J’ai tout de quoi
peut avoir besoin un homme honnête Les convictions,
l’intelligence, la santé, la jeunesse Famille qui m’aime, quelques amis, deux, trois maîtresses Guitare, un chien et
les épaulettes de l’officier. Tout ça avait un but
et j’y suis arrivé Garder la steppe sans
fin, gardien parmi les milliers. Couché près de ma
lampe qui scintille, la porte fermée Et moi, j’apprends à
mon chien à sauter pardessus de mon épée.
Ne regarde pas la
porte, espèce de clébard, Là où la steppe, les
traces des loups et la neige pour jouer Saute, comme je te
l’ordonne, je veux voir comme tu sautes Encore une fois,
encore une fois… Encore !
Derrière ma fenêtre
il ne se passe rien Rien que mérite
d’être gardé, rien qu’on pourrait négliger Ils ont mis là un tas
des vieilles fourrures et un homme Pour qu’il y reste et
y attende quelque chose. Alors j’attends en
comptant les trous dans les murs Parfois je transperce
un cafard avec mon épée Mes yeux flamboient !
(de la flamme sous la cloche de ma lampe) Une trace rouge de la
main soutient mon visage
Ne regarde pas la
porte…
Il y a un monde
ailleurs, des langues étranges mais pas là Ici la seule parole
résonne comme un ordre jeté au chien Il y a des galaxies
d’étoiles, les chemins inexplorés Ici je mesure la
pièce avec mes jambes étourdies Et le chien se
réveille au son d’ étriers sur mes chaussures Il aboie et la
guitare lui répond de son mur De souvenir des
chansons qu‘elle connaît elle tisse une corde Comme si ma vie
allait finir su son ordre.
Ne regarde pas la
porte…
Je mange, je dors, le
chien surveille tous mes mouvements Quand je bois, je
parle seul parfois et il écoute Et je vois par la
fenêtre non la neige mais la lape et mon chien Et l’officier qui se
soûle comme moi Il n’y a rien
derrière ce mur de gros bastings noirs Rien au dessus du
plafond trop bas pour faire usage de mes bretelles, Rien en moi à part
des reproches infantiles au monde entier Ici personne ne voit,
je n’ai pas peur d’avoir honte de mes pleurs.
Me suis pas avec tes
yeux, espèce du clébard Quand je bois en
compagnie de fantômes d’alcool Et me lèche pas les
mains quand je te bats et je pleure Encore une fois,
encore une fois… Encore !
Il était jeune et
inspiré,
Eux – une innombrable foule
Il leur donnait la force en chantant,
Il chantait que l’aube est tout près
Des milliers des flammes éclairaient son chant,
La fumé montait au dessus des têtes
Il chantait qu’il est temps pour qu’il tombe le mur,
Ils chantaient avec lui
Arrache aux murs les dents des barreaux
Brise les chaînes, casse le fouet
Et les murs vont tomber, tomber, tomber
Pour ensevelir le monde ancien!
Et bientôt ils connaissaient le chant par coeur,
Et la mélodie sans parole
Portait en elle la vieille substance,
Les frissons dans les coeurs et dans les têtes
Ils chantaient plus fort, applaudissaient en rythme
Leur claque sonnait comme un coup de feu
Mais la chaîne était toujours lourde, l’aube tardait
Et lui il chantait toujours
Arrache aux murs...
Et ils ont compris comme ils sont nombreux,
Ils ont senti la force et le temps
En chantant que l’aube c’est pour tout de suite,
Ils ont inondé les rues des villes
Ils faisaient tomber les statues – ils arrachaient les pavés
Celui est avec nous! Et celui est contre!
Le solitaire, c’est notre pire ennemi!
Et le barde était tout seul.
Il regardait la foule marcher au pas
En silence il écoutait le bruit des pas
Et les murs montaient, montaient, montaient,
La chaîne se balançait aux pieds...
Il regarde la foule marcher au pas
En silence il écoute le bruit des pas
Et les murs montent, montent, montent,
La chaîne se balance aux pieds...
Comment arracher
aux murs ses dents des barreaux,
Quand la brique et le mortier suintent la rouille?
