1. Ne lisez pas ce livre ! Ne lisez pas ce livre !

2. Oh ! Laissez-le dormir, je vous en prie ! Laissez-le reposer parmi les arcanes silencieux et profonds, profonds comme quarante univers, quarante mille, quarante millions, de tout l'écrit qui n'est pas lu ! (536) Ne l'en arrachez pas pour rien !

3. N'allez pas vous mettre inutilement en colère ! On vous en conjure gentiment, pour votre bien et pour le nôtre : passez votre chemin ! (1, 7, 8, 26, 34)

4. Mais pas tous, évidemment, si possible : et c'est bien là le point délicat. Car enfin : combien de virtuels lecteurs faut-il que je dissuade, ici? Et combien dois-je essayer de garder, au contraire ? Et lesquels ? Et de quelle façon opérer un départ, entre les uns et les autres ?

5. Non pas, bien entendu, qu'il s'en presse tant à l'orée de mes proses, d'ordinaire. Cependant le hasard, souvent, vous l'aurez remarqué, fait mal les choses. Et j'aimerais autant éviter, dans la mesure du possible, d'encourir sans aucune nécessité véritable, par la suite, des reproches.

6. Oh ! Je m'accommoderai, par force, de doléances sur mon style, sur le désordre de mon propos, ou sur l'exécution décevante, tout bien pesé, du projet qu'annonçait mon titre. Ça... Ce genre de remontrances-là, en effet, s'il est un moyen de s'y soustraire, je ne le connais pas. Publier un livre, dans tous les cas, et n'importe quel livre, c'est bien sûr assumer des risques, et d'abord celui de déplaire, justement; et de se l'entendre dire sans détour, ou signifier par écrit. J'assume ce péril, et d'autant plus volontiers que je n'ai guère le choix. En revanche je ne vois pas du tout, mais alors pas du tout, pour quelle espèce de raison il nous faudrait nous exposer, certains lecteurs et moi, eux à leur prévisible fureur, et moi à leur vindicte, si parfaitement évitable : puisqu'aussi bien il m'est si simple, si simple, de les décourager ici et maintenant (1-3-9-6-1); et qu'il leur est encore si facile, à ce stade  j'espère qu'ils feuillettent les volumes dans les librairies, avant de les acheter, et qu'ils jettent un coup d'oeil à la première page... , de refermer ce malheureux petit ouvrage, qui ne saurait les concerner en rien, et de l'oublier au plus vite.

7. Restons bons amis : ne faisons pas connaissance.

8. Je pense aux personnes  elles sont assez nombreuses, bizarrement; elles sont même la grande majorité du public, semble-t-il  qui n'aiment pas que l'on évoque, dans les livres, les intimités des âmes, des êtres, et surtout celles de la chair, Dieu sait pourquoi; et qui aiment cela moins encore s'il s'agit d'êtres de chair, justement, plutôt que de personnages de fiction; et moins que moins s'il s'agit de l'auteur de l'ouvrage, ou de son entourage.

9. Ces personnes-là appellent obscènes (70, 112) aujourd'hui encore, je crois bien, et elles rangent dans le plus basse de toutes les catégories littéraires, les récits où sont évoqués sans détour ces plaisirs que l'on nommeà la légère, dit Colette avec raison  physiques; et elles trouvent indécente la description qu'on en donne; si ce n'est même complaisante.

10. De même, sans hésiter une seconde, elles qualifient d'exhibitionniste tout écrivain, quel qu'il soit, qui prend pour thème, ou pour matière d'écriture, sa propre personne : ses bonheurs, ses amours, ses voluptés, ses angoisses, ses échecs, son corps et l'usage qu'il en fait  ou qu'il aimerait en faire, ou qu'il regrette de ne pas en faire. Toutes choses, j'en ai bien peur, dont il sera sans doute abondamment question, et de la façon la plus dépouillée, entre les pages qui vont suivre.

12. Si, donc, de l'occurrence de pareils sujets, et même d'une probable profusion, dans la manière dont ils seront traités, je donne ici, comme je fais, l'avertissement le plus clair, à la fois, et le plus solennel, est-ce qu'on sera en droit de m'en vouloir ?

