Bases / définitions de la Finance comportementale

(2 - Partie A : Erreurs de raisonnement et travers de comportement)

 

   1. Les biais cognitifs individuels (psychologie financière)

Nous, les humains, sommes soumis à des erreurs cognitives individuelles, tant dans la conduite de notre vie en général que par rapport à l'argent. Voici les principaux types d'anomalies cognitives:

images/pi-arrig.gif Les simples manques d'attention / de connaissance.

Pour commencer, les perceptions peuvent être trompeuses, au niveau sensoriel. L'être humain n'est pas très bon pour observer et recenser des faits, même pour les choses simples, et bien plus dans celles complexes et mouvantes.

Les décideurs ne connaissent souvent mal le sujet et la situation qu'ils abordent. Ils négligent souvent de les creuser et de repérer les insuffisances et incohérences.

Les représentations mentales ne peuvent pas correspondre totalement aux réalités. Il y a souvent une mauvaise réaction à l'information et a du mal à mesurer le fameux rapport "gain ;/ risque" de Sharpe.

 

Exemples de ces rationalités limitées / bornées :

L'ancrage mental (ou fixation mentale) : les gens, et entre autres les opérateurs en bourse, ont à l'esprit quelques points de référence.

C'est souvent un nombre (un prix ancien, par exemple celui de l'achatn ou un sommet boursier, ou une ancienne estimation). Il bloque leur esprit pour apprécier l'incidence de nouveaux évènements et nouvelles situations.

Cela peut être lié, entre autres causes, à une mémoire sélective, par exemple un cours d'action précédent, ou une tendance de cours précédente. 

Il peut aussi y avoir dissonance cognitive : les gens tendent à rejeter les faits contraires à leurs croyances / idées préconçues, habitudes (*) et à s'intéresser plutôt à ce qui semble les confirmer (attention sélective) ou les interpréter comme allant dans ce sens.

=> De ce fait, quand arrive une nouvelle information, ils ajustent trop timidement ces références (sous-réaction, conservatisme, résistance au changement, biais de statu quo). Plus tard, une fois ces informations peu à peu confirmées, ils se laissent emporter par le courant et les ajustent trop fort, par de brusques coups de volant (sur-réaction).

(*) Les habitudes ne peuvent pas être classées complètement comme des biais cognitifs ou émotionnels.  Ce sont des réponses physiques automatiques. Même si la cognition (chemins neuronaux) et l'émotion (souffrance et plaisir) sont impliquées dans les habitudes, celles-ci peuvent être considérées comme des biais comportementaux quasi purs.

D'autres sources d'excès, d'insuffisances et d'erreurs sont les simplifications et généralisations heuristiques / la vision tunnel / les habitudes.

=> On a affaire à des décisions en "pilotage automatique" prises à la légère basées sur des règles simplifiées de décision (dont  il faut reconnaître qu'elles permettent d'économiser du temps, des efforts, des dépenses) se basant sur un trop petit nombre de concepts, de données, sur des stéréotypes, des ancrages mentaux et des habitudes et routines.

Les heuristiques sont multiples, Ce sont des simplifications, approches sélectives, généralisations, stéréotypes, "recettes de cuisine", réductionnismes voire paradigmes communs. Citons notamment l'heuristique de représentation (on part d'un phénomène et on le considère représentatif d'une notion ou d'une loi générale) et celle de disponibilité (on part de la première chose que l'on aperçoit ou que l'on imagine).

 

Le framing (cadrage du sujet / du problème)est un phénomène clé lui aussi associé à l'étroitesse d'esprit.

La plupart des gens sont sensibles à la façon dont un sujet est formulé / leur est présenté - ou dont ils se le représentent eux-mêmes sans chercher plus loin (se centrant sur leur type / habitude d'approche personnelle, là on rejoint l'heuristique).

Par exemple, quelque chose de présenté à un client comme coûtant trois euros par jour peut sembler moins cher qu'à 1095 euros l'année ...ou 10950 euros à l'achat à amortir sur 10 ans.

La surcharge cognitive autrement dit le fait d'être noyé sous les informations et les décisions à prendre

(les investisseurs ne savent pas marcher et mâcher leur chewing-gum en même temps)

Elle aussi peut expliquer le tendance à rester ancré sur de vieux faits et croyances, et aussi à se centrer sur et suivre les fausses pistes les plus visibles (voir ci-dessous la "rationalisation") et rejeter les signaux faibles.