Comment avec les gravats pourris – ensevelir le monde ancien,
Quand pour bâtir le nouveau, il n'y a pas de place ni des bras?
Et que chanter dans cette avant-cour
Aux lichens des murs effondrés,
Où même le petit bout du ciel - baille
En voyant ces blessures – à bout portant?
Dans le pavé
creux brille seulement
Une éternelle flaque sans fond - et
On y voit les tombes, tombes ,tombes
Sous le linceul de nos jours.
L'histoire s'est
transformé en mur de boue,
Dans laquelle s'embourbe la pensée la vue et la main.
Un vieillard en noir, un chœur de larmes devant la petite chapelle
L'enduit délavé les avalera comme une éponge,
La veilleuse perpétuelle brille encore,
Elle réchauffe une fleur dans son pot,
Et derrière le portail clos – l'espace
D'un impasse vers le monde entier...
Dans le pavé
creux brille seulement
Une éternelle flaque sans fond - et
On y voit les tombes, tombes ,tombes
Sous le linceul de nos jours.
Un mot sur le mur
vit ici plus longtemps
Que l'homme qui l'a gravé là un soir:
Un demi-siècle de jours semblables l'un à l'autre
Sur les impacts de balles – celles d'une guerre et celles d'hier...
Voilà, ce qui reste de la rivière
De pensées, de parfums, de voix, de couleurs:
Sur les murs de l'avant-cour les suintements d'époques ,
Dans les fissures, les strates des larves mortes.
Le chemin d'ici
va que vers le fond -
Dans les bras de la glaise, dans un lit douillet de la moisissure
Parmi les tombes, tombes, tombes,
Qui n'existent plus depuis longtemps...
Au fond de son ravin
coule la rivière, comme dans une ornière,
Qu’elle s’est sculptée toute seule,
Les parois des gorges s’élèvent, de plus en plus de chaque côté,
Il paraît qu’il y a des plaines là-haut;
Mais plus il y a de cette eau,
Plus profonde est sa descente
Et la rivière prend sur elle l’ombre des escarpements...
Le sable fuit le courant,
le courant rampe sur le sable,
Sa propre force l’entraîne dans l’abîme.
Mais il y a toujours le torrent au fond de cette crevasse,
Il y est, il y sera comme il y était,
Car la source
La source
Jaillit toujours.
Et sur les murs toujours
plus hauts,
Les bandes de couleurs et des reliefs,
De cette rivière c’est l’histoire, de ces rives -
Les ombres des arbres tombés, les traces de rochers délavés,
La boue raflée sous elle même – contre elle même
Et là, tout en bas un éclat timide, découpe toujours la terre,
Et la terre au dessus de lui amorce sa cicatrice ...
De tous côtés les graviers et les limons, pour l’arrêter dans sa course,
Et l’eau siffle, absorbe tout, et vit encore
Et elle tourne, évite, s’infiltre, grimpe, pétille et écume,
Mais elle coule, elle coule, en dépit des berges -
Car la source
La source
Jaillit toujours.
Et il y a des recoins où,
dans la bourbe, l’eau s’est presque figée
Sous une croûte de sale verdure;
Là où la trace s’efface plus vite que celui qui la laisse,
Invisibles sont les pièges des marécages.
Mais la source jaillit toujours, envoie son pouls entre les talus,
Alors il y a le courant, même si caché pour les yeux!
On ne voit plus de ciel,
le gouffre froid et obscur,
Que les avalanches de roche tombent enfin!
Et qu’ils s’assemblent les escarpements des canyons sans pitié,
Car ce qui sculpte les formes des espaces du futur
Si ce n’est la rivière souterraine?
Elle façonnera les
grottes dans la roche ,
Elle découvrira les filons d’or
Car la source
La source
Jaillit toujours.
Textes: Jacek Kaczmarski
Traduction: Rafal SZCZUCKI
(**)C'est
le drapeau du Tibet. Il a été interdit par l'occupant chinois. Le montrer, le
posséder vaut au Tibet plusieurs années de prison. Je tiens qu'il soit affiché
en permanence sur mon site.
Vous pouvez m'envoyer un courrier électronique à
raf.polo@gmail.com pour
toute question ou remarque concernant ce site et son contenu.
Dernière modification :
23 octobre 2006