye normande
de Saint-Evroult. Un ancien catalogue (Paris BnF Lat. 10062, f. 80, n° 6) fait
mention d'un Textus Evangelistarum qui pourrait bien être notre manuscrit.
Le texte commence au f. 1: "[Eusebii] canones evangeliorum..."
f. 1-5: table des canons. Ces derniers sont coloriés en ocre et jaune clair
dans un décor qui rappelle celui des premiers manuscrits de Tours.
f. 6: Quatuor Evangelia, cum praefationibus s. Hieronymi. En tête de
chacun des Evangiles se trouve un portrait de l'auteur. Mathieu a été coupé
et de ce fait la préface de saint Jérome à l'évangéliste manque. Inc.: Liber
generationis IHV XPI filii David filii Abraham, Abraham aut[em] genuit Isaac...
"
© Institut
de recherche et d'histoire des textes -
CNRS - Alençon BM.
f. 42v. Explicit: Passio ihu et sepultura et resurrectio eius. Expliciunt
capitula secundum Marcum.
f. 43r. Inc f. 102. Initium sci evangeliis
f. 124: Incipiunt capitula Evangeliorum anni circuli [secundum usum Romanum]
. In natale Domini, ad sanctam Mariam Majorem... usque in novissimo die".
Le mot Finis en caractères grecs.
Reliure ancienne de peau blanche (XII/XIIIe s.) avec langue de protection cousue
à l'intérieur.
Joannes Fronto, Kalendarium Romanum nongentis
annis antiquius, Paris, 1652, p. 1-165. Album Paléographique de la Société
de l'Ecole des Chartes, 1886, pl. 31 (inventaire de Saint-Evroult). Catalogue
général, 2, 1888, p. 514-515. Catalogue des manuscrits à peintures,
1954, p. 40 n° 92. Wormald & Alexander, 1977, p. 15 n. 1 et pl.
XXXIIId, XXXVIc et d, XXXVIId. Bernhard Bischoff, Katalog
I, 1998, 29.
©
Institut de recherche et d'histoire
des textes - CNRS - Alençon BM ms 84, f. 101 v. Base
Enluminures.
Baltimore
Walters Art Museum manuscrit W. I.

Evangelia. 245 x 180 mm.
Décoration : Initiale L (saint Matthieu) au f. 1 ; saint Marc, f. 38v-39 ; saint
Luc, f. 77v-78 ; saint Jean, f. 124v-125. On remarquera ci-dessous, saint Jean,
la similitude frappante avec le manuscrit de Boulogne.
© Walters
Art Museum Baltimore
Micheli, L’enluminure, 1939, p. 99, n. 5. Wormald
& Alexander, 1977, p. 15, n. 2. Bernhard
Bischoff, Katalog I, 1998,
184.
Berne Burgerbibliothek
manuscrit 85
147 f. 272 x 180 mm. Deuxième moitié du IXe siècle. 30 longues
lignes à la page. Représentations anthropozoomorphiques des évangélistes (groupe
de Landévennec). Nombreuses initiales ornées; essais de construction d'entrelacs
en marge (encre ou pointe sèche): f. 58, 95, 102, … Provenance: abbaye de Fleury
(Saint-Benoît-sur-Loire), les humanistes Pierre Daniel et Jacques Bongars.
© Berne
Burgerbibliothek. Manuscrit 85. Saint Marc.
Micheli,
L'enluminure, 1939, p. 97-98. R. CROZET, Les représentations anthropozoomorphiques
des évangélistes, dans Cahiers de Civilisation Médiévale, 1, 1958, p.
184-185. O. HOMBURGER, Die illustrierten Handschriften der Burgerbibliothek,
1962, p. 132-134. Wormald
& Alexander, 1977, p. 11, n. 3 et
14, n. 1. Bernhard
Bischoff, dans Mittelalterliche
Studien, 1981, 3, p. 129. Marco MOSTERT, The Library of Fleury, 1989,
bf 040. Bernhard Bischoff,
Katalog I, 1998, 503.