Concernant le passé, une mémoire courte et concernant le futur un horizon de temps limité (au court terme)

Des erreurs de logique (sophismes, syllogismes, confusion sur les causes et effets, généralisations, raisonnements trop binaires et réducteurs...).

Et aussi une trop grande confiance dans des chiffres (comptables, statistiques) et de modèles mathématiques ou graphiques sans les replacer dans le contexte économique, et mal adaptées aux évènements exceptionnels et situations nouvelles.

A l'inverse une ignorance ou une idée fausse des probabilités réelles de risque et de gain.

Et bien entendu aussi des défauts d'attention comme indiqué plus haut, cette fois au niveau du raisonnement.

L'excès de confiance fait que les individus surestiment leur information (illusion de connaissance) et leurs capacités. Chacun croit pouvoir battre le marché.

Le cas extrême est la pensée magique, par laquelle certains pensent influencer les événements ou que le ciel leur envoie des signes.

Cette attitude nombriliste, couplée à l'ancrage:

Explique les divergences de vues,

Aide ainsi à ce qu'il y ait des contreparties d'offre et de demande sur le marché même quand le mimétisme est fort, si bien qu'il y a (presque toujours de la liquidité.

Mais explique aussi les convergences mimétiques qui peuvent mettre en échec l'HEM (voir page d'introduction),

 Conduit à gonfler le volume d'échanges entre investisseurs (overtrading), et à provoquer une volatilité exagérée.

=> Il a été constaté une corrélation entre overtrading et sous-performance pour des gérants de fonds, et plus encore pour de nombreux spéculateurs. Un autre facteur important menant à cette suractivité est l'ennui, qui peut mener à un comportement de joueur.

Peut produire un type de "malédiction du gagnant" :

Par exemple, un trader, ayant compris comment exploiter le comportement actuel du marché, s'habitue à gagner de plus en plus. Il prend alors de plus en plus de risques. Puis un changement de comportement du marché (crash inattendu par exemple) anéantit tous ses gains et au delà.

pi-arrig.gif La rationalisation (s'enfermer dans des explications apparentes immédiates) conduit à trouver une explication sous forme d'une analogie; une belle histoire rationnelle ou toute autre rhétorique :

Certaines de ses propres actions, même irrationnelles (on se trouve une bonne raison justifiant une compulsion à acheter ou vendre)

Certains événements, même d'origine peu claire (on trouve une explication à la hausse ou à la baisse du marché, ce qui tend à auto-entretenir la tendance).

Toute source possible de responsabilité: nous avons ici:

* l'attribution : trouver un coupable immédiat (diabolisation) ou un héro (déification) selon le sens de l'évènement.

* ou l'auto-attribution, liée à l'excès de confiance : croyance que les coups de chance viennent de ses propres talents).

L'erreur rétrospective affecte des personnes ayant oublié leurs évaluations initiales. Quand ils voient les résultats, ils tendent à les utiliser comme ancrage et à considérer que leurs évaluations étaient très voisines. "Eh oui, je l'avais bien dit"

   2. Les erreurs cognitives de groupe / collectives / sociales (psychosociologie financière)

Voici les principales erreurs pouvant contaminer tous les acteurs financiers, ou du moins quelques types dominants d'investisseurs :

Des dénominateurs communs simplistes :

Le comportement social se base habituellement sur des croyances / conventions / normes / paradigmes communs, et des "memes" (lieux communs). On peut y ajouter des biais culturels, qui conduisent a une connaissance orientée et limitée.

Cet "apprentissage social", par imitation, peut concerner toute la population, ou certaines sections seulement (influence des pairs, effet de voisinage, pensée de groupe). Ces influences ont leurs conséquences bonnes et mauvaises, et souvent leur nécessité. Mais dans bien des cas, elles limitent l'indépendance d'esprit des individus et aboutissent à des erreurs communes quand elles sont admises aveuglément

Pour donner un exemple quasi anodin, elles conduisent, en obnubilant l'esprit, à sous-estimer les signaux faibles, comme vu ci-dessus.

Les anticipations mimétiques rationnelles.

Cette sorte de feedback (rétroaction)

* soit négatif (quand la réaction / anticipation est auto correctrice et compense l'évènement initial)

* soit positif (quand elle le renforce : cercle vicieux ou vertueux)

est un biais, est en même temps pas un biais. Il peut être payant pour l'investisseur de suivre la tendance bien que cela la renforce (cascades informationnelles, percolation), mais en prenant le risque qu'un jour elle se retourne.