16. Pour dire le fond de ma pensée, je ne crois pas qu'il existe d'exhibitionnisme à proprement parler, dans les livres  pas, du moins, au sens vraiment outrageant et répréhensible du terme : celui qui implique une victime, une vraie victime, quelqu'un qui n'aurait rien demandé, et qui serait contraint de voir, et de lire, ce qu'il voudrait ne pas voir, et ne pas lire.

17. Certes, n'importe qui pourra toujours clamer, de n'importe quel livre, et pour s'en plaindre, qu'il ne l'a pas demandé, qu'il n'en a pas souhaité l'existence, et même qu'il la déplore; et cela d'autant plus facilement, et légitimement, que la plupart des livres, en effet, nous arrivent en toute indépendance de nos voeux de lecteurs. Plus vaine une image est en librairie, Ardebat Alexim aussi, La Vie de Jean de Tinan et L'Art du jouir itou : nous ne nous attendions à rien moins, certes; ni n'avions spécialement éprouvé de désir préalable, à l'endroit de ces publications-là, ni de ces titres. Est-ce suffisant motif, néanmoins, pour que nous nous jugions personnellement offensés par leur apparition, et par leur existence ? Ces ouvrages ont une couverture décente, et c'est sous l'abri de ce morceau de carton qu'ils se préparent à vivre leur vie; sous l'abri de notre éventuelle indifférence, aussi. Nous ne saurons rien d'eux à moins d'y aller voir. Or, est-ce exhibitionnisme, que de se montrer nu à qui veut vous voir nu ? Ou qui l'accepte, à tout le moins, par contrat de lecture ?

20. C'est une entreprise très active, en effet, que de lire. Elle demande une volonté soutenue, de la suite dans les idées, un effort oculaire, musculaire, cérébral; et elle vous force à monter sur l'armoire.

21. J'ai déjà rapporté ailleurs cette histoire bête, j'en suis sûr. Mais comme souvent les histoires bêtes, malgré sa trivialité, elle est d'un large enseignement moral.

22. C'est celle d'une vieille demoiselle qui va se plaindre de son voisin, à la police. Cet homme, en effet, chez lui, se promènerait dans le plus simple appareil, face aux fenêtres de notre amie. Un inspecteur est aussitôt dépêché sur les lieux. Il n'arrive pas à constater le délit.

23. « Mais je ne vois rien du tout, dit-il.

24.  Vous ne voyez rien du tout ? Comment ça, vous ne voyez rien du tout ? Montez donc un peu sur l'armoire, dit-elle : vous verrez si vous ne voyez rien du tout ! »

25. Donc, lecteur, si tu n'aimes pas les confidences, les états d'âme, les états du corps, les états du désir (vous voulez dire que vous êtes encore là?), ne monte pas sur l'armoire, je t'en conjure à nouveau. Et de grâce ne lis pas plus avant. Nous ne serions d'accord sur rien, toi et moi. Je te trouverais puritain, importun, abusif, répressif. Tu me taxerais de nombrilisme, j'en suis certain, et m'accuserais de provocation. (7)

26. Nombrilisme, encore, je veux bien. Il y a un peu de vérité là-dedans. L'écrivain nombriliste est celui, je suppose, qui prend son nombril pour le nombril du monde. La formulation est désagréable, évidemment; l'accusation exagérée, dans la plupart des cas  d'autant qu'elle est lancée avec une très suspecte profusion, en France, de nos jours. Il n'y aurait plus chez nous que des auteurs nombrilistes : ce serait même la cause de la décadence de nos Lettres, de leur peu de succès de par le monde, de l'indifférence qu'elles rencontrent désormais, de Montevideo à Tomsk, en passant par Windhoek et par Casalpusterlengo. Les écrivains français ne feraient que parler d'eux-mêmes, au lieu d'aborder de grands sujets comme ils le devraient, de raconter de grandes histoires, et d'inventer de vrais personnages. C'est peut-être vrai. Mais je ne vois pas ce qu'on leur reproche, à ces auteurs-là. Est-ce que le soi n'est pas un grand sujet, par hasard ? Est-ce que la fiction a seule droit de cité ? (820-822) Est-ce que les personnages de roman, qui ne sont soumis qu'à des exigences de cohérence formelle, et encore, sont forcément plus intéressants que les personnes réelles, confrontées tous les jours à des hasards autrement plus nombreux, et qui n'en ont que plus de mérite, à mon avis, à tâcher de s'imposer une forme?

