Faut-il opposer l'art et la technique ?

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Notions:

  • Art (toutes séries)
  • Technique (toutes séries)
  • Travail (toutes séries générales)

Table:
Page 1: introduction; I: L'art comme savoir-faire
Page 2: II: L'œuvre d'art, création du génie
Page 3: III. "On n'invente qu'en travaillant"

Introduction

L'activité de l'artiste est aujourd'hui plus valorisée que celle de l'artisan, à plus forte raison que celle de l'ouvrier. L'artiste célèbre est volontiers qualifié de génie, tandis que l'on attribuera plus rarement ce terme à l'artisan ou à l'ouvrier, aussi talentueux soient-ils. Cette valorisation est visible dans le succès des expositions et musées, le prix des œuvres, mais aussi dans le désir des artisans et ouvriers de s'approprier le mot "artiste" (un coiffeur à Clermont se proclame "artiste capillaire"). Il faut avouer qu'il n'est pas toujours commode de distinguer l'œuvre d'art de l'objet fabriqué. On dira que l'œuvre d'art est unique. Pourtant, gravures et photographies sont reproductibles. Que l'art est beau; mais l'objet industriel n'est pas toujours laid (design). Quant à l'œuvre d'art, elle demande certainement des qualités techniques, c'est-à-dire de l'habileté et du savoir-faire. Par conséquent, la distinction, et même la hiérarchie établie entre l'artiste, l'artisan, et l'ouvrier serait-elle artificielle? Certains se présentent comme des "artisans d'art". Cela suggère une continuité. Cette hiérarchie, établie au profit de l'art, ne serait-elle qu'un phénomène propre à notre époque? Si au contraire l'art présente une spécificité, il faut découvrir laquelle.

I. L'art comme savoir-faire

L'opposition, et même la hiérarchie, entre art et technique, est récente. Pendant longtemps, le même mot "ars" a désigné à la fois les deux domaines. Le mot latin ars est synonyme du grec technè. Ce que l'on appelle aujourd'hui l'art (parfois l'Art) correspond à ce que l'on appelait autrefois les beaux arts [Note 1]. Mais les arts, c'était aussi tous les métiers techniques. On trouve la trace de cet usage dans le nom de l'Ecole ou du Conservatoire des Arts et Métiers. On emploie encore les expressions : "l'art du forgeron, du cordonnier...", ou bienv l'on dira qu'il faut faire appel à l'"homme de l'art". La ressemblance évidente des mots "artiste" et "artisan" indique qu'ils ont une origine commune. Que peut-il y avoir de commun entre une toile de maître et un produit de l'industrie? Les beaux arts aussi bien que les arts et métiers demandent de la technique. Dans tout art, de la technique est mise en œuvre.

1. Art et nature: l'artifice.

Le produit de l'art est artificiel, il n'est pas produit par la nature, mais par l'homme. "L'art, c'est l'homme ajouté à la nature" (F. Bacon). Le produit du travail humain est un artifice. Quelle différence entre le produit de la nature et le produit de l'art?

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Image fractale réalisée avec le logiciel Xaos. Source: Wikipedia
Parfois la nature produit des effets semblables à ceux de l'artiste, et l'homme imite la nature. Un morceau de bois demeuré dans l'eau pourra sembler sculpté; les racines de la mandragore semblent représenter un personnage. Mais c'est leur origine qui les distingue. Ils ne procèdent pas des mêmes causes. L'art résulte d'une activité qui répond à une cause finale. L'objet est fabriqué d'après l'idée d'une fin. C'est-à-dire que la cause de l'objet, c'est l'idée, le but qu'a eu le travailleur. Il est vrai que le produit naturel est parfois semblable à celle du travail humain. Parfois même il est supérieur en qualité. Pascal, Kant puis Marx se sont émerveillés devant la parfaite régularité des alvéoles de cire faits par les abeilles. Ce sont des hexagones réguliers. De même on peut admirer le fil de l'araignée, si fin et pourtant si solide. Mais le résultat du travail humain seul mérite le nom d'artifice, car lui seul découle de la représentation préalable d'une fin. On ne peut guère expliquer l'action de l'abeille en lui attribuant une visée intentionnelle. En effet, si l'alvéole est percé, elle continue tout de même à le remplir sans fin. L'alvéole est un produit de la nature, non de l'art. L'abeille obéit à des lois inscrites dans son patrimoine génétique. La nature obéit à des lois rigoureuses et au hasard. Elle n'agit pas selon un projet. De la même manière, un dessin scientifique (courbe) peut avoir une beauté, mais elle est fortuite, donc pas artistique.

On pourra donc définir premièrement l'art, dans tous les sens de ce terme, comme la réalisation d'un projet. En ce sens, le mot art convient aussi bien à un tournevis qu'à une symphonie, puisqu'ils sont tous deux la mise en œuvre d'une idée.

2. Le savoir-faire

L'œuvre d'art et l'objet technique possèdent encore un caractère commun: l'art exige du savoir-faire, c'est-à-dire précisément de la technique. Cela tend à justifier l'idée qu'il n'y a pas lieu d'opposer les deux domaines.