Boulogne BM manuscrit 8
Parchemin. 126 f. 270 x 195 mm. L'avant dernier quaternion a été relié à l'envers.
Figures anthropozoomorphiques des évangélistes aux f. 8, 42, 62v, 95v.
Wormald & Alexander, p. 14 n. 2.
Catalogue des manuscrits à peintures, p. 40 n° 93. MOREY, dans Art
Studies, p. 225. Micheli,
L'enluminure, p. 97-98 et pl. 145.
© Institut
de recherche et d'histoire des textes - CNRS - Boulogne
BM. 8: saint Marc.
Douai
BM manuscrit 13
Evangelia. Au f. 135, l'explicit nous fait connaître les noms des deux
copistes de ce manuscrit: Sunt autem et alia multa quae fecit ihs quae si
feribantur per singula nec ipsum arbitror mundum capere qui scribendi sunt libros.
Deo gratias Amen. Explicit euangelium secundum Iohannem. Luiesguethen
istum coepit scribere librum sed tamen Lioscar consummavit
istis vilibus grammis ; et ideo quicumque lectoris, inque : Lioscar Luiesguthen
teneant fidem spem et caritatem, ut caelibem aeterni regis habeant mansionem.
Amen.

© Institut
de recherche et d'histoire des textes - CNRS - Douai
BM manuscrit 13.
© Institut
de recherche et d'histoire des textes - CNRS - Douai
BM manuscrit 13.
H. Guillotel, Recherches, p. 30. E. Lesne, Histoire de la propriété
ecclésiastique, p. 49.
Troyes
Médiathèque manuscrit 970
Evangéliaire dit de Saint-Gildas de Ruys ( ?), daté de 909. Sur le premier feuillet
:
IN VIto Cmo VIIIImo HOC EVANGELIV ANNO SCRIPT VM FVIT AB OR IGINE MVN DI INDICTIO
NE XII IN I FR' FUER' KL' RV JAN. DCCCC VIIII ERA LATINOR' AB INCARNAT IONE
XPI EPAT XXVI CONCR' VII ANN' COM' CYCL' XIIII.
f. 71r, note en onciales factices: H[a]e literule narrant quod dedit matian
et digrenet coniux sua hos libros IIII or euangeliorum d[e]o pro animabus suis
ecclesiae rosbeith et quicumque hoc euangelium uim forte duxerit ex ipsa ecclesia
nisi disciplus scribere aut legere anathema sit . Am[en]. Décoration: f.
1, Christ en Croix. A la base, inscription donnant la date de la rédaction du
manuscrit.
f. 5v-10v, canons formés de simples colonnes ornées d'entrelacs.
f. 43v, saint Marc, corps d'homme et tête de cheval avec crinière.
f. 71v, représentation de saint Luc dans une mandorle à double trait incluse
d'une teinture jaunâtre, presque éffacée. L' évangéliste nous est représenté
avec un corps d'homme dans une robe jaune passée, affublé de deux paires d'ailes,
l'une déployée, l'autre rabattue, et une tête de bœuf profilée à droite.
f. 108v, saint Jean, corps d'homme et tête d'aigle. Lettrines ornées en tête
des Evangiles. Quelques dessins et entrelacs (essais …) aux f. 40v, 45r, 47r,
85v, 92r, 95r, 102r, 120r, 142r.
©
Troyes
Médiathèque. Manuscrit 960, f. 108v, détail.
La notation française, au f. 149 (Heli, Heli …) a été ajoutée au XIIe
s. en Haute-Bourgogne. Le manuscrit paraît avoir séjourné à Besançon . Dom André
Wilmart pense que l"évangéliaire de Troyes " se rattache à une tradition excellente
mais il ne se classe pas tout à fait dans le groupe des témoins insulaires …
il leur est supérieur ". Ce manuscrit serait une copie d'un archétype pouvant
remonter au VII /VIII e s. à cause de l'archaisme de la note du f. 71. Parchemin.
151 f. 250 x 165 mm. 30 lignes à la page. A la fin, et formant deux feuillets,
fragments de comptes en français où l'on remarque à plusieurs reprises la mention
de " garçons envoiez a besencon " (f. 150-151, XVe s.) Provient du fonds Bouhier
(ancienne cote D.58). Recueilli à Clairvaux quelques années avant la Révolution.