27. On croirait vraiment, à lire les critiques, que l'interrogation sur soi-même, l'autobiographie, l'autoportrait, le journal, la méditation intime, sont des genres littéraires nouveaux, qui empiètent abusivement, par leur abondance déplacée, sur les immarcescibles droits de l'épopée, du roman d'aventure, de la fresque sociale ou de l'abstraction philosophique. Est-ce que les Confessions de saint Augustin ne sont pas un peu antérieures, pourtant, à Madame Bovary, et même à Cent Ans de solitude ? Est-ce que les Confessions de Rousseau ne sont pas plus intéressantes, littérairement, que La Nouvelle Héloïse ? Est-ce que Samuel Pepys, Joubert, Amiel, les journaux de Virginia Woolf, de Julien Green ou de Kafka, ne nous parlent pas autant de l'homme, et de ce que c'est que de vivre, que ne faisaient La Chanson de Roland, Les Misérables ou Guerre et Paix ?

28. Il y a quelque imprudence de ma part, je le veux bien, à m'abriter ici derrière des précédents si hauts. Mais je ne fais que défendre un genre, il faut que ce soit bien entendu  non pas la place que j'y tiens. Et d'ailleurs je revendique l'imprudence : en effet elle est la loi de ce genre-là.

29. Ils sont toujours à évoquer, tous, et bien entendu pour s'en moquer, le petit confort bien douillet, à les en croire, qu'il y aurait à parler de soi, plutôt que de monter sur ses grands chevaux pour aller guerroyer contre les Indiens, le chômage, les femmes fatales à voilette, les grands espaces, les grands ensembles et l'affreux problème des banlieues. Que ne s'y collettent-ils un peu eux-mêmes, à ce confort vilipendé ? Courage pour courage, j'admire autant celui de Jean-Jacques, ou de Gide, ou de Leiris, que celui de Malraux ou celui d'Hemingway. Et je ne sais pas lesquels de ces auteurs ont eu le plus d'influence sur l'histoire de l'homme, l'histoire de l'âme, l'histoire tout court et celle des sensibilités; le plus d'influence sur nos vies, tout simplement.

30. Et puis l'orgueil, bien entendu : quel orgueil il faudrait avoir, d'après nos critiques, pour traiter de sa propre personne ! Ou quelle médiocre vanité ! C'est possible. Je conçois qu'on tire quelque orgueil, en effet, d'avoir osé dire sa faiblesse, sa lâcheté, ses désirs, ses impuissances ou sa peur de la nuit; et ce faisant d'en avoir éclairé, peut-être, et rendu presque arpentable, qui sait, quelques quartiers de la nuit des autres, et soulagé un peu leur peur.

31. Ce ne serait pas la première fois, non plus, qu'on parlerait de provocation, de ma part; et pas la première fois que je m'en défendrais, avec une indignation intacte, et toujours les mêmes arguments.

32. Reprenons (je commence à en avoir assez). Colonisateur ou envahisseur, un peuple en exploite un autre, mettons. Cet autre, certains jours, ose parler sa propre langue, souvenez-vous. Le premier, furieux, crie alors à la provocation.

33. Je parle ma propre langue, voilà tout; et j'ai l'intention de continuer. Ceux qui en parlent une autre, grand bien leur fasse : qu'ils continuent aussi. Mais qu'ils ne jugent pas de la mienne d'après les règles de la leur, ni de mes attitudes comme si elles avaient un sens uniquement par rapport à eux. Je ne m'adresse pas à eux. Non seulement je ne tiens pas à ce qu'ils me lisent, mais je les adjure de n'en rien faire, on s'en souvient (1-3, 5-7, 25). Ils ne sont pas l'aune de mes phrases, ni de mes actes; et ce serait grand orgueil de leur part, pour le coup, que d'imaginer qu'ils le sont. Les provoquer, c'est bien le dernier de mes desseins.