On peut mesurer ces anticipations par l'observation "dans la rue", ou mieux, avec des sondages sur le consensus. L'étude comportementale considère en général que quand 80 % ou plus des individus sont optimistes ou pessimistes, la fin de cette tendance est proche, car il devient difficile d'en convaincre de nouveaux, et toute défection peut amorcer un renversement de tendance.

Les manipulations,

Les manipulations sont déjà possibles de personne à personne. Elles prennent une nouvelle dimension sur les marchés, les groupes et les foules étant bien plus influençables que les individus isolés. Autant la confiance est indispensable pour la vie en commun autant il y a peu de limites à la crédulité humaine surtout en groupe ou société.

Les gens acceptent facilement l'obéissance à l'autorité, même l'autorité qui n'est apparente. Une forme douce, le vedettariat / star system, se retrouve dans bien des domaines.

Les sociétés et leurs dirigeants jouent de plus en plus le jeu de la médiatisation.

On estime que 40 % du temps d'un PDG est consacré à la communication. Une bonne chose en soi, mais la propagande et le star system ne sont parfois pas loin.

Les dépositaires d'un pouvoir économique (par exemple les présidents de banques centrales) sont sans cesse épiés et leurs mots et gestes sont interprétés à l'excès.

Certains analystes, journalistes et experts acquièrent un statut de gourou.

Qui (sauf quelques croyants tièdes, comme nous, cyniques de la B-F :-) et autres hérétiques, dissidents et contrariants endurcis), ira vérifier les info ou conseils donnés? Qui dira que le roi est nu et la terre non plate, et ira jusqu'à prendre la décision extrême (bien qu'il ne soit pas facile de trouver le bon moment) consistant à faire défection ou agir contre la tendance quand il apparaît nécessaire de sauver sa peau ?

   3-4. Les diverses émotions / passions, individuelles et collectives

Les émotions et sensations jouent souvent un très grand rôle dans la prise de décision, comme l'ont montré les recherches en neuroscience. Emotion ne veut pas dire systématiquement irrationalité, les émotions sont même utiles pour pousser à agir et éviter la passivité. Mais elles peuvent être mal contrôlées par la raison.

Les émotions tournent autour des deux pôles que sont le plaisir et la souffrance qui entrent en jeu dans des zones du cerveau précises et font intervenir des sécrétions hormonales précises. Elles interfèrent dans le processus de décision, par exemple en se traduisant par des attitudes d'aversion et d'attirance. Voici des types courants d'émotions impliquées dans les décisions financières :

La cupidité (en tant qu'espoir / optimisme excessif), l'amour propre (voire l'ego et l'orgueil), l'amour, l'admiration, l'enthousiasme,

La peur, le dédain, la haine

Bien d'autres , dont l'effet sur le marché fait peu à peu l'objet de recherches poussées.

 

Même la cupidité, la peur, et la simple aversion au risque peuvent être biaisées ("théorie de la perspective" de gains et pertes).

On recense des erreurs asymétriques dans l'aversion au risque dans les "paradoxes" de la page (en anglais) Probabilités, utilité et décisions. Non seulement quand la peur règne en bourse, mais aussi en période normale, l'aversion pour la perte est plus forte que l'appétit à saisir les occasions de gain. Cela peut expliquer pourquoi :

En général les gens considèrent plus utile d'éviter de perdre une somme qu'avoir la perspective de gagner la même somme (théorie des perspectives).

Ils se focaliseront sur une décision qu'ils imaginent pouvoir redresser une perte (quitte à prendre le risque de l'aggraver) plutôt que d'en prendre une qui leur permettrait d'améliorer un gain.

Ils préfèrent ainsi vendre les titres gagnants de leur portefeuille plutôt que ceux en perte. L'aversion à matérialiser la perte est supérieure à l'aversion au risque (celui qui est pris en restant accroché au titre). Ce n'est souvent qu'après que les titres perdants ont chuté longuement et fortement que la peur l'emporte, et qu'ils vendent au plus bas.

D'autres raisons sont l'engagement (voir ci-après) l'amour-propre, le souci de minimiser le regret ultérieur, etc.

La panique peut se propager plus vite que l'euphorie, avec chutes de prix rapides et massives (crash), effondrement de la liquidité et volatilité (agitation des cours) plus forte sur le sentier de descente que durant la montée.

Engagement / doigt dans l'engrenage / pied dans la porte.

Quand quelqu'un accepte ou décide de faire une première petite chose, ou simplement d'écouter quelqu'un, il se sent désormais engagé vis-à-vis de lui-même ou des autres. Il acceptera ainsi plus facilement d'aller un pas (puis plusieurs pas) plus loin.

