
L'aventure collective de neuf artistes, Joan Ayrton, Lou Inglebert, Catherine Jacquet, Aurélia Jaubert, Martin Mc Nulty, Jean-André Orlandi, Alexandra Roussopoulos, Julie Safirstein, Jean de Seynes. Elle a débuté en Mars 2000 et a duré un an. Il s'agit d'une multitude de dialogues engagés chaque fois entre deux artistes qui échangent des objets-peintures en respectant les contraintes suivantes : format 14x14, envoi des objets par la poste sans enveloppe.
Ce travail constitue un ensemble de 1125 pièces. L'ouvrage correspondances a été tiré à 1000 exemplaires. Il présente une sélection des envois.
(70 exemplaires sous coffret, comprenant un original des "Correspondances", numérotés de 1/1 à 1/70.
920 exemplaires non numérotés
et 10 épreuves d'artiste hors-commerce de EA 1/10 à EA 10/10)
Joan Ayrton
Au début, c'était un idée d'Alexandra. J'avais déménagé...on cherchait à établir une forme de contact quotidien, une sorte de correspondance par la peinture. Et martin s'y est intéressé. On en a parlé à d'autres...on s'est retrouvé une dizaine ! Ce qui me plaît dans ce projet, c'est que le jugement qu'on peut avoir sur son propre travail ou sur celui des autres, change. Chaque chose est liée à une autre, chaque chose fait partie d'une suite. En général, face aux objets que je reçois, je suis déconcertée ou stimulée ou surprise, mais je porte pas de jugement pictural. Je me pose plutôt des questions. Je finis par faire des choses que je n'aurais jamais faites.
Même si le 14x14 est un format plutôt léger, je considère que j'ai envoyé une vraie peinture. Il m'est arrivé de répondre vite, de mettre la carte devant la porte, prête à partir à la poste et puis de la rapporter à l'atelier, d'y travailler encore et de l'envoyer seulement quinze jours plus tard parce que, tout à coup, je voyais que la réponse immédiate était faible et que je n'avais pas encore trouvé une bonne réponse. Il y a eu parfois des moments d'échanges qui ressemblaient à des dialogues de sourds...enfin des dialogues d'aveugles ! On ne comprend pas pourquoi l'autre répond à ça ainsi. C'est irritant et tout de suite après c'est excitant parce qu'on va chercher à provoquer l'autre dans le prochain envoi, ou bien, au contraire, on va rester fidèle à sa démarche, à la logique de sa réponse. Et ce qui va être inventé, ça demeure toujours ouvert.
Lou Inglebert
Un petit carré d'euphorie au jour le jour que ces 14x14 qui atterrissent dans la boîte aux lettres. Quand un 14x14 débarque à la maison, c'est l'intrusion de l'univers de l'autre chez moi. Illico, il faut lui faire de la place et creuser son petit territoire personnel. Pousser l'horizon, se mettre hors cadre. Écouter à fond. Voir à fond. C'est à la fois perturbant et stimulant. Quelle jubilation que de sentir les postes que chacun ouvre et qu'il faut trouver pour se relier...C'est une histoire d'entente visuelle. On fait des gammes picturales avec et grâce à un(e) autre.
J'ai même la tentation de répondre aux "pas de réponse". Pas de réponse, pas d'envoi, c'est aussi un langage, ce n'est pas rien, ça a une valeur. L'attente, la frustration, deviennent de vrais matériaux sur lesquels je peux travailler, en faire sortir quelque chose. Toutes ces possibilités plastiques de chacun d'entre nous s'additionnent et donnent une sorte de métissage. Ce que je retiens de tout ça, c'est que l'écho de l'autre me tient aux aguets.
Formes, couleurs, signes, mots, bruits des objets, parfois odeurs des matières, tout y passe. Unn rébus. Et j'envoie. Vite. Je cavale à la poste. Une fois expédié, ce n'est plus à moi. Les miens, c'est ceux que je reçois des autres. Alors je file voir s'il y a quelque chose dans la boîte aux lettres...