Au f. 1r et 149v, restes d'une note de provenance rognée par le relieur. Feuille
de garde : fragment de missel ?
On trouvera sur le site
de la médiathèque de Troyes, plusieurs images numérisées de ce manuscrit.
©
Troyes
Médiathèque. Manuscrit 960. Saint Luc
[A. Harmand] Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques, 3, 1855 (4e série), p. 395. Léopold Delisle, dans BEC, 29, 1868, p. 219 et fac-similé. Dom A. Wilmart, Note sur les Evangiles datés de Troyes n° 960, dans Revue Biblique, 21, 1924, p. 391-396. Lucien Morel-Payen, Les plus beaux manuscrits et les plus belles reliures de la bibliothèque de Troyes, Troyes, 1935, n° 119, p. 49-50, pl. II, fig. 3. Catalogue des manuscrits à peintures du VII au XIIe s., Paris, Bibliothèque Nationale, 1954, n° 94, p. 40. C. Samaran, R. Marichal, Catalogues des manuscrits en écriture latine portants des indications de date, de lieu ou de copiste, V (Est de la France), Paris, 1965, p. 489 et pl. IV. Scriptorium, 24, 1970, p. 29, n° 12.
Paris Sainte-Geneviève
manuscrit 17
Parchemin. 155 f. 299 x 195 mm. IX/Xe s. Au f. 55v, marque de provenance: Ego
Balduinus .... sancte ecclesie Niuernensium et Herueo pontifici. Hervé,
évêque de Nevers de 1099 à 1109. A partir du f. 144, partie du XIIIe s.
On trouvera sur le site
Liber Floridus plusieurs images numérisées de qualité sur ce manuscrit.
Site de la bibliothèque
Sainte-Geneviève de Paris.

© Institut
de recherche et d'histoire des textes - BU - SDBD.
Paris Sainte-Geneviève ms 17, f. 62v : saint Marc.

© Institut
de recherche et d'histoire des textes - BU - SDBD.
Paris Sainte-Geneviève ms 17, f. 4 : initiale ornée.
Oxford
Bodleian Library manuscrit Auct. D.
2. 16
Evangelia. Abbaye Saint-Guénolé de Landévennec. Parchemin. 204 f. 315
x 245 mm. 1e moitié du Xe s. Ancienne cote " Bodl. 828 ". Dans ce manuscrit
les quatre évangiles sont précédés des préfaces de Jérôme et d'Eusèbe et de
la liste des tituli . Entre celle de saint Matthieu et le texte de l'évangile
viennent les dix canons d'Eusèbe avec une memoria technica préliminaire
commençant De numero capituli et finissant quam in primo speciosa
quadriga (f. 22v). Le texte des évangiles débute respectivement au f. 29,
73, 102 et 146v . L'écriture change au f. 102. Les sections ammoniennes d'Eusèbe
sont transcrites dans les marges. Aux f. 28v, 71v, 101v sont des représentations
en pleine page et couleur, dans un style original, des trois évangélistes, celle
de saint Jean ayant été coupée. Aux f. 72v et 146, également en pleine page,
figurent deux dessins beaucoup plus classiques, ajoutés vraisemblablement au
XIe s. à Exeter. Signalons aussi les lettrines soignées des f. 16, 29, 30, 73,
102 et 146v.
Les trois fêtes liturgiques propres à Landevennec attestent de l’origine de
cet évangéliaire (natale et translatio de saint Guénolé; dédicace
de l'église) :
(3 mars) V NON. MAR. Natale sancti Uunualoi.Secundum mattheum, K. CCLXIII,
Vigilate quia nescitis, usque Supra omnia bona sua constituet eum (f. 179).
(28 avril) IIII KAL. MAII. Translatio beati Uuinualoi confessoris. Secundum
Lucam, K.CCXXVIII, Dixit Iesus discipulis suis parabolam hanc : Homo quidam
nobilis abiit, usque Quia omni habenti dabitur et habundabit (f. 183v).
