RENDEZ-VOUS
Vous m'avez parfois demandé pourquoi je me rendais
à Tours, tous les trois ou quatre ans, alors que vous ne me connaissez pas de
liens familiaux ou amicaux dans cette ville. Ces voyages vous semblent énigmatiques
et de fait, je me montre fort peu loquace à leur sujet, non par souci d'entretenir
le mystère, mais parce que je doute que leur signification intéresse quiconque
d'autre que moi.
Voulez-vous savoir ? Le temps s'est écoulé, et je peux parler l'esprit plus
libre, peut-être, de ce rituel bien ancien.
L'histoire est connue mais oubliée. Les journaux s'en sont fait l'écho en leur
temps. Tours, un jour de décembre, il y a si longtemps… Un passage à niveau
fermé, des gendarmes pressés qui demandent que les barrières soient relevées
et un homme qui, au volant de son coupé sport, leur emboîte le pas. Les barrières
qui se baissent, le rapide de Paris qui s'approche. La suite est effroyable
et, le croirez-vous, des années après j'en frémis encore.
Ce fut un choc d'une violence inouïe qui ne lui laissa aucune chance. A cette
évocation, mon corps se crispe, esquisse encore un mouvement de repli sur soi.
Vous comprenez qu'il m'était difficile de vous en parler, et moi-même je me
surprends à ressentir ce qui me semble au-delà des sensations dicibles. Mais
à présent, cela s'atténue…
Lui, le fou de vitesse, soudain raflé par l'immobilité éternelle. Repris par
le néant où je désespérais de le retrouver. Les circonstances du drame n'ont
jamais été clairement établies, et cela ajoutait à la difficulté du deuil. Des
questions sans réponse qui n'émoussaient pas celle qui me harcelait : " pourquoi
? " Un rendez-vous avec le destin, cet après-midi-là, inconcevable… Cela ne
se pouvait pas. Comment l'avais-je abandonné ?…
Je revivais le choc. Le train me broyait. Mes restes disloqués étaient projetés
au loin. C'était ma chair qui souffrait ce que sa chair avait vécu et sa douleur
se prolongeait en moi comme un écho insupportable. Comment pourrait-il trouver
le repos ? J'étais à la foi la veuve et le double vivant de ce fantôme qui m'appelait
dans mes rêves, le visage arraché. Il avait besoin de moi. Alors j'ai erré sur
terre à la recherche de cette ombre exigeante. J'ai refusé de l'abandonner à
sa solitude, à sa malédiction. J'ai guetté des signes. Il ne me lâchait pas.
J'ai fini par craindre sa présence qui m'entraînait dans un monde d'horreur
glacée. Il n'était plus qu'une créature privée de traits qui me harcelait…
Les premières visites à sa tombe furent un déchirement, un hurlement que j'ai
retenu. L'inacceptable était sous mes yeux. Un ricanement au milieu silence.
Je fus longtemps sans y retourner. Mais il me fallait composer. Et vous connaissez
le rôle du temps…
J'ai continué à vivre, et au fil des rencontres, des années, les images violentes
ont perdu de leur acuité, ont cessé de me hanter. Voilà pourquoi je me rends,
quand j'en ressens le besoin, à Tours. Le passage à niveau n'existe plus. J'y
suis allée autrefois, et les traces devenues invisibles rendaient l'absence
de ce mort plus criante encore.
Sans un bouquet, accompagnée de mes seules pensées, je vais au cimetière. C'est
un petit cimetière campagnard à la lisière de la ville. Il est ceint d'un mur
de pierres claires, ce tuffeau qui fait la beauté des maisons de là-bas. Encore
aujourd'hui, je n'en retrouve que difficilement le chemin. Les rues m'apparaissent
toujours comme un labyrinthe, comme si la configuration des lieux changeait
à chaque fois. Mais cela fait partie du rituel, c'est une préparation à laquelle
je ne puis me soustraire…
Ces rendez-vous font que ce mort est un peu moins mort. J'y retrouve quelques
certitudes. La vue de cette tombe m'allège du poids que je porte au cœur comme
un morceau de plomb. J'ai reformé ce lien, au prix du temps qui passe, avec
ce mort. Je ressens moins fortement son appel. A sa tyrannie, ou à celle du
souvenir, a succédé la liberté. En paix avec lui, je le suis enfin avec moi-même.
Et en vous parlant de lui, je vous ai parlé de moi.
Rafaèle DECARPIGNY - janvier 2007
Rafaèle Decarpigny©2007
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