34. Provoquer n'est pas dans ma nature, contrairement à ce qu'ils semblent penser; et je ne trouve pas que ce soit une bien haute fonction, non plus, de la littérature. Provoquer ceci ou cela, sans doute; mais provoquer pour provoquer, provoquer tout court, quel ennui...

35. Je crois à l'innocence des choses de la chair. C'est même une des rares choses en quoi je crois vraiment. C'est l'un des tous premiers principes de ma grammaire intime. Et c'est celui qui vaut, très paradoxalement, à mon petit dialecte aborigène, ce goût lointain de soufre dont il n'a que faire.

37. J'ai tâché cent fois de m'expliquer de tout cela. Que celle-ci soit la dernière car je ne peux pas me répéter indéfiniment, même si personne ne m'entend jamais (et même si l'on aimerait, à chaque livre, tenir ensemble tout ce que l'on croit, tout ce qu'on essaie de penser, et même tout ce qu'on entrevoit...) (71, 159, 161, 179-182, 192, 251, 447, 451)

38. J'aime autant répéter Montaigne, pour commencer. Nos sentiments sont identiques, sur la question  même si lui ne les met guère en pratique, une fois leur principe posé; du moins les expose-t-il avec une simplicité et une clarté admirables : « Qu'a faict l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergongne et pour l'exclure des propos sérieux et réglez ? Nous prononçons hardiment : tuer, desrober, trahir; et cela, nous n'oserions qu'entre les dents ? Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d'autant nous avons loi d'en grossir la pensée ? »

39. L'action génitale n'appelle pas ce que Barthes nommait avec méfiance "les prouesses de discours". Aussi bien ce langage sous surveillance, que j'évoquais plus haut (32-33), est-il tout à fait calme. Il n'aurait même rien de spécial, et pourrait fort bien être universel  il devrait l'être, à mon avis , si en face on ne se mettait dans de pareils états, à son égard, et si on ne prétendait le bannir, l'étouffer, le ridiculiser ou l'interdire (630-635).

40. J'ai dit qu'il était le mien : il est aussi à quelques autres, heureusement (36). Toutefois il ne revendique aucun statut particulier. En faveur de l'action génitale, il ne réclame aucune règle spéciale. Celles de la morale en général lui semblent suffire parfaitement  suffire, mais être tout à fait nécessaires, bien entendu : car si les choses de la chair sont innocentes en soi, cela ne signifie pas un seul instant qu'elles ne puissent pas être, comme n'importe quoi d'autre, comme la nourriture, comme le sport, comme les études ou comme la politique, une occasion de faute, ou de "péché", suivant les points de vue : trahison, mensonge, orgueil, goujaterie, égoïsme ou bien oubli de ce que l'on se doit à soi-même, au contraire.

41. Il m'arrive de penser, pourtant, que leur innocence est plus radicale encore que cela; qu'elles sont l'innocence même; ou si l'on préfère : la vérité (46, 59, 62, 160, 171, 521, 605, 645, 652, 820-822).

42. Je vis à la campagne, dans un relatif isolement (732-735). Je n'ai pas de profession, au sens traditionnel du terme : pas de "bureau" où je doive me rendre (je travaille chez moi), pas d'employeur, pas de collègues, pas de subordonnés (743). Je n'ai pas d'activités politiques, confessionnelles, ou militantes. Bref, ma vie sociale est infiniment plus réduite, il me semble, que celle de la plupart des gens. Néanmoins je voyage, je connais cinq ou six confrères, j'ai quelques voisins, je préside une association (743), je m'intéresse à ceci ou cela, qui ne va pas sans quelques réunions d'amateurs, des séances de travail, certains contacts avec l'administration, et ses agents. Il m'arrive même d'être invité à dîner  quoique je ne fasse rien pour l'encourager, certes. Or, rentrant chez moi après l'un ou l'autre de ces colloques avec le monde, le monde réel, le monde comme il va, le monde des familles, des agriculteurs, des fonctionnaires de l'art ou de la culture, j'ai tendance à me précipiter sur le minitel (18), pour y reprendre pied toute affaire cessante, comme Antée forcé de toucher terre pour retrouver des forces, dans la vraie vie, dans la vraie vie pour moi, celle des hommes et des garçons qui se cherchent, serait-ce par un trompeur écran interposé.