(13 mai) III ID. MAII. Dedicatio Basalice (sic) sancti Guingaloi
confessoris. Secundam Lucam, K LX, Dixit Iesus sicipulis suis : Non est arbor
bona que facit fructus malus, usque Fundata enim supra petram (f. 183v).
La graphie Guingualoi – diffèrente dans les deux premières notices
(gu interne) –, utilisée pour la dédicace, détermine un point de comparaison
pour la datation des autres livres liturgiques utilisés à Landévennec. En effet
la majorité des manuscrits donne la forme Uuinualoei (avec uu
interne) et serait donc antérieur au présent évangélaire d’Oxford.
Parmi les autres fêtes, on remarque celle de Samson de Dol, saint « national
» de la chrétienté bretonne, au 28 juillet (Natale sancti Samsonis episcopi),
et celle de Corentin (au 1er mai : Et sancti Courentini episcopi),
premier évêque de Cornouaille, diocèse où se situe Landévennec.
©
Oxford Bodleian Library.
Manuscrit Auct. D2 16. Détail saint Marc.
Les additions du Xe s. intéressent Exeter. Elles montrent que l'évêque Léofric
(mort le 10 février 1072) fut en possession du manuscrit. Comment ? Exeter conservait
de nombreuses reliques bretonnes dont la plus grande partie avait été donnée
par le roi Aethelstan, fondateur de cette église. Parmi ces restes précieux
en figuraient plusieurs directement liés à l'abbaye de Landévennec : Reliquia
Winuualoi confessoris (saint Guénolé), brachium Uuennali confessoris
(saint Guénaël, successeur de Guénolé), de capite et de brachio Conocani
confessoris (saint Conocan, cf. la charte 41 du Cartulaire de Landévennec),
de corpore Withenoc confessoris (Guethenoc, frère de Guénolé). Cet évangéliaire
a semble-t-il été donné par Aethelstan à l'église d'Exeter avec l'ensemble ou
partie de ces mêmes reliques.
Ce manuscrit a été numérisé dans son entier d'une façon remarquable et est accessible
sur le site
de la Bodleian Library d'Oxford.
Voir également à ce
lien (format pdf)
Bibliographie importante sur le site
de la Bodleian Library.
©
Oxford Bodleian Library.
Manuscrit Auct D2 16. Saint Luc.
New
York Public Library manuscrit 115
152 feuillets. Parchemin. 281 x 212mm (200 x 128mm). 29 longues lignes à la
page, sauf le quaternion IV qui en comporte 28 (f . 22-29) et le quaternion
XVI, 26 (f. 117-124). L'écriture est une caroline du IXe siècle. The Harkness
Gospels, du nom de Edward Harkness, le donateur, lui même ayant obtenu ce
manuscrit de la collection de Sir
Thomas Phillips(1792-1872), célèbre collectionneur anglais, qui en fit l'acquisition
lors de la dispersion de la White Knights Library de George Spencer,
5e duc de Malboorough, en 1819. Ce manuscrit est sans conteste le document le
plus représentatif du scriptorium de Landevennec. De ce fait, cet évangéliaire
est bien connu des spécialistes et a donné lieu à plusieurs études détaillées.
Comme les autres livres liturgiques de l'abbaye de Landévennec, le manuscrit
de la Public Library de New-York
donne les trois fêtes caractéristiques : au 3 mars, Sancti Uuinualoei,
au 28 avril, Translatio beati Uuinnualoei confessoris et au 11 mai, Dedicatio
basilice sancti Uuinualoei confessoris. On y trouve les mêmes lectures que
dans l'évangéliaire d'Oxford. Au reste, la décoration de ces deux manuscrits
présente de grandes similitudes (évangéliste Marc avec tête de cheval, tracé
des yeux, réglure…) L'histoire de cet évangéliaire reste complexe, mais il semble
bien, d'après certaines additions particulières, d'une autre main, avoir séjourné
en Angleterre dès le début du Xe siècle, peut-être même à Winchester dans l'entourage
du roi anglo-saxon Aethelstan .