Du même ordre est le fait qu'on donne plus de valeur aux choses ayant coûté cher en efforts et ressources qu'à celles obtenues facilement.

Tout cela contribue à la réticence à vendre en perte et à la pratique des moyennes en baisse. Il peut même y avoir une aversion à la vente, par attachement sentimental ou impression que le fait de se séparer d'un bien est une perte de richesse et que le prix de marché ne reconnait pas sa vrai valeur.

Cela peut conduire à l'entêtement par orgueil (persister dans une conduite pour ne pas admettre une erreur et ne pas perdre la face),

Cela peut même mener à la dépendance et l'addiction (incapacité d'abandonner une conduite dommageable)

L'effet de possession est lié à cela:

quand quelqu'un détient une chose il a tendance à la surestimer et n'acceptera pas de le vendre au prix du marché.

Psychologie sociale (comportements de groupe et de foule), émotions et hystéries collectives. Ou plus spécifiquement le "sentiment de marché".

Comme vu plus haut au sujet des anticipations mimétiques, les gens ont une tendance au conformisme de pensée avec

Les gens dont ils sont proche (pression des pairs),

Les groupes dont ils font partie (pensée de groupe),

La masse des autres acteurs (suivisme, consensus de marché).

Cela va contre l'indépendance d'esprit et une totale rationalité et peut mener à des comportements extrêmes et, sur les marchés financiers, à de fortes anomalies.

Dans un groupe ou un foule, les individus tendent à perdre leurs propres références, valeurs et inhibitions. Ils partagent les émotions collectives, et se laissent entraîner à agir comme l'ensemble, allant jusqu'à commettre des excès qu'ils n'auraient pas commis individuellement.

Cela produit une contagion, un mimétisme plus ou moins exalté (moins "rationnel" que les cascades mentionnées plus haut), un instinct de troupeau. En bourse, il conduit à des :

Modes et lubies (formes douces),

Bulles et krachs (formes fortes)

   Biais inclassables: pilote automatique

Certaines biais ne sont pas tout à fait classables comme cognitifs ou émotionnels, ce sont ceux qui correspondent à des automatismes individuels quasiment physiques ou liés à des pratiques collectives quasiment institutionnalisées.

Au niveau des individus : réflexes, habitudes, addictions

Au niveau des sociétés humaines : conventions, règles et rites.

   5. En pratique: précautions pour les investisseurs

pi-arrig.gif Pour faire court, voici quelques exemples de comportements dont l'investisseur, notamment en bourse,

devrait se méfier

(entre nous, cela s'applique également dans bien d'autres domaines de la vie où l'on doit prendre des décisions):

 

1 - Activité

Eviter tant l'immobilisme que l'hyperactivité

2 - Réaction (sous réaction / surréaction)

Ajuster ses analyses et décisions aux nouvelles données et situations

3 - Ancrage / fixation / habitude

Ne pas rester mentalement ancré sur d'anciennes références

4 - Cadrage, heuristique

Eviter les interprétations étroites et simplifications exagérées

5 - Erreur, inattention

Etre en éveil et réviser les connaissances et croyances erronées

6 - Attitude - Aversion

Eviter des attentes biaisées de plaisir / souffrance consécutives aux décisions

7 - Emotion

Eviter la domination des émotions (espoirs, peurs, etc.) sur la raison

8 - Imitation, manipulation

Se méfier des influences collectives (modes...) sur nos décisions

9 - Pensée magique

Se méfier des croyances et attentes illusoires

10 - Orgueil

Ne pas être aveuglé par son ego (excès de confiance en soi ou ...peur de perdre la face)

11 - Préférences

Avoir des priorités claires et cohérentes

12 - Débiaisage

Essayer de repérer, utiliser ou de se protéger des anomalies de prix et rendement.

Plan d'ensemble de la section

Finance comportementale

Compléments spécialisés

1 - Introduction

Comportements contre efficience

Applications boursières

* Analyse boursière comportementale

* Evaluation boursière comportementale

2 - Partie A

Anomalies de raisonnement et de comportement

3 - Partie B

Incidences sur les marchés

Glossaire complet en anglais

* Behavioral-Finance Gallery: glossaire 500+ mots-clés et forum BF 1800+ membres.

4 - Petite liste

Petite liste des principaux concepts de finance comportementale

Economie

* Economie comportementale

5 - Petit glossaire

Extraits en français du glossaire en anglais

Bibliographie

* Livres de finance comportementale

Dern. mise à jour cette page 21/11/09.             Page précédente pi-arrig.gif [fin. comport.] 

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