43. 157 > VELU DANS UN CHATEAU PERDU.

44. * Moustachu très poilu, yx bl., chev. crts, assez musclé, assez cultivé, affectueux, 176, 66, 49a (454, 932) ch. p'tit mec éveillé, gentil, évent. moust., ou poilu, ou musclé, ou les trois... [E mail renaud.camus@wanadoo.fr. Photographie appréciée].

45. Pendant deux ou trois heures, avant d'atteindre ces lettres de cristal liquide, il m'a fallu faire figure dans le monde, singer des intérêts polis, faire des phrases, en entendre, interpréter un personnage, en somme. Ce personnage n'était pas faux, je m'empresse de le préciser : je ne mens pas, je n'ai pas de secrets (39, 802-803), je ne joue aucune comédie, en aucun cas je ne me donne pour ce que je ne suis pas; cependant je ne m'exhibe pas non plus (8, 14, 16-17). Ce personnage n'était pas faux, donc  mais il était terriblement incomplet : inexact, non pas par excès, mais par défaut, par omission; privé de tout ce qui, à moi en tout cas, donne la chaleur, l'impulsion d'être, la curiosité du monde, le sentiment d'appartenance au flux précieux de l'existence; et qui doit pouvoir s'appeler le désir, le coeur du désir.

46. L'innocence est complétude, à mon avis. L'innocence prétendue des enfants, même si elle existe, ne m'intéresse pas. Je peux éprouver à son égard un respect humain, pratique, effectif  mais pas un respect moral. L'innocence telle que je la conçois n'est pas ignorance de la faute possible, manque d'expérience, méconnaissance, défaut. L'innocence n'est pas en deçà de nous. Elle est au-delà, au contraire  objet d'étude, d'aspiration, de long exercice et de conquête. Si le petit écran des échanges est un lieu d'innocence, ou me paraît tel un moment, c'est parce que je m'y vois restitué ce dont j'avais dû me priver dans les heures d'existence "officielle" : le désir et son expression, autant dire la vérité de moi-même.

47. Voir dans le minitel  le minitel rose comme dit la bonne presse; mais en l'occurrence ce serait plutôt le minitel bleu...

48. Voir dans le minitel le lieu de la vérité, cependant, j'avoue que c'est un fameux paradoxe. Car il est surtout le lieu de la fiction instituée, constitutive, vernaculaire; de l'insincérité reconnue, du mensonge officialisé et même de la mythomanie triomphante. Je sais peu de terrains où l'humanité se montre sous un jour si médiocre. L'anonymat y est la règle, il est vrai  et l'anonymat, presque toujours, entraîne avec lui l'abjection (60). N'être pas exposé au moindre châtiment, à de possibles vengeances, au déshonneur public; pouvoir dire et faire ce qu'on veut sans risquer si peu que ce soit d'avoir à en subir les conséquences; ne courir le risque d'aucune sanction, même celle du ridicule : c'est réunir toutes les conditions pour s'assurer du pire, en soi-même et en tous.

49. Et pourtant, quelle invention magnifique, cet appareil ! Quel instrument ç'aurait pu être de bonheur et d'intimité, de plaisir bien sûr, et de liens chaleureux ! Au lieu que...

50. Je crois ceci, à tort ou à raison : la chair, la volupté, dans la plupart des esprits, l'amour même, souvent, ou du moins sa recherche  et l'amour homosexuel par excellence, bien sûr  continuent à être liés, y compris pour ceux qui s'y livrent, au mal, au désordre, à l'excès, au refus de la moindre contrainte. Ils seraient, d'après ce point de vue, le contraire même de la morale. Rien n'est plus erroné, bien sûr car la morale n'a rien contre le plaisir en soi, tout à l'inverse, ni même contre la volupté (35, mais tel est le sentiment dominant, malheureusement. Aussi bien, à peine se situe-t-on sur ce terrain-là, celui de l'érotisme, du plaisir, des corps, etc., toutes les lois morales sont reniées, comme automatiquement. On est par définition dans un champ du comportement d'où toute règle est bannie. Aussi est-il bien normal qu'on se conduise abominablement. Et dans l'ensemble on ne s'en prive guère.