R. Morey montre que nous avons là un texte copié par un scribe qui n’est ni
irlandais ni anglo-saxon, mais qui a devant lui un modèle insulaire, d'où certaines
particularités graphiques (pasio, hoderunt). E. K. Rand enumère
les abréviations employées : c’est l’habituelle rencontre au sein d’un même
manuscrit de symboles continentaux et insulaires. L'enquête de C. H. Kraeling
sur les textes eux-mêmes, la comparaison avec l’édition Wordsworth and White
du Novum Testamentum latine (Oxford, 1889-1898) montrent, pour la lettre
dédicace de Jérôme à Damase, une appartenance à la famille celtique de la Vulgate.
Par contre, l’exposé sur l’utilisation des tables de Canons découle de la version
alcuinienne établie sur le continent. Le prologue des quatre évangiles procède
également de la tradition continentale, mais avec des graphies insulaires, tout
comme les capitula de Mathieu. A l'inverse, les capitula des
autres évangiles restent voisins de la version celtique.
Au f. 48v, la mélodie de la plainte du Christ en croix, ci-dessus: Heli,
Heli, lema Sabacthani, Deus meus, Deus meus, Ut quid me dereliquisti, est
notée de neumes bretons.

©
New York Public Library. Saint
Luc, détail.
Images visibles sur le site Digital
scriptorium, avec bibliographie.
Bibliographie: R. Morey, The Landevennec Gospels, a Breton Illuminated Manuscript of the ninth century, dans Bulletin of the New York Public Library, 33, 1929, p. 643-653. R. Morey, E. K. Rand, C. H. Kraeling, The Gospel Book of Landevennec (The Harkness Gospels) in the New York Public Kibray, dans Art Studies, 8, 1931, p. 225-286. R. Morey, E. K. Rand, C. H. Kraeling, The Gospel Book of Landevennec (the Harkness Gospels) in the New York Public library, Cambridge, Harvard University Press, 1931. K. D. Hartzell, The Early Provenance of the Harkness Gospels, dans Bulletin of Research in the Humanities, Spring 1981, p. 85-97. Michel Huglo, Les Evangiles de Landévennec, dans Landevennec et le monachisme breton dans le haut Moyen Age, p. 245-252. Jean-Luc Deuffic, Les manuscrits de Landévennec, p. 266 ; ibid., La production des scriptoria, n° 53.
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NOTES
Sur la figuration zoomorphe des évangélistes voir A. M. Friend Jr,
Portraits of the Evangelists in Greek and Latin Manuscripts, dans Art Studies,
5, 1927, p. 115-117 et 7, 1929, p. 3-32; Zophia Ameisenova, Animal-Headed
Gods, Evangelists, Saints and Righteous Men, dans Journal of the Warburg
and Courtauld Institutes, 12, 1949, p. 21-45. René Crozet, Les premières
représentations anthropozoomorphiques des évangélistes, VIe-IXe siècles, dans
Etudes mérovingiennes, Poitiers, 1953, p. 53-63; Les représentations
anthropo-zoomorphiques des évangélistes dans l'enluminure et dans la peinture
murale aux époques carolingiennes et romanes, dans Cahiers de civilisation
médiévale, 1, 1958, p. 182-187.
En 924 Aethelstan succède à son père Edward à la tête du royaume anglo-saxon.