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Catherine Jacquet
L'idée de communiquer avec des inconnus par une correspondance graphique m'a plu de suite. Pour moi, le courrier est une tâche si difficile, que je la renvoie souvent au lendemain ou au surlendemain. Mais ici, plus les mêmes contraintes. J'avais même envie d'envoyer plusieurs réponses à un même envoi, pour compenser mon entrée tardive dans le groupe. Dès que j'avais un moment, je pensais à mes réponses. Je les fabriquais n'importe où. J'emportais toujours un peu de matériel et j'improvisais sur place, et puis hop, direction la poste. Au début, mon mari n'appréciait pas cette intrusion puis il a fini par se prendre au jeu ainsi que nos amis. On me demandait : "Combien en as-tu reçu ? Tu nous les montres ? Qu'as tu répondu ? " A la poste du village mes envois ont surpris et intéressé l'une des deux postières. Ne recevant pas de réponse à un envoi fragile tamponné par la seconde (en colère), j'ai contacté son destinataire. Le carré était bien arrivé, mais détérioré et complètement illisible. Dans le doute, j'ai décidé de ne plus confier mes envois trop "bizarres", ce qui m'a obligé souvent à fréquenter la poste du village voisin. Malheureusement la belle aventure n'aura duré pour moi que trois mois. Le 1er Avril 2001 j'ai ressenti un grand manque.
Aurélia Jaubert
Cette correspondance a été une véritable bouffée d'air frais : ne plus se poser de questions, et produire un travail différent avec une approche très gestuelle. Ne plus avoir de direction à suivre, comme c'est euphorisant !
Il y a eu un moment où, chaque matin, j'étais dans l'attente d'une réponse à un envoi. S'il n'y avait rien dans la boîte aux lettres, aïe, c'était l'alibi pour ne rien mettre en route ce jour-là. Que l'apport de chacun soit mêlé à celui des autres sans que ce soit un vol mais seulement un emprunt qui pousse à chercher plus loin, c'est une idée libératrice. Idées plastiques, recherches personnelles, manières de faire circulent, donc enrichissent. Tout ça permet de ne pas rester trop enfermée dans ses obsessions. Parfois, quelqu'un est à l'origine d'une idée, puis cette idée va et vient entre nous. Il n'y a pas de frustration lorsque cette trouvaille est reproduite puis transformée dans le travail des autres. C'est une mise à nu, un déploiement de son propre univers. Un jour, à la poste, un guichetier refuse mon envoi prétextant que ça n'est pas trop réglementaire, trop ceci, trop celà...Alors je vais le poster ailleurs et là on accueille le courrier avec une formidable curiosité, le guichetier le passe à un collègue qui le montre à un client qui le passe à un autre ! C'était joyeux, il y avait tout à coup plusieurs personnes très attentives à l'objet décrété auparavant impostable. Certains 14x14 ont disparu en route...heureusement pas beaucoup , mais il y en a un que j'aimais particulièrement...Et bien, je me suis finalement dit que si quelqu'un l'avait volé, il avait bien choisi !
Martin Mc Nultry
Au début de cette expérience, chacun envoyait son propre travail et petit à petit un univers commun s'est inventé; on ne peut plus dire, ça c'est à moi, ça c'est à lui; il y a une proximité, quelque chose qui se tisse et s'étend. J'aime que cela s'inscrive dans l'urgence, je reçois, je regarde, et tout de suite des séries d'associations défilent. Une ou deux heures à chaque réponse et vite il faut que je l'envoie, ce n'est plus à moi mais à la personne qui va le recevoir. Le rythme doit être rapide, trois quatre jours, une semaine pour maintenir le contact. Si quelqu'un met du temps à m'envoyer sa réponse j'essaie de changer mon rythme, de prendre le temps. Je réponds quand même tout de suite mais je laisse la peinture un ou deux jours en attente et puis je n'y tiens plus, je craque et je l'emporte à la poste ! L'énergie que je mets dans cette correspondance je ne l'ai pas toujours dans mon travail, cela déstabilise, je suis obligé de le repenser. Ce qui m'a tout de suite intéressé dans ce projet, c'est de sentir ce qu'est un groupe. Passer deux heures à répondre à une personne, c'est une façon d'être avec elle.
C'est pour elle et avec elle. C'est assez rare comme expérience. Cela me fait penser à ce que pouvait être le travail dans les ateliers à la Renaissance. Les artistes réalisaient une fresque, ensemble. Chacun un morceau. La collectivité; J'aime cette sensation de collectivité. Un puzzle, une fresque.