La technique, c'est-à-dire le savoir-faire, est un savoir d'ordre pratique, qui ne relève pas de la connaissance. C'est un savoir qui est dans les mains, non un savoir théorique. Est technique ce que l'on ne peut réussir qu'après un apprentissage - un apprentissage non théorique, mais qui consiste en un exercice, c'est-à-dire un entraînement, la répétition des mêmes gestes afin qu'ils deviennent des habitudes ou des automatismes. Par exemple, on n'apprend pas à nager dans les livres; il faut bien à un moment se confronter à l'élément liquide. On ne peut pas prétendre que l'on sait nager tant que l'on ne s'est pas jeté à l'eau. La dissertation philosophique exige une technique, c'est pourquoi il faut s'y exercer. Certains gestes sportifs, qui ne sont pas naturels, sont des gestes techniques. Au contraire, ce qui peut être réussi du premier coup par le premier venu n'exige pas de savoir-faire. Si la réussite d'une action ne demande aucune habileté acquise, mais seulement la connaissance d'une astuce, cette action n'a donc rien de technique. Kant, dans sa Critique du jugement, §43, distingue l'art de la science. Pour cela, il prend l'exemple d'un tour de passe-passe, que pourrait réaliser un prestidigitateur. Si ce tour peut être réalisé par n'importe qui, à la seule condition de connaître le "truc", alors ce n'est pas de l'art, mais de la science - au sens de connaissance: il suffit de savoir. En revanche, s'il faut acquérir une habileté particulière pour réaliser ce tour, on pourra dire que "c'est tout un art".

C'est en ce sens que l'on parle de l'art du cordonnier ou du forgeron. On ne veut pas dire par là qu'ils sont forcément des artistes, mais plutôt que leur travail exige un savoir-faire, une formation. Dans ce cas, les mots art et technique sont rigoureusement synonymes.

3. La technique dans l'art

Or il est indéniable que l'artiste a besoin d'une technique. Il y a de la technique dans l'art. On n'a pas à opposer l'artiste à l'artisan. L'artiste est un artisan: il est confronté lui aussi à une matière, comme la pierre pour le sculpteur, qui ne se laisse pas façonner sans résistance, que l'on ne peut conformer à un projet que grâce à de la technique. C'est pourquoi l'artiste doit se livrer à un travail technique. On peut même dire que le travail de l'artiste comporte une part purement technique, peut-être la plus rébarbative, et qui rebute le débutant. En effet, le musicien doit développer l'agilité de ses doigts, apprendre à enchaîner rapidement des mouvements qui ne sont pas naturels, même développer certains muscles. Pour cela, il doit s'exercer, c'est-à-dire répéter inlassablement les mêmes exercices - rejouer ses gammes, par exemple. De même, le chanteur doit travailler sa voix et son souffle.
Il est vrai que la technique ne doit pas se voir. Dans l'œuvre réussie, elle est masquée. L'édifice terminé, l'échafaudage ne doit plus se voir. On pourrait ainsi croire naïvement que l'art exclut la technique. Mais pour arriver à ce résultat que la technique soit invisible, il faut justement une technique parfaite. Dans la danse, on peut penser que la grâce et la technique s'opposent et s'excluent. La danseuse qui semble forcer, qui semble accomplir ses mouvements avec peine, paraîtra manquer de légèreté. Mais c'est seulement grâce à un patient travail technique qu'elle peut arriver à donner l'impression de la facilité. C'est à ce trait que l'on juge l'artiste accompli: il donne le sentiment de créer avec facilité et sans effort. Mais les gestes ne donnent cette impression que lorsqu'ils sont devenus automatiques. Le musicien débutant peine sur son instrument, tandis que les doigts du virtuose glissent et volent sur le manche de sa guitare. Une technique bien maîtrisée donne une impression de naturel, mais c'est trompeur, car les gestes accomplis n'ont rien de naturel.
Il y a bien une part technique dans le travail de l'artiste. Les progrès des techniques ont parfois même permis les progrès de l'art. Des techniques nouvelles engendrent des arts nouveaux (le cinéma). De nouveaux moyens techniques peuvent donner lieu au renouvellement d'un art. L'invention du dessin en perspective, à la Renaissance, en Italie, permet un progrès dans le réalisme. De même, le cinéma parlant, la télévision en couleur sont tout de même plus proches de la réalité.

Nous pouvons déduire cette définition: l'art, en général, peut être entendu comme réalisation d'un projet conscient grâce à un savoir-faire. Cependant, le besoin s'est fait sentir de réserver le mot art à l'activité artistique. En effet, peut-on réduire l'art à une technique? Les qualités d'une œuvre d'art se réduisent-elles à des qualités techniques? Quand on juge une œuvre d'art, on attend d'elle des qualités esthétiques, qui lui sont propres.


Note:
1. Architecture, sculpture, peinture, danse, musique, poésie. Puis cinéma, télé et bande dessinée.

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