Il fonde et dote plusieurs églises et abbayes (Exeter, Milton, Cantorbury…),
accueille Mathuedoi, comte de Poher, son fils Alain (futur Barbetorte), et nombre
de bretons (cum ingenti multitudine Britonum) fuyant les attaques des
Normands (931-936). Ces derniers évènements sont un précieux témoignage pour
les échanges de part et d'autre de la Manche. Voir entre autres Chronique
de Quimperlé, dans Léon Maitre et Paul De Berthou, Cartulaire
de Sainte-Croix de Quimperlé, Rennes, Paris, [s.d.], p. 101. R. Merlet,
La Chronique de Nantes, Paris, 1896, p. 82-83, 88. W. De Malmesbury,
Gesta Pontif., t. 2, p. 85 …. Aethelstan entre en relation avec certains
monastères continentaux, s'y associe en prière. Ainsi son nom apparaît en addition
dans un acte d'union spirituelle entre Saint-Germain des Prés et Saint-Rémi
de Reims (Cartulaire Général de Paris, t. 1, p. 53). Il adhère à la "
fraternité de l'Eglise du grand saint Samson " de Dol, à la suite d'une requête
du prévôt Rohbod qui le glorifie " roi très pieux et de tous les rois de la
terre le plus illustre par sa glorieuse renommée …vous le miroir de votre royaume
…". La lettre de Rohbod nous apprend l'attachement du personnage pour les reliques
saintes : Patrologie Latine, 179, col. 1105-1106. A. De La Borderie,
Histoire de Bretagne, t. 2, p. 367, 513-514. Max Förster,
Zur geschichte des Reliquienkultus in Altengland, dans Sitzungsgeschichte
der Bayerischen Akademie, 8, 1943, p. 63-80). Laura H. Loomis, The
hely relics of Charlemagne and king Athelstan, dans Speculum, 25, 1950/4.S.
M. Pearce, The dating of some celtic dedications and hagiographical traditions
in South Western Britains, dans Report and Transactions of the Devonshire
Association, 105, 1973, pp. 95-120. Voir dans la vita Bertulfi l'histoire
d'un breton, nommé Electus, volant les reliques des saints Bertoul et Gudwal
pour les vendre à Aethelstan (édit. in MGH, Script., 15, 2, pp. 631-641).
Les manuscrits associés à Aethelstan : London BL Cotton Tiberius A.II, donné
à Christ Church de Canterbury, exécuté par Otton le Grand à Liège ; Ibid.
Roy. 1. A. XVIII, donné à Saint-Augustin de Canterbury, produit en Bretagne
; Ibid. Cotton Galba A. XVIII), voir F. Wormald, Le siècle
de l'an Mil, Paris, 1973, p. 227 sq. A. J. Robertson, Anglo-Saxon
Charters, Cambridge University Press, 1939, pièce n° 24 relative au Cotton
Ottho B.9. disparu lors de l'incendie de la bibliothèque, évangéliaire donné
par Aethelstan à Saint-Cuthbert. S. Keynes, King Athelstan's books, dans
M. Lapidge and H. Gneuss (edit.), Learning and Litterature
in Anglo-Saxon, Studies presented to Peter Clemoes, Cambridge, 1985, p.
159-164. Caroline Brett, A Breton in England in the reign of king Aethelstan:
a letter in BL Ms Cotton Tiberius A. XV, dans France and Britain in the early
Middle Ages, ed. David Dumville and G. J. Ondorf, Woodbridge,
1991. H. Gneuss, Handlist of Anglo-Saxon manuscripts : a list of manuscripts
and manuscripts fragments written or owned in England up to 1100, Tempe,
AZ, 2001. Sur Aethelstan voir David Dumville, Between Alfred the Great
and Edgar the Peaceable : Aethelstan, first king of England, dans Wessex
and England from Alfred to Edgar, Woodbridge, 1992, p. 141-171. M. Wood,
The making of king Aethelstan's Empire : an English Charlemagne ?, dans Ideal
and Reality in Frankish and Anglo-Saxon Society, Oxford, 1983, p. 250-272.
Des bretons séjournant à la cour d'Aethelstan pourraient être à l'origine du
culte des saints anglo-saxons en Bretagne continentale. Saint Jean de Beverley
(Yorkshire) donne son nom à une paroisse du diocèse de Vannes, Saint-Jean-de-Brevelay.
Sainte Etheldred est honorée à Tréflez. Augustin de Canterbury et Cuthbert de
Lindisfarne figurent au calendrier de Landevennec ( Xe s.). Bregwin, archevêque
de Canterbury († 765) patronne une paroisse de l'évêché de Nantes et une autre
de Vannes.
Liens
The
Birth of the Canon: from Scriptures to 'THE Scripture' in early Judaism and
early Christianity (Robert A. Kraft, Religious Studies, University of Pennsylvania)