Jean-André Orlandi
Le mail-art existe depuis longtemps mais en l'an 2000 où le monde communique par e-mail, s'envoyer de la matière, du sable, des pigments, de la peinture, des étoffes froissées, des odeurs par la poste, grâce à une chaîne humaine, je trouve cela subversif. Ça me plaît de la voir comme ça. Je sens déjà que le problème avec cette correspondance, ce sera de s'arrêter, qu'il y aura une sorte de baby blues !
Alexandra Roussopoulos
Dans l'atelier , avec mon travail, c'est d'habitude une vraie bataille. Ici, il y a seulement à répondre, et cette chose légère me permet d'assumer mes maladresses. Les 14x14 que j'envoie souvent mal faits, coupés de travers, ça se décolle...Ils sont tous très différents mais une chose ne varie pas , c'est toujours un peu comme si ils étaient jetés ! Je ne les retravaille pas ! C'est l'acte de les donner à voir avec cette fragilité du "pas bien fait" qui m'importe avant tout. Peut-être parce que j'ai confiance en celui qui va les recevoir. Je dois juste être là, présente, disponible pour l'échange.
Un jour j'avais envoyé une carte-objet en cire à Jean, et au même moment, Martin avait envoyé une boite-objet à Jean. Et bien Jean a reçu ma carte glissée dans la boite-objet de Martin ! Les postiers avaient eux-mêmes composé un nouvel objet ! Ce projet collectif, c'est une respiration par rapport au monde de la peinture souvent égocentrique et qui fonctionne en miroir. S'intéresser vraiment au travail des autres, c'est assez rare et c'est ce qui m'a plu. J'aime cet ensemble que forment toutes ces correspondances !Julie Safirstein
C'est devenu une sorte de petit rituel. Dès la réponse faite, je vais à la poste et je la donne au guichet plutôt que de la glisser dans la boîte. J'éprouve ce besoin que le guichetier prenne la carte en mains, j'aime savoir que ça va passer à quelqu'un d'autre, et qu'ainsi une sorte de chaîne humaine se forme pour faire arriver le courrier à son destinataire. C'est la même chose pour les timbres, je les achète au détail ! Ça prend du temps mais ça me plaît ! C'est ma première aventure avec plusieurs peintres. Dans mon travail, ça a changé beaucoup de choses; C'est différent de ce que je sais faire. J'ai l'impression d'être influencée par le travail de l'autre et ça me plaît beaucoup. Ça me libère. Ça me permet d'essayer autre chose. Au départ, je répondais du tac au tac, je prêtais moins d'importance à ce que j'envoyais qu'à ce que je recevais. Ma collection à moi, c'est ce que je reçois ! Cette correspondance me prend plus de temps maintenant qu'au début ! Il y a toujours la même envie de faire, de répondre, mais ce qui est apparu, c'est une grande envie d'écouter vraiment la carte que je reçois. Pour répondre au plus près, au plus juste.![]()
Ce truc n'est pas un truc d'artistes, tout le monde peut le faire. Ce qui compte c'est le dialogue.
Jean de Seynes
C'est un vrai plaisir de l'échange. Trouver l'objet, le détourner et le réutiliser...Ca a un côté Dada.Ainsi je me rends compte que désormais, dans la vie quotidienne, je regarde partout, partout. Je scrute attentivement. Je me dis que chaque objet, même le plus anodin, a une vie.
Et donc détourner ces objets, c'est rendre toutes ces choses anodines...vivantes. Dans la boîte aux lettres, quand je l'ouvre, attention, je fais gaffe à tout ! Les prospectus, je les regarde à deux fois, pas question de les confondre avec une carte envoyée...Et je repère tout de suite une couleur, une forme, un lettrage qui pourraient faire un format et une réponse à un envoi. Je garde tout. Je découpe de plus en plus du 14x14 dans le monde ! Une tranche de vie. Comment cette correspondance interfère avec le travail ? Ça m'apporte bien des problèmes ! Ça remet en cause beaucoup de choses ! Dans mon travail, je me dis : il faut. Et "il faut", j'aimerais le rayer de mes pensées, alors que l'envoi des correspondances, c'est une démarche toute naturelle. Ce truc n'est pas un truc d'artistes, tout le monde peut le faire. Ce qui compte c'est le dialogue. Ce n'est pas non plus quelque chose d'élitiste. Je ne ressens pas de rivalité, je ne porte pas de jugement sur ce qu'on échange. On converse d'une autre façon. Sans les mots !