MA RENCONTRE AVEC ÉLISABETH ROUDINESCO


En décembre 2005, Mme Élisabeth Roudinesco vint à Clermont-Ferrand présenter son livre Philosophes dans la tourmente. Sa conférence est brève mais elle sait de quoi elle parle et son élocution est agréable et aimable. Elle rappelle seulement qu’elle a été l’amie ou la disciple des penseurs éminents dont elle parle dans son livre : Canguilhem, Sartre, Foucault, Althusser, Deleuze, Derrida, Lacan... Puis la parole fut donnée au public qui emplissait l’amphithéâtre de l’Ecole supérieure de commerce de Clermont-Ferrand. Après quelques interventions des auditeurs, je pris la parole et posai la question suivante (je relate les faits avec la minutie d’un huissier) :
« Que pensez-vous du livre de deux physiciens américains, Sokal et Bricmont, intitulé Les impostures intellectuelles ? »
Mme Roudinesco me répondit à peu près ceci (je dis « à peu près » car, à ma connaissance, le débat n’a pas été enregistré) : « L’imposture, elle est dans le camp de Sokal et Bricmont, puisqu’ils ont produit un faux document qu’ils ont réussi à faire publier par une revue sérieuse. » On se rappelle en effet que les deux scientifiques, indisposés par l’usage abusif de la science, commis selon eux par les penseurs dont parle Élisabeth Roudinesco, avaient écrit un texte truffé de termes scientifiques et de jargon philosophique, mais qui ne voulait rien dire. Forts de leur prestige scientifique, ils l’avaient fait publier par une revue mondialement connue. De savantes discussions avaient eu lieu à propos de ce texte, puis, au bout de quelques mois, les deux auteurs avaient révélé la supercherie.
Mon commentaire : Mme Roudinesco confond imposture et canular. Il y a imposture lorsqu’un faux est destiné à rester secret et à rapporter généralement un profit. Il y a canular lorsqu’un faux est destiné à être révélé au bout d’un certain temps et n’apporte généralement que la confusion de celui ou ceux qui en sont les victimes, ce qui est le cas ici.
Mme Roudinesco termine sa réponse en disant : « Je ne vois pas pourquoi vous posez cette question. » On pouvait penser en effet que j’étais moi aussi un disciple des auteurs français dont elle parlait, que j’étais troublé par les réfutations des deux scientifiques et que je cherchais un appui auprès de la conférencière. Mais celle-ci allait bientôt « savoir de quel bois je me chauffais »…
En effet, alors que les questions du public commençaient à s’épuiser, je repris la parole en ces termes :
« Que pensez-vous également du livre de Jacques Bénesteau intitulé Mensonges freudiens ? D’autre part, l’instinct de mort chez Freud, dont vous parlez, est difficilement niable quand on voit les guerres de toutes sortes que se livre l’humanité. Cependant, les bases théoriques de cet « instinct de mort » ne sont-elles pas bien fragiles puisqu’il repose, semble-t-il, sur une version dépassée, datant du XIXe siècle, du deuxième principe de la thermodynamique, selon lequel dans un système fermé on ne peut évoluer que de l’ordre vers le désordre et, en psychologie, vers l’abolition de toutes les tensions internes, ainsi que l’expliquent Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse… »
A cet instant, Mme Roudinesco me coupa la parole en ces termes :
« Je vous interromps car j’ai intenté un procès en diffamation à Jacques Bénesteau et je l’ai gagné. Je n’ai donc pas à répondre à votre question… »
A ce moment-là, je rendis ostensiblement le micro portatif au préposé en disant : « Je vous en prie. »
Mme Roudinesco, devenue soudain agressive, poursuivit : « Le livre de Jacques Bénesteau est rempli de haine et il est antisémite… » ce qui selon moi est faux, car noter en passant, dans une étude exhaustive, que Freud et beaucoup de ses disciples étaient juifs n’est pas de l’antisémitisme. Et la conférencière conclut ainsi : « Je vois maintenant pourquoi vous m’avez posé ces questions… » Peut-être aussi réalisait-elle la difficulté de répondre à ma dernière question car les bases biologiques et physiques de la psychologie freudienne sont incertaines et reconnues comme telles par Freud lui-même…
Je voudrais cependant terminer ici mon intervention. J’aurais voulu dire ceci : « Freud, comme Lévi-Strauss, Jacques Monod, Norbert Wiener, s’est donc inspiré d’une version dépassée du deuxième principe, car au XXe siècle, avec Prigogine, on a mis en évidence des systèmes ouverts, seuls réels, échangeant de l’énergie avec l’extérieur, et dans lesquels se manifeste une structuration spontanée. »
Cependant, le débat prenait fin avec l’intervention d’un autre auditeur. Des applaudissements copieux gratifièrent la conférencière et chacun se leva pour se retirer ou pour faire dédicacer les Philosophes dans la tourmente.
A ce moment-là, je me levai moi aussi et, d’une voix forte, je lançai à la salle, en pesant bien chaque syllabe : « VOUS AVEZ PROUVÉ VOTRE TOTALITARISME… » et je fus interrompu par des huées aussi copieuses que l’avaient été les applaudissements. En suite de quoi, je terminai en disant : « … EN ME RETIRANT LA PAROLE. J’ESPÈRE QUE LE PUBLIC (DU MOINS QUELQUES-UNS) APPRÉCIERA. »
Et je me retirai assez content car, sans que ce soit prémédité, j’avais fait tomber Élisabeth Roudinesco dans un véritable piège, comme Sokal et Bricmont à leur manière. En effet, j’avais amené la conférencière à censurer, du haut de son estrade, des questions peut-être désagréables pour elle, mais correctes et respectueuses. De plus, elle avait, par son agressivité, ôté le masque, pour ainsi dire, le masque de l’aménité et montré de quel côté était véritablement la haine.
Un dernier détail pour finir. Le lendemain, le journal local, La Montagne, rendit compte de la conférence et nota l’ « l’égarement d’un intervenant, sifflé par le reste de l’assemblée, qui a voulu faire passer la sociale-démocrate pour une "adepte du totalitarisme" ». Notons encore une autre erreur : il ne s'agit pas « du reste de l'assemblée », mais d'une petite clique qui intervient à chaque réunion pour faire taire tout opposant.
On voit que les habitants de Clermont-Ferrand sont bien informés !